Chapitre 5 L'Amérique

Partie 5 : Quand le passé s'invite

Lundi 10 juillet, matin

Margaux peinait toujours autant pour arriver au temple. Elle écarta les branches basses d'un buisson épineux mais ne fit pas attention à la branche, plus épaisse et plus haut, qu'elle se prit dans le visage. Elle pesta contre cette manie qu'avaient les lutins de rendre l'accès à leur refuge aussi difficile.

Elle arriva bientôt devant ce qu'elle avait prit l'habitude d'appeler « temple ». Le bâtiment recommençait à être pris d'assaut par un étrange mélange de lierre et de lianes. Margaux avait passé de nombreux jours à le nettoyer et le restaurer, mais la proximité de la source rendait la forêt plus agressive.

Ceci dit, même avec cette verdure montante, Margaux ne pouvait s'empêcher de tomber dans un état d'hébétude complet. Elle était éblouie, au sens propre comme au figuré, par les pierres taillées d'un jaune très doux qui reflétaient le soleil.

Le bâtiment ne semblait pas particulièrement imposant. Peut-être avait-il la hauteur d'une maison de deux étages. Mais il cachait un immense espace en son sein. Et on sentait sa beauté passée. Le tableau que formaient la nature et ces anciennes pierres gorgées de magie était si beau qu'il lui donnait toujours le sentiment d'être une privilégiée. Ce qu'elle était, en quelque sorte, puisque la reine Lucia avait accepté sa présence en ces lieux.

Elle s'approcha de l'ouverture béante. Les lourdes portes de bois qui avaient dû servir d'entrée à une époque n'étaient plus là depuis longtemps. Comme à chaque fois, au moment de passer le seuil, elle laissa sa main courir sur la pierre. Elle était chaude, douce et elle respirait presque. Mais comme à chaque fois, la pierre s'effrita un peu sous son toucher.

Son cœur se serra et elle laissa retomber son bras, désireuse de garder le bâtiment aussi intact que possible aussi longtemps que possible. Elle descendit quelques marches qui l'amenèrent un peu en dessous du niveau du sol, dans l'immense hall, et il lui fallut quelques instants pour s'habituer au fait qu'il fasse un peu plus sombre que dans le bois. D'un coup de baguette, elle alluma les torches qu'elle avait disposées un peu partout dans la pièce.

Elle leva les yeux et son regard, nostalgique d'une époque qu'elle n'avait pas connue, se perdit dans les fresques presque entièrement disparues du plafond, loin au-dessus d'elle. Elle ne pouvait rien faire contre cet effacement progressif : les Etats-Unis n'avaient pas les artistes magiciens qui pouvaient redonner leur splendeur aux peintures.

Et Lucia refusait qu'elle révèle l'emplacement exact du temple à qui que ce soit de toute manière. La reine des lutins disait toujours « seuls ceux qui savent peuvent venir ». Ce qui n'avait aucun sens puisque personne ne pouvait savoir où était le temple si Margaux ne leur disait pas… Mais Lucia avait insisté et la vielle femme avait cédé.

La vieille sorcière se secoua pour sortir de ses pensées.

Elle se contenta de faire un signe de la main aux petites fées peintes, qui voletaient le long des colonnes soutenant le plafond, puis elle avança vers le fond de la salle. Le mur était longé par des trônes sculptés, les uns à côté des autres.

Margaux soupira : elle n'avait pas réussi à restaurer toutes les sculptures qui ornaient les trônes. Elle fut traversée par le même sentiment que d'habitude quand elle constatait son impuissance. Force et fragilité. La splendeur d'antan qui semblait pouvoir s'évanouir d'un seul coup de vent trop brusque.

Par habitude, elle se dirigea vers la droite, vers le dernier trône sculpté en date. Elle prit le temps de saluer la statue d'une toute jeune demoiselle, sur le côté du fauteuil de pierre. Comme toujours, elle avait les yeux perdus dans le vide et elle pleurait. La vieille femme n'était jamais parvenue à la faire sourire ou à la consoler. La sculpture était saisissante de réalité et Margaux secoua la tête.

Elle s'assit sur le trône tout en se disant qu'elle comprenait parfaitement la détresse de la demoiselle. Jour après jour, elle voyait sa famille s'éteindre, s'effriter le long des vieux trônes. Et Margaux le pensait volontiers : il n'y avait rien de pire que d'être une survivante.

Elle ferma les yeux sous la sensation de chute qui ne manquait jamais de la surprendre et s'agrippa aux accoudoirs. Elle était toujours assise, mais elle savait qu'elle était, en quelque sorte, téléportée un étage plus bas, sur un trône similaire.

Deux secondes après, le sentiment disparut : elle était arrivée. Elle ouvrit les yeux et scruta la nouvelle salle dans laquelle elle était arrivée. C'était la même salle qu'au-dessus, mais en plus éclairé, en mieux préservé, et sans les trônes le long du mur. Elle ne se leva pas : elle s'attendait toujours à une blague des lutins, quand elle arrivait.

- Ne t'en fais pas Margaux, l'accueillit une voix chevrotante, les petits monstres sont partis pour la journée. Sois la bienvenue, comme toujours.

- Lucia, répondit Margaux dans un sourire chaleureux. Et comme toujours, tu es resplendissante.

La minuscule femme devant elle rit de plaisir. Elle était très ridée, mais réellement en pleine forme. Et les habits d'apparat qu'elle portait en permanence lui donnaient toujours un air vif et pétillant.

- Mais, ajouta Margaux, je suis surprise du silence qui règne ici : je n'ai pas l'habitude, quand je te rends visite, de te voir seule dans le bâtiment.

- Ça, fit la vieille reine, c'est parce que tu viens toujours le dimanche. Quand il n'y a personne dans les rues de la ville, les lutins viennent tourmenter la seule personne qui semble en vie.

Margaux cligna des yeux et sourit.

- Je comprends. Moi. Alors qu'aujourd'hui, avec le marché, ils sont en vadrouille.

- Oui, répondit simplement la reine avec un air consterné. Que veux-tu, ce sont des lutins. Ils ne grandiront jamais.

- Ne t'en fais pas, Lucia, gloussa Margaux en se levant, nous avons le même problème chez les hommes. Nous mûrissons toujours trop vite par rapport à eux.

La reine sourit à la sorcière avant de s'avancer d'un pas vif jusqu'au milieu de la salle, suivie de près par Margaux qui s'installa dans son fauteuil privilégié. Les lutins le lui avaient amené, puisqu'elle était souvent là. Car la sorcière aimait être installée confortablement quand elle méditait et priait La Magie. Lucia s'installa sur le canapé miniature qui trônait sur la table, en face du fauteuil, et elle prit l'initiative de commencer la conversation.

- Je suis surprise que tu n'aies pas apporté ton protégé.

- J'ai envoyé Draco faire le marché tout seul ce lundi, dit la vieille Sanchez en haussant les épaules. J'avais besoin de réponses à mes questions et je ne voulais pas l'effrayer en l'amenant avec moi.

- Tu sais que mes réponses ne vont peut-être pas te plaire ? demanda la reine sur un ton d'avertissement.

- A ce point ? s'inquiéta la vieille femme.

- Que sais-tu des rêveurs ?

« Ou plutôt, » songea la reine, « de quoi te souviens-tu à propos des rêveurs ? »

- Rudolph m'a dit qu'ils voyaient des images de tout temps, n'importe quand. Mais on ne sait pas si elles représentent la réalité ou de simples rêves. Et… hésita Margaux. Il m'a dit qu'ils mouraient rapidement, dit-elle précipitamment quand Lucia lui fit un signe d'encouragement.

- C'est exact. Les songes de ton rêveur seront un mélange de visions réelles et de songes symboliques. Seulement, je n'ai jamais pu discuter avec un rêveur suffisamment longtemps pour savoir quand et comment les reconnaître. Quant au fait qu'ils meurent rapidement… Je suis au regret de te dire que ce n'est pas forcément un mal…

- Comment ?

Le cri de surprise qu'avait poussé Margaux venait du fond du cœur. Et elle-même grimaça à l'écho bruyant qu'elle avait produit sous les voutes.

- Je te l'ai dit, Margaux, mes réponses risquent de ne pas te plaire, soupira la reine.

- Il y a une chose que je ne comprends pas… pourquoi tes lutins semblent si excités et toi si… sombre ? finit par demander la vieille sorcière en cherchant le mot qui s'appliquait le mieux à la reine qui lui faisait face.

La reine eut un semblant de sourire avant de lui expliquer.

- C'est que mes lutins ont choisi d'interpréter positivement la vieille légende sur les rêveurs, mais moi... J'ai l'expérience des légendes. Je sais qu'elles peuvent cacher de bien sordides secrets.

« Et je connais les souvenirs que tu as enfermés dans ta malle… » ajouta la reine pour elle-même.

- Tu parles de cette légende sur les « sources qui deviendront inutiles » ? demanda Margaux comme confirmation. Tes lutins sont heureux de croire qu'ils pourront enfin survivre loin des sources et prospérer partout dans le monde où ils en auront envie…

- Les sources deviendront inutiles quand le rêveur ultime se révélera. C'est bien ce que raconte la légende. Mais il y a plusieurs sens à cette inutilité.

- C'est-à-dire ?

- Elles peuvent devenir inutiles si la magie reprend ses droits et circule à nouveau dans le monde. Mais suppose que notre avenir soit fait… Eh bien, de quelque chose de parfaitement horrible… Les sources deviendront inutiles puisque la magie ne pourra rien faire pour sauver notre monde.

Margaux fronça les sourcils.

- Je suis venue te parler du pouvoir d'un garçon que j'ai recueilli par hasard, et tu me parles de fin du monde, reprocha doucement Margaux.

Lucia eut un semblant de sourire. Quel que soit son âge et quel que soit son interlocuteur, Margaux était toujours dubitative quand on lui parlait de « fin du monde ».

- Rien n'arrive jamais complètement par hasard, Margaux… dit la reine d'une voix basse. Pourquoi as-tu recueilli ce garçon ? Pourquoi est-il venu dans ce village en particulier ? Pourquoi es-tu ici, toi-même, aujourd'hui ?

- Par hasard, Lucia. Lui est arrivé ici totalement par hasard, comme moi à l'époque.

« Mais tu es restée pour la source, » songea la petite reine.

- Il aurait dû être enfermé en prison en Angleterre, continua Margaux. On lui a proposé l'exil, il s'est demandé quoi faire dans la vie et on l'a envoyé ici.

- Tout cela a l'air déconnecté quand tu me le racontes… Mais je te l'assure, Margaux, ça n'a rien d'anodin, reprit Lucia d'une voix basse.

Margaux papillonna des yeux. Est-ce que Lucia savait des choses qu'elle-même ne savait pas ? En savait-elle plus sur les rêveurs et sur Draco qu'elle ne semblait vouloir le dire ?

- Vraiment ? demanda la vieille femme, hésitant entre l'ironie incrédule et l'inquiétude. Le fait que je l'aie recueilli est dû au hasard. Je l'ai emmené parce qu'il était seul.

- Et seulement pour cette raison ? interrogea la petite reine d'une voix douce.

Margaux ne répondit pas immédiatement. Elle l'avait emmené avec elle parce qu'il était seul et perdu, c'était vrai. Mais aussi à cause de ce sentiment qui la prenait à la gorge et auquel elle ne parvenait pas à rester indifférente. Force et fragilité. Elle l'avait emmené parce qu'il faisait naître en elle la même impression persistante qui la prenait quand elle venait ici. Et peut-être aussi parce qu'elle aurait toujours dans le ventre cette impression de vide à combler.

- Pourquoi es-tu venue ici, aujourd'hui ? demanda encore Lucia.

- Pour trouver des réponses, admit la sorcière.

- Vas-tu enfin ouvrir ton coffre ? demanda ensuite la reine.

Margaux hésita quelques secondes. Elle savait que les souvenirs qu'elle avait demandé à enfermer pouvaient être douloureux. Mais elle savait aussi qu'elle pouvait trouver des réponses sur le rêveur, dans sa malle. C'était comme si un souvenir frappait en permanence à la porte de son cerveau, mais qu'il disparaissait à chaque fois qu'elle ouvrait la porte… C'était l'effet de la magie de Lucia.

- Oui, répondit finalement la sorcière.

Lucia lui sourit. Il était plus que temps… Elle convoqua la malle en cuir qui enfermait symboliquement les souvenirs qui avaient hanté la vieille femme pendant plusieurs années.

Margaux la saisit, la monta sur ses genoux et inspira profondément. Qu'est-ce qu'elle avait bien pu cacher de si douloureux qu'elle avait été incapable d'y faire face ? Elle saisit les deux loquets et ouvrit enfin la malle. A la vue de la brume bleutée qui y voletait doucement, elle sentit son cœur s'accélérer.

Lequel des souvenirs choisir en premier ?

Un petit enchevêtrement de filaments flottait au dessus des autres. Probablement des souvenirs qui avaient beaucoup de force. Sans doute ceux qu'elle devait récupérer en premier… Elle tendit les doigts doucement, mais Lucia l'arrêta.

- Ne t'inquiète pas, je vais te les rendre moi-même, un par un. Si ça devient trop ou si c'est trop fort, tu pourras arrêter. Mais je compte sur toi pour récupérer tout tes souvenirs petit à petit, à partir d'aujourd'hui.

En frissonnant comme une petite fille prise en faute, Margaux acquiesça de la tête.

- Bien. Voilà ton premier souvenir, alors.

Margaux avait l'habitude des soirées mondaines. Mais celle-ci commençait doucement à lui courir sur le haricot…

En tant que fille cadette d'une grande famille de sorciers français, elle avait le devoir de trouver un bon mari pour faire sa vie. A vingt-sept ans, il était plus que temps pour elle de se marier. Sa mère lui reprochait d'être toujours célibataire. Alors que, franchement, cet âge, ce n'était pas comme si elle était déjà vieille fille ! Peut-être aux yeux des autres, mais pas aux siens en tout cas.

Mais bien sûr, en tant que deuxième enfant – et surtout en tant que femme – elle n'était pas censée faire prospérer les affaires familiales. Son rôle était seulement de trouver un bon mari et de lui donner de beaux enfants… Voilà plus de 10 ans qu'elle aurait dû se promettre à quelqu'un, pour remplir son rôle de femme.

Quel dommage pourtant, qu'elle doive être cantonnée à ce rôle ! Son frère était l'aîné, c'est vrai, et c'était à lui de prendre en charge les affaires familiales. Mais il était avant tout un incapable notoire qui faisait courir la famille à la ruine de plus en plus rapidement… Son père aurait mieux fait de tout lui donner à elle.

La femme aux longs cheveux bruns bailla discrètement derrière son éventail d'apparat. Quel ennui ! Comment sa mère pouvait-elle croire que tous ces héritiers célibataires et oisifs puissent l'intéresser un tant soit peu ? Ils étaient tous aussi inintéressants les uns que les autres, à discuter de la dernière robe à la mode. C'était l'inconvénient de son pays natal : la mode chez les sorciers français était presque un devoir…

Elle sortit sur le balcon du manoir De Rochebrune. Il était à l'image de la famille : tout dans l'apparence, rien dans le ventre. Elle se demandait ce que les De Rochebrune faisaient de leurs cachots, qui étaient connus pour être aussi inviolables que la prison anglaise d'Azkaban…

- Probablement des expériences sur de pauvres jeunes filles sans défense comme toi, fit une voix d'homme à l'accent étrange, à côté d'elle.

Elle tourna la tête vers la droite, surprise d'être tutoyée, et haussa les sourcils devant la tenue extravagante d'un beau jeune homme à la peau d'ébène… Il devait à peine avoir 25 ans et c'était la première fois qu'elle le voyait.

- Aurais-je parlé à haute voix ? demanda-t-elle, amusée.

- Mais certainement. Je ne me serais jamais permis de lire dans tes pensées.

Margaux leva les yeux au ciel. Qu'elle détestait cette manie des hommes de jouer les galants alors qu'elle n'en avait rien à faire. Sinon, elle aurait accepté de se marier depuis longtemps. Encore heureux, celui-ci sortait un peu de l'ordinaire avec sa robe multicolore et sa manière de la tutoyer.

- Que faites-vous ici je ne vous avais encore jamais vu lors de ces soirées protocolaires, lui dit-elle.

- J'observe. Mais j'essaie de ne pas être vu. Vois-tu, je doute que tes condisciples voient mes différences d'un bon œil… dit-il en désignant sa robe, puis sa peau, de la main.

- Ouais, râla Margaux en oubliant un instant la bienséance. Ils sont bloqués au moyen-âge alors que les Moldus sont en train de nous dépasser en chamboulant leurs valeurs.

- Il est vrai que cette dernière guerre a plus que chamboulé leurs valeurs, dit-il d'un air pensif. Et puis, ajouta le jeune homme à la peau noire après un instant de silence, ne les appelle pas « moldus » s'il te plaît, c'est dégradant…

Margaux sourit. Elle était entièrement d'accord avec lui. Peut-être enfin un jeune homme intéressant ?

Margaux, assise dans son fauteuil, reprit peu à peu conscience de son environnement. La pénombre, le silence… La reine Lucia, enfin.

- Pourquoi ai-je voulu supprimer ce souvenir ? demanda la sorcière, un peu surprise.

- Qu'as-tu ressenti en revivant ce souvenir ? demanda Lucia en réponse.

- Eh bien… Un ennui profond. La crainte d'être enfermée dans un monde rigide. Le plaisir de rencontrer un homme charmant et qui sorte de l'ordinaire…

Margaux se tut alors qu'elle venait de réaliser une chose.

- C'est lui, n'est-ce pas ? s'écria-t-elle soudain. C'est lui le père de mon enfant ! Enfin… de l'enfant…

Lucia regarda, avec une certaine tristesse, la vieille femme s'assombrir.

Quand Margaux s'était investie dans le temple, il y avait plusieurs années de cela, la reine avait passé beaucoup de temps à l'observer. Elle avait bien compris qu'elle tentait de combler un vide en elle. Quand le temple avait été rénové au mieux, Lucia avait vu la sorcière s'éloigner pour fondre en larmes… Quand Margaux était inactive, elle était toujours malheureuse.

C'est qu'elle avait perdu, comme elle l'avait appris bien plus tard, deux êtres chers l'un après l'autre. L'homme qu'elle aimait était parti et elle avait perdu son bébé.

Plus tard, Lucia avait appris à la connaître. Et elle avait eu envie d'alléger la peine de sa première amie sorcière depuis plusieurs décennies. Alors elle avait, à sa demande, effacé la majorité de ses mauvais souvenirs. Margaux n'avait désiré en garder que deux. Celui de son bébé jamais né. Et celui de l'homme qui le lui avait fait perdre, pour se souvenir que rien n'était de sa faute à elle.

Par contre, elle avait tout fait pour oublier le père, dont elle était tombée profondément amoureuse mais qui n'était plus là pour elle.

- Margaux… soupira doucement la petite reine. Je suis désolée. Mais maintenant que tu as une vie épanouie, tu dois retrouver tes souvenirs. Tu peux les surmonter, je le sais. Et tu en as besoin pour retrouver une certaine paix intérieure, crois-moi.

- Je sais, Lucia, tu n'arrêtes pas de me le répéter.

- Pour une bonne raison.

- Mais j'appréhende ces souvenirs. Je ne sais pas pourquoi j'ai voulu les oublier, mais… la raison m'inquiète.

- Tu étais encore jeune quand tu as décidé, après de nombreux voyages, de t'installer enfin à Fineborough.

- J'avais déjà une quarantaine d'années, dit Margaux avec une pointe d'incrédulité.

- C'est bien ce que je dis. Tu es loin de mes 1813 ans.

Margaux sourit et se tut, alors que la reine Lucia continuait.

- Donc, tu étais jeune, quand tu es arrivée ici. Et tu n'étais toujours pas capable d'assumer tout ce que tu avais vécu et tout ce que tu connaissais. Tu fuyais et fléchissais sans cesse. C'était trop, même pour une femme au caractère bien trempé comme le tien… Mais aujourd'hui, tu t'es construit une belle vie et tu vas pouvoir enfin intégrer ces souvenirs comme une partie de toi.

Margaux hocha la tête, malgré ses craintes intimes.

- Je… Je suis prête pour un autre souvenir.

- D'accord.

Margaux riait à gorge déployée. Après l'avoir fréquenté pendant plus de six mois, elle venait de présenter Abou Lysinge à ses quelques amis, et le jeune homme noir les faisait tourner en bourrique. Elle-même ne s'était pas amusée ainsi depuis longtemps. Quand ils rentrèrent chez eux et qu'elle resta seule avec lui, elle le remercia d'être différent de tous ces sorciers mal embouchés.

- Tu n'as pas répondu à l'une de leurs questions, fit-elle également remarquer.

- Laquelle ? s'amusa le sorcier qui en avait esquivé plusieurs.

- Qu'est-ce que tu es venu faire en France ?

- Je me suis senti appelé, jeune Margaux, dit-il en la regardant dans les yeux. Mais je n'ai pas encore découvert par qui.

- Appelé ? balbutia la jeune fille qui se sentait troublée par le regard profondément sérieux.

Abou ne répondit pas et s'allongea dans l'herbe du parc qui était désormais presque vide. Il semblait soudain en proie au doute et aux hésitations. Ce n'était pas le visage que Margaux connaissait bien.

- Je… commença Abou. Je ne suis pas l'Ancien depuis très longtemps, maintenant. Je ne sais pas très bien comment remplir mon rôle. Je ne sais pas ce que je dois dire ou faire… Je…

Margaux attendit quelques instants la suite qui ne venait pas. Elle finit par lui demander quelques explications.

- Qu'est-ce que tu veux dire par « l'Ancien » ?

- Je ne sais pas trop encore. Je sais qu'il est le gardien en chef de la magie et qu'il dirige d'autres gardiens. Je remplace l'Ancien précédent qui est mort il y a peu. Et j'essaie de trouver la nouvelle génération de gardiens qui remplacera l'actuelle, vieillissante. Mes visions me disent que deux d'entre eux vont naître ici, en France… Je ne sais pas encore quand, c'est juste ce qui m'inquiète. Alors j'attends de comprendre ce que je dois faire ici.

Margaux resta un peu interloquée. L'Ancien et les gardiens… ça semblait être une belle histoire. Mais est-ce que c'était juste une histoire ? Abou avait l'air tellement sérieux… Mais elle n'avait pas envie de savoir pour le moment. Pour le moment, elle avait envie d'être audacieuse. Elle se pencha vers lui et l'embrassa avec une passion partagée.

Margaux cligna des yeux. Le souvenir s'effaçait : il avait été très court… Et troublant.

- Tu ne me redonnes pas mes souvenirs dans l'ordre, n'est-ce pas ? demanda Margaux à Lucia quand le souvenir de cette courte conversation se fut éteint.

- Effectivement. Je te rends les souvenirs que tu considérais comme les plus marquants. Ce souvenir date de mars 1947, plusieurs mois après votre première rencontre. Tu m'as dit, tout à l'heure, que tu étais venue pour chercher des réponses. Alors je t'en donne. Qu'as-tu ressenti avec ce souvenir ?

- Du plaisir… Même si je n'ai quasiment aucun souvenir de cet homme, j'ai la sensation de me souvenir parfaitement de son caractère ouvert et de notre complicité. Et puis… J'ai ressenti une angoisse profonde, après. Comme si j'associais naturellement à cette conversation de mauvais souvenirs…

- C'est le cas. Veux-tu voir ?

Encore une fois, Margaux hésita. Les émotions qui la traversaient étaient tellement étranges. Comme si elles ne lui appartenaient plus. C'était sans doute dû au fait qu'elle avait laissé ces souvenirs enfermés pendant plusieurs dizaines d'années et qu'elle avait bien évolué depuis. Et finalement, elle accepta de voir le souvenir suivant.

Margaux sanglotait désespérément dans les bras d'Abou.

- Pourquoi ? cria-t-elle. Pourquoi maintenant ?

- Je n'ai pas le choix, Margaux. Je suis appelé ailleurs. Je n'ai pas le choix, c'est mon rôle. Je n'étais pas censé tomber amoureux : ma vie est toute entière tournée vers l'équilibre, je ne peux pas me consacrer à une femme. Je n'aurais jamais dû.

- J'en ai assez ! J'en ai assez que tu ne parles que d'équilibre sans jamais m'expliquer ce que c'est. Tu me caches beaucoup trop de choses alors que tu connais tout de moi !

« Ou presque » songea-t-elle immédiatement, en culpabilisant. « Tu ne sais pas encore que je porte ton bébé… »

- Margaux… soupira le jeune homme, désemparé. Que veux-tu que je te dise ?

- La vérité ! Si tu dois partir, je veux comprendre pourquoi ! s'exclama-t-elle en le repoussant un peu.

Abou soupira et se laissa tomber au sol pour s'asseoir en tailleur, comme à son habitude quand il était contrarié.

- J'accepte de te dire ce que tu veux. Mais ne viens jamais me le reprocher si tu ne le supportes pas.

Margaux sentit son cœur battre plus vite et elle eut une bouffée d'angoisse. Elle détestait quand cet homme naturellement chaleureux redevenait trop sérieux. C'était synonyme de mauvaises choses. Cependant, elle devait comprendre. Elle devait savoir si elle allait le retenir en lui avouant pour le bébé ou si elle allait le laisser partir…

- D'accord, fit-elle en s'asseyant devant lui et en enroulant ses bras autour de son corps comme un rempart de protection.

- Je suis l'Ancien. Mon rôle est de m'assurer que la magie subsiste encore et toujours dans notre monde. Pour cela, je suis aidé par des gardiens, des disciples. Ils allègent le poids que je porte en étant, en quelque sorte, des canalisateurs de magie. Ils surveillent l'équilibre.

- C'est-à-dire ?

- Ils me préviennent quand l'équilibre ploie, quelque part, et que la magie ne peut plus circuler librement sur notre monde. Et moi, en tant qu'Ancien, j'agis pour le rétablir.

- Mais qu'est-ce que c'est, à la fin, cet équilibre ?

- L'équilibre, c'est une lutte égale entre les forces positives et les forces négatives de ce monde. Une confrontation qui amène à un résultat neutre. Ce résultat neutre permet à la magie d'exister dans ce monde et permet à ce monde d'exister en même temps.

- Et que se passe-t-il quand l'une ou l'autre des forces prend le dessus ?

- J'espère qu'on ne le saura jamais.

- Pourquoi ?

- Parce que si l'équilibre ploie naturellement, il n'est pas voué à rompre. S'il rompt… La magie peut disparaître et notre monde avec. Ne prend pas cet air dubitatif, Margaux… Tu n'as aucune idée des horreurs qui peuvent nous attendre.

Abou fouilla dans le sac qu'il portait avec lui et en sortit un rouleau de parchemin particulièrement abimé avant de le tendre à Margaux.

- Lis-le. Je te le confie. Ne laisse personne d'autre te le prendre ou le lire. Il annonce la fin de l'équilibre à cause d'un homme qui, je l'espère, ne viendra jamais réellement au monde. Il ne faut surtout pas qu'un fou se croie au dessus du destin et tente de le plier pour servir ses intérêts personnels.

- Explique-moi pourquoi tu pars maintenant, demanda Margaux en acceptant le parchemin à contrecœur.

- Parce que j'ai enfin trouvé les gardiens qui naîtront en France. Les parents sont encore des enfants eux-mêmes, mais ils ont compris et accepté le destin de leur future progéniture. Je dois donc repartir pour trouver les autres. Le temps presse, tu sais. C'est la première fois dans l'histoire des gardiens que les élus sont si jeunes… Ou même pas nés. Et j'ai bien peur que ce soit mauvais signe. Les sorciers aux sombres desseins sont de plus en plus nombreux à se lever.

Margaux allait protester quand elle tomba sur un nom inscrit sur le parchemin qu'elle avait dans les mains.Simon de Samarie. Un magicien controversé de l'Antiquité. Mais il était communément admis qu'il avait consciencede l'existence d'autres mondes, de démons et d'autres êtres sombres. Peut-être… Peut-être le rôle d'Abou la dépassait-elle vraiment.

Elle sanglotait quand elle prit la décision de le laisser partir. Et il se retourna une seule fois, avec un air particulièrement désolé, quand il franchit la porte de la demeure.

Margaux prit soudain conscience que quelques larmes coulaient le long de ses joues. Elle en fut surprise. Elle n'avait pas su gérer le flot de sentiments qui l'avait envahi cette fois.

- C'était un de tes pires souvenirs, à l'époque, souffla Lucia avec compassion.

- Je… Je pense que je vais pouvoir le surmonter, maintenant. Tu avais raison. Mais… ce n'est pas facile pour autant, fit Margaux d'une voix un peu chevrotante en s'essuyant les joues. Et j'ai toujours peur de la suite…

Margaux s'arrêta une seconde à ce qu'elle avait ressenti. Le désespoir, la culpabilité. La peur… Surtout quand elle avait lu ce nom.

- Simon de Samarie… J'ai eu un parchemin de Simon de Samarie entre les mains. Je n'en reviens pas… Sais-tu ce que j'en ai fait ? demanda-t-elle finalement à la petite reine.

- Non. Mais j'ai le souvenir ou tu en prends connaissance. Je ne suis pas sûre que tu puisses en supporter la nature cependant. Avec le stress et la crainte qu'il a engendrés en toi la première fois, j'ai peur que le contenu soit trop sombre pour aujourd'hui.

- Mais peut-il m'apporter les réponses que je cherche ?

- Certainement. Mais je pense qu'un autre souvenir t'apportera des réponses, sans le stress de la connaissance du rouleau.

- Comment cela ?

La reine ne répondit pas immédiatement, même si son amie si patiente d'ordinaire montrait des signes d'agacement. Elle finit par poser une autre question en réponse.

- Te souviens-tu de la raison pour laquelle tu as fui la France ?

- Oui, pour donner un père à mon enfant, répondit Margaux. Je suis allée en Angleterre, où je devais épouser le petit Alphard Black. Il venait juste d'atteindre sa majorité. J'avais de la chance, à l'époque, qu'une famille noble accepte de créer une alliance avec la mienne. Et qu'elle accepte de lier l'un de ses héritiers à une femme enceinte hors mariage. Et surtout une femme de mon âge…

- Et ensuite, te souviens-tu pourquoi tu as fui l'Angleterre ?

- Lucia… se plaignit Margaux dans un souffle. Evidemment que je m'en souviens. C'est toujours un souvenir difficile pour moi, tu le sais.

- J'aimerais t'entendre me le dire.

- Parce qu'après une soirée trop arrosée… Alphard… m'a fait perdre le bébé, articula finalement la sorcière en détournant la tête.

- Tu ne l'as jamais surmonté, n'est-ce pas ?

- Comment le pourrais-je ? fit Margaux en haussant la voix.

- Ce que je veux dire, reprit la petite reine d'une voix apaisante, c'est que ton désir de recueillir les enfants perdus n'est pas un hasard. Ce drame dans ta vie t'a guidée jusqu'ici.

Margaux ouvrit la bouche pour répliquer mais Lucia fut plus rapide et continua.

- Mais pas seulement. J'en viens au plus important : le rouleau que t'a donné l'Ancien. Il a guidé toute ta vie lui aussi. Tu n'as pas fui l'Angleterre uniquement à cause du drame qui vous a secoués, toi et ton ancien mari. Tu es aussi partie pour faire des recherches. La peur qu'a provoquée ta lecture du parchemin t'a conduite à t'interroger sur l'existence d'un rêveur. Tu as parcouru le monde. Tu as trouvé des réponses. Elles t'ont effrayée encore plus. Jusqu'à ce que tu trouves une paix relative en ce temple, à côté d'une des grandes sources du monde. Et tu as réellement trouvé la paix quand j'ai effacé, à ta demande, ces souvenirs devenus insupportables. C'est pour ça que je peux te dire aujourd'hui que la mort d'un rêveur n'est pas forcément un mal.

- Je ne comprends pas.

- N'oublie pas que pour te retirer tes souvenirs, j'ai dû les intégrer, les digérer à ta place. Je sais ce que tu sais. J'ai pris connaissance du rouleau à travers tes yeux. J'ai abouti à tes propres conclusions après avoir assisté à ton périple de treize années, à travers tes souvenirs. Et ces conclusions m'ont fait peur comme elles t'ont fait peur. Et elles m'ont montré la légende de notre peuple sous un nouvel angle. Plus sombre.

- Ho, Lucia, se lamenta sincèrement Margaux, je ne le savais pas. Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu devais supporter tout cela pour moi ? Je n'aurais peut-être pas effacé mes souvenirs si j'avais su qu'ils pouvaient te faire souffrir également…

- Et tu aurais sombré dans le désespoir. Tu n'aurais peut-être jamais fait attention à la jeune Helena et tu ne l'aurais jamais adoptée comme ta fille. Sans famille, tu n'aurais jamais supporté ce que tu savais.

- Est-ce que tout est si noir ? demanda faiblement la sorcière en se doutant que oui.

- Je peux te dire l'essentiel sur les rêveurs, mais seuls tes souvenirs pourront te donner une compréhension complète de ce qui nous attend.

- Je t'écoute.

- L'arrivé du rêveur ultime est un signal pour les populations averties : il annonce l'arrivée de temps difficiles. Car le rêveur connait le destin en connaissant le passé. Il verra la fin du monde et de ses choix et de sa liberté naîtra le maître ultime… Voilà ce que tu as appris dans les grandes lignes, même si je t'avoue ne pas savoir dans quel sens il faut prendre ces expressions de « maître ultime » et de « fin du monde » prochaine.

- C'est… plutôt effrayant, en fait. Cela veut dire que Draco va voir la fin du monde ?

- En quelque sorte. Ses rêves sont – d'après certains écrits que tu as lus – des reflets de ce que pourrait être le monde quand le maître ultime se manifestera comme tel. Mais ces reflets du futur évoluent en fonction des choix des acteurs clefs de ce futur. On pourrait dire que ton rêveur va voir la fin du monde la plus probable. Quoi qu'il en soit, la plupart des parchemins que tu as trouvés, à force de ténacité, parlent de l'arrivée des Temps Sombres. Même si aucun d'eux ne décrit ces « Temps Sombres ». Je crois qu'on ne peut pas s'attendre à quelque chose de positif, n'est-ce pas ?

- Je… Effectivement, dit Margaux en secouant la tête. Je peux comprendre pourquoi j'étais si affectée, dans le passé. Mais pourquoi n'y a-t-il pas plus de sorciers pour s'inquiéter du sort du monde, si tout cela est vrai ?

- Je n'en sais rien, répondit la reine. Je suppose que peu de gens ont eu ta curiosité maladive et ton sens de la recherche. Je suppose aussi que ceux qui savent ne souhaitent pas créer un mouvement de panique. Après tout, rien ne dit quand ces Temps Sombres sont censés arriver.

- Je crois qu'Abou pensait qu'ils arriveraient vite… Il m'a dit, dans l'un des souvenirs, qu'il était inquiet de la précocité avec laquelle étaient désignés les gardiens.

- Oui. Mais cela fait déjà 50 ans de cela.

- C'est vrai, admit Margaux, même si toi et moi savons que cinquante ans, à l'échelle de la magie, c'est relativement court…

Lucia secoua la tête. « Nous ne devons peut-être pas nous inquiéter immédiatement, » dit-elle. Margaux resta silencieuse un instant avant de la contredire.

- Peut-être devons-nous nous inquiéter maintenant, au contraire.

- Pourquoi ? demanda la reine avec calme.

- Parce que je veux que Draco soit le rêveur ultime. Parce que je veux qu'il survive.

- Es-tu sûre de savoir où tu mets les pieds Margaux ? Tu n'as pas récupéré tous tes souvenirs. Tu ne dirais peut-être plus la même chose si tu savais tout.

- Peut-être… soupira la sorcière. Et en en même temps, je ne suis pas sûre de pouvoir accepter de laisser mourir un enfant en toute connaissance de cause. Je ne me le pardonnerai sans doute pas, dit-elle en regardant la reine dans les yeux. D'un autre côté, nuança-t-elle, il est possible que je vive la peur au ventre en sachant ce qui m'attend. Je ne sais pas si je veux voir les autres souvenirs aujourd'hui…

- Tu as sans doute raison, lui accorda la reine. Je ne voudrais pas voir une amie chère souffrir à nouveau comme dans sa jeunesse. Va pas à pas, mon amie. Tu as mon oreille attentive si besoin. Tant que tu fais l'effort de redevenir complète, à ton rythme.

- Bien sûr Lucia. Je ferai cet effort. Surtout si je peux aider le jeune Draco grâce à ces souvenirs. Mais maintenant, je crois que je vais rentrer.

La petite reine eut un sourire sincère et elle sauta au bas de la petite table. Margaux se leva et retourna vers le trône qui l'avait amenée là précédemment. Lucia trottinait gaiement à côté d'elle. Quand Margaux s'installa sur le trône de pierre, Lucia prit une dernière fois la parole.

- Mon amie, le destin n'existe pas. L'avenir est multiple et il se compose de nos choix. Si tu décides de sauver ton protégé et que tu fais de lui le rêveur ultime, alors je n'ai pas le droit de te l'interdire. Parce que je sais que rien n'arrive jamais par hasard. Et je ne peux pas interpréter le destin et le plier à ma guise puisque je ne pratique pas la magie verte. Sache juste que je n'agirai ni contre toi, ni pour toi. La peur et l'âge me paralysent. J'espère que tu ne m'en voudras pas.

- Je ne peux en vouloir à une amie qui a souffert pour me sauver. Je ne peux pas tout te demander, Lucia.

Margaux et la petite reine échangèrent un sourire. Un de ces sourires complices et chargés de compréhension que seules deux vieilles femmes ayant beaucoup vécu et beaucoup partagé étaient capable d'échanger.

Quand elle sortit du temple, Margaux avait toujours un léger sourire sur le visage. Car même si elle avait dit qu'elle ne l'aiderait pas, Lucia lui avait confirmé – par le ton qu'elle avait choisi pour ses derniers mots – que la magie verte avait beaucoup à voir avec le rêveur. Peut-être pouvait-elle espérer sauver le jeune Draco.

Elle avait perdu un enfant. Elle n'en perdrait pas un autre.

DMCDDMCDDMCDDMCDDMCDDMCDDMCD

Mercredi 26 juillet, matin

Draco poussa un soupir discret : il sentait qu'Ethan se dirigeait vers lui et il n'avait pas envie de discuter. Il avait mal à la tête et il ressentait son environnement plus fort que jamais. Quelqu'un faisait quelques pas vers lui ? Il le sentait. La foule se pressait devant l'étal de fruits et légumes ? Il pouvait dire combien ils étaient. Tous les mouvements dans son environnement proche venaient s'imposer à lui en un bourdonnement désagréable.

- Mes clients me demandent pourquoi tu te caches… dit Ethan en rentrant dans son arrière-boutique.

- Je ne me cache pas, je t'aide, répondit Draco en toute mauvaise foi.

Le jeune sorcier était actuellement en train de manipuler avec soin des figues rouges d'Asie particulièrement mûres. Des fruits délicieux une fois cuits, mais étrangement corrosifs quand ils explosaient entre vos mains.

- Effectivement, dit Ethan, tu m'aides bien. Mes clients sont ravis de pouvoir déguster des figues rouges selon la recette que tu leur as donnée la dernière fois.

Draco haussa des épaules avant de se tourner vers une autre tâche. Ce n'était pas sa recette, c'était celle de la vieille Sanchez. Il se pencha vers un cageot de litchis et le souleva jusqu'à son plant de travail. Il inspira un grand coup : depuis ce matin, il avait mal au crâne. C'était comme à l'époque de Potter, quand il essayait de contourner un ordre. Mais cette fois, sans Potter.

- Draco, reprit Ethan, mes clientes demandent vraiment de tes nouvelles. Tu fais partie du décor de la ville, maintenant. Elles se sont habituées à te voir tous les mercredis et tous les vendredis, ces dernières semaines. Tu ne veux pas aller t'occuper un peu de l'étal, dehors ?

- Non merci, répondit Draco.

Ethan ne savait rien à propos de Christobald Deepest et Draco n'avait pas l'intention de lui en parler. Mais en réalité, il se cachait dans l'arrière boutique exactement comme il se cachait derrière les robes de Sanchez. Il ne se sentait plus en sécurité que chez elle et chez Ethan. Il ne voulait pas prendre le risque d'être abordé par Chris en sortant sur le marché. Il n'était pas trouillard, mais… Il n'aimait pas mettre bêtement sa vie en danger.

En plus de ça, la foule grouillante allait le rendre fou.

Ethan allait plaider encore une fois mais Draco se tourna vers lui avec un visage fermé et déterminé. Il renonça car ce n'était pas là le visage que les midinettes du village appréciaient.

- Je t'assure, Ethan, je suis plus utile ici que dehors. Vois le travail que j'ai abattu aujourd'hui.

Draco fit un grand geste du bras mais grimaça soudain quand son mal de tête empira. Qu'il était idiot de s'emporter : il avait remarqué que les grands gestes et les efforts physiques trop intenses augmentaient sa douleur.

Ethan, inquiet de la pâleur du jeune homme, se rapprocha. Enervé d'être en position de faiblesse, Draco voulut le rabrouer, mais un vertige aussi soudain que violent le prit par surprise. Et il ne fut pas mécontent, finalement, de se sentir rattrapé par Ethan plutôt que par le sol froid.

- Tu devrais t'asseoir un instant, Draco, lui dit Ethan de plus en plus inquiet. Ou prendre un peu l'air pour reprendre tes esprits. Tu veux que je t'emmène dehors, avec moi ?

- Non merci. Je vais prendre l'air à l'arrière, articula Draco.

- Bien, laisse-moi t'aider à te mettre debout au moins.

Draco s'appuya contre Ethan qui l'emmena jusqu'à la porte de service, au fond de l'arrière-boutique. Ethan ouvrit la porte et Draco s'avança un peu au-dehors, dans la ruelle. La fraîcheur du temps lui fit vraiment du bien et il fit un sourire rassurant à Ethan. Celui-ci hocha la tête de contentement et rentra dans la boutique pour servir les clients amenés par le marché.

- Je laisse la porte ouverte : si tu as besoin d'aide, appelle-moi, précisa-t-il avant de disparaître.

Draco, resté seul, inspira profondément et s'essuya discrètement le front. Il avait parfois l'impression d'avoir de la fièvre et il était fatigué. D'autant plus qu'il avait mal dormi pendant la nuit : il avait apparemment eu une nouvelle crise de « rêves », même s'il ne s'en souvenait pas.

Mordred ! Cette histoire de « rêveur » n'allait pas faciliter sa vie déjà assez compliquée… En fait, il avait surtout mal dormi parce que depuis trois semaines, il ne parvenait pas à se retirer la vision de Potter de la tête. Il détestait l'idée de pouvoir voir des choses n'importe quand, sans contrôle, sans savoir en plus s'il était concerné ou non, si c'était vrai ou pas. Mais il détestait surtout l'idée qu'il se souvenait d'un rêve sur Potter, entre tous.

Il espérait de tout cœur que l'image n'ait été que le produit de son imagination. Peut-être avait-il imaginé une sorte de domination sur Potter pour se venger de voir sa magie lui obéir ? Mais dans ce cas, pourquoi son cerveau aurait-il imaginé Potter aussi… satisfait ? Non. La scène n'avait aucun sens, peu importe le nombre de fois où il l'avait tournée et retournée dans son esprit…

Il n'aurait pas dû faire une pause dans la ruelle, se dit-il quand il vit où l'amenait le cours de ses pensées.

Quand il cessait d'être occupé, son cerveau ne cessait de le ramener à cette image de son ennemi. Il semblait avoir un destin bien joueur… Il était en colère contre son cerveau qui imaginait des choses étranges, contre lui-même qui était incapable de simplement oublier ces choses, et contre le monde entier pour s'acharner contre lui.

Draco sursauta soudain en entendant une porte claquer. Il se tourna vers l'arrière du magasin de Lumelos : Christobald Deepest venait de fermer la porte qui donnait sur l'arrière-boutique.

- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda Draco, agressif malgré son mal de tête.

- Je suis venu discuter, répondit Chris d'une voix doucereuse, les sourcils froncés de contrariété. Pourquoi est-ce que tu es parti précipitamment sans me dire au revoir, la dernière fois ?

- Si tu me poses la question, c'est que tu es un imbécile complet ! s'exclama Draco.

- Bien. Ajoutons la bêtise à l'imbécilité : pourquoi es-tu parti aussi précipitamment la dernière fois ? réitéra le jeune homme percé.

Draco observa le visage figé, légèrement grimaçant, alors que Chris faisait quelques pas vers lui. A la lumière, Draco vit clairement les cernes sombres sous les yeux pailletés.

- Comment ta mère prend-elle ma fuite ? Une perte d'argent aussi conséquente n'a pas dû lui plaire, non ? fit le sorcier blond d'une voix mielleuse.

Chris tressaillit un instant avant de se recomposer un visage calme. Mais Draco n'avait rien perdu de ce frisson : il avait bien trop l'habitude de travailler avec des masques.

- Elle n'a pas été ravie. Surtout quand je lui ai expliqué que je me fichais totalement de ta fortune.

- Et je suis censé te sauter au cou, maintenant, c'est bien ça ? ironisa Draco, les bras croisés.

- Ce serait un juste retour des choses, effectivement, répondit Chris avec un calme toujours sans faille.

- Un juste retour des choses ? répéta Draco avec incrédulité.

Chris plissa les yeux en voyant Draco d'abord hausser les sourcils de surprise, avant de les froncer sous le coup de l'énervement.

- Et en quoi ce serait un « juste retour des choses » ? gronda Draco. Qu'as-tu fait pour moi qui mérite salaire? ajouta-t-il sur un ton menaçant.

- Justement, tu n'as aucune idée de ce que j'ai fait pour toi ! Je viens de tout abandonner pour te suivre, est-ce que tu sais seulement ce que ça signifie ? Alors il me semble normal de recevoir au moins ta considération pour ça.

Le masque calme de Chris venait de se briser et la colère faisait visiblement vibrer son corps.

- Eh bien, lança Draco, tu as toute ma considération. Tant que tu restes loin de moi.

Le jeune sorcier lui tourna ostensiblement le dos, mais sa douleur permanente le rendait extrêmement sensible à son environnement. Aussi était-il attentif au moindre mouvement de Chris, dans son dos. Quand celui-ci voulut s'élancer sur lui, il attendit le dernier moment pour se glisser sur le côté, comme un serpent.

Chris ne fut pas emporté loin par son élan et il se retourna pour faire face à Draco. Il était énervé et le sorcier blond le ressentait vraiment. Le bourdonnement autour de lui était plus fort encore que dans la matinée, dans la foule. C'était vraiment douloureux, même s'il parvenait à le supporter.

- Pourquoi ? cria Christobald. Je ne t'ai rien fait de mal ! J'ai pris soin de toi ! Je ne t'ai jamais forcé à faire quoi que ce soit.

Draco ne répondit pas. Il tituba un instant et se concentra pour rester debout. Il était inquiet de se voir tomber comme dans l'arrière-boutique d'Ethan. Il ne parvenait plus à faire attention à Chris ou à ce qu'il pouvait bien dire. Celui-ci se calma en voyant Draco rester calme et il s'approcha.

- Draco, souffla-t-il en le prenant dans ses bras. Je voudrais vraiment qu'on essaie, toi et moi.

Draco inspirait comme il pouvait, suffocant sous le bourdonnement grandissant. Il ferma les yeux, paniqué, incapable de bouger. Ce n'était pas lui qui suffoquait ! Il venait de s'en apercevoir. C'était comme s'il était entouré de flammes. Ça crépitait et ça brûlait ! Mais ce n'était pas ici. « Potter ! » réalisa-t-il en ouvrant soudain les yeux. (1)

Ce fut également à ce moment-là que Chris se pencha vers lui pour l'embrasser. Et que sa magie explosa. Littéralement.

Dans la rue parallèle, où Ethan venait de vendre un lot de figues rouges à une jeune fille rosissante, quelques étals tremblèrent en même temps que les murs. L'homme, inquiet, ramassa quelques pomelos qui avaient roulé sur le sol pour les remettre dans leurs caisses de bois. En s'excusant auprès de ses clients, il se précipita vers son arrière boutique.

Il n'y avait rien de naturel dans ce tremblement. Le phénomène devait être lié à Draco. Le cœur battant, il s'aperçut que le jeune sorcier n'était pas là, malgré la porte fermée. Il fonça dans la petite ruelle et poussa un juron.

La rue était noire. Le sol et les maisons avaient subi l'effet du feu sur un large cercle. Et au centre de ce cercle, Draco. Ethan se précipita vers le corps malmené. Le sorcier respirait toujours, mais sa peau était rouge, à vif à certains endroits. Etrangement, elle continuait à rougir et quelques cloques apparaissaient ici et là, comme si le corps était en train de brûler.

L'homme effrayé regarda autour de lui pour un peu d'aide, mais la seule personne qu'il aperçut fut Christobald Deepest, étendu plus loin sur la chaussée. Que s'était-il passé dans cette ruelle ?

Dans une tentative effrayée, Ethan appela les lutins. Autour de lui, sortant d'un tonneau ou de derrière un volet de bois, plusieurs lutins se montrèrent à son appel. Rudolph prit en charge le sorcier pour le ramener à Margaux. Laissé seul, Ethan se tourna vers Chris. Il devait sans doute faire quelque chose pour lui aussi…

DMMSDMMSDMMSDMMSDMMSDMMSDMMS

Vendredi 28 août, midi.

Draco papillonna des yeux. Il avait l'impression que tout était trouble, autour de lui.

- Te voilà enfin réveillé, dit doucement une voix familière à côté de lui.

Draco voulut demander à Margaux Sanchez ce qui pouvait bien se passer, mais il n'émit qu'un gargouillement sec qui lui brûla la gorge. Il referma les yeux. La lumière lui brûlait les rétines et lui donnait envie de pleurer.

- Attend, fit Margaux. Reste calme. Je vais te donner un peu d'eau. Et ensuite, je te donnerai un peu de potion, d'accord ?

Le jeune homme fit un vague signe de la main pour montrer son accord : il était épuisé. Il se sentit bientôt redressé par les bons soins de la vieille femme. Il fut appuyé contre un oreiller épais et sentit un bol frais posé contre ses lèvres gercées. Il avait la bouche pâteuse et avala comme il put l'eau versée entre ses lèvres. Le petit bol fut bientôt vide. Il sentit un filet d'eau fraîche couler d'un coin de sa lèvre jusqu'à son cou. C'est là qu'il s'aperçut qu'il était brûlant.

- Là, là. C'est bien, fit la voix réconfortante de la vieille Sanchez. Bois-en encore un peu.

Le jeune homme ne se fit pas prier et accueillit aussi bien le bol à nouveau pressé contre ses lèvres. Sa gorge enfin soulagée, il respira un peu mieux.

- Que m'arrive-t-il ? parvint-il à articuler.

- Tu as été blessé, il y a deux jours de cela, répondit la vieille femme heureuse de le voir enfin réagir normalement.

Ces derniers jours, quand Draco se réveillait, c'était souvent pour une phase de délire.

- Tu as eu la peau brûlée, continua Margaux, par un phénomène magique que nous n'avons pas su expliquer. Mais ça s'est arrêté assez rapidement, heureusement pour toi, et nous avons pu te soigner. Tu as été très affaibli, cependant, et en proie à une forte fièvre pendant toute une journée. Nous n'avons pas pu te donner les potions nécessaires pour finir de te guérir pendant cette fièvre. Tu nous as empêchés de t'approcher avec ta bulle de protection habituelle. C'est pour ça que nous avons mis du temps à te soigner et c'est pour ça que tu ne te réveilles que maintenant.

- D'accord, souffla le jeune homme dont les souvenirs se remettaient petit à petit en place.

Margaux lui administra deux potions qui lui firent du bien et firent baisser sa température à une échelle plus normale.

- Que s'est-il passé, Draco ? demanda Margaux quand il put enfin se tenir droit tout seul et ouvrir les yeux correctement.

- Je me suis disputé avec Chris, prononça-t-il doucement pour ménager ses cordes vocales. Ma magie a réagi violemment. D'autant plus que Potter était encore en train de me la voler, souffla-t-il d'une manière presque inaudible.

- Potter ? Comme « Harry Potter » ? demanda Sanchez. Celui qui a gagné votre guerre ?

- C'est lui. Ma magie lui obéit. Je crois que je l'ai vu. Il était dans un brasier et il avait besoin de magie pour se protéger. La mienne a dû réagir à son besoin. Je pensais être tranquille en étant à l'autre bout du monde. Mais on dirait que j'avais tort…

Margaux sentit son cœur se serrer en voyant les sentiments du jeune garçon se succéder sur son visage. L'impuissance le submergeait. Elle le serra contre lui, doucement.

- Est-ce que c'était un rêve ? demanda Margaux.

- Non. C'était ma magie qui réagissait simplement à un besoin de Potter. Est-ce que je vais continuer à souffrir longtemps ? J'ai l'impression de passer mon temps au lit ces derniers temps.

- Je ne sais pas. Mais être un rêveur ne sera jamais facile, mon garçon.

- Pourquoi ?

- Hé bien… Pour un tas de raisons. Mais je ne suis pas sûre que nous devions en parler maintenant.

- Si je dois souffrir, j'aime autant savoir pourquoi… souffla Draco.

Margaux resta silencieuse quelques instants. Elle se leva au bout de longues minutes et revint avec le petit bol rempli d'eau. Elle le fit boire tout en continuant à peser le pour et le contre. Et elle se décida pour la vérité. Elle était allée voir Lucia tous les jours ces dernières semaines. Jamais longtemps, mais toujours suffisamment pour absorber un nouveau souvenir.

Draco méritait sans doute de savoir où son état de rêveur l'amènerait.

- Depuis des centaines d'années, commença Margaux, des rêveurs naissent au hasard un peu partout dans le monde. Il n'en existe qu'un à la fois. A chaque fois qu'un rêveur refuse son héritage ou meurt, un autre naît. C'est ainsi. Le rêveur est quelqu'un de très particulier dans les légendes sorcières.

Draco haussa un sourcil en écoutant attentivement la vieille femme qui s'était apparemment décidée à parler.

- La plupart des rêveurs sont des femmes. On parle d'elles comme des héritières, parfois. Elles voient le monde, comme tu le sais. Elles font beaucoup de rêves. Mais il y en a un, en particulier, qui est important. C'est le rêve qui annonce la fin du monde.

- A quoi… A quoi ressemble ce rêve ? demanda faiblement Draco.

- Les quelques écrits de sorciers et de devins qui en parlent s'accordent sur deux points : la boue et le sang. Il paraît que le rêveur ultime sera conscient de la réalité de ce rêve, ce qui lui permettra de le reconnaître. Et ce sera le début de la fin, les Temps Sombres.

Draco sentait son cœur battre la chamade : le rêve qu'il avait fait, sur le bateau, à cause de John Doe… Ce rêve était réel. Il pleuvait du sang sur un monde de boue. Est-ce qu'il venait d'annoncer la fin du monde ? Sans même le savoir ?

- Heureusement, continua Margaux, on dit que le rêveur ultime sera capable de sauver le futur en comprenant le passé. Ou quelque chose comme ça.

- Le rêveur ultime ? répéta Draco avec un air perdu.

- Celui qui sera capable de… survivre aux rêves, précisa Margaux avec une légère hésitation.

- Pourquoi est-ce que tu sembles connaître des choses sur le rêveur tout en n'étant sûre de rien, comme ça ? demanda Draco en faisant référence à ses approximations et ses hésitations.

- Parce que mes recherches sur le rêveur remontent à bien longtemps. Et parce que les écrits que j'ai lus sont tirés des visions de devins et autres pratiquants de la magie verte. Ils sont très souvent difficiles à comprendre pour des sorciers comme moi.

Draco resta silencieux quelques instants. Il somnolait à moitié, sans réaliser encore tout ce qu'il venait d'entendre.

- Qu'est-ce que sont les « Temps Sombres » ? demanda-t-il au bout d'un moment, d'une voix un peu endormie.

- Je n'en sais rien. Une façon de désigner des temps difficiles, sans doute. Mais ce que l'expression signifie réellement, je n'en sais rien.

Draco acquiesça et sursauta légèrement quand la porte de la chambre s'ouvrit à la volée. Un jeune homme à la peau sombre et aux cheveux noirs et frisés entra dans la pièce sans aucune discrétion.

- Mamie, est-ce que tu as encore besoin des champignons de… Oh ! Mais te voilà enfin réveillé ! s'exclama le jeune homme en voyant Draco assis sur son lit.

Il s'approcha de lui et lui serra légèrement la main, prenant garde à ne pas le blesser plus.

- Salut ! Je m'appelle Ramon ! Ravi de voir que tu es enfin de retour parmi nous. Peut-être que mamie va enfin cesser de se faire du mouron, dit-il avec un grand sourire en se tournant vers Margaux.

- Mamie ? souffla Draco en haussant les sourcils.

- Draco, dit la sorcière, je te présente mon petit-fils : Ramon Sanchez. Lui aussi souhaite entrer au Palais des bois.

- Oh oui ! J'ai hâte de voir ce qui nous attend là-bas ! Il paraît qu'ils ont des épreuves terribles ! Mais aucun médicomage que j'ai rencontré n'a voulu m'en parler. Ils doivent être traumatisés ! J'espère que tu as le cœur bien accroché !

Draco observait le sorcier babiller presque sans reprendre son souffle. C'était fascinant. Il ne se défaisait jamais de son sourire niais.

- En tout cas, j'espère que mon ancienne chambre te plaît ! J'adore le miroir que tu as installé, là-bas. Ma mère et moi, on dort dans le salon, pour l'instant. J'espère que quand tu seras guéri, tu voudras bien qu'on partage la chambre. Le canapé est confortable, mais j'ai connu mieux. Et vu que je suis encore là pour une semaine… Ah ! J'ai hâte qu'on soit à la rentrée. Et comme tu viens aussi au Palais, on pourra…

- Ramon, fit une voix amusée sur le pas de la porte. Laisse ce jeune homme tranquille et emmène plutôt mamie à la cuisine. Le repas est bientôt prêt.

- Est-ce que tu as déjà goûté la soupe de mouton de ma grand-mère ? demanda-t-il encore à Draco.

- Ramon ! S'il te plaît.

- Oui, maman, capitula-t-il finalement en roulant des yeux. Viens mamie, on y va.

Margaux souriait doucement en regardant les échanges entre sa fille chérie et son petit-fils. Elle ne craignait rien pour son protégé : ils avaient tous les deux un cœur d'or. Elle suivit donc le jeune homme qui s'était déjà précipité dans les escaliers. Seule la curiosité était plus forte que son estomac.

Draco observa la femme aux yeux légèrement ridés qui entrait dans sa chambre. Elle avait de longs cheveux noirs et une peau brune visiblement tannée par le soleil.

- Bonjour Draco. Je m'appelle Helena.

Elle avait une voix douce et un étrange accent.

- Enchanté, répondit Draco un peu formellement.

- Je suis heureuse de voir que tu vas mieux. Margaux était très inquiète pour toi. Elle a un cœur d'or. Je suppose qu'elle t'a recueilli comme elle l'a fait pour moi à l'époque, dit-elle en souriant. Elle n'a jamais aimé voir des enfants seuls.

- Je ne suis pas un enfant, précisa Draco.

- Ça ne fait pas beaucoup de différence pour elle, dit la jeune femme en secouant la tête.

- Pourquoi avez-vous renvoyé tout le monde à la cuisine ? demanda-t-il à Helena au bout de quelques instants.

- Pour t'observer, seule à seul. Pour savoir si tu risquais de blesser ma mère ou pas.

- Pourquoi voudrais-je la blesser ? demanda Draco, réellement intrigué.

- Tu ne le voudrais pas, mais tu le pourrais. Margaux n'a jamais aimé voir des enfants abandonnés. Mais elle n'a jamais aimé se voir abandonnée de ses enfants non plus. Cependant, je pense que je suis rassurée de ce que je vois. Sois le bienvenu dans la famille et bon rétablissement, Draco.

La femme repartit comme elle était venue et il l'entendit descendre les escaliers. Lui n'avait pas envie de se triturer l'esprit, alors il se rallongea et se rendormit presque immédiatement.

DMFMDMFMDMFMDMFMDMFMDMFMDMFM

Dimanche 30 août – 20 heures.

Narcissa Malfoy vit avec bonheur la chouette qu'elle avait achetée à son fils venir à sa rencontre, dans le jardin du manoir. Son mari, à ses côtés, avait le sourire pour la première fois depuis un mois. L'animal puissant portait à la fois la chouette de Severus et une lettre de son fils. Elle attrapa le parchemin sans faire attention à la chouette noire qui repartait pour rejoindre son maître. Fébrile, elle décacheta le courrier qui, apparemment, n'avait pas été lu cette fois. Sans doute le ministère était-il trop occupé par les retombées de l'attentat du mercredi précédent.

Elle fut heureuse de voir que Draco s'était souvenu du code qu'ils utilisaient, longtemps auparavant. Elle ne serait plus inquiète d'être lue par d'autres : leurs secrets de famille resteraient secrets. Elle fit la lecture à son mari, d'une voix assez basse, en transcrivant aisément au fil de sa lecture ce que son fils avait écrit. Elle avait des années d'entrainement : c'était un exercice comme un autre quand on s'ennuyait.

Chers père et mère,

Je crois pouvoir dire que tout va bien de mon côté. Ces deux premiers mois aux Etats-Unis ont été riches en surprises et en découvertes. L'une d'elle, notamment, m'a laissé perplexe. Savez-vous ce qu'est un rêveur ? J'aimerais beaucoup en savoir plus sur ce statut sorcier.

- Un quoi ? demanda Lucius à sa femme.

- Un rêveur, c'est bien ce qu'il a écrit. Mais je ne sais pas plus que toi ce que cela peut être. Je me demande pourquoi il pose cette question.

- Peut-être Severus le saura-t-il ? Il a toujours eu une fascination pour les magies étranges, comme le maître avant lui, fit l'homme blond en haussant les épaules.

Mais l'Angleterre me manque. Je n'ai que peu de nouvelles de vous ou de ce qui se passe au pays et c'est frustrant. Pouvez-vous m'informer des derniers événements importants ? Je n'aimerais pas me retrouver démuni le jour où je pourrai rentrer à nouveau.

- Il est prévoyant, dit Lucius avec satisfaction.

- Nous pourrions peut-être lui envoyer quelques exemplaires de la Gazette du Sorcier, qu'en penses-tu ?

- Je suis d'accord. Mais ne l'abonne pas, précisa Lucius. Tu sais à quel point les fonctionnaires du ministère aiment faire du zèle quand il s'agit de nous faire enrager. Et refuser l'abonnement à la Gazette est une chose qui leur plairait beaucoup.

- Tu aurais dû racheter le journal, comme tu l'avais prévu à une époque. Ça leur aurait fait les pieds à ces politiciens corrompus.

Lucius haussa les épaules – ça l'avait arrangé, à une époque, que le ministère soit corrompu et que la Gazette lui appartienne – et Narcissa continua sa lecture.

Vous serez heureux de savoir que je prépare sérieusement ma rentrée, même si ma vie a été quelque peu perturbée ces derniers temps. J'ai découvert quelques plantes et champignons que nous n'utilisons pas en Angleterre. Elles sont peu utiles pour les potions habituelles, mais elles servent beaucoup dans les poisons et les antidotes à ces poisons. J'en ai appris plusieurs depuis que je suis arrivé.

Je pense à vous, le manoir me manque. Je vous embrasse,

Draco Abraxas Malfoy.

- Il n'est pas un peu trop… affectueux ? demanda Lucius à Narcissa.

- Voyons, Lucius, nous n'avons que rarement des nouvelles de lui. J'aime autant savoir qu'il pense à nous.

- Mais il nous embrasse, souligna Lucius avec une moue.

- Lucius, fit sa femme en levant les yeux au ciel, c'est sur du parchemin. Et en plus, c'est codé. Ne t'en fais pas, personne ne saura que les Malfoy aiment les câlins, dit elle en se jetant sur lui et en le faisant basculer dans l'herbe.

- Les Malfoy n'aiment pas les câlins, dit sérieusement Lucius avant d'embrasser sa femme à perdre haleine.

En gloussant, la maîtresse de maison parfaite se décida à montrer à son mari que les Malfoy aimaient vraiment les câlins. Et les Aurors chargés de la surveillance de la maison firent tout, ce soir-là, pour éviter de regarder ce qui se passait dans le jardin.

DMSSDMSSDMSSDMSSDMSSDMSSDMSS

Dimanche 30 août – 22 heures.

Igor tendit un verre de Xérès à Severus avec qui il partageait souvent ses fins de soirée. Le maître des potions en but une gorgée avant de reposer le verre sur la table basse.

- Il n'y a pas à dire, s'exclama-t-il, c'est le plus mauvais alcool que j'ai bu de ma vie !

- C'est vrai, confirma Igor après avoir également bu une gorgée. Mais c'est ta collègue Sybille qui me l'a conseillé.

- Collègue, marmonna Severus. Comme si je pouvais considérer Trelawney, cette femme alcoolique, comme une enseignante… Je vais te montrer, moi, ce qu'est un bon alcool. Il doit me rester deux ou trois bouteilles de vin des elfes. Ça c'est quelque chose, dit-il en se levant.

Mais Severus n'eut pas le temps d'atteindre la porte de son garde-manger : sa chouette Tempête venait d'arriver par le conduit qu'il lui avait spécialement aménagé. Il tendit la main et l'animal y laissa tomber un parchemin roulé et scellé avec les armoiries des Malfoy.

Cher parrain,

Je dois dire que la vie en exil n'a rien de facile. Je pourrais m'acclimater ici, mais je ne peux pas m'empêcher d'être nostalgique du pays. Je dois bien avouer que tes conseils aussi me manquent. J'ai rencontré beaucoup de gens, ici, à Fineborough. Mais tous ne sont pas recommandables.

Mais ce n'est pas tant de cela que je souhaite t'entretenir. Je t'annonce que je n'ai plus le choix de mes études. Seule la magie verte pourra me sauver je crois…

« Allons bon, voilà que mon filleul fait dans le mélodramatique ! » soupira intérieurement Severus, malgré sa joie d'avoir des nouvelles du jeune homme.

Il paraît que je suis devenu un rêveur pendant ma traversée de l'Atlantique.

« Un rêveur… Quelle bêtise es-tu en train de me conter, Draco ? »

Que sais-tu des rêveurs ? Et des Temps Sombres ? Apparemment, j'ai eu une vision qui annonce la fin du monde. Je te vois bien ricaner. Mais j'aimerais beaucoup, si c'est possible, que tu me trouves des informations sur les Temps Sombres. Moi, j'essaie de survivre aux visions et j'espère que la magie verte m'y aidera.

Peut-être pourrais-tu demander quelques informations à Malinovski ? En passant, dis-lui aussi que j'ai entendu parler d'épreuves d'admission pour entrer au Palais. On dit qu'elles sont complexes et dangereuses. Pourquoi m'a-t-il dit qu'il n'y avait que le portail à passer ?

Par contre, évite de parler à mes parents des Temps Sombres : je leur ai dit que tout allait bien, pour ne pas les inquiéter.

Avec mes respects,

Draco Abraxas Malfoy.

Severus s'était figé au fur et à mesure de la lecture du parchemin. Dans sa poitrine grandissait la peur de voir son filleul mêlé à des choses qui le dépassaient complètement. Il se tourna vers Igor avec des éclairs dans les yeux.

- Tu ne m'avais pas dit que celui qui t'avais envoyé ton rêve des Temps Sombres était un « Ancien » ? demanda l'homme avec une voix froide et dangereuse.

- Si, bien sûr, répliqua le médicomage, un peu interloqué. C'est l'Ancien qui fait le lien entre nous, ses disciples, et les visions du rêveur.

- Igor, fit la voix du potionniste en baissant encore de quelques degrés, tu ne m'avais pas tout dit : qu'est-ce que c'est que ce rêveur ?

- C'est celui qui rêve de l'avenir, il voit le futur. C'est lui qui doit annoncer la fin de l'équilibre en rêvant des Temps Sombres, mais je ne sais pas exactement ce qu'il doit faire d'autre, à part nous aider à sauver l'équilibre grâce à ses conseils.

- Par tous les diables ! s'écria Severus hors de lui. C'est Draco, mon filleul, ce « rêveur » qui t'a envoyé ton cauchemar ! Il dit qu'il essaie de survivre à ses visions, pourquoi ? Qu'est-ce que ça lui fait ?

Igor était impressionné. Il avait senti que Draco avait une magie étrange, il avait senti son appel en quelque sorte. Mais il ne s'était pas attendu à rencontrer un jour le rêveur ultime, ni à ce qu'il soit si jeune et si fragile

Et malgré le regret de voir que l'équilibre était bel et bien rompu, malgré le regret de voir que l'Ancien n'avait pas imaginé lui-même le cauchemar, il sentait une sorte de fierté l'envahir. Sans même le savoir, il avait joué son rôle : il avait conduit le rêveur à la magie verte. Et avec un peu de chance, il apprendrait à maîtriser ses visions et deviendrait le guide qu'il devait être.

- Je pense que la réalité de ses visions peut le blesser, avoua finalement l'homme calmement. Mais le fait qu'il soit un rêveur m'explique mieux son affinité avec la magie verte et sa capacité à presque vous guérir. Les visions, la divination, ont toujours eu une grande part dans la maîtrise de cette magie.

- Comment est-ce qu'il peut être blessé ? demanda le potionniste qui avait espéré une autre réaction du médicomage, une réaction de déni lui montrant l'impossibilité d'une telle chose, une réaction qui l'aurait rassuré.

- Eh bien, s'il ne maîtrise pas ses visions, il peut se laisser submerger par des explosions de magie. Parce que sa magie va lutter contre ce qui lui fait peur, ce qui le blesse, et contre les images qui envahissent son esprit. Il peut perdre ses repères dans la réalité également, s'il est trop impressionnable. L'Ancien nous a dit que les rêves pouvaient apparaître autant le jour que la nuit, alors il peut se perdre entre la réalité et le rêve…

- Est-ce que tu peux l'aider ? demanda Severus en lui tendant le parchemin.

- Je peux essayer, confirma Igor en lisant la lettre.

DMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDMDM

Mercredi 2 septembre – 10 heures

Draco se détendit tout doucement sous l'eau chaude qui coulait sur lui. D'après Ramon, qui dormait dans la même chambre que lui depuis une semaine, il avait encore poussé un de ces cris suraigus avant de marmonner des choses incompréhensibles cette nuit. Encore un rêve, sans doute, mais il ne parvenait jamais à s'en souvenir le matin.

Cependant, il ne doutait pas de la véracité des propos du petit-fils Sanchez : son corps crispé et courbaturé était un témoin parfait de ses agitations nocturnes.

A vrai dire, il ne comprenait pas comment Ramon préférait dormir dans la même chambre que lui plutôt que dans le salon. Son acceptation tranquille, son exubérance affectueuse parfois, le sidéraient. Margaux était ravie, bien évidemment, car son petit-fils prenait soin de lui et le protégeait comme un petit frère. Mais lui… ça le perturbait. Il n'avait rien fait pour mériter cette affection, au contraire, mais sa mauvaise humeur semblait amuser autant Ramon que la vieille sorcière.

Désormais, tous ses entrainements incluaient le jeune homme. Marches, méditations, potions, essais de magie sans baguette… Ramon participait à tout. Mais Draco devait bien avouer qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre capables de lancer des sorts sans baguette. C'était d'autant plus difficile que Margaux n'avait jamais tenté cette magie particulière et qu'elle ne pouvait les guider qu'à travers ses lectures de grimoires.

Draco coupa l'eau chaude et sortit de la douche avec précaution. Le carrelage de la maisonnette était glissant. Il s'enroula dans une serviette et jeta un œil dans le miroir, au-dessus du lavabo. Il semblait épuisé. Deux cernes noirs soulignaient ses yeux gris et gâchaient sa peau laiteuse. Le résultat de ses nuits agitées.

Il songea en frissonnant qu'il ressemblait à Blaise, avec ses yeux brillants de fatigue et son regard torturé. Il se sécha vigoureusement en espérant que la serviette chasserait également ses idées noires. Peine perdue.

Il ne pouvait détacher son esprit d'une photo effrayante, dans l'un des exemplaires de la Gazette que ses parents lui avaient envoyés. Blaise se démenait comme un diable, encadré par deux Aurors qui peinaient à le maintenir, après un attentat perpétré à Pré-au-Lard. Il avait enragé quand il avait vu que Saint Potter le Miséricordieux avait encore joué les héros. Mais cette rage avait était dépassée par la crainte et la douleur d'avoir perdu Blaise. Il avait un air tellement… fou, sur cette photo.

Draco s'était rendu compte il y a longtemps déjà que le Lord noir avait corrompu son meilleur ami. Mais c'était toujours aussi douloureux à voir. Et la vindicte populaire qui réclamait la tête de tous les Mangemorts le faisait invariablement frissonner.

Il s'était senti rattrapé par son passé, la première fois qu'il avait lu l'article. Et il s'était promis de tout faire pour laisser ce passé de côté. Il voulait tout oublier. Il voulait uniquement penser à l'avenir et imaginer que cet avenir serait paisible et radieux. Même s'il se doutait qu'il ne faisait que rêver

Il s'habilla rapidement et retourna dans sa chambre, permettant en même temps à Ramon d'aller prendre sa douche. Son regard fut irrémédiablement attiré par les lettres et les Gazettes empilées sur le petit bureau. Ses parents et Severus – ou plutôt Igor – lui avaient répondu rapidement.

Igor s'était contenté de lui expliquer, à la manière floue de Margaux, ce qu'était le rêveur chez les sorciers. Mais il lui avait au moins donné l'espoir de s'en sortir sans trop souffrir en lui expliquant comment la magie verte lui redonnerait le contrôle sur l'apparition des rêves. Et il n'avait plus qu'une hâte : entrer au Palais. Les épreuves d'admission auraient lieu dans deux jours.

Igor lui avait également dit que les épreuves changeaient chaque année et qu'il était impossible de s'y préparer totalement. Parce que ce qui comptait vraiment, c'était sa manière de réagir à une situation. C'est seulement comme ça que les examinateurs sauraient par quel biais l'aider à atteindre la magie verte.

Il lui avait aussi dit que personne n'était jamais mort, malgré le folklore, et que si personne ne voyait ressortir les étudiants par la grille d'entrée, c'était parce que le Palais possédait son propre réseau de transport et que seuls les pratiquants de la magie verte pouvaient y accéder.

Par contre, il avait refusé de lui en dire plus sur les Temps Sombres. Il lui conseillait de d'abord travailler les rituels de divination enseignés au Palais avant de chercher à en apprendre plus sur le statut de rêveur ou sur l'avenir. Il lui avait aussi dit que le jour où il serait capable de l'atteindre psychiquement grâce à la magie verte, alors ce jour-là seulement, il lui donnerait le titre d'un ouvrage qui détaillait les Temps Sombres.

Parce que ce jour-là, il serait capable à la fois de comprendre et de maîtriser les visions du devin qui avait écrit cet ouvrage.

Draco savait qu'il n'était pas particulièrement courageux. Et les mots de Malinovski l'avaient plus effrayé qu'autre chose. Mais il avait l'impression d'avoir gagné un sursis en sachant qu'il avait des choses à apprendre avant qu'on lui reparle d'une fichue fin du monde. Alors il avait décidé de laisser ses peurs et ses questions de côté.

Il tiendrait sa promesse : il ne se laisserait pas rattraper par son passé. Il allait construire son avenir.


(1) A ce moment-là, le temps rattrape le temps de l'Angleterre : nous sommes au moment de l'attentat, comme vous avez dû le deviner.

Note sur l'Ancien :

Ma bêta m'a demandé pourquoi « John Doe » (ou Abou Lysinge) n'a pas envoyé les gardiens auprès de Draco pour l'aider dans sa tâche de rêveur ultime. C'est que les gardiens doivent faire leur propres choix et quelque part, ils savent déjà dans les grandes lignes ce qu'ils doivent faire. Vous comprendrez au fil de l'histoire que la notion de liberté de choix est essentielle dans le déroulement des Temps Sombres. (D'ailleurs, la liberté est une notion présente dans la prophétie incomplète des deux comploteurs du ministère : chap 2 part 5, à la fin) L'Ancien est plus un guide, un mentor, qu'un « chef » à qui il faut obéir.

Par ailleurs, son statut d'Ancien lui permet de parler tous les langages existant. C'est un arrangement de la magie pour l'aider à jouer son rôle, puisque l'Ancien doit trouver et désigner les gardiens, qui sont éparpillés dans le monde entier.