Chapitre 3 : La fuite
Partie 5 : Le départ
Mercredi 1er juillet, matin
Le lendemain de ma discussion avec la fiancée de monsieur, j'étais assis de bon matin dans une antichambre qui, je le supposais, devait conduire jusqu'au bureau du directeur Spok. J'avais laissé les deux petits à leur mère et m'étais rendu à l'avance à Gringott's, plus qu'intrigué par cette réunion pour le moins mystérieuse. Je n'étais pas le seul à attendre ce rendez-vous avec impatience car dès mon arrivée à la banque, j'avais été amené ici – preuve que j'étais attendu.
Cependant, quand on ouvrit les portes, je m'aperçus que je m'étais fourvoyé : il ne s'agissait pas du bureau du directeur Spok, mais d'une sorte de petite salle d'audience. Cinq fauteuils avaient été installés en demi-cercle, auxquels faisaient face cinq petits bureaux, et chacun d'eux était occupé par un Gobelin que je n'avais jamais vu. Si l'on exceptait le directeur Spok, bien entendu.
Seul un unique fauteuil, sans bureau et face aux Gobelins, était vide. Je supposai qu'il m'était destiné.
Mon esprit tournait à une vitesse folle et j'essayais de comprendre pourquoi je me retrouvais là, quand je me souvins une nouvelle fois des enseignements de Walburga. Je compris en une seconde pourquoi Spok avait tenu à m'inviter officiellement et pourquoi il avait tant insisté pour ma présence. J'avais devant moi les quatre grands directeurs de Gringott's et le directeur général lui-même.
Je fus un instant pris de court en constatant à quel point la domination symbolique de cet agencement était évidente. Je n'avais pas de bureau et mon fauteuil était plus bas que les leurs. En même temps, j'étais forcé de constater qu'on m'avait fourni un fauteuil : il était possible que cet effort pour que je sois bien installé soit représentatif de l'importance qu'allait avoir notre discussion.
Le directeur Spok m'invita à m'asseoir. Il était clairement un allié dans cette rencontre car de tous, il était le seul à sourire : les autres avaient tous l'air sanguinaire des guerriers Gobelins.
- Je vous en prie, elfe Potter. Installez-vous confortablement. Je suis heureux de voir que vous n'avez pas eu de problème pour venir et que votre maître vous a laissé nous rendre visite.
Spok insistait beaucoup sur les mentions qui faisaient référence à mon maître et j'en concluais que ce détail avait son importance.
- Mon maître me laisse libre de mes déplacements et me fait confiance pour la gestion de ses comptes. Aussi n'ai-je effectivement eu aucun problème. Je suis venu pour faire affaire avec vous, répondis-je.
Je les saluai un à un à la manière des Gobelins, imitant le salut que le directeur Spok m'avait destiné lors de notre première rencontre, et m'installai.
Je sus que je venais de gagner des points dans cette discussion quand je les vis se pencher les uns vers les autres et discuter dans leur langue. Je ne savais pas exactement quels étaient les objectifs et les buts cachés de cette rencontre, mais j'avais laissé comprendre de nombreuses choses à des Gobelins aussi rusés et cultivés que ceux-ci.
En effet, j'avais réaffirmé mon statut d'elfe domestique, laissé entendre que j'étais un représentant légitime de la famille Potter en ce qui concernait l'argent et qu'il fallait prendre ma parole au sérieux, et enfin, j'avais montré que ma famille renouvelait sa confiance envers la banque et les Gobelins. Je les avais salués selon la coutume d'acceptation et j'avais prononcé la formule de politesse qui servait aussi pour les affaires.
Spok semblait sur son petit nuage, avec ce sourire étrange qui ne le quittait pas. Il avait l'air de dire aux autres « vous voyez, j'avais raison ! ». Et moi-même je songeais que j'avais eu raison d'agir ainsi car les Gobelins prirent le temps de me saluer les uns après les autres, avec leur nom complet et leur statut, ce qui me prouvait que notre discussion allait atteindre une nouvelle dimension d'importance. Mais pourquoi ? Et quels en étaient les enjeux ?
- Fourques Choptout, directeur de la succursale du pays de Galles, banque de Cardiff, me salua celui de gauche.
Il avait une peau jaunâtre et couverte de croûtes. Le suivant, qui était le plus petit mais qui compensait sa taille avec un haut-de-forme vert, prit ensuite la parole.
- Tavallo Lingot, directeur de la succursale de Dublin, Irlande.
- Capok Spok, me salua à son tour le directeur de Gringott's Londres, placé tout à droite.
- Guludec Kopek, suivit le Gobelin à sa droite, directeur de la banque d'Edimbourg, en Ecosse.
Il avait des anneaux d'or partout. Enfin, le tout dernier Gobelin, placé au milieu des autres, me salua à son tour.
- Privas Saint-Coffres. Je suis le directeur général de Gringott's Great Britain and Eire.
Même si je me doutais de son identité, je ne pus m'empêcher d'être impressionné. J'avais devant moi l'un des dix plus hauts dignitaires Gobelins dans le monde. Je me redressai presque inconsciemment dans mon fauteuil.
- Nous sommes heureux de pouvoir vous compter parmi nos clients, continua-t-il. Savez-vous pourquoi vous êtes ici, aujourd'hui ?
- Dans les grandes lignes, directeur Saint-Coffres, répondis-je.
- Nous souhaitions voir avec vous les comptes de la famille Potter, dans un premier temps, pour envisager certains mouvements et certains placements, dans un deuxième temps. Avez-vous eu le temps de vous pencher sur les comptes Potter ? Avez-vous des remarques ou des désirs ?
- Effectivement, répondis-je en sortant les relevés de la fortune Potter – mis à jour par mes soins – de la besace que j'avais emmenée avec moi.
Je tendis une duplication du document aux cinq dignitaires après un claquement de doigts et j'expliquai ce que je voulais changer dans tout cela.
- D'abord, je souhaite faire agrandir le coffre familial. Je souhaite également que l'ancien coffre de Sirius Black soit définitivement clôturé et toutes ses anciennes possessions transférées dans le coffre Potter. J'ai aussi besoin d'un réagencement du coffre afin de classer ses avoirs avec plus de clarté. Vous trouverez à la fin du document le détail de cette réorganisation, ainsi que le contrat que je souhaite passer temporairement avec vous pour que vous puissiez entrer dans le coffre familial et faire les modifications prescrites.
Le Gobelin Spok sourit en observant le contrat et l'organisation choisie. Il était le plus concerné. Il approuvait l'ingéniosité du dispositif et je voyais bien qu'il avait fait le rapprochement avec le coffre des Black, du temps où Walburga gérait les comptes. Il n'était pas question pour moi de négliger un enseignement qui pouvait servir à mon nouveau maître.
- Bien, ça sera fait, dit Spok en signant le contrat. Autre chose ?
- Oui. Je souhaite prendre contact avec Monsieur Arnold Kent, à propos de son usine d'armement anciennement Black, et convenir d'un rendez-vous avec monsieur Potter ici, dans les prochaines semaines. Est-ce possible ? demandai-je pour leur montrer qu'ils pouvaient encore avoir la main sur certaines choses.
- Cela peut se faire, effectivement.
- Bien. Alors qu'il mette à jour les comptes de la société : il y a des chances pour que mon maître souhaite la revendre.
- Ne voulez-vous pas vous charger vous-même de cet entretien ? demanda Kopek après un instant d'hésitation. Monsieur Potter doit avoir beaucoup d'autres choses à faire…
- Je souhaite qu'il prenne lui-même la décision.
- Bien, alors. Pouvons-nous en venir au second sujet qui nous intéresse ? demanda Saint-Coffres, empêchant visiblement Tavallo Lingot de faire une remarque à son tour.
- Certes, mais j'aimerai d'abord comprendre ce que vous proposez quand vous parlez de rassemblement de fortunes, comme me l'avait laissé entendre le Gobelin Spok lors de notre dernière entrevue… dis-je.
- Voilà environ trois semaines de cela, expliqua le concerné, un de mes employés a découvert par hasard dans les comptes de monsieur Potter qu'un lien avait été créé, rattaché à la fortune de la famille Malfoy. Et plus principalement rattaché à son héritier.
J'en restais soufflé : je n'avais pas imaginé l'ampleur du rassemblement de fortunes que les Gobelins me proposaient. Je comprenais mieux pourquoi les cinq grands directeurs de Gringott's Great Britain and Eire étaient réunis devant moi.
- Il s'agit d'un lien de subordination de la même nature que celui que monsieur Potter a créé volontairement avec mademoiselle Weasley. Il ne s'agit pas d'un lien de fiançailles à proprement parler, bien évidemment. Mais nous avons jugé intéressant de vous prévenir. Si monsieur Potter est au courant, nous aimerions savoir s'il est prêt à revendiquer ce lien de subordination. Dans ce cas, par voie de magie, la fortune de monsieur Draco Malfoy, héritier de la fortune Malfoy, reviendrait entièrement à la famille Potter.
Je me figeai. S'il s'agissait d'un lien de subordination pur et simple, comment croire que mon maître serait prêt à revendiquer ce lien ? Alors même qu'il avait en horreur la soumission d'autrui. Ou alors il faudrait que la fortune soit cédée par contrat, mais ce cas était hautement improbable, en connaissant les Malfoy… Quoi que si l'on jouait sur le statut d'épouse qu'acquerrait alors l'héritier Draco et sur leur fierté, il y aurait peut-être quelque chose à faire ?
Mais si le lien de subordination était revendiqué, mademoiselle Weasley ne pourrait probablement plus prétendre au statut d'épouse… Alors, l'alliance avec les Malfoy ou l'alliance avec les Weasley ?
J'avais besoin de temps pour trancher et pour savoir ce qui serait le mieux entre ces deux possibilités. Je disais bien « moi », car pour le moment, mon maître était incapable de prendre cette décision seul : il n'agissait ni ne pensait en chef de famille… Il devait d'abord apprendre.
- Monsieur Potter n'est pas au courant de ce lien, dis-je finalement après réflexion. J'ai besoin de temps pour lui préciser toutes les dimensions et les alternatives. Pour autant, je juge personnellement ce rapprochement de fortunes comme l'option la plus intéressante. Est-il possible de faire durer la procédure qui doit prévenir les Malfoy de ma décision dans notre négociation ?
L'un des Gobelins sourit avec un air étrange qui mariait amusement et sournoiserie : c'était Fourques Choptout à la peau jaune.
- Les Malfoy ne peuvent malheureusement pas être prévenus, dit-il en feignant la déception. L'héritier concerné par cette affaire est actuellement en train d'appareiller : il est banni de l'Angleterre pour le moment. Il ne pourra être prévenu, je le crains, qu'après une prise de rendez-vous dans nos locaux, quand il reviendra au pays.
Je reconnaissais là l'opportunisme des Gobelins en affaires. Ils avaient raison : le jeune homme était envoyé aux Etats-Unis, d'après la Gazette que je suivais, et je savais que le jeune camarade de mon maître, qui partait également pour les Etats-Unis, devait partir ce matin-même. Mon maître l'avait accompagné et j'étais venu à la banque parce qu'il n'avait justement pas besoin de moi… Donc le jeune Malfoy quittait actuellement les terres de Grande Bretagne…
- Laissez-moi le temps de travailler en ce sens, voulus-je conclure, et de vérifier que cela serve au mieux les intérêts de mon maître. Je reviendrai ensuite vers vous pour convenir d'un rendez-vous avec lui.
- Nous ne voulons pas rencontrer monsieur Potter, intervint Lingot, devançant cette fois le directeur Saint-Coffres. C'est vous que nous souhaitons comme interlocuteur.
- Pourquoi ? demandai-je alors, particulièrement surpris par tant d'insistance tout au long de la conversation.
Etait-ce plus facile de négocier avec moi ? Je savais que mon maître n'avait pas confiance en les Gobelins, et je pouvais comprendre pourquoi, mais étais-je moi-même trop crédule ? Je n'en avais pourtant pas l'impression.
Je les voyais échanger des regards ennuyés et ils se remirent à parler en leur langue. Intrigué, je fis l'effort de comprendre quelques mots : j'avais quelques notions de Gobelbabil étant donné que l'ancien langage des elfes domestiques et le langage des Gobelins avaient les mêmes racines.
Je compris vaguement que leur discussion tournait autour d'un livre ancien, mais bien des termes m'échappaient pour comprendre le problème et le sens global de la discussion. Un des termes récurrents, notamment, m'échappait. Le « Gruhyk Gal Ptekher » ou quelque chose d'une prononciation approchante.
Le directeur général finit par reprendre la parole pour répondre en partie à ma question.
- Voyez-vous, il est le basculeur. Nous ne pouvons pas prendre le risque de négocier directement avec lui, pour le moment. Il en va de la sécurité de la banque…
- J'avoue avoir quelques difficultés à comprendre, dis-je alors, en ayant remarqué l'intonation particulière qu'il avait donnée au terme « basculeur ».
- Nous ne pouvons pas vous en dire plus. Mais nous préfèrerions que monsieur Potter ne vienne pas trop souvent à Gringott's, si c'est possible. Bien sûr, en échange de cette faveur, nous sommes totalement prêts à vous aider ou à vous écouter, si le besoin financier s'en fait sentir.
Je me rappelai alors la manière dont le Gobelin Rajik était intervenu lors de notre passage devant le tribunal, et combien son aide avait été précieuse pour pouvoir récupérer les biens de Sirius Black. Leur offre était pour le moins étrange, mais aussi honnête que possible. J'étais sûr que leur soutien pouvait se révéler très fructueux en cas de besoin, alors j'acceptai pour le moment leur demande.
- Comment voulez-vous procéder pour le moment, avec la fortune Malfoy ? demanda le directeur Spok.
- Est-il possible d'accéder aux documents relatant les mouvements de compte sur la fortune Malfoy ? demandai-je, tout en sachant que ce genre de requête était presque systématiquement refusée par les Gobelins.
Ils n'étaient pas les gardiens de la fortune des sorciers pour rien.
- Je crois que c'est impossible. Voyez-vous, dit le Gobelin Spok en me montrant un livre de compte ouvert sur son bureau, ce genre de document est très confidentiel. D'autant plus que la fortune Malfoy n'est pas encore la fortune de Draco Malfoy. Et nous tenons à conserver la confiance de nos clients. Cependant, nous verrons ce que nous pouvons faire.
- L'héritier Malfoy ne possède donc pas de compte propre ?
- Hé bien. Madame Malfoy lui a fait ouvrir un compte provisoire, le temps de son exil, compte dont elle a tenu à surveiller tous les mouvements.
- Pouvez-vous faire la même chose pour moi ? demandai-je.
J'avais envie de savoir quel genre de flambeur était le jeune sorcier. Il pourrait être intéressant de voir le fonctionnement de ses comptes, dans la mesure où cela pouvait me renseigner sur quel genre d'homme il était. Je songeai encore à la possibilité infime de pousser l'héritier Malfoy à nous céder sa fortune avec un contrat, et non un lien de subordination… Rien ne me semblait simple dans cette affaire.
- Nous pouvons effectivement faire cela. La magie de la banque a d'ores et déjà relié ces deux comptes de façon cachée. Vous pouvez donc avoir accès aux relevés de compte de ce coffre sans que son utilisateur le sache.
- Cependant, intervint alors Choptout, si vous voulez garder cette discrétion, je vous conseille de ne pas y retirer d'argent pour le moment. Vous en auriez le droit, mais cela pourrait mettre nos projets à mal en mettant la famille Malfoy au courant de cette étrange situation. Car ils ont des ressorts parfois inimaginables pour faire casser des liens magiques… Comme nous ne connaissons pas la teneur de l'action qui a créé ce lien, il serait dommage de le voir disparaître de la même manière, par inadvertance, voyez-vous.
- Je comprends. Voilà ce que j'ai donc décidé pour l'instant, exposai-je. Je veux, dans la mesure du possible, toutes les informations concernant les comptes de la famille Malfoy. Je souhaite également être informé du jour où la lettre de rendez-vous sera envoyée à Draco Malfoy. Ainsi, je pourrai vous faire part de la décision finale de mon maître avant la tenue de cet entretien. Enfin, je souhaite que les modifications présentées au début de cette rencontre soient réalisées le plus rapidement possible.
Je me levai avec détermination, afin de montrer que je restais le maître des décisions concernant la fortune des Potter, malgré toute notre conversation. Les Gobelins préféraient de toute manière traiter avec des responsables sûrs d'eux et ils respectaient les familles d'autorité. Je savais qu'ils avaient énormément respecté les Black.
- Il sera fait ainsi, alors, acceptèrent les cinq hauts dignitaires.
Il était de tradition que nous scellâmes un tel accord par une dernière salutation d'affaires, et chaque Gobelin, à commencer par le directeur de la banque, traça dans les airs le signe de fidélité de leur peuple. Le dernier à sortir, avec ce sourire qui ne le quittait pas, fut le directeur Spok, qui ajouta avant de sortir de la salle d'audience :
- Voici sans doute un entretien historique à plus d'un titre. Bien que vous ne puissiez en comprendre tous les enjeux pour le monde gobelin. Je vous remercie une dernière fois de vous être déplacé, elfe Potter.
Je restai quelques secondes supplémentaires dans cette salle, à savourer l'immense joie d'être un elfe domestique. J'avais rencontré aujourd'hui des figures importantes dans le monde magique que peu de gens avaient sans doute pu rencontrer dans une seule vie. J'étais fier. Je fis un tour rapide du regard dans la salle, avant de sortir, quand quelque chose retint mon attention.
Sur le bureau du directeur Spok, toujours ouvert, trônait le livre de comptes qu'il m'avait montré de loin. Avoir des Gobelins comme alliés pouvait se révéler riche en surprises ! Je m'approchai rapidement et sans hésiter pour jeter un œil, conscient que ce fait n'avait rien à voir avec le hasard.
Je sortis enfin, satisfait, sans avoir touché au livre. Personne ne pourrait reprocher aux Gobelins d'avoir divulgué volontairement des informations confidentielles. Ou du moins, rien ne pourrait le prouver. Je souriais moi aussi et rentrai à Poudlard. Bris et Horn m'attendaient sans doute impatiemment.
DMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDM
Mercredi 1er juillet, matin
Un marin un peu rustre venait de charger les bagages de Draco vers sa cabine. Celui-ci, toujours sur le quai, s'essuya le front : le soleil était de plomb, ce matin. Satisfait, il observa son chat monter la passerelle nonchalamment alors que sa chouette s'envolait. Les hommes l'avaient regardé de travers en voyant ses animaux de compagnie, mais ses parents l'avaient prévenu : les moldus pouvaient être vraiment idiots.
Il se tourna vers eux, restés dans l'ombre d'une terrasse de café vide. Un pincement au cœur le prit par surprise quand il songea qu'il ne les reverrait probablement plus avant trois longues années et il pesta contre lui-même pour cette sensibilité idiote.
Ils formaient un drôle de tableau, tous les trois… Son père, condamné à rester en Angleterre et surveillé par une équipe peu discrète d'Aurors. Sa mère, qui suivait Lucius où qu'il aille. Et enfin lui, plus ou moins contraint à l'exil. Il resta cependant parfaitement stoïque quand il s'approcha d'eux. Il serra la main de son père et baisa la main de sa mère en s'inclinant. Ils étaient en société et Draco se devait de rester digne.
- Tu vas me manquer, mon poussin, osa quand même dire sa mère, avant d'éclater en sanglots.
Elle ne parvint pas à s'arrêter, malgré les passants.
- Narcissa, ma chérie, reprend-toi s'il te plait, l'implora son mari dans un murmure.
Il n'aimait pas le regard compatissant de tous ces gens, autour d'eux. Prenant sa femme par le bras, il lui proposa d'aller s'installer ailleurs, en hauteur, pour être plus à l'aise lors du départ du bateau. Il désignait du menton le balcon d'une chambre d'hôtel, juste à côté. C'était toute cette population, ça le mettait mal à l'aise. L'aristocrate n'avait plus le droit d'utiliser sa baguette et les moldus étaient si nombreux…
Saluant son fils une dernière fois d'un hochement de tête, il entraîna son épouse doucement, l'éloignant petit à petit de cet enfant qu'elle n'aimait pas savoir loin d'elle. Draco se détourna pour monter à bord. Lucius pressa cependant sa femme, quand il entendit un brouhaha de plus en plus intense remonter vers le port. Encore du peuple… C'était trop. Il rentra dans l'hôtel, suivi par les Aurors.
Draco, de son côté, s'était pétrifié : il avait cru reconnaître les voix d'un trio de Gryffondor qu'il connaissait trop bien, derrière lui. Il allongea le pas et posa le pied sur la rampe d'embarquement, avec l'espoir de passer inaperçu pour son premier jour d'exil. Il ne voulait pas voir Potter, en particulier.
- Hé ! Mais c'est Malfoy junior ! s'exclama quelqu'un.
« Raté » songea Draco en s'immobilisant avant de se retourner lentement. Pas question de laisser croire à ces abrutis qu'il avait peur d'eux. Il reconnut un certain Dean Thomas, qui avait l'air aussi éméché que ses camarades autour de lui. « Ils font toujours tout en bande, ceux-là ! »
Le sorcier le toisait de toute sa haute taille. Fichus Gryffondors qui étaient tous plus grand que lui. Et fichu corps qui refusait de grandir plus. Comme toujours, réflexe de protection et d'attaque, il arbora un petit sourire en coin, moqueur.
- Qu'est-ce qui se passe, Malfoy ? On a peur des Détraqueurs ? On fuit l'Angleterre ?
Un murmure d'étonnement et d'indignation parcourut les rangs des Gryffondors. Quoi ! Ils n'avaient pas lu le journal ces imbéciles ? Il était banni, c'était pourtant clairement écrit. Il était le premier d'une longue liste de condamnés divers.
Draco n'était pas un Serpentard doué pour rien : il repéra immédiatement la faille exploitable chez son vis-à-vis.
- Et toi, Thomas ? Tu fuis parce que tu as honte d'avoir fricoté avec une Mangemorte ?
Le sorcier blond vit immédiatement les poings du jeune homme se serrer de rage. Pansy lui avait dit un jour, sous le seau du secret, qu'elle aimait bien ce Gryffondor-là parce qu'ils pouvaient parler tranquillement de la patrie de leurs pères.
Aujourd'hui, il ne se sentait plus obligé de respecter ce secret, si honteux pour une Serpentard : il considérait presque que Pansy était morte. Ou à peu de choses près, puisqu'elle était folle. Et comme rien ne la retenait plus dans ce monde, ses rares moments de lucidité la pousseraient sans doute à une acte désespéré.
Oui, il avait dit adieu à la pauvre Pansy la dernière fois qu'il l'avait vue. Il n'était même pas sûr qu'elle se soit rendue compte de sa présence…
- Langue de vipère ! s'exclama Ron, indigné. Sale petite fouine menteuse !
Des grognements approbateurs montaient du groupe tout autour.
- C'était avant qu'elle ne devienne une Mangemorte ! Elle m'a dit qu'elle ne voulait pas le devenir ! s'écria Thomas pour se défendre. Et elle m'avait promis de n'en parler à personne !
On voyait dans son regard des éclairs de colère et de déception mêlés. Draco sentit la colère sourdre en lui également : il ne savait pas qu'ils avaient réellement fricoté ensemble. Pansy avait bel et bien tenu sa promesse de ne rien dire. Lui avait seulement su qu'elle aimait leurs discussions parce qu'elle en parlait avec le sourire. Thomas se permettait de la juger et de la condamner sans même chercher à savoir ce qui lui était arrivé.
Car la pauvre fille avait souffert justement parce qu'elle avait lutté, parce qu'elle avait eu envie de vivre autre chose que la servitude. Elle avait été plus intelligente qu'eux, mais elle avait été seule à se révolter, bien trop tôt, quand le maître était à pleine puissance…
Et au lieu de chercher à la voir et peut-être parvenir à la tirer de sa folie, Thomas fuyait et l'abandonnait à son sort. Quel courage ! Quelle droiture ! Le sorcier renifla avec dédain. En tout cas, la remarque du Gryffondor avait fait taire la belette, qui gardait la bouche grande ouverte sous la surprise.
Dans le silence de cet instant de tension, Ginny s'avança vers Dean et posa une main sur son épaule, pour marquer son soutien. Le visage colérique, les yeux fixés sur Malfoy, elle susurra quelques mots clairement. Elle sembla voulaoir consoler le Gryffondor, mais Draco ne s'y trompa pas : elle s'adressait à lui.
- Qu'attendais-tu d'un Serpentard, dis-moi ? Ils trahiraient père et mère pour un peu de pouvoir. Ce sont des traitres et des lâches ! Hein, Malfoy ?
- Je n'ai trahi personne et ne me traite pas de lâche ! hurla Draco, perdant son sang-froid comme rarement.
Il refusait d'être traité de lâche par une loqueteuse donneuse de leçons. Il avait risqué sa vie, s'était prosterné devant un sorcier sombre, avec le seul but de sauver ses parents et son nom. Il avait tiré un trait sur ses rêves de grandeur pour ramper dans la boue. Il était resté fidèle à sa famille, même si elle n'était pas parfaite.
- Tu as trahi Poudlard ! C'est pire ! Et qui trahit une fois trahira toujours, reprit la jeune femme de plus belle. Pas de rédemption pour les sorciers de ton espèce ! Tu es un couard qui fuit la justice par peur de la prison ! Ce sont tes parents qui ont acheté ta liberté ?
Interloqué, Draco resta d'abord silencieux. Il ne fuyait pas la justice puisque c'était la justice qui l'exilait. Et il ne fuyait pas la prison mais les Gryffondors bornés et violents. Et Saint Potter, pourfendeur des méchants Malfoy, qui ne faisait que compliquer sa vie un peu plus chaque jour. Il ajusta sa moue méprisante et toisa la plus jeune des Weasley de haut en bas.
- Voilà bien une remarque de Weasley, dit-il. Jalouse parce que ta famille ne pourra jamais se payer un tel voyage ? Ha ! J'oubliais… Avec un membre en moins, ça devrait être plus facile !
- Malfoy ! hurla Harry pour le stopper.
Mais c'était trop tard : il enlaça sa petite amie qui venait de fondre en sanglot et regarda Draco avec colère. Il était interdit de toucher à ses amis et encore plus s'il s'agissait de sa famille.
- Ingrat, gronda-t-il sourdement. Tu échappes au baiser du Détraqueur grâce à moi et tu insultes mes amis. Puisque tu fuis, lâche que tu es, bon débarras ! Pars ! Maintenant ! Et ne te retourne pas parce que si jamais je vois ta face de sale fouine, je te jette un sort qui te fera regretter tes paroles !
Draco ne put pas lutter : l'ordre était donné avec beaucoup trop de volonté. Il se détourna du groupe sans broncher et monta la passerelle sous les huées et les insultes du groupe de Gyffondors. Ils étaient bien incapables de se conduire dignement en public. Si ça se trouvait, ses parents avaient pu voir toute l'altercation. Heureusement, bien qu'il ne le sache pas, ses parents n'étaient pas encore montés sur le balcon.
Le bateau allait bientôt appareiller et le jeune sorcier partit s'installer sur le pont, s'accoudant à une rambarde. Il vit passer Dean Thomas, acclamé et salué par ses amis, et il lui lança un regard menaçant. Qu'il ose seulement ouvrir la bouche ! Mais ce dernier l'ignora et descendit immédiatement vers les cabines des passagers. Draco put entendre le groupe de Gryffondors s'éloigner ensuite du quai.
Bientôt, on entendit la sirène annonçant le départ et le navire se mit en route. Le jeune sorcier en exil tenta bien de se tourner pour localiser ses parents et leur faire un dernier signe, mais quand il y parvint, on n'apercevait déjà plus le port ni la rive. Seulement une fine bande de terre. Et Draco eut l'étrange envie de pleurer.
HPHPHPHPHPHPHPHPHPHPHPHPHPHP
Harry éloigna Ginny dés que Dean eut disparu sur le bateau. Elle sanglotait toujours et hoquetait si fort qu'elle avait du mal à respirer. Visiblement, songea Harry, elle n'avait pas vraiment fait le deuil de son frère. Elle faisait semblant d'être forte, mais Melinda avait su repérer une vraie faiblesse chez sa petite amie.
Ils furent suivis de près par tout le reste de la bande, qui était venue exprès pour dire au revoir à leur camarade, et ils firent appel au Magicobus pour rentrer à Poudlard. Les sorciers restèrent plutôt silencieux pendant le voyage de retour. Ginny – fatiguée par sa crise de larmes aiguë et par le contrecoup de la soirée de la veille – s'était endormie contre Luna, défiant par là toutes les lois du sommeil.
Harry ferma les yeux également : il ne voulait pas être sollicité. Il se sentait bizarre. La dispute de Ginny et de Malfoy l'avait mis mal à l'aise : pourquoi tant de violence et de haine ? Les propos durs de Ginny sur la trahison lui revinrent en tête, puis ceux concernant la lâcheté de Malfoy. Fuyait-il vraiment la justice ? En envisageant cette hypothèse, il ressentit comme une sorte de déception.
Partait-il seul à l'étranger ? Il n'avait aperçu aucun des adultes Malfoy, pas d'Auror, personne. Lucius Malfoy était certes assigné à résidence, mais il aurait dû faire l'effort de se déplacer… A moins qu'il ne soit pas au courant.
Et pourquoi le ministère avait-il fait tant d'histoires à l'époque où il était venu plaider pour Malfoy ? Alors qu'il le laissait partir tranquillement en voyage aujourd'hui. Il demanderait à Kreattur s'il était au courant de quelque chose, en rentrant. Peut-être y avait-il là une nouvelle subtilité de la justice magique qui lui échappait ?
Il rouvrit les yeux quand un cahot plus fort que les autres lui fit percuter Neville, à sa droite. Il regarda immédiatement Ginny pour vérifier qu'elle n'ait rien eu, mais elle et Luna ne semblaient pas avoir bougé. Par contre, il se rendit compte que Luna avait pris du poids : son ventre s'arrondissait. Sans doute que sans le stress de la guerre, la jeune fille s'était laissée aller à se faire plaisir en mangeant plus… Il se tourna vers Neville pour s'excuser.
- Pardon, Neville. J'ai été surpris et j'ai glissé.
- Pas de problème, ne t'en fais pas, répondit celui-ci avec tout de même un léger air gêné. Est-ce que ça va aller ? demanda-t-il ensuite en désignant Ginny du menton.
- Oui, je pense que ça ira. Elle aimait beaucoup Fred, c'est normal qu'elle soit encore touchée par sa mort, lui répondit Harry en murmurant pour ne pas réveiller sa belle.
Pour autant, le bruit ambiant de ferraille et de pétarades n'aidait pas à la compréhension d'une conversation discrète. Aussi, Neville se contenta de commenter :
- Un frère de perdu, ça n'est jamais facile j'imagine. Mais on ne pourra pas le faire revenir…
Bien plus tard, le Magicobus les déposa tous à Pré-au-Lard et Harry réveilla sa petite amie. Il laissa les autres rentrer à pieds au château et il emmena Ginny chez madame Rosmerta, sous le regard inquiet et compatissant d'Hermione. Peut-être qu'un bon chocolat chaud dans une atmosphère chaleureuse lui remonterait le moral. Il ne se posa même pas la question de savoir s'il y avait ou non des journalistes à l'affut… Ginny lui sourit, touchée de l'attention.
- Bonjour les jeunes, les accueillit la patronne quand ils passèrent la porte. Il reste une table libre, là-bas, si vous voulez, dit-elle en désignant le fond de la salle. Je suis à vous tout de suite !
Harry regarda la tenancière se déplacer avec aisance entre les tables bondées, un plateau de boissons diverses dans chaque main. Ils allèrent s'installer à la table désignée, qui n'était pas la plus mal placée. Contre un mur, entre deux paravents de bois, ils avaient une certaine intimité malgré le monde.
Ginny était beaucoup plus calme et elle observait les gens, tout autour d'eux. Harry songea qu'ils avaient l'air, pour la plupart, d'ouvriers du bâtiment moldus. Rapidement, madame Rosmerta vint prendre leur commande.
- Vous voulez manger ici ?
- Oui, pourquoi pas, répondit Harry après avoir jeté un œil à sa petite amie pour avoir son avis. Que nous proposez-vous ?
- Sauté d'agneau, pommes chips et petits légumes. C'est le plat du jour.
- Je ne savais pas qu'on pouvait manger ici, intervint Ginny.
- Ça ma belle, c'est parce que c'est la première année que je fais ça ! Mais avec tous les ouvriers envoyés ici pour le chantier, j'aurais été bien bête de ne pas en profiter ! Du coup, j'ai embauché le Jacques, là-bas. C'est un petit Français qui vient de s'installer dans la région et sa cuisine est tout bonnement superbe !
La femme bien en rondeur désigna un grand jeune homme dégingandé. Il avait l'air de pouvoir se briser au moindre coup de vent trop rude.
- C'est quoi, ce chantier ? demanda Harry.
- Ha ! Ben c'en est une bonne de question, mon garçon ! s'exclama-t-elle. Il paraît qu'en plus de reconstruire certaines habitations, ils doivent agrandir le quartier marchand avec « un beau complexe tout neuf ». Mais faut pas me demander ce que c'est, ce complexe. J'ai toujours pas compris. C'est une idée de là-haut. Paraît que c'est dans les cartons depuis des années… Alors ? Vous prenez quoi, les jeunes ?
- Deux plats du jour et deux Biéraubeurres, commanda Harry.
Quand Rosmerta se fut éloignée, Ginny se pencha vers lui.
- Ils ne s'embêtent quand même pas, au ministère ! Ils refusent d'aider McGonagall à reconstruire Poudlard et ils envoient un tas d'ouvriers juste à côté, pour construire un truc dont personne ne sait ce que c'est ! Tu étais au courant, toi ? On se demande ce qui peut bien leur passer par la tête !
Harry sourit. Changer d'air semblait aider Ginny à se sentir mieux et à retrouver un peu de sa flamme.
- C'est sûr qu'un « nouveau complexe », ça veut tout dire et rien dire, acquiesça-t-il. Qu'est-ce que tu crois que ça peut être ?
- Je ne sais pas. Peut-être qu'ils vont faire une toute nouvelle galerie marchande ? Avec des boutiques de vêtements, des restaurants… Une piscine ? Qui sait ! s'exclama Ginny avec des étoiles plein les yeux. Tu imagines ? Tous les étudiants vont vouloir venir tout le temps ! Ça serait bien... J'adore l'eau. Je suis allée une fois à la piscine sorcière de Londres et c'était super drôle ! Quand on aura des enfants, on les emmènera là-bas. Qu'en dis-tu ?
- On pourrait même avoir une piscine à la maison, offrit Harry.
Madame Rosmerta les servit et ils passèrent le reste du déjeuner à imaginer la maison de leurs rêves. De temps en temps, ils s'arrêtaient de parler pour savourer le repas qui, bien que simple, était vraiment bon. Harry observa les hommes aux diverses tables quitter peu à peu le café-brasserie de Rosmerta.
Il ne resta bientôt plus que deux tables occupées : la leur, et une autre où un homme de dos discutait avec son vis-à-vis, dont le visage était dissimulé dans l'ombre d'une capuche. Harry se demanda si c'était un ancien client de la Tête de Sanglier. D'ailleurs, il se demanda ce que devenait le frère d'Albus.
- Ça te dirait qu'on aille rendre visite à Abelforth ? demanda-t-il à Ginny.
- Je ne sais pas où il est, maintenant. La Tête de Sanglier a été rasée : on est déjà allés voir, avec Ron et Hermione.
- Ha bon. Je vais peut-être lui écrire pour lui demander quelques nouvelles… pensa-t-il tout haut.
Soudain, il fut coupé dans ses songes par un éclat de voix, à la table des deux hommes étranges. Celui qui était dos à eux, avec de longs cheveux gras et des habits rapiécés, se leva avec colère.
- Puisque je vous dis que j'en suis sûr ! La solution existe, mais je ne peux pas la chercher tout seul !
Harry haussa les sourcils de surprise : c'était la voix grinçante de Rusard !
- Je ne peux pourtant rien pour vous. Et ne partez pas, l'arrêta l'homme caché d'une voix cynique alors que Rusard marchait à grands pas vers la porte. Vous êtes censé me guider.
Il jeta quelques mornilles et quelques noises sur la table avant de se lever et de suivre le concierge de Poudlard. Les deux jeunes sorciers échangèrent un regard surpris avant de finalement hausser les épaules. Moins ils voyaient Rusard et mieux c'était. Ils commandèrent un assortiment de chocolats pour le dessert, que le nouvel employé de Rosemerta produisait pour s'entraîner.
Quand ils sortirent du café, l'après-midi était bien entamé et il commençait à faire gris. Le vent s'était levé. Harry donna sa cape à Ginny qui était bras nus et ils rentrèrent tout doucement à pieds. Sur le chemin, ils sursautèrent quand une famille de lapins déboula du fourré et traversa devant eux.
- Tu ne crois pas qu'on pourrait apprendre à devenir animagi, cette année ? On pourrait s'entraîner à deux ? Ça serait chouette… proposa Ginny.
Elle voyait bien Harry en petit lapin tout doux et tout mignon, à l'instant. Avant, elle aurait peut-être parié sur un lion, mais maintenant qu'il n'avait plus de batailles à mener, son trait de caractère principal semblait être devenu la gentillesse… Ou alors, elle pourrait être surprise…
- Ça pourrait être un beau projet, c'est vrai. On pourrait aller à la bibliothèque et chercher quelques livres, là-dessus ?
- Oui ! Allons-y ! Je n'ai pas envie de réviser tout de suite, s'exclama Ginny en sautillant de joie.
Et Harry obéit avec joie, car sa fiancée avait enfin complètement retrouvé le sourire.
DMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDM
Mercredi 1er juillet, midi
Sur le bateau, Draco avait passé la matinée sur le pont. Il ne voulait pas rentrer dans sa cabine, qui faisait à peine le tiers de sa chambre au manoir. Certes, ce bateau moldu semblait offrir des activités intéressantes, mais il n'avait pas envie de se mêler aux autres, pour le moment.
Cependant, après avoir fait le tour du bateau, l'ennui commençait à se faire sentir. Et dire qu'il en avait pour plusieurs jours de voyage !
On ne pouvait pas dire que les moldus étaient rapides. D'ailleurs, c'était pour cela qu'on les appelait les moldus. Pourquoi le ministère avait-il tenu à l'envoyer aux Etats-Unis par bateau ? Par le premier bateau en partance, d'ailleurs. Il n'avait pas eu le droit à une cheminée internationale.
Certes, on pouvait gruger les destinations des cheminées quand on sortait d'un coup avant que la cheminée s'arrête de tourner. Mais c'était dangereux et il n'avait aucun intérêt à partir pour une autre destination, puisque c'était lui-même qui avait demandé les Etats-Unis. Pourquoi avaient-ils tenu à surveiller sa destination finale ?
Il s'accouda une nouvelle fois à la balustrade pour contempler les voyageurs du niveau inférieur, en s'interrogeant sur son avenir.
- Le temps se gâte ! s'exclama alors son voisin, auquel il n'avait pas encore prêté attention.
Draco leva les yeux au ciel mais celui-ci était bleu d'un horizon à l'autre. Il leva un sourcil et se tourna vers la personne qui avait parlé. C'était un vieil homme noir, bossu et tout ridé. Il le regardait avec un air soucieux.
- Nous vivons une drôle d'époque, s'exclama-t-il ensuite.
Draco l'ignora. Cet homme portait une sorte de robe jaune à fleurs mauves. Il n'avait aucun goût. Alors Draco acquiesça : on vivait dans une drôle d'époque.
- Venez-vous au bal de ce soir, jeune homme ? lui demanda l'autre, qui insistait visiblement pour entamer une conversation.
Draco se redressa et se tourna une nouvelle fois vers l'homme bizarre. Afin de s'en débarrasser, il lui répondit sur un ton plein de morgue.
- Bien sûr que je viens. Nous pourrons discuter à ce moment-là, si vous le souhaitez.
Puis il tourna les talons. L'homme noir eut un rire heureux avant de lancer à Draco, déjà loin « Alors, nous nous reverrons, jeune homme ! Nous nous reverrons ! » Et il gloussa une nouvelle fois de plaisir. Draco, lui, songea une seconde au vieux Dumbledore et il se dit que les vieillards étaient tous fous et idiots. Alors il surnomma celui-ci « Dumby », intérieurement.
HPHPHPHPHPHPHPHPHPHPHPHPHP
Mercredi 1er juillet, après-midi
- Est-ce que tu trouves un livre intéressant ? demanda Ginny en chuchotant à l'oreille de son fiancé.
- Pas encore. Les livres ne parlent que d'historiettes ou d'hommes qui se sont fait connaître en étant animagus. Mais rien sur la manière dont on doit procéder… La bibliothèque n'est pas si bien fournie que ça, finalement, râla Harry discrètement. Peut-être que les livres concernant les animagi sont dans la réserve ?
- Je ne sais pas. Je vais voir dans le rayon derrière, et toi tu devrais retourner jeter un œil au registre pour trouver d'autres titres. On a peut-être mal regardé, murmura-t-elle.
Harry suivit le conseil de la jeune fille, la laissant finir d'explorer l'espace « Métamorphose » et il se dirigea vers le comptoir de madame Pince qui était absente pour le moment. Le registre des livres était tenu à jour magiquement. Si un titre l'intéressait, il en connaitrait tout de suite le rayon. Sinon, le registre indiquait qui l'avait actuellement en sa possession.
Mais Harry n'était pas inquiet. A part Hermione, personne n'empruntait de livre pendant les révisions : les gens avaient déjà suffisamment de choses à faire…
Cette fois, au lieu de chercher à la mention « animagus », il chercha « métamorphose humaine ». Des titres qu'il n'avait pas encore vus étaient répertoriés, et notamment deux d'entre eux qui paraissaient prometteurs : « Les métamorphoses du sorcier : les conditions d'un changement radical » par Armande Cooker, et « Nouvelles théories de la transformation humaine » de Rudolphe Changelin.
Il alla au numéro de rayon indiqué et fut surpris de découvrir une section consacrée à la « Philosophie sorcière ». Les livres qu'il cherchait étaient rangés dans l'espace « philosophes contemporains ». C'était très curieux mais il décida de les prendre, quand il s'aperçut que les livres ne se contentaient pas de faire des portraits d'animagi.
Puis il rejoint Ginny. Peut-être que ses recherches à elles s'étaient finalement révélées fructueuses ? Apparemment pas, songea-t-il en constatant son degré d'énervement. La jeune fille ferma un livre en le claquant d'un coup sec et se massa les tempes.
- Je n'ai pas la bonne méthode. Il me faut autre chose… J'ai une idée ! s'exclama-t-elle soudain en se dirigeant vers le registre.
Elle le feuilleta cinq bonnes minutes, en ayant l'air de savoir exactement ce qu'elle cherchait.
- Voilà ! J'ai trouvé ! « L'intime décortiqué en mille décoctions » et « Votre animal astral : grandes conséquences de la connaissance ». Aux rayons Potions et Divination. On va bien finir par trouver notre bonheur ! Si une règle te dit que tu n'as pas le droit aux livres animagus en métamorphoses, alors cherche dans les livres des autres enseignements ! s'exclama-t-elle joyeusement.
- Disons que rien n'est interdit, c'est seulement bien contrôlé, dit Harry. Tu as vu comme moi que la plupart des animagi sont des voleurs et des espions…
- Mais on n'a pas l'intention de devenir hors-la-loi, nous. On veut seulement s'amuser.
- On aura du travail, d'abord, dit Harry à sa petite amie qui acquiesça en souriant avant d'aller chercher les deux livres qu'elle avait retenus.
Quand ils montèrent à la tour, Ginny lut les titres qu'avait choisis Harry. Elle proposa que chacun lise les deux livres qu'il avait choisis et qu'ils se préviennent en cas d'information intéressante. Puis elle monta dans le dortoir des filles alors qu'Harry montait ranger ses propres livres dans la valise qu'il laissait en permanence dans le dortoir de ses camarades.
Puisque qu'il n'y avait personne, Harry en profita pour appeler Kreattur. L'elfe apparut immédiatement dans un pop.
- Bonjour monsieur, votre voyage s'est bien passé ?
- Moyennement, Kreattur, moyennement. Ginny et Malfoy se sont disputés et Ginny a fini en larmes. Nous avons mangé à Pré-au-Lard pour nous changer les idées… Dis-moi, est-ce que tu savais, toi, que cette fouine allait prendre le bateau pour les Etats-Unis ? demanda Harry.
- Bien sûr, monsieur. La Gazette en fait mention dans l'édition d'aujourd'hui.
- Ha bon ? Et tu lis la Gazette tous les jours ? demanda Harry, surpris.
- Oui monsieur. Au cas où une information intéressante pour vous ferait son apparition.
- Bien, bien, approuva Harry un peu sonné. Si tu vois des informations sur les Malfoy, considère que c'est une information intéressante.
- Puis-je savoir pourquoi, monsieur ?
- Parce que je veux vérifier qu'ils ne mettent pas en place de plans tordus…
Kreattur songea que les informations qu'il détenait actuellement sur les Malfoy et la discussion qu'il avait promise aux Gobelins n'étaient pas à l'ordre du jour. Son maître semblait en effet très remonté. Et puis… ces informations ne pouvaient pas être mises dans la catégorie du complot. Du moins, rectifia-t-il intérieurement, pas d'un complot venant des Malfoy…
DMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDM
Mercredi 1er juillet, fin de soirée
Le soir était tombé et Draco était tranquillement installé sur son lit, à bouquiner un livre sur les théories en potions à travers les âges. Il profitait du léger vent marin qui lui parvenait depuis l'un des hublots, qu'il avait décidé d'ouvrir.
Alors qu'il commençait à entendre quelques notes de musique provenant du bal, un bruit plus fort vint couvrir la musique. On grattait à la porte de sa cabine. Il alla ouvrir, intrigué, mais c'était seulement sa chatte qui avait décidé qu'elle en avait assez de traîner dehors.
- Entre Oline, proposa le sorcier à son animal récemment baptisé.
Mais celle-ci semblait ne vouloir en faire qu'à sa tête. Très zen soudain, elle s'assit et le regarda en se léchant une patte.
- Et bien si tu veux rester dehors, restes-y. Moi, je vais me coucher, lui annonça-t-il comme si elle pouvait le comprendre ou lui répondre.
Il referma la porte et retourna se vautrer sur son lit. Il ignora totalement les grattements qui avaient repris de plus belle et les miaulements qui étaient rapidement venus s'y ajouter. Pour autant, il fut bien obligé de se lever quand des hululements vinrent accompagner tout ce bruit, comme un cadeau bonus.
- Entrez, ordonna-t-il en ouvrant la porte une deuxième fois, et dépêchez-vous !
Les animaux obéirent, mais une fois à l'intérieur, ils ne cessèrent pas leur bruit pour autant.
- Mais qu'est-ce que vous avez à crier comme ça ?
Bordel, ces animaux étaient fous. Il leur restait encore largement de quoi manger, de quoi boire, ils s'étaient promenés toute la journée, probablement à chasser des rats ou des souris, et ils avaient chacun leur coin confortable et douillet pour dormir. Alors qu'est-ce qui n'allait pas ?
Agacé, le jeune homme blond renonça à dormir et décida de sortir de chez lui. Et puisque ses animaux avaient tant insisté pour entrer, il les laisserait enfermés. Et quitte à sortir, il allait s'amuser au bal. Il n'avait pas réellement prévu d'y aller, mais pourquoi pas, finalement. Il enfila un bel ensemble, sobre et sans cape de sorcier, afin de se fondre dans la masse mais pas trop.
Il ferma sa cabine à clef, et songea que pour s'amuser, il lui faudrait d'abord trouver un peu de charmante compagnie. Maintenant qu'il était loin de ses parents et de Poudlard – deux vrais carcans – il pourrait redevenir un peu lui-même. Et son lui-même était un tombeur de jeunes demoiselles, un mâle séducteur. Même s'il n'avait jamais dépassé le stade du simple flirt.
En fin de compte, se dit-il sur le chemin, ce bal était une très bonne idée. Il allait pouvoir se prouver à lui-même qu'il était encore tout à fait capable d'attirer les jolies filles. La transe dans laquelle il était entré, pour soigner son parrain, avait mis à mal sa confiance en lui. Depuis un mois, il ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur sa virilité.
Pendant la transe, son corps avait manifesté de l'attirance envers une silhouette masculine et il en avait été profondément choqué. Mais c'était son corps, pas lui ! Non. Lui était parfaitement normal, comme le digne héritier d'une grande famille qu'il était. Mais cette réaction physique avait provoqué de profondes angoisses. Pourquoi était-ce arrivé ? Pourquoi à ce moment-là ? Il n'avait jamais eu ce genre de… problème, avant.
Quelques instants plus tard, Draco entra dans la salle de réception. Cette salle servait de cantine le jour et, apparemment, de salle de bal pour ce soir. Les lumières étaient tamisées et la musique douce. Il descendit les marches qui menaient à la piste et se dirigea immédiatement vers le bar. Il aurait là une des meilleures vues sur la piste, et il pourrait repérer les jeunes filles seules.
Il n'avait pas l'intention de fréquenter qui que ce soir en dehors de cette salle de bal. Il voulait surtout avoir des gens à ses pieds et être le point de mire des autres. Comme à Poudlard, à la belle époque. Il s'accouda au bar et commanda un whisky. Il savait que c'était une boisson moldue qui ressemblait à celle des sorciers. Son parrain lui avait fait goûter, plus jeune.
Il en avala une petite gorgée et se laissa aller à la chaleur bienfaisante et bienvenue qui se répandit en lui.
- Tiens, vous voilà, jeune homme ! s'exclama une voix rieuse à côté de lui. Vous en avez mis du temps !
Draco se tourna vers l'homme qui l'avait abordé un peu plus tôt dans la journée. Le vieux noir tout ridé portait une espèce de robe verte, avec une frise d'éléphants gris et dansants brodée sur le bas du vêtement. Draco soupira : il l'avait oublié, celui-là. Lui qui voulait juste passer une petite soirée tranquille en bonne compagnie…
Il but une nouvelle gorgée de sa boisson et entama, à contrecœur mais poliment, la conversation. Cependant, avec espoir, il observait la piste encore plus attentivement. Qui était seule ? Il n'avait pas besoin d'être concentré sur le dialogue qu'il entretenait avec le vieil homme : même quand l'interlocuteur était inintéressant, il avait acquis des réflexes de soirées mondaines. Il était formaté pour ça.
- Bonsoir. Je ne pensais pourtant pas vous revoir si vite, dit-il pour répondre au sans-gêne de ce Moldu bizarre. Vous profitez bien du voyage ?
- A vrai dire, répondit le noir, je ne sais pas encore ce que je fais là. Mais je le saurai peut-être bientôt. Et j'avoue que toute cette eau, autour de moi, ça faisait longtemps que ça n'était pas arrivé. J'en suis même presque écœuré. Mais au fait, je ne me suis pas présenté ! John. John Doe, dit-il en tendant la main.
- Draco Malfoy. Je ne me souviens plus non plus de la dernière fois où j'ai pris un bateau.
Il sirota à nouveau le liquide ambré. Alors que l'autre se remettait à parler du temps qui allait se mettre à l'orage, en le regardant étrangement, le sorcier aperçu un petit groupe de trois filles qui semblaient célibataires. Voilà la compagnie dont il avait besoin !
Il s'excusa abruptement auprès du vieil homme, posa son verre vide sur le comptoir, et s'approcha des jeunes filles.
- Mesdemoiselles, les salua-t-il d'une voix grave et douce, je suis seul ce soir. Voulez-vous vous joindre à ma table ?
Et, en bon opportuniste qu'il était, il pointa du doigt une table qui s'était libérée à peine deux secondes auparavant. Les demoiselles se regardèrent un instant avant d'acquiescer.
Si Drago avait bien appris une chose, c'est que quand on voulait aborder une fille, il ne fallait pas l'effrayer. Et le meilleur moyen qu'il avait trouvé jusqu'ici pour rassurer des demoiselles était de les laisser rester en groupe. Ainsi, elles avaient moins peur de tomber sur un pauvre type.
Il leur commanda ce qu'elles désiraient : il connaissait la valeur de l'argent moldu et il n'aurait aucun problème pour payer. Car si son père méprisait les moldus, il possédait énormément d'entreprises dans toute l'Europe, qui ramenaient de l'argent à sa famille. Et son père avait tenu à lui apprendre les rudiments de son commerce.
L'une des jeunes femmes, Cindy, discuta avec animation de sa vie personnelle. Merlin que les moldus pouvaient avoir une vie ennuyeuse… Mais au moins, il avait de la compagnie pour toute la soirée : les filles aimaient qu'on leur prête une oreille attentive. Ou au moins, qu'on leur prête l'oreille… Lui-même ne détestait rien de plus que le sentiment de solitude qui l'étreignait parfois.
Bientôt, il ne resta plus que Cindy à la table : ses amies avaient chacune trouvé un cavalier pour la soirée. Draco observa la jeune femme d'un air absent et eut soudain envie de se tester. Tout en continuant à jouer au jeune homme charmant, il accentua son rentre-dedans. Il posa sa main sur le banc moelleux, tout contre la cuisse de la jeune fille, comme pour conserver son équilibre alors qu'il se penchait à son oreille pour lui murmurer quelques compliments.
Il voulut effleurer son genou de sa main libre, mais son corps refusa étrangement de lui obéir. Pestant intérieurement, il tenta d'approcher ses lèvres de la jeune femme, suffisamment près pour déposer un baiser sur son oreille, mais il n'y parvint pas. Il tenta de se forcer encore, mais en vain.
Que lui arrivait-il ? Pourquoi, alors qu'il s'était éloigné de Potter et de son influence néfaste, n'avait-il toujours pas récupéré son contrôle sur lui-même ? Sa magie était-elle tellement atteinte que même loin, elle considérait Potter comme son maître ? Alors pourquoi Potter aurait-il l'étrange envie de l'empêcher d'embrasser une jeune femme ?
Il s'éloigna, le visage rouge de l'effort et la concentration qu'il avait déployés pour s'approcher d'elle. Cindy, naïve, crut qu'elle intéressait le beau garçon et qu'il rougissait parce qu'il était intimidé d'être en public. Elle songea qu'il était bien gentil. Si elle avait pu entendre tous les jurons qui lui passaient à la tête à cet instant, elle aurait vite déchanté.
Toujours est-il qu'elle proposa au sorcier de monter dans sa cabine. Elle avait plein de choses à lui montrer, lui avait-elle précisé dans un clin d'œil qu'elle espérait aguicheur. Mais Draco eut un sursaut de recul : l'effort qu'il avait produit tout à l'heure lui avait peut-être fait relâcher son contrôle sur ses sentiments, mais la peur l'envahit instantanément.
Il avait immédiatement superposé le clin d'œil de la jeune fille avec l'image de Bridget, cette folle de Gryffondor. Balbutiant, les jambes flageolantes, il s'excusa et s'éloigna de la jeune femme.
Il avait atteint son but, Non ? Cindy était sur le point de tomber dans ses bras. C'était bien ce qu'il voulait, n'est-ce pas ? Il avait toujours son sex-appeal de mâle dominant.
Oui. Mais il n'avait toujours pas récupéré le contrôle de son corps et de sa magie… Pourquoi fallait-il que, même à cette distance, Potter et les Gryffondors lui gâchent la vie ? Que devait-il faire pour avoir la paix ? Devenir officiellement l'esclave de Potter ? Au moins, le « sauveur » s'assurerait que rien ne lui arrive, il le protégerait des autres…
A cette pensée, Draco frissonna violemment. Il avait besoin d'un alcool fort. Très fort. Il retourna au bar.
- Te voilà de retour ? Tiens, lui dit le noir en lui montrant un verre de Whisky à moitié plein, tu avais oublié de finir ton verre, tout à l'heure.
Parfait, songea Draco, c'était exactement ce dont il avait besoin. Il avala cul sec et l'alcool lui brûla la gorge. Merlin ! La prochaine fois, il ne laisserait pas son verre traîner au chaud aussi longtemps : l'alcool avait un horrible arrière-goût. Il avait la tête qui tournait. Il fallait qu'il sorte. Maintenant.
Il monta tant bien que mal les marches qui menaient au pont, sans vraiment se rendre compte que le vieux noir le suivait. Quand il atteint son but, il parvint à faire quelques pas en direction de sa cabine, mais il s'écroula au sol : ses jambes ne tenaient plus. Il se souvint alors qu'il avait en réalité fini son premier Whisky de la soirée. Il avait reposé sur le bar un verre vide. Qu'avait-il bu ?
« J'ai été piégé, » songea-t-il avant de tomber dans les pommes.
Le vieil homme qui l'avait suivi l'emmena un peu plus loin. Il l'allongea de tout son long, sur un transat qui servait d'ordinaire aux bains de soleil, et vérifia les capacités respiratoires du sorcier. Apparemment, tout allait bien. Le rêve allait commencer. Il n'aurait pas eu besoin de la drogue, si le jeune homme avait été plus coopératif…
Finalement satisfait, il leva la tête vers les deux yeux ronds et jaunes qui l'observaient.
- Merci de me l'avoir amené, dit-il tout haut. On vit vraiment une drôle d'époque, malheureusement.
Un hululement lui répondit.
Le noir s'assit à côté du jeune homme, en tailleur, et se servit de son pouvoir unique pour partager son rêve et le faire partager à ses disciples...
DMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDM
Draco était allongé quelque part. La première chose qui agressa le sorcier fut l'odeur de décomposition. Une odeur lourde, épaisse, qui vous collait à la peau comme une sangsue. La seconde fut le silence entrecoupé de gémissements, douloureux à vous en comprimer la poitrine.
Il faisait humide et ses vêtements étaient trempés. Il pleuvait, d'une pluie chaude qu'il sentait ruisseler sur son visage.
Draco ouvrit la bouche pour tenter de mieux respirer. Une goutte de pluie s'écrasa sur sa langue et un goût métallique envahit sa bouche. Surpris, il se leva d'un coup et cracha au sol en clignant des yeux. Il faisait noir. Il posa ses mains au sol pour se relever et elles s'enfoncèrent dans une espèce de boue gluante.
Son cœur s'affola : où était-il ? Ça ressemblait à un cauchemar, mais ça semblait aussi affreusement réel. Ses yeux s'habituèrent peu à peu à l'obscurité, et bientôt, il fut capable de distinguer des formes vagues. Il était au milieu d'une vaste plaine boueuse dont il ne distinguait pas les bouts. Aucune lumière à l'horizon pour se guider.
Retenant son dégout, il s'aida de ses mains pour se relever, en faisant des cliquetis de ferraille. Il avait la taille et les poignets cerclés de fer, et des chaînes, lâches mais lourdes, pendaient jusqu'à la boue. Il leva les jambes, l'une après l'autre, et constata que les mêmes anneaux cerclaient ses chevilles. Il ne voyait personne aux alentours, mais il ne devait pas être seul. Des gémissements montaient sans discontinuer.
Soudain, un éclair l'aveugla et vint frapper un arbre tordu à la silhouette humanoïde. Il laissa ses yeux se réhabituer à la scène, désormais un peu plus éclairée par l'arbre en train de flamber. En dessous, il semblait y avoir quelqu'un. Draco, au bord de la panique, ne songea plus qu'à aller rejoindre cette silhouette. Elle était la seule chose qui lui donnait un tant soit peu d'espoir dans le monde dévasté qu'il découvrait.
Tirant sur ses chaînes, poussant sur ses pieds qui glissaient dans la boue, il avançait. Il se demanda jusqu'où il pouvait aller. Etait-il enchaîné à un arbre ? Peut-être avait-il seulement des boulets : il avait l'impression de tirer un poids mort derrière lui.
Un cri plus effrayant que les autres le fit sursauter. Il se retourna et crut reconnaître la silhouette de Malinovski se tordre sur le sol. Que faisait-il dans son rêve ? Et cette boue qui s'agitait… Cachait-elle d'autres silhouettes ? Il se retourna, retenant sa nausée, pour reprendre sa progression vers l'arbre en feu.
Quand il arriva près de la silhouette humaine, il s'aperçut qu'il s'agissait d'une vieille femme ridée, édentée et à moitié folle. Elle riait toute seule. Elle s'adressa à lui, quand il fut assez proche.
- L'équilibre est rompu ! dit-elle d'une voix grinçante. Ha ! Ha ! Ha ! L'équilibre est rompu !
Elle se mit à sortir un tas d'objets de nulle part, des objets tirés de son passé, et elle les entassa sur lui. C'était lourd, de plus en plus lourd, et il n'arrivait plus à bouger. Pourquoi entassait-elle tout ça ? Pourquoi n'arrivait-il pas à lutter ? Il allait s'enliser dans la fange.
Soudain, un vent fort souffla sur la plaine, dégageant un peu l'odeur de pourriture qu'il y avait partout. Le feu de l'arbre s'éteignit et la vieille cessa d'entasser son passé sur ses épaules. Elle rit une fois de plus et pointa quelque chose derrière lui. Il se retourna tant bien que mal et vit des cadavres s'extirper de la boue avec difficulté.
La lune se révéla et fit hurler les morts. Une sorte d'humain moins décharné que les autres se redressa totalement, dos à Draco, et la lune l'éclaira comme un spot l'aurait fait. Le sorcier, fasciné, s'approcha en murmurant « qu'est-ce que c'est ? ».
- L'œil ! C'est l'œil du cyclone qui pleure le sang et la noirceur. Ton maître doit être content ! Quel endroit charmant ! criait la vieille en sautillant.
La lune avait dégagé la boue comme par magie et un petit espace de briques rouges apparut sur le sol. Les cadavres y montèrent, se prosternèrent, excepté l'humain à peu près correct qui resta debout. La chair de ceux qui se prosternaient se détachait des squelettes. Ils avaient l'air de supplier. Seule la boue tombait du corps de l'homme debout.
Dans la lune, deux yeux rouges en amande s'ouvrirent et les suppliants gémirent de plus belle. Draco était figé par la peur. L'homme debout se mit à supplier à son tour et une bouche aux dents pointues s'ouvrit dans le ciel, cruelle, pour laisser échapper un rire métallique et moqueur. L'homme poussa un hurlement strident et la lune s'éteignit.
L'homme d'une pâleur cadavérique resta là, décharné. Ses longs cheveux étaient blancs, maintenant que la boue était tombée. Il se tourna vers lui jusqu'à lui faire face. Il se déforma soudain dans tous les sens, comme un pantin désarticulé, et on pouvait entendre son squelette crier et craquer.
Draco plongea ses yeux dans ceux du cadavre qui se mirent à clignoter. Gris, rouge, vert, à l'infini. C'était son regard, celui de Potter et les yeux rouges dans le ciel qui s'enchaînaient tour à tour. Le cadavre ouvrit la bouche sans faire un son, et au même moment, une nuée de corbeaux se mit à hurler, volant vers eux. On aurait pu croire qu'ils riaient, qu'ils se moquaient.
Ils fondirent sur Draco qui bascula en arrière, entraîné par le poids des objets sur son dos. Il luttait mais ne parvenait pas à se relever.
- Attends, dit la vieille, tu oublies ton maître !
Elle tira sur les chaînes attachées à Draco jusqu'à ce qu'un corps, attaché à l'autre bout, sorte de la fange. Et elle le poussa à côté de lui. Paniqué, sur le point d'être avalé par la boue, le sorcier blond eut juste le temps de tourner la tête. Le cadavre, à l'autre bout de ses chaînes… C'était Potter. Et il sombra.
DMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDM
Mercredi 1er juillet, minuit
Le vieux se réveilla de sa transe et jeta un œil résigné au sorcier couché, à côté de lui.
Désormais, il avait compris ce qu'il faisait sur ce bateau, ici et maintenant. Il avait suivi les signes, priant pour se tromper. Il aurait préféré que ça n'arrive jamais, mais c'était là, désormais. Les Temps Sombres, qui s'annonçaient depuis plusieurs décennies déjà, venaient vraiment de commencer.
Le vieil homme songea tristement que le monde tel qu'il le connaissait allait bientôt disparaître pour faire place à autre chose. A un avenir qui pouvait être meilleur comme bien pire. Et qui pour l'instant, d'après ce rêve, avançait vers le pire. Malgré son entraînement et son statut unique, il ne pouvait pas dire exactement ce que ce rêve disait du monde à venir. Mais ça ne lui disait vraiment rien de bon.
Il soupira et saisit le corps drogué. Puis lentement et le cœur lourd, il monta au pont supérieur, guidé vers la cabine du sorcier par la chouette qui volait devant lui.
Ses disciples devaient être au courant, maintenant. L'équilibre était rompu. Il fallait le retrouver, vite, coûte que coûte. Ils étaient formés pour ça depuis l'origine, ils devaient réussir.
Ou les hommes pourraient tous dire adieu à ce qu'ils connaissaient.
