Attention, comme pour le précédent, ce chapitre contient une scène pouvant heurter les plus jeunes, entre les rangées d'étoiles. Merci de la passer si vous n'avez pas l'âge.
Chapitre 5 : L'Amérique
Partie 4 : Le rêveur
Milieu de la nuit, entre le samedi 25 et le dimanche 26 juillet
Ethan appela Margaux Sanchez depuis le pas de sa porte. Il ne pouvait pas frapper : le jeune homme évanoui qu'il avait dans les bras l'en empêchait.
- Ethan ? fit-elle avec surprise en ouvrant la porte.
Elle s'était visiblement levée à la hâte : elle était échevelée, avait les yeux bouffis de sommeil et était à peine en train de finir de serrer la ceinture de sa robe de chambre.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en apercevant Draco.
- Je ne sais pas précisément, répondit le jeune homme d'une voix tendue. Est-ce que je peux entrer ?
- Bien sûr ! s'exclama Sanchez en le laissant passer. Suis-moi, nous allons le mettre dans son lit et tu pourras me dire pourquoi tu me le ramènes à… deux heures du matin… au lieu de l'emmener dormir chez toi, comme convenu.
- Margaux, regarde-le bien, la pressa Ethan en allongeant le corps au dessus des couvertures. Il ne s'est pas endormi de façon naturelle. Il s'est évanoui, je crois, même si maintenant, son sommeil a l'air paisible.
Margaux Sanchez réagit immédiatement en s'approchant de Draco et en essayant d'analyser ce qui, éventuellement, n'allait pas.
- Je ne trouve rien de spécial… marmonna-t-elle pensivement. Draco, appela-t-elle tout bas en le secouant, réveille-toi. Draco.
- Ça ne sert à rien, Margaux. Je te l'amène parce que ni ma femme ni moi n'avons pu le réveiller. Je ne sais pas si c'est l'alcool, l'agitation ou sa toute nouvelle réalisation qui l'a perturbé à ce point… Mais je t'avoue que je suis très inquiet.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé, et de quelle réalisation tu parles ? demanda-t-elle en rapprochant deux sièges du lit et en s'installant sur l'un d'eux.
- Il devait être un peu avant minuit quand il est revenu de je-ne-sais-où et qu'il s'est installé à côté de moi…
- Ethan, souffla-t-il d'une voix basse en regardant le feu. Je crois…
Il piqua la bouteille qui était innocemment posée à côté du jeune homme et en avala une grande goulée.
- Je crois que je suis différent… dit-il en redressant comiquement le dos.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda celui-ci, amusé par le ton très solennel.
- Je crois que je suis homosexuel, souffla Draco encore plus bas.
- Ho ! fut la réaction de Margaux. Comment s'en est-il rendu compte ?
- Je crois qu'il a passé une partie de la soirée avec le fils Deepest, conjectura Ethan en se souvenant de la manière dont Christobald avait entraîné Draco loin de lui.
- Ce n'est pas forcément une très bonne nouvelle, souffla Margaux.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il risque de se prendre un méchant revers. Le fils Deepest n'est pas plus recommandable que ses parents. Il est complètement sous leur joug, ils se servent de lui pour arriver à leurs fins. Il ne prend quasiment jamais d'initiative, sauf dans les cas où il sait que ses parents seront contents.
- Et ?
- Et s'il s'intéresse à Draco, c'est que ses parents vont y trouver un intérêt. Je suppose que le fait qu'il soit une sorte d'aristocrate anglais y est pour quelque chose. Si sa première expérience se passe mal… il va encore me revenir dans un état lamentable. Je crois qu'il a eu assez d'émotions ces dernières semaines.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Il a reçu une lettre très succincte de ses parents il y a trois jours. Quand j'ai vu à quel point ça l'affectait, j'ai été un peu surprise. Il me paraissait étrange qu'il soit si malheureux d'être loin d'eux, s'il avait décidé de voyager. Alors j'ai fait quelques recherches. Il ne voyage pas. Il a été banni de son pays après la guerre qui s'est déroulée là-bas.
- Ha oui. J'en ai un peu entendu parler. Un fou qui voulait éradiquer les gens comme moi.
- C'est cela. La famille de Draco a suivi ce « fou », comme tu dis. Comme ils ont perdu – et c'est heureux – ils ont fait l'objet de sanctions diverses. Et Draco a été banni.
- Pourquoi ? Je veux dire… Il n'a pas l'air d'être le plus radical. Il n'est pas particulièrement virulent contre moi. J'ai même l'impression qu'il m'apprécie.
- Je suppose que… Enfin, je ne sais pas, mais… J'ai l'impression que loin de ses parents, et de leur influence, il pense par lui-même et fait ses propres choix. Cela dit, il n'est quand même pas naturellement « gentil » et ouvert sur les autres…
- C'est le moins qu'on puisse dire ! s'exclama Ethan en se tournant vers Draco avec un sourire en coin.
- … alors je ne suis pas surprise qu'il ait suivi ce sorcier un peu mégalomane. Mais il n'est pas foncièrement mauvais non plus. Enfin, je ne crois pas.
Ils restèrent silencieux quelques instants avant que Margaux ne reprenne.
- Il vient donc de réaliser qu'il apprécie les hommes. Mais je ne vois pas en quoi cette réalisation a pu le plonger dans cet état…
- Il a beaucoup bu, également. C'est peut-être à cause de ça ou peut-être pas. Il n'avait pas vraiment l'air malheureux, mais qui peut vraiment savoir ? Et il y a aussi ce phénomène, ajouta-t-il soudain, alors que minuit et demi était passé. Le maire a commencé l'incantation…
Ethan raconta alors à Margaux la fin de soirée à laquelle elle n'avait pas assisté.
Draco était assis devant les flammes depuis plus d'une demi-heure et il avait déjà bu presque une bouteille entière d'alcool. Il souriait comme un fou et discutait avec tous les gens autour de lui. Ethan le surveillait du coin de l'œil au cas où ses voisins montreraient des signes d'agacement. Pour le moment, ça ne semblait pas être le cas.
Margaux lui avait demandé de s'occuper de lui pour la nuit. Elle rentrait et voulait que Draco continue à profiter de sa soirée.
- Vraiment ? s'exclama soudain Draco d'une voix haut perchée. Mais c'est inc… incroill… c'est fou !
- Et maintenant, ma sœur est l'une des chanteuses les plus connues de la côte est moldue. Mais on garde ça secret. On ne voudrait pas que les voisins portent plainte pour agression sonore.
Draco se mit à rire de bon cœur. Ethan devait avouer que l'alcool avait sur lui un effet désinhibant assez surprenant. Habituellement, le jeune homme ne souriait pas beaucoup et il riait encore moins. Mais là, il était ouvert aux autres. Et, bien qu'il commence à bafouiller, il était capable de tenir une conversation intéressante avec ceux qui l'entouraient. D'ailleurs, un petit cercle de gens amusés s'était formé autour de lui.
- Moi aussi ! dit Draco. Moi aussi j'ai un secret. Je suis momo… hom... je suis gay !
- Tout le monde l'a vu que tu étais gai, Draco, crut bon d'intervenir Ethan : connaissant le jeune homme, il savait qu'il ne se serait jamais affiché aussi clairement s'il était sobre. Tu n'arrêtes pas de rire.
Les gens autour acquiescèrent immédiatement.
- Ha bon ? Je ne savais pas que c'était aussi visible, bafouilla Draco.
- Viens plutôt t'asseoir : la cérémonie commence.
- D'accord, répondit Draco en se rapprochant d'Ethan.
Le maire venait de monter sur une petite estrade, de l'autre côté du feu de joie.
- Mes chers administrés, nous voici enfin à l'heure tant attendue de l'anniversaire de l'arrivée des sorciers dans le port de Fineborough. Le 25 juillet 1847 à minuit et demi, les pêcheurs de la ville furent réveillés par la sirène d'un bateau et les cris d'allégresse de ses passagers, qui résonnèrent d'un bout à l'autre de la ville. En sortant de chez eux, ils eurent la vision la plus étonnante qui soit : un navire gigantesque qui flottaitau-dessusde l'eau était sur le point d'entrer dans le port. La peur fit rapidement place à l'étonnement et à la joie, pour beaucoup d'entre eux, de revoir des membres de leurs familles ou de leurs villages quittés depuis longtemps déjà.
- Vous ne nous avez pas brûlés, affirma Draco en se penchant vers Ethan.
Celui-ci retint un rire. Draco avait un air approbateur et sûr de lui qui donnait l'impression qu'il tenait cette information de première main.
- Depuis ce jour, continuait le maire, la ville est bénie par une prospérité et un calme presque sans faille. Pour que cette année se poursuive sur la même dynamique, il est temps de reproduire l'ancien rituel de protection. Messieurs et mesdames les sorciers, si vous voulez bien procéder…
Le maire descendit de l'estrade et fit place à un homme d'une cinquantaine d'année aux cheveux grisonnants. Dans le public, beaucoup de personnes s'étaient levées. Tous des sorciers.
- L'incantation que nous allons effectuer doit faire tomber les barrières en nous et entre nous, pour que l'entente entre sorciers et non-sorciers perdure. Elle doit chasser le mauvais œil et attirer la chance sur Fineborough. Certains de nos plus jeunes sorciers participent aujourd'hui pour la première fois. Merci de les encourager à mener le rituel jusqu'au bout.
Des acclamations et des applaudissements montèrent de la foule spectatrice. Deux jeunes garçon se tortillèrent de gêne et de plaisir mêlés, aussi rouges l'un que l'autres.
Ethan jeta un œil vers Draco. Il avait cessé de boire et semblait fasciné par ce qui se déroulait sous ses yeux. L'homme sur l'estrade lança dans le feu une poudre bleue qui fit monter les flammes à hauteur d'homme. Les sorciers s'étaient rassemblés à côté de lui. Puis l'homme commença son incantation.
Lorsqu'il en donna le signal, le premier sorcier s'avança dans le feu. Il y effectua une étrange chorégraphie et la teinte des flammes changea légèrement. Les uns après les autres, tous entraient, effectuaient une espèce de danse avortée, et ressortaient du brasier.
- Finalement, gloussa Draco, il semblerait qu'on fasse quand même brûler les sorciers.
Ethan secoua la tête et continua à observer le spectacle.
A chaque fois qu'un sorcier passait dans les flammes, celles-ci prenaient de nouvelles teintes. C'était un moment de la fête qu'ils appréciaient tous, car à l'apaisement provoqué par les flammes s'ajoutait une vraie danse des couleurs. Une telle débauche de vert, de rose, de noir parfois, au milieu des flammes jaunes, rouges, blanches… C'était définitivement superbe. Magique.
- Que se passe-t-il, en fait ? demanda Draco, à côté de lui.
- Les sorciers viennent faire offrande d'un peu de leur force magique au feu pour en augmenter la puissance. Quand tout le monde sera passé, on prononcera la dernière formule pour faire « exploser » le feu en plein de petites particules qui iront protéger les maisons de tous les non sorciers de la ville.
- Les sorciers vous offrent leur pro... prorot…protection. Vous faites quoi, en échange ?
- On fait la même chose. On vous protège. A chaque fois que des étrangers curieux débarquent en ville posent des questions gênantes, sur des phénomènes a priori « inexplicables », on fait semblant de les prendre pour des fous.
- Et ça marche ?
- Oh oui ! Les gens détestent être pris pour des fous ou des idiots, et ils quittent la ville rapidement. Il s'est vite répandu dans les villes alentours que nous étions des paysans rustres et inhospitaliers, imita Ethan en souriant.
- Et les gens qui viennent au marché ? Ils ne se posent pas de questions quand ils croisent un vendeur de chouettes, de grenouilles ou un vendeur de grimoires ?
- Seuls les habitants de Fineborough peuvent voir vos objets magiques. Parce qu'on est imprégnés depuis notre plus tendre enfance et qu'ons'attendvéritablement à voir des choses magiques. Les visiteurs extérieurs ne voient que des vieilleries sans intérêt.
- C'est bien pensé, approuva Draco.
- Ça s'est fait au fil du temps. Les gens d'ici apprécient leur vie tranquille. Ils ne voulaient pas que ceux qui les avaient sauvés deviennent des bêtes curieuses.
- Je pensais que les moldus avaient peur des sorciers.
- Beaucoup, sans doute. Mais tu apprendras que les gens sans pouvoir magique, comme moi, peuvent avoir des réactions très différentes. Tout le monde ne va pas vous chasser simplement par peur. Il y a aussi les utopistes qui pensent que vous pouvez aider leur monde à devenir meilleur. Ou ceux qui resteront indifférents tant que vous ne touchez pas à leurs affaires. Et d'autres encore ne vous considéreront pas très différents de nous et vous protégeront comme des membres de leur village, voire de leur famille…
Draco acquiesça et se leva.
- Moi aussi je veux par… partcipi… participer.
Il se dirigea vers l'estrade tout doucement, pour éviter de tituber, et s'installa tranquillement à la fin de la queue qui n'était plus composée que de cinq ou six personnes. Quand ce fut son tour, Ethan et sa femme se joignirent aux autres spectateurs pour l'encourager. Et il s'avança dans les flammes.
Seulement, personne ne s'était attendu à les voir monter tout droit sur plusieurs mètres de hauteur. La plupart des gens redoublèrent d'enthousiasme devant ce spectacle. Ethan perdit Draco de vue un instant, et il eut peur que quelque chose se soit mal passé. Mais le sorcier blond sortit aussi tranquillement qu'il était entré et revint s'asseoir à côté de lui.
- Merci à ce jeune homme pour avoir donné autant de sa magie, dit l'homme sur l'estrade, et allons-y maintenant pour la dernière partie de l'incantation.
Tout comme Ethan l'avait expliqué, les flammes explosèrent et des sortes de paillettes colorées s'éparpillèrent dans le vent.
Seulement, quand le jeune homme se retourna vers Draco, il s'aperçut que celui-ci était couché sur le sol. Endormi ou évanoui, il n'aurait su le dire. Sa femme et lui essayèrent bien de le secouer, mais il ne voulait pas se réveiller. Alors ne sachant pas quoi faire, elle était rentrée à la maison et lui avait ramené le sorcier chez Margaux Sanchez.
- Je vois… fit cette dernière.
- Tu sais ce qu'il a ?
- Je ne peux faire que des conjectures. L'alcool a pu le plonger dans un sommeil profond – un coma si tu préfères – mais c'est peu probable. Par contre, il est possible que son passage dans les flammes ait drainé un peu trop de sa magie, puisqu'il n'était pas assez sobre pour gérer son don. Il s'est peut-être évanoui après un épuisement magique.
- C'est possible, ça ? Comment ?
- Oui, c'est possible. Ça arrive quand nos réserves sont à plat, un peu comme quand un moteur s'éteint parce qu'il n'a plus d'essence pour fonctionner.
Ethan acquiesça. Il pouvait comprendre cette analogie.
- Tous les sorciers n'ont pas une réserve magique égale. Si l'on comptait en termes de temps, certains sorciers seraient épuisés après une demi-heure à lancer des sorts non-stop. D'autres seraient capables d'en lancer pendant quatre ou cinq heures.
- C'est le maximum que vous pouvez faire ? Je ne savais pas que vous aviez des limites…
- Je suppose, répondit Margaux, que c'est comme partout. Il y a des règles à suivre. Sinon, non, ce n'est pas le maximum pour un sorcier. Les plus puissants je crois, mais ils sont très rares, peuvent lancer des sorts pendant sept ou huit heures. Au-delà, tout le monde a besoin de repos pour reconstituer ses réserves. Tu te rends compte ? C'est comme si on vous demandait de travailler à la chaîne, à une cadence très élevée, pendant huit heures et sans la moindre pause. Humainement, c'est extrême.
- Effectivement…
Ils restèrent silencieux quelques instants en observant le sorcier endormi. Margaux annonça qu'elle ne pouvait rien faire pour aider les réserves du sorcier à se reconstituer. « Nos potions donnent un coup de fouet artificiel, mais c'est pire que mieux parce que la convalescence dure plus longtemps ensuite. Et l'effet d'accoutumance peut se révéler assez terrible. »
- Comme une sorte de drogue.
- Exactement, approuva Margaux en se levant. Je crois qu'il va nous falloir attendre son réveil pour avoir quelques explications sur ce qui s'est passé, ajouta-t-elle avant d'aller s'accouder à la fenêtre.
Ethan secoua la tête de dépit. Il n'avait pas fait assez attention. Il aurait dû dire à Draco d'arrêter de boire. Il aurait dû savoir que si Draco – le froid, discret et sarcastique Draco – s'était affiché, c'était qu'il avait déjà bien trop bu. S'il avait fait attention, le jeune homme n'aurait pas épuisé ses réserves magiques en participant à la fête du feu.
- Il va bientôt faire froid, à nouveau, dit Margaux au bout d'un moment, pour rompre le silence. Les nuages se dégagent de plus en plus du ciel. Et les étoiles réapparaissent.
- Eh oui, soupira Ethan, assez content de ce changement de sujet qui le distrayait de son sentiment de culpabilité. Comme chaque année, reprit-il, le rituel marque également la fin du beau temps. Il est fort probable que la neige arrive plus tôt cette année.
- A cause de l'apport de Draco dans le sortilège de protection ? demanda Margaux.
- Oui. J'ai remarqué, depuis le temps que j'assiste aux anniversaires de la ville, que plus les flammes sont hautes et plus le froid revient vite. C'est peut-être le seul inconvénient de votre sortilège. Vous nous protégez de l'extérieur et vous faites tomber les barrières entre nous, mais en échange, vous rendez la barrière naturelle des montagnes presque infranchissable.
- C'est le prix à payer pour la tranquillité…
Ethan s'approcha à son tour de la fenêtre, pour observer le ciel.
- C'est la pleine lune ce soir… constata Margaux quand un nuage se dégagea. C'est rare qu'elle fasse son apparition la nuit du rituel. Elle aussi est un ingrédient intéressant pour renforcer les barrières. Chez nous, les sorciers, elle est un symbole de protection. Elle est bienveillante envers ceux qui en ont besoin. Enfin, c'est ce qu'on dit.
Soudain, les deux adultes sursautèrent. Draco s'était mis à pousser un cri strident, les yeux révulsés. Margaux se précipita à son chevet mais elle était incapable de s'en approcher. Une bulle de protection l'empêchait de passer. Elle donna un coup dedans, tout en sachant que c'était inutile. Draco cessa son cri d'un seul coup et se mit soudain à marmonner d'une voix grave des paroles sans queue ni tête. Margaux tenta de reconnaître ce qu'il disait, mais il semblait parler dans une autre langue.
Elle sursauta à nouveau quand les lutins de la reine Lucia sortirent de leurs cachettes diverses, un peu partout dans la chambre du garçon.
- Le rêveur ! répétaient-ils d'une voix extatique. Le rêveur est réveillé !
Ils se rapprochèrent du lit en masse et passèrent la bulle de protection sans problème. Ce n'était pas de si faibles barrières qui pouvaient arrêter des lutins ! Ils s'installèrent en tailleur sur les couvertures en écoutant attentivement ce que le jeune homme racontait. Comme s'il s'agissait d'une de ces histoires du soir, avant d'aller dormir.
- Est-ce que quelqu'un peut m'expliquer ce qu'il se passe et ce que vous faites là ? demanda Margaux, inquiète pour son protégé.
C'est Rudolph qui revint vers elle pour discuter.
- On est là parce que tu nous as demandé de surveiller le rêveur.
- Je n'ai jamais parlé de rêveur, et vous étiez seulement censés le surveiller quand il était chez les Deepest, dit Margaux.
- Ce n'était pas précisé, dit le lutin au bonnet rouge en souriant. Nous le surveillons depuis tout ce temps. Et si tu ne l'as pas appelé comme ça, le rêveur s'est révélé ce soir, alors ça ne change rien.
Margaux lança un regard torve au corps tendu de Draco et à ses yeux lourdement fermés.
- Il n'est pas réveillé.
- Le rêveur n'a pas besoin d'être réveillé pour rêver, dit Rudolph avec le ton moqueur et insolent qu'il avait parfois. Tu nous as demandé de le surveiller pour savoir si tout allait bien, et tout ne va visiblement pas bien, continua-t-il en secouant la tête.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Il trop petit, trop chétif, trop naïf et il connaît trop peu de choses sur le monde. Il n'est pas un bon rêveur. Les rêves vont lui faire du mal.
- Draco, naïf ? s'étonna Margaux, surprise de l'adjectif employé.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par « rêveur » et par « rêves » ? intervint alors Ethan pour la première fois.
Il ne comprenait pas ce qui était en train de se passer, et il avait été un peu abasourdi par l'arrivée des lutins dont il ne soupçonnait même pas l'existence, mais son esprit analytique reprenait le dessus.
- Draco voit le monde. Il voit hier, aujourd'hui, demain. On entend son appel, mais il est faible. C'est parfois beau, c'est parfois laid. Ce sont des histoires du monde. Elles sont peut-être vraies. Ou pas. Personne ne sait tout ce que voit le rêveur.
Ethan jeta un œil au jeune sorcier qui n'avait pas cessé de marmonner, puis il baissa de nouveau la tête vers le lutin au bonnet rouge.
- Vous comprenez ce qu'il dit ? demanda-t-il ensuite.
- Non, répondit le lutin, dont le bonnet oscilla de droite et de gauche alors qu'il secouait la tête. On voit des images, parfois.
- Est-ce que c'est courant, dans votre monde ? demanda Ethan en se retournant cette fois vers Margaux.
- Non. Je n'avais jamais vu de rêveur, dit Margaux pensivement.
Le terme en lui-même, cependant, lui rappelait vaguement quelque chose. Peut-être sa jeunesse, en France. Et ça la perturbait, parce qu'elle avait tout fait pour oublier la France… Peut-être devait-elle finalement ouvrir sa malle à nouveau, après toutes ces années. Non… Ce n'était pas encore nécessaire.
- Qu'est ce qu'ils ont de spécial ? Ils pratiquent une certaine forme de divination, c'est ça ? demanda-t-elle à Rudolph qui acquiesça immédiatement. Mais c'est étrange qu'un sorcier aussi jeune soit réellement capable de pratiquer la divination… Il lui faudrait encore plusieurs années de pratiques.
- Il n'y a pas eu de rêveur depuis bien des années, intervint le lutin, et la dernière rêveuse à s'être réveillée est morte peu après.
La voix avait gardé cet accent léger, direct et enfantin des lutins. Et c'était peut-être encore plus terrible à entendre ainsi.
- Pourquoi ? s'exclama soudain Margaux, un peu effrayée de passer à côté de quelque chose d'important. Pourquoi est-elle morte ?
- Elle était trop faible pour le sortilège. Quand la barrière qui la protégeait est tombée, elle est morte.
- Quelle barrière ? Comment peut-elle tomber ? Pourquoi Draco ? enchaîna Ethan, qui se sentait submergé par une situation que même Margaux ne semblait pas maîtriser.
- Chaque héritier des rêves naît avec une protection, expliqua lentement le lutin. Parce que les rêves sont si réels qu'un bébé en mourrait. Généralement, les premiers rêves commencent à 11 ans, quand la magie d'un sorcier est stabilisée. Et s'il accepte d'être un rêveur, à sa majorité magique, la barrière tombe. Mais peu l'acceptent et peu de ceux qui ont accepté les rêves en ont vraiment compris les enjeux. Ils sont si durs à gérer que les sorciers en meurent dans les deux ou trois jours.
Ethan déglutit bruyamment. Le monde de la magie n'était pas forcément plus simple ou plus tendre que le sien. Il écouta le lutin qui continuait ses explications.
- Pour que le rêveur se réveille, il doit accepter de faire tomber la barrière qui réduisait initialement la puissance des rêves, ou qui les empêchait de se manifester.
- Si j'en crois ce que tu m'as raconté, continua Margaux en se tournant vers Ethan, alors je pense que quand Draco est passé dans le feu, le sortilège a trouvé cette barrière en lui et l'a faite tomber. Cela a du sens dans la mesure où il voulait participer au rituel et que le rituel doit faire tomber – au sens figuré comme au sens propre – les barrières de chacun.
Le lutin acquiesça aux explications de Margaux. Mais il apporta tout de même une précision.
- Mais dans le processus, c'est le feu du sortilège qui a agi malgré lui, en faisant tomber les barrières pour renforcer la protection de la ville. Ce n'est pas Draco qui a donné son accord conscient, puisqu'il était saoul. Alors toutes ses barrières ne sont pas tombées. Nous sentons qu'il y en a d'autres. Mais mes frères et moi ne savons pas d'où elles viennent. Peut-être les a-t-il érigées lui-même ?
- Si c'est bien le cas, alors le sortilège n'aurait alors pas pu agir complètement puisque la magie seule n'a aucun moyen d'action contre l'esprit et la volonté d'un être, pensa tout haut la vieille Sanchez. Ça a du sens…
- Est-ce que c'est mal, qu'il reste des barrières ? demanda Ethan.
- Non. Grâce à cela, il est encore un peu protégé de ses rêves. Mais quand ses dernières barrières tomberont, il mourra.
- Vous aviez l'air heureux de voir le rêveur se réveiller. Moi, je trouve que c'est dramatique, dit Ethan, la gorge serrée.
- Oh ! Nous, on est heureux. Quand le rêveur sera pleinement réveillé, les sources n'auront plus aucune utilité. C'est l'une des légendes de notre peuple. Elle dit que le jour du réveil, les sources magiques seront devenues obsolètes. Je crois que ça veut dire qu'on pourra enfin s'en détacher et vivre au milieu des gens. Plus de farces plus facilement, un vrai bonheur !
Les yeux du lutin pétillèrent un instant alors qu'il imaginait un avenir où les lutins ne seraient plus dépendants d'une source pour vivre. Puis il reprit.
- Alors quand un rêveur ou une rêveuse se réveille, nous rêvons aussi aux possibilités que ça nous ouvre. Jusqu'à ce qu'il meure, bien sûr, dit Rudolph avec une moue de dépit.
- Mais… On ne peut rien faire ? insistèrent Ethan et Margaux, qui ne voulaient pas voir Draco souffrir ou – pire – mourir.
- Il doit devenir plus fort, dit le lutin en haussant les épaules. Mais je ne peux pas vous dire comment. Nous ne savons rien de plus sur la magie des rêves.
Draco avait maintenant cessé de marmonner, la bulle transparente avait disparu et son corps s'était détendu à nouveau. Il dormait toujours, mais il était plus paisible. Les lutins étaient descendus du lit et Margaux prit leur place. Assise à côté du jeune homme, elle passa une main légèrement tremblante sur son front fiévreux.
- Margaux, appela Rudolph. Nous on l'aime bien tu sais. Si on pouvait l'aider, on le ferait.
- Je sais bien, soupira Margaux qui avait l'air abattue.
Les lutins disparurent, probablement partis prévenir la reine de la présence d'un nouveau rêveur, et Ethan rapprocha une chaise du lit.
- Explique-moi Margaux, demanda-t-il visiblement secoué. Je crois, non, j'espère que je n'ai pas tout compris.
- Il existe, chez les sorciers, des dizaines de statuts différents. Apparemment, il existe des rêveurs, qui apparaissent parfois avec la possibilité de voir des choses. Draco va être capable de voir des événements de tout temps. C'est une grosse responsabilité. Lourde à gérer en termes de magie – pour la puissance que cela semble demander – et sur le plan psychologique – pour toutes les images qui envahiront son esprit.
- Ce n'est pas simple de rêver, donc.
- Non. Et je suppose que l'exigence qu'implique un tel pouvoir peut épuiser ou rendre fou n'importe qui. Au point du non-retour. Au point… de mourir, termina faiblement Sanchez.
- C'est cruel !
- Draco n'a pas fait attention à cela je ne sais même pas s'il savait qu'il était un rêveur. Du coup, avec sa première barrière tombée, il s'est retrouvé submergé par un pouvoir qu'il ne contrôle pas. Ce doit être pour ça qu'il s'est évanoui. Il doit assimiler cette arrivée. D'autant plus qu'il n'est pas un sorcier très puissant. Je ne sais pas s'il aura les ressources pour faire face…
- Comment le sais-tu ?
- Son aura. Elle est brouillée, trouble, faible, pleine de trous. Je l'ai vue nettement ce jour-là, où il était bouleversé. Même s'il est capable de faire trembler la maison sous le coup de l'émotion inconsciente, il n'est pas capable de lancer des sorts très puissants quand il est conscient. D'ailleurs, il ne pratique jamais de magie sous mes yeux.
- Ho. Il n'est pas très avantagé, pour un sorcier. C'est ça ?
- Oui. Quel dommage… Ce garçon n'était pas totalement perdu, soupira Margaux.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu dis Margaux ! J'espère que tu n'es pas en train de t'apitoyer sans réagir ! Tu es une des meilleures guérisseuses de la région. Tu ne vas pas le laisser comme ça et baisser les bras. Il est… On peut… On va l'aider, on va le renforcer… Il va courir, bouger…
S'il avait commencé en criant, il avait maintenant la voix brisée d'émotion. Même s'il ne connaissait pas le jeune homme depuis fort longtemps, il avait apprécié sa compagnie et son humour grinçant. Ethan faisait partie de ces gens bons qui avaient l'impression de voir un enfant triste derrière chaque homme amer.
Mais si cet attachement semblait irrationnel, il poussa Margaux à redresser la tête et les épaules.
- Bien sûr qu'on ne va pas le laisser. Je vais trouver ce qu'il lui faut ! Fais-moi confiance.
Certes, elle avait douté une seconde. Elle savait à quel point la magie pouvait parfois être retorse et à quel point une mauvaise maîtrise pouvait submerger un sorcier. Mais elle avait fait face à tellement de revers. En était témoin sa malle à souvenirs. « Oui, je ferai ce que je peux. Et s'il le faut, j'ouvrirai même cette vieille malle… » pensa-t-elle avec douleur et détermination.
Aujourd'hui, son expérience – et peut-être ses souvenirs – pourraient être utiles à quelqu'un.
Elle raccompagna Ethan à la porte en lui promettant d'agir. Qu'il prenne soin de sa femme et elle se chargerait de Draco. Elle lui fit même promettre de ne rien dire au sorcier, tant qu'elle n'avait pas une solution à lui proposer. Ethan promit et lui garantit d'être là également. Margaux sourit et remonta au chevet du jeune homme.
Elle ne comprenait sans doute pas tout ce qu'impliquait la magie d'un « rêveur », mais elle serait là. De toute façon, elle se sentait toujours liée à lui. Elle avait toujours les mêmes sentiments que dans le temple, quand elle regardait Draco. Force et fragilité. Oui. C'était exactement l'image du jeune homme, dont le souffle était désormais paisible.
DMMSDMMSDMMSDMMSDMMSDMMSDMMS
Dimanche 26 juillet, matin
Quand Draco se réveilla ce matin-là, il avait un mal de crâne épouvantable. Il supposa que cette douleur venait d'un excès de boisson et il gémit à propos de sa stupidité, d'une voix pâteuse.
- Tu ne crois pas si bien dire ! s'exclama la voix de la vieille Sanchez, à côté de lui.
Draco poussa un nouveau gémissement. Pourquoi hurlait-elle comme ça ? Il plissa les yeux pour essayer d'y voir quelque chose. Il sentit un linge humide sur son front et la vieille Sanchez l'obligea à boire un grand verre d'eau avant de lui en servir un deuxième.
Elle le regardait avec son sourire malicieux habituel. Il ne semblait pas être conscient d'un changement en lui et elle en était heureuse. Elle ne voulait pas lui dire tout de suite. Elle voulait d'abord trouver une solution pour l'aider. Pour que son esprit et son corps soient capables de faire face à la révélation, à l'avenir. Capables de faire face à la puissance des rêves à plein régime, surtout. Elle lui avait concocté un petit programme comme elle savait les faire et il allait se bouger les fesses.
Elle se donnait une semaine pour observer l'évolution de l'état de son protégé. Si un phénomène comme celui de cette nuit se reproduisait… Elle lui révélerait tout. Et… elle ouvrirait sa malle. Pour savoir si son sentiment de déjà-vu était fondé et pouvait lui apporter des solutions.
Le mal de crâne de Draco provenait sans doute de la chute de la barrière et de l'afflux d'images, mais elle aimait autant le laisser croire que c'était dû à l'alcool. Ainsi, comme un bonus, il ferait attention à ne plus en abuser la prochaine fois.
- J'ai maaal, geignit-t-il.
- Je veux bien te donner une potion si tu promets de suivre mes règles de vie à partir d'aujourd'hui, exposa la vieille femme.
Draco, qui supposait seulement qu'elle allait lui interdire l'alcool et qui avait vraiment besoin d'une potion anti-gueule-de-bois, accepta immédiatement. Elle sourit et lui donna de quoi le calmer. Il eut bientôt les idées plus claires et but le second verre d'eau. Il releva la tête avec une légère grimace contrite. S'il ne se souvenait pas de comment il était revenu ici, c'est qu'il avait dû se mettre particulièrement minable.
- Bien. Maintenant, laisse-moi t'exposer mes nouvelles règles.
Quand elle annonça une marche forcée dans les bois chaque matin, il fronça les sourcils. Quand elle lui annonça qu'il allait donner un coup de main à Ethan pour sa boutique tous les deux ou trois jours, il les haussa. Quand elle expliqua qu'elle allait lui donner ses premières leçons en magie guérisseuse tous les après-midi, il fut totalement perdu. Que se passait-il ? Et pourquoi Margaux semblait-elle soudain prise d'une envie d'action frénétique ? Quand elle lui dit qu'il allait désormais l'aider à chaque tâche ménagère, il eut envie de protester. Mais un seul regard de cette femme lui fit comprendre que c'était dans son intérêt d'obéir. Il déglutit et se tut finalement.
- Voilà. Si tu n'as plus de question : je te laisse digérer pour ce matin et nous commencerons nos premières leçons cet après-midi, conclut-elle avec un sourire désarmant.
Elle espérait bien le renforcer physiquement avec les marches et faire travailler sa magie avec les exercices de l'après-midi. L'envoyer chez Ethan n'était qu'un plus, un moyen de rassurer le jeune homme sur la santé de Draco. Oui. C'était là son programme pour les jours à venir.
Et Margaux s'y tint.
Pendant une semaine, Draco découvrit les joies de marcher des heures dans la gadoue de la forêt, de se faire piéger par les lutins de temps en temps, de cuisiner à chaque repas…
En fait, il savait qu'il était un peu de mauvaise foi.
Marcher dehors, alors que le temps se rafraichissait de plus en plus, l'apaisait chaque matin. Il découvrait là de nombreuses plantes sauvages aux multiples propriétés, qu'il ramassait pour apprendre avec Margaux des poisons et des antidotes chaque après-midi. Elle lui apprenait également des rituels pour canaliser sa magie et récupérer après chaque effort. Heureusement pour lui, elle ne lui avait pas encore demandé de sortir sa baguette pour effectuer des sorts.
Par ailleurs, il appréciait réellement les lutins, la cuisine et aider Ethan dans son magasin.
Margaux ne l'avait pas lâché, mais il avait fini par apprécier de pouvoir échanger avec elle. Elle l'aidait, l'écoutait, lui apprenait ce qu'elle savait. Sans rien demander d'autre en retour que son attention et son application. Il aimait cela. Comme le lui avait dit le Choixpeau, ce n'était pas pour rien qu'il aurait pu être réparti à Serdaigle.
Il était chaque jour plus endurant, car chaque jour Margaux pouvait l'emmener plus loin dans les bois et même à flanc de montagne. Certes, il râlait à chaque fois : c'était sale, ça sentait mauvais, c'était inutile… Mais Margaux s'en amusait. Il la soupçonnait de savoir qu'il exagérait largement ses récriminations. Finalement, vendredi soir vit Christobald Deepest frapper à la porte de Margaux Sanchez.
- Bonjour, madame Sanchez. Est-ce que Draco est là ? J'aimerai lui parler.
La vieille femme le toisa de haut en bas, mais appela quand même son protégé, qui sortit de la cuisine pour venir à sa rencontre. Quand il aperçut Chris, il le salua d'un coup de tête. C'était sobre, mais son sourire pouvait quand même se lire dans ses yeux gris. Il suivit le jeune homme pour une petite promenade au crépuscule.
- Tu n'es pas venu me voir, reprocha doucement Chris, en le regardant avec curiosité. Est-ce que je t'ai fait peur ? Ou blessé ?
Draco haussa un sourcil et se retint tout juste de lui annoncer qu'un Malfoy n'avait jamais peur.
- Non. Je n'ai simplement pas eu beaucoup de temps à moi, dit Draco, bien qu'il n'aimât pas se justifier.
- J'ai remarqué que tu étais souvent absent. Ou alors chez Lumelos, dit Chris amèrement.
Draco s'arrêta et jeta un œil interloqué à son voisin. Pourquoi parlait-il d'Ethan ?
- Est-ce que tu serais… jaloux ? demanda-t-il, incertain.
Après tout… Il avait encore du mal à saisir comment un homme pouvait être jaloux, dans une relation avec un autre homme… Et surtout, il saisissait mal comment on pouvait être jaloux d'Ethan, qui, entre tous, filait le parfait amour avec sa femme.
De son côté, Chris ne sût pas comment répondre. Oui, quelque part, il était jaloux que Draco passe autant de temps avec le vendeur de fruits et légumes alors qu'il n'était même pas venu le voir après cette soirée d'anniversaire de Fineborough. Alors que lui, il n'avait cessé de penser à cette soirée. Il voulait vraiment quelqu'un comme Draco à ses côtés.
- Peut-être un peu, finit-il par avouer du bout des lèvres.
Draco sourit et s'approcha de Chris avec une étrange sensation de triomphe. Certes, il ne s'était pas trop appesanti sur sa toute nouvelle découverte. Son orientation avait encore quelque chose de perturbant et d'irréel.
Mais il avait toujours apprécié devenir le centre de l'attention de quelqu'un, homme ou femme. Etre l'objet presque intouchable de ses désirs. C'était comme pallier à un manque. Alors qu'il devienne le centre de l'attention de Chris lui plaisait beaucoup. Ils échangèrent un baiser un peu vif, mais Draco aimait assez ce côté-là. Le fait qu'il n'ait pas besoin de se poser de question. Son vis-à-vis ne risquait pas de pleurnicher.
- Je… Je voulais simplement t'inviter dimanche. Pour… Enfin… Un après-midi juste entre nous. Ça t'irait ? bafouilla Chris.
Il n'avait pas trop su comment présenter sa demande. D'autant plus qu'il avait apprécié ce baiser surprise et qu'il n'avait pas encore repris parfaitement ses esprits. Draco réfléchit quelques secondes et acquiesça. Ils savaient tous les deux pourquoi il était invité. Le sorcier blond était un peu angoissé, comme s'il prenait rendez-vous pour quelque chose d'interdit, mais sa curiosité l'emportait sur tout le reste.
Ils se promenèrent encore un peu et Chris raccompagna Draco jusqu'à l'entrée du jardin avant de repartir. Il faisait bien noir, maintenant. Draco poussa la porte de la maisonnette et retourna dans la cuisine, où il avait laissé son plat mijoter dans un petit chaudron.
- Je crois qu'il y a quelque chose pour toi sur la table, l'accueillit Margaux avec un sourire. Elle a refusé de me laisser l'approcher et prendre sa lettre.
Draco, avec un bond d'espoir dans la poitrine, se retourna vers la table sur laquelle une petite chouette noire se lissait les plumes, à moitié affalée sur le bois. Elle était sale et épuisée, mais Draco reconnut la chouette de Severus. Il s'approcha et détacha son courrier. Deux lettres avaient été attachées à la patte. Une de Severus et une de ses parents. Il ouvrit d'abord celle de ses parents, sans trop oser y croire.
« Draco, mon poussin,
(et non, ne râle pas) tu me manques tant ! Je n'ai même pas pu t'écrire combien je tenais à toi, dans ma dernière lettre. Nous sommes surveillés par le ministère. Ton courrier m'est revenu décacheté et je suis parfaitement sûre que de vils bureaucrates l'ont lue. Du coup, je t'ai envoyé un courrier inoffensif en retour… Je n'aime pas quand on vient fouiner dans nos affaires privées…
Tu as mis tant de temps à nous écrire ! Voilà presque trois semaines que tu es parti. Ton père se rongeait les sangs : tu n'utilises presque pas ton compte, nous ne savions pas comment tu allais. Utilise ta chouette souvent, n'hésite pas, parce que je ne crois pas que nous puissions beaucoup utiliser celle de Severus. Nous lui avons lancé un sort de long-courrier, mais elle est tellement petite ! Ce sera un miracle si elle nous revient entière.
Tu n'as qu'à désormais nous écrire ton courrier avec ce vieux code que nous utilisions quand tu étais jeune. Tu te souviens de ce livre,Le grimoire de l'oncle Edgar? Tu devrais pouvoir le retrouver facilement aux Etats-Unis.
Ton père tourne en rond comme un serpent dans un panier d'osier. Les Aurors nous laissent en paix tant que nous sommes dans le manoir, mais il s'ennuie déjà de sa vie mondaine. En plus de ça, il déteste ne plus être au courant de ce qui se passe au ministère, et les procès anti-Mangemorts vont probablement bientôt démarrer… Tout cela le mine.
Nous pensons à toi, mon poussin.
Narcissa. »
Draco ferma les yeux un instant, savourant pour une de ces rares fois le plaisir de s'être trompé. Ses parents pensaient quand même à lui. Il se sentait soulagé, comme s'il venait de retrouver une chose à laquelle il tenait et qu'il avait crue perdue. Il ouvrit ensuite la lettre de son parrain. Il souriait déjà : il avait confiance en son parrain. Il savait que le maître des potions de Poudlard tenait à lui.
Le mot de Severus était plus court que celui de sa mère, et plus sarcastique, mais il savait lire entre les lignes toute l'affection qu'il lui portait sincèrement. Il le mettait en garde également pour ne pas trop souvent utiliser sa petite chouette pour envoyer ses lettres : les Aurors n'avaient pas encore pris le parti de lire son courrier, et il espérait bien que les choses restent ainsi.
Draco se demanda soudain de quelle manière son parrain réagirait en apprenant son homosexualité. Il n'avait pas beaucoup de doute concernant le désintérêt de ses parents. Tant que leur héritier restait discret, faisait un beau mariage et honorait le nom des Malfoy en société, il pouvait avoir toutes les pratiques qu'il voulait. Mais l'avis – et surtout l'aval – de son parrain comptaient vraiment. Pour autant… tant qu'il était en exil, Draco comptait quand même explorer ce côté de lui-même. Au moins un peu. Quitte à y renoncer plus tard. Car ici, où personne ne le reliait à sa famille, il ne risquait pas réellement de nuire à son nom…
Il monta ranger ses lettres et songea qu'il allait devoir s'acheter Le grimoire de l'oncle Edgar le plus rapidement possible, s'il voulait répondre à ses parents.
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Dimanche 2 août, après-midi
Draco traversa le jardin des Deepest. Malgré le temps de plus en plus froid, l'herbe commençait à repousser et les arbres présentaient quelques bourgeons de feuilles. La magie devait bien aider. Il était en tout cas satisfait de voir que son idée avait fonctionné, même s'il espérait que le jardin se remettrait au diapason du temps extérieur rapidement. C'est Christobald qui lui ouvrit et il l'invita immédiatement à le suivre à l'étage.
- Tes parents ne sont pas là ? demanda Draco en lui tendant son manteau.
- Mon père est parti et ma mère est dans son bureau, répondit Chris en accrochant le vêtement à une patère. Elle gère un tas de papiers importants et ennuyeux. Elle m'a demandé de ne pas la déranger, même si tu arrivais avant qu'elle ait terminé. Et je pense qu'elle en a encore pour longtemps.
Draco acquiesça entre malaise et soulagement : malaise d'entrer chez quelqu'un qu'il n'avait pas salué, surtout pour faire des choses un peu hors norme, mais soulagement à l'idée qu'ils ne seraient pas dérangés dans un moment critique.
En fait, quand il passa la porte de la chambre de Chris, Draco se rendit compte qu'il ne savait pas parfaitement à quoi s'attendre. Des caresses, comme la dernière fois, c'était assez logique. Mais, entre hommes, que pouvaient-ils faire d'autre ? Il se doutait bien qu'un « emboitement » quelconque était possible, et il pouvait deviner où, mais… était-il curieux à ce point ? Il ne le pensait pas…
A vrai dire, Chris semblait aussi nerveux que lui. Ils échangèrent un regard de biais pendant quelques secondes. Puis pouffèrent. Ils étaient un peu ridicules à être aussi sérieux et angoissés. Comme s'ils étaient sur le point d'enterrer quelqu'un.
Certes, chacun d'entre eux avait des raisons d'être sérieux. D'une part, Draco se découvrait. Et dans sa tête, il ne le prenait pas à la légère. Et d'autre part, Chris faisait face à deux sentiments un peu contradictoires. Il s'était étrangement attaché à Draco, d'une manière ou d'une autre, et cela donnait une certaine importance à ce moment, contrairement à d'habitude. Et à côté de ça, il y avait sa mère et ses idées étranges…
Mais ils étaient également là pour profiter d'un peu de bon temps. Et leur rire ayant détendu l'atmosphère, les deux jeunes hommes se sentirent enfin moins gauches.
Chris s'approcha de Draco. Comme la fois dernière, il voulait prendre les choses en main. En fait, il voulait se rendre indispensable au blond. Il voulait lui montrer qu'il avait des choses merveilleuses à lui apprendre. S'il pouvait le rendre amoureux, ce serait tellement plus simple : tout le monde serait satisfait.
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Draco s'était naturellement appuyé contre la porte, en voyant Chris faire le premier pas. C'était plus confortable que de rester simplement debout. En plus, s'il se souvenait bien de ses jambes flageolantes de la dernière fois, il valait mieux qu'il ait un support stable. Il avait déjà les yeux fermés et le baiser ne se fit pas attendre. C'était brûlant et Draco en fut soulagé. Il avait eu peur que, passé l'attrait de la nouveauté, tout ça devienne ennuyeux. Il s'était demandé s'il pouvait encore ressentir le même plaisir. C'était heureusement le cas.
- Ouvre les yeux, Draco, souffla Chris.
Le sorcier blond obéit et s'aperçut que Chris le dévorait littéralement du regard. C'était… assez grisant en fait. Il se sentit réagir et ne put s'empêcher de soupirer. Chris avait sans doute adoré ce son qui faisait écho à son désir grandissant, parce qu'il plongea immédiatement dans son cou, juste aux endroits sensibles qu'il avait découverts dans la ruelle.
Draco posa ses mains sur les épaules du brun. Il ne bougeait pas : il avait seulement envie de profiter de ces sensations agréables qui le parcouraient. Et il en profita pendant de longues minutes. Il sentit finalement les mains de Chris se glisser sous son pull et poussa une légère exclamation surprise : elles étaient gelées.
Le sorcier brun s'éloigna un peu. Il souleva son pull sous le regard de Draco et se réchauffa les mains en les passant sur son propre ventre, dans de longues caresses qui les grisèrent tous les deux. Ils ne se posaient aucune question. Ils avançaient pas à pas et attendaient de voir où tout ça les menaient.
Chris s'approcha à nouveau. Cette fois, Draco savoura la sensation des mains chaudes qui le parcouraient. Il ferma les yeux de contentement. Chris reprit ses lèvres et lui attrapa les fesses pour le rapprocher de lui. Il savoura les quelques mouvements incontrôlés de Draco qui recherchait plus de contact contre sa jambe. Finalement, il le relâcha et ses mains volèrent à l'avant du pantalon pour défaire les boutons. L'une de ses mains s'aventura dans le sous-vêtement. Draco appréciait visiblement ses caresses.
Chris avait envie de grogner. Non pour jouer un rôle, bien qu'il sache que ce son ravissait toujours ses précédents amants, mais parce que le jeune homme abandonné réveillait en lui des instincts possessifs. Des instincts encore plus possessifs que la dernière fois, quand il l'avait entraîné dans la ruelle. Cette première expérience avec le blond lui avait donné une furieuse envie d'aller plus loin, même s'il s'était maîtrisé. Il voulait que Draco soit complètement accro à ses caresses. Il voulait le garder. Il voulait… oui, il voulait le faire tomber amoureux.
Chris attrapa l'élastique du sous-vêtement et tira légèrement dessus avant de le faire descendre, pour libérer l'objet de ses convoitises. Il s'agenouilla doucement et embrassa le bout du sexe tendu vers lui, en observant attentivement les réactions du blond. Quand celui-ci baissa les yeux vers lui, il le prit entièrement dans sa bouche.
De son côté, Draco était mal à l'aise. Son cœur battait si fort qu'il avait l'impression de l'entendre. Il appréciait cette caresse à laquelle il avait parfois rêvassé. C'était humain. Mais en même temps… Il voyait Chris, le visage percé un peu partout, et sa bouche autour de lui. Et peut-être que finalement, il n'appréciait pas autant qu'il s'y était attendu. Il ferma les yeux et tenta de se concentrer uniquement sur les sensations.
- Non, ouvre les yeux, Draco, murmura Chris qui priait intérieurement pour qu'il devienne fou de lui.
Le blond obéit mais les yeux suppliants et brillants de Chris le gênaient : il semblait faible et fragile. Et Draco voulait voir autre chose dans les yeux de celui avec qui il partageait son corps. Chris, ne comprenant pas pourquoi Draco perdait de sa vigueur, reprit son activité de plus belle. Draco allait lui demander d'arrêter quand il sentit sa tête tourner désagréablement.
Il rejeta doucement la tête en arrière pour l'appuyer contre le bois et prit une grande inspiration. Le monde se stabilisa et il regarda Chris à nouveau. Alors qu'il allait l'obliger à se relever, il s'arrêta soudain de bouger et sa respiration se bloqua. Sur ses rétines, l'image de Potter était en train de se substituer à celle de Christobald, jusqu'à la remplacer complètement.
C'était Potter qu'il voyait à genoux, c'était Potter qui l'entourait et l'avalait avec une telle ferveur. Il laissa finalement échapper une exclamation choquée, incapable d'une autre réaction. Une bouffée de chaleur soudaine le prit et il se sentit rougir.
Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait laissé échapper de lui une vague de désir pur.
Chris/Potter leva les yeux vers lui et Draco poussa un gémissement incontrôlable. Les yeux de Potter étaient aussi brulants que joueurs et son sourire était carnassier. Un frisson descendit le long de sa colonne vertébrale et se répercuta jusqu'à son aine. Il durcit plus sûrement sous ce regard que sous toutes les caresses du monde. Il était incapable de penser rationnellement et restait là, à regarder le sorcier qu'il détestait de toutes ses tripes tout en le désirant. Que lui arrivait-il ?
Potter fronça les sourcils et il le vit, plus qu'il ne l'entendit, prononcer son prénom.
- Draco ? Draco, ça va ?
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Draco cligna des yeux et la vision de Potter s'effaça pour rendre progressivement sa place à Chris. Hébété, il n'avait toujours pas répondu.
- Draco… Hé ! s'exclama finalement Chris, inquiet de son silence. Qu'est-ce qui t'arrive ?
Enfin, le sorcier blond fut capable de fermer la bouche. Il avala sa salive : il avait la gorge incroyablement sèche.
- Euh… Rien. Rien. J'ai juste… besoin de me rafraîchir.
Chris l'observa remonter son sous-vêtement, ce qui n'était pas une mince affaire vu son état, et se reboutonner. Il se releva et posa doucement une main sur la joue du blond. Il écarquilla les yeux, surpris : Draco était brûlant.
- La salle de bain est juste à côté. Viens, je vais te montrer.
Draco suivit Chris et ce dernier le laissa seul pour se rafraîchir. Il n'osa pas entrer. Il se posait des questions sur ce à quoi il venait d'assister. Il n'aimait pas les conclusions auxquelles il aboutissait, mais il savait qu'elles étaient malheureusement justes.
Au départ, tout allait bien. Draco était à lui, il le désirait. Ça s'était un peu gâté quand il lui avait demandé de le regarder. Il n'aimait pas l'admettre, mais le blond n'avait pas dû aimer sa caresse. Il avait essayé de se rattraper et il avait cru bien faire quand il l'avait senti reprendre de la vigueur sous sa langue et quand il avait entendu son exclamation.
Mais alors il avait levé les yeux. Et il avait vu ceux de Draco complètement flous. Il y avait bien eu cet instant où une vague de plaisir l'avait submergé et il avait cru avoir finalement gagné. Mais Draco était dans un monde ailleurs. Et Chris, après une observation minutieuse, en était arrivé à la conclusion que ce n'était pas lui qu'il voyait, mais un autre. Et cet autre avait sans doute une place dans la tête du blond qu'il n'aurait jamais.
Il était temps d'annoncer sa défaite à sa mère. Et il était déçu et jaloux.
Dans la salle de bains, le sorcier blond resta devant le miroir quelques instants, les bras ballants. Que lui était-il arrivé ? Pourquoi avait-il vu Potter à la place de Chris ? Il le détestait… Etait-ce une sorte de fantasme tordu qui l'avait pris par surprise ? Avait-il perdu le contrôle de ses pensées parce que c'était la première fois qu'on lui faisait… une telle chose ?
Ça avait eu l'air tellement réel… Ça ne l'était pas, évidemment, mais… c'était troublant.
Il se secoua et ouvrit le robinet. Puis il se passa de l'eau fraîche sur le visage et en but un peu pour se rafraîchir la gorge. Il prit ensuite une serviette blanche pour s'éponger et se regarda une dernière fois dans le miroir avant de sortir. Il refusait de penser qu'il avait peut-être apprécié cette vision. Il refusait de penser à cette vision, tout court. Il ne s'était rien passé, point.
Il voulut rejoindre Chris dans sa chambre, pour s'excuser, mais il n'y était pas. Il jeta un œil dans le couloir et fut attiré par des éclats de voix. Très curieux, il s'approcha pour mieux entendre.
- Tu es et tu resteras toujours un incapable ! s'exclama Pétronille Deepest. Pourquoi tu n'es pas resté ? Tu devais être son épaule !
- Puisque je viens de te dire que ce n'était pas possible ! Je ne l'intéresse pas de cette manière !
Draco fronça les sourcils et s'approcha un peu plus de la porte entrouverte par laquelle filtraient les voix.
- Pour une fois que ta tare pouvait nous servir ! Tu as bien réussi avec tous les autres. Pourquoi pas celui-là ? Ton père aurait pu te pardonner ton incapacité à entrer au Palais si tu avais apporté l'or de cet aristocrate à la famille, siffla-t-elle méchamment.
Seul le silence répondit et Draco crut qu'on allait l'entendre à travers le bois tant son cœur battait vite. Il retint son souffle, un peu erratique à cause de la colère sourde qui montait en lui. Avait-il entendu correctement ?
- Tu ne crois pas que j'en ai déjà fait assez ? éclata soudain Christobald, visiblement amer. Tous ces hommes, ces chercheurs de trésor que tu m'as demandé d'éliminer et pour lesquels je n'ai pas eu un seul remerciement. Combien de fois j'ai dû exécuter vos ordres ? Combien ?
Pétronille ne répondit pas et Draco pouvait imaginer son air pincé.
- Et le sortilège levé sur la maison ? continua Chris. Pareil ! Pas un regard, pas un remerciement ! Mais l'obligation de séduire Draco pour qu'il tombe dans tes filets, en retour !
- Ce que tu n'as même pas été capable de faire correctement, conclut Pétronille vicieusement.
Draco entendit des pas rageurs se diriger vers la porte et il s'éloigna vers les escaliers. Il ne pouvait pas se mettre en colère : il n'avait pas de baguette pour se battre au cas où les choses tournaient mal. Il n'était pas trouillard, mais il n'était pas non plus téméraire. Et il ne voulait pas faire face à un homme qui avait apparemment déjà tué de nombreuses fois. Uniquement pour l'argent.
Il descendit les escaliers le plus rapidement et le plus silencieusement possible, attrapa son manteau sur la patère et, quand il fut dehors, courut jusqu'à la maison de la vieille Sanchez. Finalement, cette femme n'avait pas tort en disant que Chris était de mauvaise compagnie et qu'il était un de ces « loulous » peu recommandables qu'il fallait éviter. Foi de Malfoy, il s'appliquerait désormais à éviter les Deepest autant que possible.
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Lundi 3 août
Le reste de la journée et le lendemain matin, Draco passa son temps presque collé à Margaux Sanchez. Elle ne pouvait pas le savoir, mais il avait confiance en elle. Elle n'avait jamais cherché à se rapprocher de lui pour sa fortune. Et sa défiance naturelle envers les autres était revenue au galop quand il s'était senti trahi par le fils Deepest.
Margaux Sanchez constatait qu'où qu'elle aille, il la suivait. Et à son plus grand étonnement, il avait été distrait en permanence. Même leur marche matinale avait été silencieuse. Pourtant, s'il y avait une chose qui lui plaisait en lui, c'était sa capacité à se concentrer pour suivre ses consignes aussi bien que possible.
Elle renonça à lui poser des questions, mais elle l'observa attentivement. Il semblait nerveux et il était très fatigué. Il passait son temps à se frotter les tempes, comme en proie à un intense mal de tête, et elle en fut un peu inquiète. Commençait-il à ressentir des effets de son nouveau statut de rêveur ? Le midi fut aussi silencieux que le matin et elle décida qu'elle devait tirer les choses au clair. Enfin, l'après midi arriva avec l'heure des leçons.
Draco ne parvint pas à se concentrer sur le rituel d'apaisement qui devait calmer ses maux de tête. Il n'en avait pas parlé, mais la vieille Sanchez semblait les avoir devinés. Au bout d'un moment, agacée, elle finit par lui ordonner de sortir sa baguette pour renforcer le sort qu'elle venait de lui montrer. Peut-être serait-il plus attentif pour lancer un sort que pour méditer.
Elle ne s'était pas attendu au regard craintif qu'il lui avait lancé et à son refus de sortir sa baguette. Elle insista mais en vain. Voulait-il la contrarier parce qu'il était de mauvaise humeur ? Elle décida une fois pour toute de prendre le taureau par les cornes.
- Maintenant, assied-toi dans ce fauteuil et explique-moi ce qui ne va pas, exigea-t-elle.
S'il obéit à la première injonction, Draco resta obstinément la bouche close. Et la sorcière reconnut immédiatement l'air buté qu'il prenait quand il essayait de la dissuader de s'intéresser à lui de trop près. Elle essaya la méthode ferme, la méthode douce, les menaces. Rien n'y faisait. Il lui lançait de temps en temps un regard noir et le reste du temps, il le passait le nez en l'air, mais il refusait d'ouvrir la bouche.
Finalement, comprenant qu'elle n'en tirerait rien, la vieille femme se leva et s'approcha de lui.
- Très bien, si tu ne veux rien me dire, alors parle au moins à ta famille, dit-elle en lui posant brusquement sur les genoux un exemplaire du Grimoire de l'oncle Edgar. Le jeune sorcier observa le livre silencieusement avant de lever des yeux brillants de larmes vers Margaux.
- Je suis un banni.
Et il déballa tout ce qui lui arrivait. Sa baguette perdue, son exil, son arrivée troublante, la découverte de son orientation qui l'inquiétait : qu'allait dire son parrain ? Il en vint également aux événements de la veille : il détailla sa vision de Potter sans en détailler le contexte, puis la conversation qu'il avait surprise, et enfin ses doutes et ses craintes.
Margaux s'était assise à côté de lui et l'avait attiré contre elle pendant qu'il se laissait aller aux confidences. Elle ne l'interrompit jamais et il en fut reconnaissant. Finalement, il avait retenu ses larmes, mais Margaux n'avait pas besoin de le voir pleurer pour sentir sa détresse. Il ne savait plus comment agir. Il était excédé par tout ce qui lui tombait dessus. Elle lui caressait lentement les cheveux dans un geste qui se voulait apaisant et protecteur.
- Je savais déjà que tu étais exilé, Draco, commença Margaux. Et je sais pourquoi. Même si je n'étais pas au courant pour ta baguette. Je comprends mieux pourquoi tu n'as jamais pratiqué de sorts devant moi… Nous allons devoir t'entraîner à exercer certains sorts indispensables sans baguette ou trouver des solutions parallèles…dit-elle pensivement.
Draco lui lança un regard surpris, mais assez reconnaissant.
- Tu ne croyais tout de même pas que j'allais te laisser assumer ça tout seul ! s'exclama-t-elle joyeusement. Pour le fait que tu apprécies les hommes… Eh bien, qui peut te blâmer ? C'est ton choix. Et même si on te blâmait, tu ne vas tout de même pas reprendre tes mauvaises habitudes d'avant guerre et obéir aveuglément aux exigences de tes parents ou de qui que ce soit d'autre, n'est-ce pas ? Tu ne voudrais pas ressembler point par point à Christobald… ajouta-t-elle malicieusement.
La grimace éloquente de Draco fut suffisante pour la convaincre qu'il réfléchirait à deux fois avant de leur obéir. Après tout, elle savait que mentionner le fils Deepest ferait mouche, vu la manière dont il avait parlé de lui une minute auparavant…
- Enfin, pour ta vision, rassure-toi. Tu ne perds pas l'esprit. Tu es devenu, la semaine dernière, un rêveur.
Draco, d'abord soulagé de voir que cette femme avait une réponse à chacune de ses craintes, fronça les sourcils. Margaux enchaîna sur une petite explication.
- Un rêveur est une personne qui a des visions du monde. Passé, présent, futur, n'importe quelle image peut s'imposer à lui à n'importe quel moment. C'est une sorte de devin, ou de voyant si tu préfères. Mais la différence est que personne ne sait si les rêveurs peuvent voir la réalité ou si ce sont seulement des rêves. La barrière qui retenait ton pouvoir est tombée le soir de l'anniversaire de Fineborough.
- Comment ?
- Elle est tombée lorsque tu es entré dans le feu de protection. C'est ce nouveau pouvoir qui, je crois, te donne mal au crâne.
- Et je ne peux pas contrôler les images, c'est bien ce que tu dis ?
- C'est ça.
Draco fronça les sourcils en essayant d'assimiler l'idée qu'il avait un nouveau pouvoir totalement hors de contrôle. Et Margaux, de son côté, se demandait comment annoncer les conséquences mortelles liées à ce pouvoir à un jeune homme qui venait de lui montrer à quel point il se sentait dépassé par les événements de sa vie.
- Mais, reprit-il, est-ce que je ne pourrais pas maîtriser mes visions si je maîtrise la magie verte ? demanda-t-il avant qu'elle n'ait trouvé une façon de lui dire. Puisque la magie verte est liée à la Divination…
Margaux s'arrêta une seconde à cette idée. Oui, la magie verte pouvait peut-être faire quelque chose pour lui. Après tout… Elle ne pensait pas que les précédents rêveurs aient essayé de maîtriser leurs visions de cette manière…
- Il y a une chance, Draco. Nous pouvons essayer cela.
Oui, il y avait une infime chance pour que Draco réchappe à la mort annoncée par les lutins. Elle devait absolument aller voir la reine Lucia. Pour ça, et à propos de sa malle à souvenirs.
De son côté, Draco songeait que la magie aimait visiblement jouer avec ses nerfs. Après l'avoir enchaîné à Potter, elle lui envoyait des visions de lui. Il rougit à la fois de gêne et de colère au souvenir de cette première vision. Et il se souvint soudain des mots de Doe, dans le bateau. Il était censé avoir des rêves. Ce n'était que le commencement.
Et au-delà de tout ça, une pensée ne voulait pas s'effacer de son esprit. Cette vision qu'il avait eue... Lui montrait-elle son avenir ?
