Chapitre 5 : L'Amérique

Partie 1 : L'arrivée à Fineborough

Sur un bateau, au milieu de l'Atlantique, jeudi 2 juillet

Draco papillonna des yeux quand un rayon de soleil vint lui chatouiller le visage. Il bailla largement, une main devant la bouche. Même au lit, il ne fallait pas oublier sa bonne éducation. Enfin, au lit… Il songea qu'on ne pouvait pas appeler « lit » une chose aussi dure et inconfortable. Parce que Draco avait mal partout. Le matelas était bien peu épais, une fois qu'on était sous les couvertures.

Il ouvrit finalement les yeux.

- Bonjour, petit. Bien dormi ?

Draco poussa un cri et tomba du lit, entortillé dans ses couvertures. Dans la chambre de sa cabine se trouvait le vieux de la veille.

- Qu'est-ce que vous faites chez moi ? Sortez ! cria-t-il.

Puis il se massa le crâne parce que vraiment, il avait mal. Comme s'il avait pris une bonne cuite.

- Calme-toi petit. Tu devrais me remercier de t'avoir ramené chez toi. J'aurais pu te laisser dormir, affalé sur le pont inférieur !

- Je… Je ne me souviens pas.

- Tu t'es rendu au bal, hier. Et tu as beaucoup bu.

Draco fronça les sourcils. Il lui fallait une potion pour lui éclaircir l'esprit. L'homme, comme s'il avait lu dans ses pensées, lui tendit un flacon de potion, naturellement.

Draco observa le liquide, ouvrit le flacon et sentit. Il s'agissait bien d'une potion anti-gueule-de bois… Comment cet homme pouvait-il lui tendre une potion aussi naturellement, alors qu'il ne semblait pas être un sorcier ? Et la bonne potion, en plus.

- Comment êtes-vous entré chez moi ? demanda-t-il suspicieusement.

- La clef était dans ta poche.

- Qui êtes-vous ? demanda encore Draco avant d'avaler la potion.

- John Doe, je te l'ai dit hier.

Quand il eut les idées claires, le jeune sorcier se souvint de toute sa soirée de la veille. La fille moldue qu'il avait draguée, sa peur, le whisky… La drogue !

- Vous m'avez drogué ! s'exclama Draco.

- C'était nécessaire, répondit l'homme tout simplement. Te souviens-tu de ton rêve ?

La question entraîna soudain une ribambelle d'images et de sensations horribles. Un monde tout noir, oui, il s'en souvenait. Et des morts partout, des fous, des corbeaux qui riaient… Et Potter. Mort. Draco sentit son cœur s'accélérer à ce souvenir particulier. C'était si… horrible.

- Oui, finit-il par grogner. Je m'en souviens. Un délire de drogué. A cause de vous.

Le vieil homme fit un sourire édenté et se contenta de sortir de la pièce sans répondre. Draco s'habilla rapidement et sortit à son tour. Dans le salon, John Doe s'était assis dans un fauteuil, sans gêne, et Oline se frottait joyeusement à lui. Sa chouette hulula une sorte de bonjour, et Draco alla s'installer dans le fauteuil qui faisait face à l'homme.

- Traîtresse ! siffla-t-il à sa chatte, un peu jaloux.

Celle-ci se retourna vers lui et vint se frotter contre ses jambes également. Le geste pouvait avoir l'air d'une moquerie, mais Draco se sentit quand même satisfait.

- Est-ce que je peux au moins savoir pourquoi me droguer était nécessaire ? demanda Draco.

- A cause de l'équilibre qui ploie. Je ne sais pas exactement quand, comment ou pourquoi, mais je sais que des temps très difficiles s'annoncent pour le monde de la magie. J'attendais le rêve annonciateur depuis si longtemps. Maintenant, c'est fait. Tu as dû sentir la différence, le réalisme de ce rêve par rapport à ceux que tu fais d'habitude.

- Evidemment que ce rêve était différent ! Il est dû à la drogue ! Et qu'est-ce que j'ai à voir avec ça, moi, avec votre « rêve annonciateur » ?

- Beaucoup.

- C'est-à-dire ?

- Tu le sais déjà, voyons, dit l'homme avec un sourire indulgent. Je ne vais pas te répéter tout ce que tu as déjà appris.

Drago fulminait intérieurement. Cet homme était stupide. Il jouait les devins, et il ne savait rien en réalité. Le jeune homme souffla et tenta de l'aborder d'une autre façon.

- Vous êtes un sorcier ?

- Non. Pas exactement.

- Quoi ? Ça ne veut rien dire, ça ! protesta le jeune homme.

Non mais vraiment ! « Pas exactement. » Soit on était sorcier, soit on ne l'était pas. Même Granger aurait pu comprendre ça !

- C'est tout ce que tu as besoin de savoir pour l'instant, affirma le noir en se levant.

- Attendez ! De quel équilibre parlez-vous ? l'apostropha Draco pour l'empêcher de partir tout de suite.

- Celui de la répartition de la magie bien sûr !

Le vieil homme observa le visage inexpressif du jeune sorcier.

Visiblement, vu toutes ses questions, il ne comprenait rien aux enjeux, aux événements qui se tramaient actuellement. Ignorait-il sa véritable identité ? Etait-ce seulement possible ? Pourtant, c'était bien ce jeune homme qui avait fait Le rêve annonciateur. C'était bien cette magie étrange après laquelle il courait depuis tant d'années…

Ses disciples eux-mêmes avaient commencé à ressentir l'appel. Depuis deux ou trois mois, ils avaient repris contact avec lui, pour confirmer leur volonté de prendre part à… A tout ça. C'était bien un signe ! Comment pouvait-il sérieusement ne pas comprendre ? N'avait-il jamais eu les songes ?

A moins que… A moins qu'il ne sache réellement pas. Qu'on ne lui ait jamais appris. Qu'il n'ait jamais fait les rêves. Pourtant, il avait tous les traits de la légende, il en était le visage vivant attendu depuis tant d'années… Peut-être sa magie ne s'était-elle toujours pas réveillée ? Etrange…

Le vieil homme se rassit. Il devait au moins expliquer deux ou trois choses à ce jeune innocent. Ou tout serait perdu d'avance. Ce n'était pas tricher, c'était permettre à tous les camps d'avoir les mêmes cartes en main. C'était l'équilibre. Il reprit alors la parole d'une voix posée.

- La magie est un monde à part dans le monde des hommes. Il y a ceux qui ne la voient pas et ne la pratiquent pas, ceux qui la voient sans pouvoir la pratiquer et ceux qui la pratiquent.

- Les moldus, les cracmols et les sorciers, résuma Draco.

Le vieux Doe se pinça l'arrête du nez, contrarié.

- Vous les européens et les Anglais en particulier, vous les nommez ainsi, effectivement. Ce ne sont pas des termes vraiment propres à la réalité du monde, mais admettons. Pour les besoins de ma démonstration.

Draco ne réagit pas au fait que l'homme semblait connaître son pays d'origine. Il était trop vexé par l'air du vieil homme qui semblait le prendre pour un imbécile. Il préférait se concentrer pour ne pas se mettre en colère contre lui, parce qu'il voulait comprendre ce qu'on lui voulait.

- Donc, reprit l'homme, la magie est un monde dans un monde plus vaste. C'est même un peu plus compliqué, mais passons. La magie est mouvante. Au fil du temps, elle se déplace, s'incarne dans de nouveaux lieux, de nouvelles personnes, de nouveaux êtres. Mais toujours, elle est répartie selon un équilibre qui assure la cohabitation entre le monde magique et le monde des hommes… L'équilibre de toute chose, entre les hommes – qu'ils aient la vision de la magie ou pas – et les utilisateurs de cette magie… Un équilibre fragile qui repose sur des bases que personne ne maîtrise complètement.

L'homme s'interrompit un instant et ferma les yeux en soupirant. Les deux animaux de Draco, chatte comme chouette, vinrent s'installer à ses côtés. Comme tous les animaux, ils étaient capables de percevoir une certaine détresse chez les êtres humains.

- Donc, reprit l'homme, la magie est un monde qui vient se superposer à une partie du monde réel. L'équilibre, c'est quand le monde magique et le monde humain gardent le même espace. Il ne faut pas que l'un disparaisse au profit de l'autre, sinon…

- Que se passe-t-il quand l'équilibre se rompt ? demanda Draco après plusieurs minutes de silence.

- Le chaos. A peu de choses près, c'est ce que tu as vu dans ton rêve.

- Mais comment est-ce possible ? Comment est-ce que ça peut arriver ?

- Comment est-ce que ça arrive ? répéta le vieil homme en rouvrant les yeux. Quand un homme réunit les conditions, les connaissances, le pouvoir nécessaires. Quand il désire rompre l'équilibre à son seul profit.

- Qui voudrait d'un monde comme il existe dans mon rêve ?

- Un homme aveugle qui ne voit que « puissance » là où il faudrait voir « vie ». Quelqu'un qui n'éprouve que mépris pour cette vie. Qui veut toujours plus que ce qu'il a. Quelqu'un qui est incapable de croire la réalité du cauchemar quand bien même il le verrait en face.

- Comment faire pour empêcher cela ?

- On ne l'empêche pas. L'équilibre ploie. C'est un éternel recommencement, une tension permanente depuis des milliers et des milliers d'années. D'aucun disent que les déséquilibres ont fait surface dans le monde depuis que la magie s'y est développée.

- Alors le… cauchemar va forcément devenir une réalité ? demanda Draco, sceptique.

- Non, pas forcément. Comme je l'ai dit, on n'empêche pas l'équilibre de ployer, et on n'empêche pas la magie de se modifier. Du moins, pas à ma connaissance. Mais on peut empêcher la magie de dévorer entièrement le monde des humains. Il y a des gardiens qui…

- Attendez, attendez ! l'interrompit soudain Draco. Vous êtes en train de dire que le monde magique peut prendre la place du monde des moldus ?

- C'est cela, confirma le vieux Doe, un peu contrarié par l'emploi du mot « moldus ».

- Donc, il n'y aurait plus que des sorciers... continua Draco.

Le vieil homme en robe à motifs acquiesça de nouveau.

- Alors où est le mal ? demanda-t-il finalement.

Draco eut soudain envie de se recroqueviller dans son fauteuil en voyant le regard horrifié que John Doe tourna alors vers lui.

Ce n'était pas possible, pensait le noir. L'héritierSon héritier probable ne pouvait pas penser ainsi. On ne lui avait vraiment jamais rien appris, alors… Il eut beaucoup de mal à réfréner sa colère, mais elle transparaissait quand même dans sa voix quand il put enfin parler de nouveau.

- Le mal, jeune inculte, c'est la magie qui s'autodétruit ! Sans le monde des hommes, sans cette frontière neutre, alors plus rien n'endiguerait la puissance des autres mondes ! Je t'ai dit un peu plus tôt que la magie était un monde à part dans le monde des hommes. Mais je t'ai dit aussi que la magie était plus complexe que ça…

Il vit le jeune sorcier pâle acquiescer et il continua.

- La magie est un monde ici, chez les humains, mais c'est aussi un monde ailleurs, une manifestation des « au-delàs ».

- Les « au-delàs » ? Plusieurs ?

- Le monde des morts est l'au-delà qui est le plus abordable à ton esprit. Il y en a d'autres. Mais c'est trop compliqué pour quelqu'un qui n'est capable de penser qu'en moldus, cracmols et sorciers

Cette dernière phrase avait été prononcée avec tellement de mépris que Draco en fut intérieurement ébranlé.

- Le monde que tu connais, reprit l'homme, va disparaître, si l'équilibre disparaît. Parce que quoi que tu imagines, tu fais partie du monde des hommes. Si celui-ci est dévoré par les autres mondes, tu disparaîtras toi aussi, retiens bien cela.

Draco ferma les poings et les mit devant ses yeux. Il lui fallait quelques secondes pour assimiler tout cela. Qu'est-ce qu'était donc que toute cette histoire ?

Il avait appris très jeune qu'il y avait les utilisateurs de la magie d'un côté, et les autres d'autre part. D'accord.

Il savait qu'il y avait un monde magique d'un côté et un monde normal d'un autre côté. Les sorciers se cachaient des moldus. Il y avait une sorte de frontière symbolique entre eux. D'accord aussi.

Il savait que certains pans de la magie pouvaient faire appel à d'autres mondes. La magie grise se servait de l'au-delà, la féérique pouvait créer des portails entre les mondes et la magie rouge pouvait invoquer des êtres d'autres dimensions. D'accord également.

Mais il ne savait pas que la magie entière reposait sur plusieurs mondes. En équilibre.

Et que dans son monde à lui, il avait besoin de la neutralité des hommes pour survivre… C'était… C'était un peu étrange à aborder pour son esprit. Pourtant, on lui avait toujours dit que les sorciers étaient supérieurs aux hommes… Pourquoi et en quoi avait-il besoin d'eux ?

- En quoi avons-nous besoin des hommes ?

- La magie est un mélange de tous les mondes, une manifestation de tous les au-delàs, je te l'ai dit. Et au sein de la magie, chaque monde se bat pour recouvrir les autres. Sauf… Dans le monde des hommes. C'est le seul endroit où, en théorie, la magie peut se développer librement sans tout détruire sur son passage. C'est dû aux humains qui sont – personne ne sait pourquoi – totalement insensibles aux autres mondes.

- Insensibles ? Mais on peut les tuer avec la magie… songea Draco tout haut.

- Ils ne sont pas insensibles au monde de la magie. Ils sont insensibles aux autres mondes. Aux au-delàs si tu préfères. Sauf si la magie vient y mettre son grain de sel. Ce serait là justement qu'il y aurait rupture de l'équilibre. Quand la magie envahit le monde des humains, le perturbe, et le fait finalement disparaitre. Parce qu'aucun homme n'est capable de résister à la magie seul.

- Donc on a besoin des hommes… parce qu'ils sont insensible aux au-delàs et les neutralisent. C'est bien ça ? demanda Draco, pour être vraiment sûr.

- Oui. C'est un phénomène un peu complexe, mais en gros, l'existence des hommes garantit l'existence de la magie telle qu'elle existe sur terre. D'une manière suffisamment neutre pour éviter une guerre des mondes.

- C'est… effrayant. Et un peu difficile à… appréhender, constata Draco.

- Evidemment ! Je suis obligé de te condenser des années d'apprentissage en quelques mots !

L'homme semblait vraiment fâché, mais il ne dit plus rien. Il ruminait ses pensées sans en faire part au jeune sorcier.

- C'est quoi, l'équilibre ? finit par demander ce dernier.

- Les forces positives et les forces négatives qui s'annulent.

- C'est-à-dire ?

- Cette fois, tu n'as vraiment pas besoin d'en savoir plus. Ou alors, renseigne-toi tout seul, répondit Doe sèchement.

L'homme se leva et quitta la cabine à grands pas.

- Attendez ! lança encore une fois Draco. Vous avez parlé de gardiens ! Qu'est-ce que c'est ?

Mais l'homme avait déjà disparu, sans lui répondre.

Le reste du voyage fut très calme. Draco tenta bien de retrouver l'étrange John Doe, mais en vain. Il avait même demandé à la réception dans quelle cabine il se trouvait, mais quand il avait donné le nom, on lui avait ri au nez.

S'il avait eu une baguette, Draco aurait bien lancé un sort au réceptionniste pour se venger. Comment était-il censé savoir que « John Doe » était l'appellation traditionnelle moldue pour désigner un inconnu ?

Mais la conversation surréaliste qu'ils avaient eue ne voulait pas sortir de son esprit. Il serait tributaire des hommes, comme tous les sorciers ? Il ne pouvait toujours pas l'accepter. Et il y aurait un équilibre menacé quelque part ? Il pouvait en mourir ? Et il y aurait des gardiens quelque part ? Des gardiens de quoi ? De l'équilibre ? Et qu'avait-il à voir avec tout ça, lui ? Il n'avait jamais rien demandé à personne !

C'était trop compliqué pour lui. Alors il ignorait tout ça au mieux. Tout ce qu'il avait à faire, c'était de trouver l'auberge de Fineborough, une fois arrivé, et d'y rester jusqu'à la rentrée de septembre. Puis d'être accepté au Palais des Bois, évidemment… Ces deux objectifs, et uniquement ces deux là, étaient importants. Le reste devait passer au second plan.

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Samedi 12 juillet, fin de journée

Draco fut débarqué sur le sol de Fineborough en navette. Il commençait à faire sombre et le sorcier allait rapidement être seul. Quand la navette fit demi-tour, il s'empressa de tirer sa valise sur le quai : il devait trouver la banque et ensuite l'auberge.

Fineborough semblait vraiment être un village à côté de Londres. La soirée était à peine commencée et il n'y avait personne dans les rues. Heureusement, la banque était très proche du petit port. Sur une belle place, juste à côté de la mairie, apparemment.

Drago poussa les portes. Ses deux animaux étaient partis explorer les alentours, mais il n'était pas inquiet pour ça. Ils le retrouveraient toujours, où qu'il soit. Il s'attendait à être accueilli par des Gobelins, mais la banque semblait déserte…

- Vous désirez ? demanda sèchement une voix aiguë.

Drago leva les yeux. Assis sur un comptoir lustré, un genre de lutin habillé de vert astiquait l'une de ses chaussures. Il devait avoir la taille d'un Gobelin. Un peu moins d'un mètre.

- J'aimerais retirer de l'argent. Voici mon numéro de compte.

Drago baissa les yeux et fouilla dans la poche de la robe de sorcier qu'il avait enfilée à nouveau quand il avait été débarqué. Il sortit bientôt la lettre officielle avec son numéro de compte ainsi que sa clef. Il l'avait attachée au bout d'une chaîne, autour de son cou, pour être sûr de ne pas la perdre.

Quand il releva les yeux, le petit homme avait disparu. Mais Draco pouvait l'entendre rire, quelque part autour de lui.

- Tu m'as quitté des yeux l'étranger ! A quoi veux-tu que te serve ta clef ?

Draco fit volte-face brusquement : le petit homme était debout, à côté de la double porte d'entrée.

- Comment avez-vous fait pour vous déplacer aussi vite de là, ne put s'empêcher de demander Draco en se retournant vers le comptoir, à là, fit-t-il en se tournant de nouveau vers le lutin, et sans aucun bruit ?

Mais ce dernier avait à nouveau disparu. Et à nouveau, son rire retentit dans le hall du bâtiment.

- Mais qu'est-ce que vous faites ? s'impatienta Draco. J'ai besoin de retirer de l'argent dans mon coffre !

Cette fois, plusieurs rires retentirent et en un battement de cil, Draco vit apparaître une dizaine de lutins. Ils se mirent à tournoyer autour de lui en chantonnant et se moquant de lui. Une chanson entrecoupée de rires très amusés.

Tu n'connais pas les Leprechauns,

C'est que tu es un étranger !

Au lieu de l'or, du métal jaune,

Tu trouveras avec ta clef !

Les lutins, les Leprechauns plutôt, produisaient de leurs mains d'étranges rais de lumière qui partaient dans tous les sens. Si ce n'était cette désagréable sensation qu'on se moquait de lui, il aurait pu croire qu'il venait de débarquer en plein dans une boîte de nuit pour créatures et autres lutins. Chants, lumières, danses… Cela lui faisait mal à la tête.

Mais surtout, il se demandait comment il allait faire pour retirer un peu d'argent. D'autant plus qu'il était pressé par le temps : il y avait de grandes chances pour que l'auberge soit fermée à son arrivée si toute cette mascarade ne finissait pas rapidement.

- Suffit ! cria soudain une voix derrière lui.

Les lutins disparurent immédiatement au son de la voix impérieuse, et Draco se retourna. Une vieille femme se tenait là, un vieux sac dans une main, un parapluie brandi dans l'autre. Décidément, il semblait attirer les vieux…

- Toi, le nouveau, tu me suis chez moi, ordonna-t-elle.

La vieille avait adouci sa voix et son visage en s'adressant à lui. Draco ressentit un étrange sentiment qui le poussait à obéir. Alors il remit sa sacoche sur son épaule et traîna son coffre derrière lui.

Le bitume laissa bientôt place à un chemin de grosses pierres, ce qui n'était pas vraiment pratique pour lui. D'autant plus que le chemin ne cessait de monter. Il n'osa pas demander à la vieille femme de lancer un sort d'allégement supplémentaire à son coffre. Ils se contentèrent d'avancer l'un derrière l'autre, en silence.

Draco passa à côté d'une grande et superbe maison et eut l'espoir un instant que ce fut celle de la vieille devant lui. Car elle semblait bien être la dernière demeure du village. Ou plutôt… De la ville. Mais il ne s'y ferait pas. C'était si petit à côté de Londres…

Mais non, la vieille femme continua. La route de pierres devint encore plus étroite et il marchait parfois dans la gadoue. Il retint quelques remarques acerbes. Et bientôt, il arriva devant la probable maison de la vieille femme. Une maison tordue, fragile, devant laquelle deux grandes gargouilles semblaient monter la garde.

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- Bienvenue chez moi. Vas-y, entre ! s'exclama joyeusement la vieille dame

Et Draco entra docilement dans ce qu'il ne pouvait nommer autrement que « maisonnette ». Elle tenait visiblement grâce à la magie et ne payait pas de mine. La seule chose qui avait un tant soit peu impressionné le jeune homme étaient ces deux très hauts conduits de cheminée qui trouaient le toit. L'un à côté de l'autre, ils dominaient la maison de six bons mètres.

Par contre, malgré l'aspect extérieur vétuste, il y avait quelque chose d'étrangement chaleureux dans le salon où le sorcier avait suivi la maîtresse de maison. Et s'il fit naturellement une grimace de dégoût en voyant le canapé défoncé qui trônait au milieu de la pièce, il le trouva relativement confortable quand elle lui ordonna de s'asseoir au milieu des coussins.

Puis, elle-même approcha du canapé un fauteuil à bascule en bois sur lequel trônaient d'autres coussins, et lui lança un sort pour qu'il fasse seul les mouvements de balancement sans qu'elle ait à faire le moindre effort.

Elle s'assit prestement au moment où le fauteuil se penchait vers l'avant. Le mouvement arrière la cala contre le dossier et elle ferma un instant les yeux pour montrer sa satisfaction. On sentait dans ce rituel, et dans la facilité avec laquelle il était effectué, de longues années de pratique.

- Bien. Maintenant, nous pouvons commencer les présentations. Je m'appelle Margaux, mais ici, tout le monde m'appelle la vieille Sanchez. C'est parce que je suis la doyenne de Fineborough. Tu es ici chez moi, mais je t'invite volontiers : j'aime bien la compagnie.

Elle rouvrit les yeux pour le regarder.

- Alors, qui es-tu pour être aussi perdu devant les lepreuchauns ? En fait, on pourrait surtout se demander d'où tu viens… ajouta-t-elle avant qu'il ait pu répondre.

Draco ne put s'empêcher de laisser son air s'assombrir. Il était fatigué, n'avait pas envie de garder son masque parfait, et il avait conscience d'être définitivement exilé loin de chez lui. Ce n'était pas tellement ce dont il avait rêvé quand il imaginait sa vie sans Lord noir…

- C'est amusant, reprit la vieille femme, tu as un air revêche qui me rappelle grandement mon petit-fils. C'est qu'il n'aime plus venir me voir ici autant qu'avant. C'est un grand jeune homme maintenant, comme me le répète parfois sa mère. C'est ma fille, vois-tu ? Mais moi, je dis surtout qu'il nous fait une crise d'adolescence prolongée ! C'est vrai ! Qui n'aime pas aller voir sa grand-mère pour se faire couvrir de friandises, franchement ? Eh… Détends-toi, bonhomme, je ne vais pas te manger !

Draco, en effet, s'était tendu au fur et à mesure de la tirade de madame Sanchez, surtout vers la fin. Ca n'était pas comme ça chez lui. Il se demandait où il avait atterri et comment il allait s'en sortir. Mais « quelque chose » dans le ton de la doyenne le poussa à se détendre effectivement.

- Alors, reprit-elle plus doucement, tu n'as pas répondu à mes questions. Comment t'appelles-tu ?

- Draco Malfoy. Et je viens d'Angleterre.

- Ah ah…

La vieille femme s'était enfin tue et son visage s'était fermé. Elle fronçait les sourcils en observant attentivement le jeune sorcier mal à l'aise qui se tortillait sous ses yeux. Puis elle sourit soudain, le visage illuminé.

- Tu viens ici pour entrer à l'école de médicomagie ! Comment ai-je pu ne pas y penser avant ! On a toujours d'étranges spécimens qui atterrissent ici pour entrer au Palais, chaque année.

Draco s'abstint de tout commentaire : quand on ne savait pas à qui on avait affaire, il valait mieux se taire pour éviter de dire des bêtises.

- Tu m'as l'air bien mal dégourdi, mais je vais t'aider ! J'ai réussi à faire quelque chose de mon petit-fils, alors pourquoi n'y arriverai-je pas avec toi ?

Elle avait déjà glissé de son siège et désactivé le sortilège de bascule quand Draco la coupa dans son élan, agressif.

- Je ne vous ai rien demandé, alors ne comptez pas sur moi pour être coopératif ou vous remercier ! Je veux partir !

- Mais non, mais non… l'apaisa la vieille Sanchez, toujours un sourire aux lèvres.

Elle fronça à nouveau les sourcils quelques secondes, ce qui lui donna un air un peu étrange et psychopathe, puis elle sembla avoir une idée lumineuse dont elle était particulièrement fière et s'exclama soudain.

- Ha ! Si tu es grognon, c'est parce que tu n'as sans doute pas encore mangé. Mon défunt mari était comme ça, et mon petit-fils aussi : c'est bien les hommes ça ! Il fallait qu'il mange sans cesse, sinon il poussait des grognements qui s'entendaient jusque chez la mère Pétronille, la voisine devant chez qui on est passés tout à l'heure, et…

Un superbe gargouillis la coupa dans son élan. Trahi par son ventre, Draco retint la remarque acerbe qu'il avait au bout des lèvres.

- Tu vois, j'avais raison ! Allez, suis-moi jusqu'à la cuisine, dit-elle dans un rire de gorge assez étrange à entendre.

La cuisine était plutôt grande pour une si petite bicoque. Un plan de travail tout en longueur, encombré de ce qui semblait être quelques appareils moldus, mangeait tout un pan de la pièce. De ce côté du mur étaient deux hautes fenêtres. A l'opposé, deux âtres accueillaient chacun un chaudron. L'un des deux bouillait visiblement.

Le mur du fond comportait toutes sortes de meubles étranges plus ou moins hauts qui cachaient leur contenu derrière des portes de bois ou d'épais rideaux colorés.

Draco entra dans la pièce à la suite de la vieille Sanchez. Contre le dernier mur, à côté de la porte, un renfoncement cachait une lourde table en bois massif et deux chaises. Au dessus étaient fixés de nombreux ustensiles de cuisine, et principalement des casseroles en matériaux divers.

- Va t'asseoir ! Comme il est un peu tard pour cuisiner, on va prendre ce qui est déjà prêt.

D'un pas vif et décidé, Margaux Sanchez se dirigea vers l'un des meubles du fond, tira un rideau et attrapa deux bols en terre cuite et une louche particulièrement longue. Puis elle se dirigea vers le chaudron qui bouillait et souleva le couvercle, laissant échapper un nuage de vapeur plutôt coloré.

Avec un long ustensile de métal, pendu entre les deux cheminées, elle touilla un instant le liquide brûlant. Puis elle envoya l'ustensile derrière elle, sans même regarder. L'objet atterrit dans un évier, apparemment inséré dans le plan de travail, que Draco n'avait pas vu en entrant. A l'aide de la louche, elle servit généreusement les deux bols puis remit en place le couvercle et trottina jusqu'à la table. Draco s'était déjà assis, obéissant.

- Et les couverts ? demanda Draco, impatient, avant de se recevoir un coup de taloche derrière la tête.

- Tu me prends pour une vieille ? Tu crois que j'ai oublié ? Ou tu préfères m'envoyer moi, qui ai de mauvaises articulations, aller les chercher à ta place ?

- Je croyais que vous étiez jeune, ça ne vous poserait donc aucun problème… susurra le jeune homme doucereux, mais avec un regard noir.

Il n'aimait pas que qui que ce soit le touche, et cette femme avait osé !

Mais son insolence, au lieu de l'irriter, avait arraché à Margaux Sanchez l'un de ses nombreux sourires. Elle tapa du poing durement sur la table et le fit sursauter. Un tiroir encastré dans la table s'ouvrit sous la secousse, en mettant fièrement en valeur des couverts métalliques et brillants.

- Son altesse est servie !

Draco évita le regard brillant et moqueur de la vieille femme et se dit qu'il allait faire attention à ne pas la fâcher : il n'aurait pas aimé se retrouver à la place de la vieille table quand elle avait abattu son poing…

Ce faisant, il posa les yeux sur le bol devant lui. Un genre de soupe particulièrement grasse le remplissait à ras-bord. Ce qui en soi était une prouesse. Par contre, elle avait une indescriptible couleur qui oscillait entre le verdâtre, le gris sale et le marron, selon l'angle de vue, en fonction du jeu de la lumière sur sa surface.

Il retint une grimace. Et dire qu'il venait juste de décider de ne pas fâcher son hôtesse…

- J'ai vaguement deviné que tu venais pour entrer au Palais, et je suppose que c'est parce que tu veux devenir médicomage. Mais sinon, qu'est-ce que tu viens faire ici si tôt ? Qui es-tu vraiment ?

Voyant dans les questions de la maîtresse de maison un moyen d'éviter l'étrange soupe, le sorcier répondit volontiers. Il narra dans les grandes lignes le fait qu'il était issu d'une longue lignée de sorciers nobles, qu'il fuyait le climat assez lourd de l'Angleterre et qu'il voulait en profiter pour être plus autonome.

Bien sûr, ce n'était pas la vérité. Mais la vieille Sanchez n'avait pas besoin de le savoir. Il passa sous silence les activités de son père pendant la guerre, son exil, le fait qu'il venait soigner son problème de faiblesse magique et son espoir de rentrer un jour en Angleterre plus confiant, puissant et respecté.

- T'as bien fait de venir ici, mon garçon. Il y a toujours eu quelque chose de malsain dans l'atmosphère de la communauté anglaise magique. Un je-ne-sais-quoi pesant. Et puis, il paraît qu'il y a une guerre là-bas !

- Heu… La guerre est finie depuis mai…

- Ha oui ? Il faut avouer que la presse ici en a très peu parlé, de votre guerre. Je suppose que c'était pour ne pas l'importer… Vous savez comme les guerres peuvent soulever les passions, partout dans le monde. En tout cas, tu resteras ici, avec moi, jusqu'à la rentrée. Il ne faudrait pas que tu tombes entre de mauvaises mains ! On voit tout de suite que tu n'es pas d'ici… Déjà, tu es bien trop blanc !

Draco ne répondit pas et écouta distraitement la vieille dame lui recommander de ne pas s'approcher de tel ou tel sorcier, ou d'éviter les impairs avec telle famille…

Pendant que son esprit vagabondait vers le pays qu'il avait dû abandonner, il mit une cuillère pleine de soupe dans sa bouche. Et une autre encore. Puis une autre… « Pas mauvais ce plat… » Quand il baissa les yeux sur sont repas, le sorcier fut surpris d'avoir autant entamé le bol, lui qui n'envisageait même pas avaler cette chose une heure auparavant.

Par contre, il était totalement incapable de dire ce qui la composait. Tantôt, il pensait saisir une saveur qui finalement lui échappait l'instant suivant. Tantôt il pensait reconnaître un morceau de légume, mais il ne pouvait dire s'il avait raison parce qu'il n'en reconnaissait pas le goût. Il renonça à poser la question à la cuisinière quand il crut apercevoir un bout d'os flotter dans son bol.

Finalement, il préférait ne rien savoir.

Quand elle vit qu'il avait cessé de manger, la vieille femme se leva pour lui montrer sa chambre. Et au moment de le laisser seul, elle murmura : « Les apparences sont trompeuses. Toi, par exemple, tu es plutôt beau garçon… » Draco ne sut comment prendre cette remarque.

Et quand il s'endormit enfin, il était toujours en train d'essayer de déterminer s'il devait se sentir vexé, menacé, ou s'il devait simplement ignorer la vieille Sanchez.

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Dimanche 12 juillet, début de matinée

Quand il se réveilla, ce matin-là, Draco eut un instant de panique : il ne reconnaissait pas son environnement. Puis peu à peu, le puzzle de ces derniers jours se remit en place.

Il observa la pièce - si petite en comparaison de ses habitudes - autour de lui. Le bois apparent de la maison était parfois caché par des tentures décoratives dans des tons ocres et rouges. Beaucoup trop rouges pour lui. Un petit miroir abimé dans un coin de la pièce venait casser le mur nu qui faisait face à son lit.

Deux autres meubles remplissaient la petite chambre : une grande armoire à vêtements et un large bureau. C'était si peu…

Il se leva et s'observa dans le miroir. Deux grands cernes sombres témoignaient de la mauvaise nuit qu'il avait passée. Certes, le lit était plutôt confortable, mais quand même un peu rude pour lui. Il avait mal au dos. Et si les draps semblaient propres à première vue, il n'aimait pas supposer que quelqu'un d'autre que lui avait pu y dormir. Et ça l'avait travaillé pendant de longues heures, dans le noir. Il lui fallait descendre s'il voulait récupérer ses crèmes pour le visage, dans ses bagages.

Draco eut un nouveau moment d'angoisse en songeant que la vieille femme avait pu le fouiller, et il se précipita hors de la chambre. Il ne fallait pas qu'elle voit sa baguette brisée. Sinon, l'étrange femme saurait qu'il était sans défense et il n'avait pas confiance en elle. Entre ses mots de la veille et sa « générosité », il était sûr qu'elle lui cachait quelque chose de louche.

Dans le salon, Margaux Sanchez faisait aller son rocking-chair. La valise était dans un coin de la pièce, exactement où il l'avait laissée la veille.

- Bonjour ! Je ne savais pas si tu étais réveillé ou non, alors j'ai préféré laisser ta valise là. Tu peux la monter dans ta chambre maintenant, si tu veux, proposa-t-elle en voyant avec quelle possessivité son invité serrait son bagage contre lui. J'espère que tu as bien dormi ?

- « Ma » chambre ? Ne put s'empêcher de souligner Draco.

- Bien sûr ! Tu ne vas pas rester dehors pendant deux mois ! Et j'ai de la place pour toi. Alors tu restes et tu cesses de te poser des questions, un point c'est tout. Ah ! Tu peux personnaliser un peu ta chambre, la magie ne me dérange pas du tout. N'hésite pas. Et pendant que tu montes tes affaires, je vais préparer ton petit-déjeuner. Dépêches-toi, je t'attends à la cuisine…

Quelques instants plus tard, assis devant un bol de lait plein, Draco était sur le qui-vive. Pour combien de personnes avait-elle préparé ce petit-déjeuner ? C'était dix fois trop pour lui ! La vieille Sanchez, elle, lui racontait comment elle avait négocié pour obtenir le lait de chèvre. C'était celle de monsieur Seguin, incroyablement productive, mais particulièrement tête de mule, qui produisait ce lait.

- Vas-y, régale-toi ! Je sais que beaucoup d'Européens tiennent à leur premier repas de la journée, alors ne fais pas la fine bouche avec moi.

Draco eut l'image fugace d'un Weasley affamé devant les yeux, ce qui lui coupa définitivement l'appétit.

- As-tu installé tes affaires comme tu le voulais ? Tu as fait ta chambre comme tu aimes ?

- Oui, merci bien. Elle me convenait déjà telle quelle, j'ai à peine amélioré deux trois détails.

La vieille femme gloussa de plaisir : apparemment, ce jeune homme appréciait son sens de la décoration plus que son propre petit-fils. Même si elle savait que ce dernier la critiquait surtout par jeu, il changeait quand même la décoration de la chambre à chaque fois qu'il venait ici.

Elle pouvait sentir sa magie s'extérioriser et passer à travers la maison quand il le faisait, et c'est vrai que ça n'avait pas été le cas pour le jeune Draco. Elle n'avait senti aucune magie. C'est qu'il n'avait effectivement changé que des détails dans la maison. Elle le savait bien, au fond, qu'elle était douée pour la décoration !

De son côté, Draco songeait qu'il n'avait pu pallier qu'au plus urgent : il avait changé les draps d'origine par les siens, en soie, et il avait accroché son propre miroir à la place de l'ancien, beaucoup trop petit et abîmé pour quelqu'un d'aussi raffiné que lui.

- Bon, je suis contente pour toi. Vas-y mange ! Ne te prive pas ! Ca me fait plaisir d'avoir de la compagnie. Une vieille radoteuse comme moi, tu comprends, ça fait fuir la jeune génération.

- Est-ce que vous pourriez me conduire à la banque ce matin, pour que je puisse retirer de l'argent ? la coupa Draco, qui n'aimait pas tellement dépendre de quelqu'un d'aussi extérieur à sa famille.

- Aujourd'hui ? Ca ne va pas non ? On est dimanche ! C'est le jour où on doit laisser de côté nos penchants matérialistes et nourrir nos esprits et notre spiritualité. Alors la banque est fermée aujourd'hui. D'ailleurs, personne ne travaille ! Et puis, pourquoi as-tu besoin d'argent, d'ailleurs ? Je m'occupe de toi, moi.

Draco allait répondre qu'il n'avait rien demandé, mais la vieille ne lui laissa pas placer un seul mot.

- Bon, c'est vrai, aujourd'hui, je te laisse tout seul ; je vais prier dans mon petit temple, un peu plus haut sur la colline. A moins que tu ne souhaites m'accompagner prier ? Non ? insista-t-elle alors qu'il déclinait l'offre d'un vigoureux hochement de tête. Alors tu peux sortir et te promener en ville pour mieux te repérer, si tu veux. Ou rester ici, c'est toi qui décides, tu es un grand garçon. Mais si tu sors, ne parle pas aux étrangers !

- Et je suppose que je ne dois pas non plus aller chercher un bonbon dans la poche d'un inconnu qui me le proposerait, ajouta le jeune homme ironiquement. Mais vous savez, je ne risque pas de faire grand-chose si je ne dois pas parler aux étrangers : vous en êtes tous, pour moi, comme j'en suis un pour vous tous.

- Sans doute. Alors on va seulement dire : méfie-toi des loulous.

- Des loulous ? s'étrangla Draco.

Autant il était énervé encore quelques secondes auparavant, autant il était amusé maintenant. Il essayait de ne pas rire en pensant à l'air de la vieille femme quand elle avait prononcé « loulou ».

- Oui, tu sais, les petits caïds du quartier. Il y en a deux trois un peu louches. Je les ai rencontrés parce que mon petit-fils les avait amenés à la maison. Je lui ai déjà dit qu'il devait arrêter de les fréquenter, mais bien sûr, il n'en fait qu'à sa tête…

La vieille marmonna un instant dans sa moustache sans que Draco comprenne bien ce qu'elle disait.

- D'ailleurs, il n'en fait toujours qu'à sa tête : cette année, il a décidé qu'il rentrerait directement au Palais – ça l'intéresse aussi de soigner des gens, vois-tu – et qu'il ne viendrait pas séjourner chez moi avant. D'habitude, il vient toujours me voir pendant les vacances, mais pas cette année : il veut rester avec sa mère ! Enfin, c'est pas grave, il m'a promis de venir en cours d'année…

- Et comment je dois faire pour les éviter, ces loulous ? la coupa le jeune homme, sentant encore arriver une longue digression qu'il ne voulait pas spécialement écouter.

- Oh ! Tu les reconnaîtras, affirma-t-elle.

Draco leva un sourcil sans répondre et observa la vieille femme sortir une sorte de longue pipe du tiroir de la table. Elle ressemblait à celle de son grand-oncle Amédée ; ses parents réprouvaient cette façon de fumer, c'était « tellement moldu », disaient-ils.

Margaux Sanchez bourra sa longue pipe de longues feuilles sombres qui s'enflammèrent d'un coup. Alors qu'elle aspirait un grand coup, elle s'exclama en fermant les yeux.

- Haaa… Une journée de prière doit commencer par une mise en condition rigoureuse ! Et les herbes de la région sont excellentes pour ça…

Draco toussa rudement en respirant la fumée bleutée et il vit trouble quelques secondes. C'est pour ça que la méthode sorcière était largement supérieure : au moins, on n'enfumait pas les autres ! Le sorcier jugea plus prudent de s'éclipser, même s'il n'avait quasiment pas touché au petit-déjeuner sur la table.

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Une fois dehors, Draco se sentit déboussolé : les environs étaient bien différents le jour de la nuit. Où étaient les deux gargouilles imposantes qu'il avait cru voir la veille, à l'entrée du jardinet, comme si elles étaient les deux gardiennes du domaine ?

La végétation autour de lui était dense, et comme il n'était pas téméraire - pas même courageux, se dit-il avec fierté, preuve de son intelligence - il décida de ne pas s'écarter du sentier tracé jusqu'au village en contrebas.

Bientôt, d'abord cachée par un coude du coin, il aperçut entre les arbres la demeure de « la mère Pétronille », comme l'avait appelée la vieille Sanchez. Cette bâtisse dénotait dans le paysage : autour des murs en pierres taillées (son éducation lui permettait de reconnaître les maisons qui avaient un vrai cachet de celles qui se donnaient des airs) pas un brin d'herbe ne poussait.

Autant Draco avait l'impression qu'il faisait frais, à l'ombre des arbres, autant il avait l'impression qu'un pied sur ce domaine poussiéreux l'étoufferait, le brûlerait vif. L'air y semblait sec et des particules de terre voletaient ça et là.

Le jeune sorcier continua son chemin, le dos droit et le visage fier. Il se souvenait des mises en garde de son hôtesse : elle lui avait parlé de l'importance d'une certaine prestance et d'une certaine étiquette pour ces gens là. Lui était noble : l'étiquette, il connaissait. Et il savait intimement que la propriétaire du lieu était actuellement en train d'épier ses moindres gestes.

Alors qu'il allait entrer dans le village proprement dit - ici, les maisons semblaient s'appuyer les unes sur les autres - il croisa deux hommes qui, eux, remontaient. Il se décala sur le côté, peu désireux d'entrer en contact avec ces sorciers louches.

Le plus âgé ahanait, suant à grosses gouttes dans l'air frais du matin. Il avait un ventre bedonnant qui lui rendait l'ascension plus difficile et il semblait en colère.

Draco se demandait pourquoi, par Mordred, il avait enfilé un lourd manteau de fourrure alors qu'on était en été et qu'il étouffait visiblement dedans. C'était tapageur - certes, il pouvait affirmer que le manteau était de bonne facture - mais il était si mal porté. Ça sentait le riche parvenu, il l'aurait parié.

A côté de lui, un jeune homme sautillait, plutôt amusé. Il avait des cheveux noirs et son visage semblait briller par endroits. Ses dents, surtout, étincelaient. Il semblait se moquer du plus âgé. Brusquement, il tourna la tête vers lui, et Draco se sentit comme un serpent repéré par un rapace affamé.

Le jeune homme s'avança vers lui d'un pas assuré, se retournant une seule fois vers l'autre homme.

- Puisque je te dis que je vais trouver une solution, papa ! Allez, rentre. Moi, j'en ai encore pour quelques minutes !

L'homme bedonnant lui adressa un vague salut de la main, signifiant qu'il l'avait entendu, mais il ne leur jeta pas un seul coup d'œil. Le jeune homme, lui, ne quittait plus Draco des yeux. D'aussi près, ce dernier comprit que les éclats métalliques du visage provenaient de piercings sur les oreilles et le nez. Ridicule ! jugeât-t-il.

Par contre, les yeux étonnants du jeune homme rachetaient cette faute de goût. Ils étaient fendillés, d'un noir pailleté d'or sous la lumière du soleil.

- Salut ! Christobald Deepest, pour te servir. Je suis enchanté, et toi tu es nouveau.

Draco serra machinalement la main qui lui était tendue, mais il ne dit rien : il se demandait si la phrase de son interlocuteur attendait ou non une réponse. Est-ce que tous les Américains étaient tous aussi directs ? Manquaient-ils tous de savoir-vivre, d'un minimum de sens des convenances ? Il se demanda soudainement s'il était tombé sur l'un de ces loulous contre qui la vieille Sanchez l'avait mis en garde. Si c'était le cas, il était vraiment doué pour passer outre les conseils qu'on lui donnait !

- Alors… Tu ne réponds pas ? Tu ne comprends pas, peut-être ? « Es-tou Française ? »

- Non, non… démentit Draco en sortant de sa torpeur J'ai juste été… surpris un instant. Je m'appelle Draco, et je suis Anglais.

Il préférait ne pas donner son nom de famille tout de suite, puisqu'il avait tendance à n'inspirer que crainte ou haine.

- Je vois… Tu as quelque chose d'appétissant, tu sais. Là, je dois rentrer, mais on se reverra sans doute demain ? C'est lundi, alors j'espère que tu ne vas pas louper le jour du marché !

- C'est-à-dire que…

- Parfait ! Alors à demain ! Au fait, tu peux m'appeler Chris, Draco. Allez, salut !

Et le jeune homme très étrange repartit en sautillant. Draco fit le tour de la ville pour se repérer, mais ce fut très rapide. Il le dirait à chaque fois, mais ça ne valait pas Londres. Par ailleurs, puisqu'il n'avait croisé personne, il jugea plus malin de rentrer chez la vieille Sanchez.

Celle-ci ne rentra que très tard de sa prière au temple. Draco avait ainsi eu le temps d'améliorer un peu plus la chambre qu'il allait occuper. Après tout, ici ou à l'auberge, quelle différence ? Il lui suffirait de passer à la banque le lendemain pour retirer de l'argent et payer la vieille Sanchez.

Ses animaux étaient arrivés dans l'après midi. Apparemment, ils avaient tous les deux festoyé de tout leur saoul car aucun des deux ne daigna toucher à sa gamelle. Ils s'étaient naturellement installés dans cette chambre et dormaient depuis.

- Ah ! Petit ! Déjà là ? s'exclama la vieille Sanchez en rentrant.

- C'est dimanche. Tout est fermé, dit simplement Draco. Il n'y a personne dans les rues. A part deux sorciers parvenus qui remontaient la rue.

- Oh ! Tu as fait connaissance avec les Deepest père et fils, alors. Balthazar et Christobald.

- C'est bien ça.

- Parfait. Comme ça tu sais qui éviter. Reste loin d'eux, ils n'apportent que des ennuis, fit Margaux sur le ton de la conversation.

- Mais euh… Pourquoi ? Je veux dire… Christobald n'a pas l'air méchant. Bizarre, certes, mais pas méchant…

- Mmm… C'est qu'on ne sait pas exactement d'où ils tirent leur richesse. Et que ça n'a pas forcément l'air légal : je pense qu'ils ont des ennemis.

- Pourquoi croyez-vous qu'ils ont des ennemis ?

- Vois comme leur maison semble être en proie à un sortilège de désertification. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent, rien ne peut pousser sur les terrains qui leur appartiennent.

- Alors vous croyez qu'ils peuvent m'attirer des ennuis ?

- On n'est jamais trop prudent, jeune homme.

Draco ne dit rien, mais il trouvait déjà sa propre attitude peu prudente. Après tout, il allait loger chez une vieille femme dont il ne savait rien et qui mettait des os dans sa soupe…