Chapitre 6 : Nouveaux départs

Partie 4 : Premiers pas

Vendredi 4 septembre – deux heures du matin.

« Que la répartition commence ! » s'exclama joyeusement la directrice du Palais en frappant deux fois dans ses mains. Une liste de noms apparut et la directrice la saisit.

- Quand vous entendrez votre nom, allez vous installer dans le creux de l'arbre, qui vous dira où vous serez répartis. Boulanger Nestor !

Un jeune homme aux cheveux déjà gris malgré son jeune âge se leva timidement et alla s'asseoir dans le creux de l'arbre. Comme tous les étudiants de première année, Draco sursauta en voyant le tronc se refermer brusquement sur le garçon.

Au bout de quinze secondes à peine, l'arbre se rouvrit et on entendit sa voix s'exclamer « Rossisaule ». Draco observa le groupe d'élèves aux ceintures d'or tendre au nouvel arrivé le même genre de long manteau blanc qu'eux. La doublure, à l'intérieur de ce manteau, était d'un vert assez doux.

- Burana Soledad !

Une jeune fille se leva et suivit le même processus que le jeune homme avant elle. Elle fut envoyée à « Hibouleau », après quelques minutes de silence.

- Hé bien ! Il a pris plus de temps que d'habitude ! A ton avis, Lina, dans quelle maison il a hésité à l'envoyer ? chuchota une des jumelles derrière Draco.

- Carcassonne Mona !

La jeune fille qui, la veille, avait discuté avec Ramon et Cathy la brune se leva et alla s'installer sans crainte au creux de l'arbre qui se referma sur elle de la même manière. Mais à peine fermé, le tronc se rouvrit et l'arbre s'exclama « Rossisaule », une nouvelle fois.

- Caruso Stefanie !

Une autre jeune femme se leva. Particulièrement fine et fragile, on se demandait comment elle pouvait tenir debout. L'arbre l'envoya à Hibouleau.

La répartition continua et Draco se laissait bercer par le rituel.

Il observa autour de lui les étudiants accueillir à chaque fois chaleureusement et avec de grands cris leurs nouveaux membres. Ils s'étaient distinctement séparés en quatre groupes, chacun derrière l'un des professeurs qui avaient participé à la cérémonie.

Bonnie Estate rejoint le groupe aux ceintures bronze et aux doublures rouges, les Faucochênes.

- Fitzgerald Cathy !

Draco se concentra à nouveau sur la répartition, intrigué par la future spécialité de Cathy la brune, qui lui laissait un étrange sentiment de malaise. L'arbre mit quelques temps à répartir la demoiselle pour finalement l'envoyer à Roselune. Les étudiants de la spécialité restèrent dignes en accueillant cette première élève envoyée chez eux. En voyant cette froideur entre eux, Draco se rappela sa maison, à Poudlard… Perdu dans des souvenirs de ses onze ans, Draco fut surpris quand son nom résonna.

- Malfoy Draco !

Draco vit du coin de l'œil Ramon qui lui faisait un signe d'encouragement amical. Le jeune sorcier s'installa plutôt facilement au creux de l'arbre, étant donné sa petite taille. Et bien qu'il ait vu le phénomène de l'extérieur, il fut surpris par la rapidité avec laquelle le tronc se referma sur lui.

Il faisait un noir d'encre à l'intérieur du tronc, qui n'était pas particulièrement confortable. Les quatre masques absorbés tout à l'heure apparurent devant ses yeux, chacun d'entre eux animés par l'âme de l'un des fondateurs.

Draco eut l'impression que l'arbre n'existait plus. C'était comme s'il flottait dans un espace totalement vide, noir, avec quatre masques brillants pour seule compagnie. Ces visages sans yeux ni bouche, ces visages sans corps qui flottaient avaient quelque chose d'effrayant, et Draco tentait sans grand succès de calmer sa respiration saccadée. Il détestait la moiteur associée à l'angoisse…

- Voyons voir qui tu es, jeune homme… proposa doucement le masque d'argent.

Comme si un écran s'était allumé devant lui, Draco vit quelques extraits de son chemin pour arriver ici. La marche, le labyrinthe, son cri quand l'animal s'était précipité sur lui – en fait, à revoir la scène, Draco avait plutôt l'impression que c'était un homme grossièrement déguisé – Ramon, la licorne…

- Comment… murmura Draco, comment faites-vous pour nous voir entre notre entrée dans le bois et notre entrée dans le château ?

- Question intéressante… commença le masque de bronze.

- Qu'on ne nous avait pas encore posée ce soir, compléta le masque blanc.

- Les directeurs de spécialité, en nous portant et en parcourant le chemin, nous permettent de voir en temps réel la manière dont agissent et réagissent nos postulants, expliqua le masque d'argent.

- Alors ces silhouettes que je voyais, parfois, c'était les directeurs de maison ? demanda Draco.

- Exactement, confirma le masque doré. Chacun d'entre nous se concentre sur une épreuve.

- A quoi… A quoi servent-elles, ces épreuves ? finit par demander le sorcier, après une courte hésitation.

- Je suis surtout intéressé par la manière dont nos étudiants abordent un obstacle comme celui du labyrinthe, expliqua le masque blanc qui représentait la spécialité Hibouleau. La recherche implique de faire des détours et de se tromper, mais de ne pas abandonner et de travailler avec méthode. Dans le monde de la médicomagie, mes Hibouleaux sont ceux qui amènent de meilleures connaissances sur la manière dont fonctionnent les êtres vivants et qui améliorent les remèdes pour les malades. Ils sont importants pour le travail des autres.

- Je suis plutôt intéressée par les réactions aux messages à l'entrée et à la sortie du labyrinthe, expliqua le masque argent, de Roselune. Je veux savoir quel type d'intelligence guide les pas de nos postulants. Je me penche également sur les ripostes face aux dangers, par exemple lorsqu'un étudiant est attaqué par surprise. La manière dont un étudiant va comprendre un signe, un message, et sa capacité de réaction nous permettent de déterminer s'il est de ma spécialité. Mes Roselunes s'intéressent aux maladies les plus rares, les plus coriaces. C'est un réel challenge.

- Même si, intervint le masque de bronze, les épreuves avec les « monstres » sont plutôt ma tasse de thé. Avec sa rapidité à se débarrasser de la gêne et à avancer, ainsi qu'avec sa volonté d'arriver au bout ou non, je peux déterminer si un étudiant est de ma spécialité ou non. Mes Faucochênes sont les médicomages les plus productifs. Ils soignent énormément de gens et de créatures, et la totalité des blessures physiques. Ca ne veut pas dire qu'ils peuvent faire repousser un membre amputé, mais ils pourront éviter l'infection et la gangrène au reste du corps.

- Quant à moi, expliqua à son tour le masque d'or, je m'intéresse aux relations nouées entre les postulants et avec les créatures. Cette année, j'ai assez peu d'informations, puisque mon épreuve était de s'entendre avec l'un des nombreux chevaux du domaine pour parvenir jusqu'au château, et que tous ces chevaux ont été libérés par une des candidates. Aucun étudiant, à part les deux qui sont arrivés après vous, n'a interagit avec ces animaux. Mes Rossisaules sont ceux qui soignent le mieux les maladies de l'esprit, et ce sont également ceux qui supportent le mieux les patients définitivement condamnés. Leur bon cœur les pousse à accepter les plus vieux et les plus souffrants des malades.

- As-tu compris ce que nous recherchions chez nos étudiants et pourquoi nous les avons confronté à diverses épreuves ? demanda le masque d'argent.

- Pour connaître leur caractère, répondit Draco en acquiesçant. Mais pourquoi par des épreuves ? Pourquoi pas par de simples questions ?

- Parce que le passé de nos étudiants ne nous intéresse pas et que des réponses peuvent toujours être composées de mensonges, répondit le masque de bronze. Passer le portail, qui juge votre volonté et votre désir de devenir médicomage, signifie que vous avez le désir de vous transformer et de vous plier à l'exercice de la magie verte. Et pour nous, c'est le moment qui marque le début de votre formation. Seul votre comportement à partir de ce moment-là est intéressant.

Draco acquiesça une fois de plus. Quatre manières différentes d'aborder la maladie, quatre spécialités, mais toutes reliées à la magie verte. Les connaissances et les remèdes – préalables pour soigner, les nouveaux sortilèges – pour faire avancer la médicomagie, les blessures physiques, les maladies mentales… Recherche, puissance, efficacité, compassion. Voilà comment étaient distinguées les spécialités.

- Voyons maintenant où nous allons t'envoyer, intervint le masque blanc.

- Il a l'intelligence de ma spécialité et sa puissance est dormante, puisqu'il ne s'est pas servi de sa magie au long du trajet, dit le masque d'argent, mais je la sens. Il sait également deviner ce que pense quelqu'un et déceler ses faiblesses, ce qui est idéal pour comprendre les signes, les sous-entendus, les symptômes des patients. Si ce n'était pour sa puissance limitée, il pourrait faire un excellent Roselune.

Draco approuva inconsciemment de la tête. La puissance et l'intelligence étaient deux qualités qui avaient pour lui du sens et de l'importance. Mais il ne voulait pas aller à Roselune. Les autres spécialités ne semblaient pas les stigmatiser, comme c'était le cas à Poudlard avec Serpentard, mais elles n'étaient pas proches de Roselune non plus. Et il en avait tellement assez de se sentir seul…

- Il a la compassion de ma maison et pourrait s'entendre avec les créatures, puisqu'il s'est servi de ces deux qualités pour aider son camarade, intervint le masque d'or. Mais il est cynique et ne s'est pas intéressé à ses autres compagnons le long de son voyage. Ses deux premières qualités étant sélectives, il ne pourrait pas faire partie de ma spécialité.

- Il a la volonté d'arriver au bout, mais pas l'efficacité, dit à son tour le masque de bronze. Il a marché lentement et n'a pas cherché à alléger sa malle, et sa manière de se débarrasser de mon « monstre » est loin d'être conventionnelle. Il a peu d'affinités avec les guérisons physiques, puisqu'il n'a pas su aspirer le venin du serpent qui avait mordu son camarade. Il ne pourrait donc pas faire partie de ma spécialité.

- Je pense, pour ma part, reprit le masque blanc, que sa patience et sa méfiance seraient deux atouts pour ma maison. Ne pas se précipiter, anticiper les problèmes avec sa batte improvisée, observer méticuleusement son environnement, accepter d'avancer dans le noir, à tâtons… Ce sont des avantages dans la recherche et le développement des connaissances médicomagiques. Je pense qu'il pourrait faire un bon Hibouleau, conclut-il.

- Alors ça se joue entre nous, intervint le masque d'argent en souriant. Le meilleur moyen de ne pas se tromper est de demander à ce jeune sorcier ce qu'il désire.

Draco hésita un instant. Il était tellement séduit par les valeurs de Roselune… Mais il ne voulait pas être regardé de travers, il ne voulait pas être abandonné une fois de plus par ceux qui devaient devenir ses camarades.

- Hibouleau, souffla Draco.

- Tu es sûr ? demanda le masque d'argent. Tu pourrais devenir un excellent médicomage et être reconnu pour tes capacités, si tu venais à Roselune.

Avec une impression de regret, déjà, Draco confirma son désir d'aller à Hibouleau.

Le tronc s'ouvrit aussi brusquement qu'il s'était refermé et Draco fut ébloui par les lumières du Hall. Il entendit l'arbre prononcer le nom de sa spécialité, celle qu'il avait choisie, et il sortit, bientôt remplacé par Mouille Marc-Antoine. Apparemment, il n'avait pas passé autant de temps dans le tronc qu'il le pensait. Peut-être le temps passait-il plus vite quand on était enfermé dans l'Arbre Creux ?

En s'avançant vers ses futurs collègues, Draco songea que cette fois, son choix aurait de bonnes conséquences. C'était nécessaire. Il le fallait. A Poudlard, le Choixpeau avait tenté de lui parler de Serdaigle, mais il était tellement obnubilé par Serpentard qu'il n'avait finalement fallu qu'une seconde pour que l'objet l'envoie vers cette maison dont il rêvait tant. Ce rêve-là ne lui avait pas apporté que des bonnes choses…

En enfilant sa tunique blanche, assez épaisse et doublée de noir, Draco observa Marc-Antoine Mouille rejoindre Faucochêne. Il secoua la tête et noua sa ceinture noire. C'était un nouveau tournant dans sa vie. Il voulait réussir, il voulait que ses parents le regardent avec fierté, il voulait être heureux.

C'est d'un œil distrait qu'il observait les jeunes gens encore assis sous l'arbre. Les jumelles étranges discutaient avec animation sans faire vraiment attention à la répartition. Aucun respect, un peu comme les jumeaux rouquins qui passaient leur temps à faire des plaisanteries foireuses aux élèves de Poudlard…

Draco observait ce jeune sorcier dont le charisme étouffant l'avait marqué, un peu plus tôt, et le vit se lever à son tour. Philippe Piéfort était entré en compagnie de Cathy, et il la rejoint dans la maison Roselune. Draco secoua la tête. Il était sans doute bien mieux à Hibouleau.

Enfin, la directrice appela Ramon Sanchez. Le jeune homme se tourna vers lui en levant les pouces et se dirigea joyeusement vers le tronc. Quelques secondes plus tard, il était envoyé à Faucochêne, comme il le désirait. Avec un énorme sourire, il enfila la tunique doublée de rouge. On arrivait à la fin. Et bientôt, la dernière élève, Edith Von Essenstadt, fut envoyée à Roselune.

- Aline, Lina, intervint la directrice, maintenant que vous vous êtes amusées, j'aimerais que vous retourniez dans vos maisons respectives.

Les deux jumelles qui étaient restées seules au milieu du Hall se levèrent et agrandirent leur tunique d'un geste de la main. Avec un grand sourire, elles se séparèrent l'une d'elle rejoint les Faucochênes et l'autre rejoint les Hibouleaux.

- Bien ! approuva la directrice. Je vous propose maintenant de suivre vos directeurs de spécialité jusqu'à vos chambres. Nous vous donnerons vos fournitures scolaires et nous vous ferons visiter le Palais des Bois dés demain. Profitez du reste du week-end pour prendre vos marques. Vous allez tous devenirs des disciples de la magie verte et nous espérons que vous vous entendrez bien. Car désormais, vous entrez dans une nouvelle famille, celle des médicomages. Merci de votre investissement et bonne nuit !

Alors que cette femme sans âge se fondait de nouveau dans le tronc de l'arbre, les étudiants se rassemblèrent derrière leurs nouveaux directeurs. Draco n'aspirait qu'à une chose, un bon lit. Il était épuisé, comme la plupart des jeunes gens qui venaient d'être répartis. Car le calme de la répartition après l'adrénaline du chemin les avait tous endormis.

Draco fut mené, avec ses condisciples, en haut d'une des tours du Palais. Quand on lui présenta sa chambre et qu'on lui souhaita une bonne nuit, il eut le plaisir de constater qu'il s'agissait de chambres individuelles et que quelqu'un lui avait rapporté sa malle. Prenant à peine le temps de se mettre en pyjama, il s'écroula sur son lit. Deux pensées lui vinrent en tête avant qu'il ne s'endorme.

La directrice du Palais disait vouloir lui offrir une nouvelle famille, c'était une idée agréable. Et cette nuit, sa nouvelle vie commençait.

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Samedi 5 septembre, matin

Le lendemain, ce fut à dix heures que les nouveaux Hibouleaux furent rassemblés dans le Hall. Il s'agissait de leur faire visiter les parties les plus importantes du Palais. L'agencement du château était assez simple, comparé à Poudlard.

Le Hall était un point de rendez-vous, les salles d'étude et de repos, au rez-de-chaussée, étaient relativement nombreuses puisqu'il n'y avait aucune salle commune. La Bibliothèque, si haute qu'elle occupait deux étages, regorgeait d'autant de livres que Poudlard, si ce n'est plus. Par contre, avec tout un mur composé presque exclusivement de fenêtres, elle était beaucoup plus éclairée et chaleureuse…

On les mena ensuite vers les salles de cours, dans les étages : certaines n'avaient rien de particulier, d'autres étaient vides de tables ou de chaises et servaient à l'apprentissage de sortilèges et de magie sans baguette. Il y avait également un théâtre dans le Palais, qui servait à l'apprentissage des arts, et un laboratoire de potions particulièrement bien achalandé.

Les tours du Palais accueillaient les chambres des différentes spécialités. Draco trouvait que le Palais, bien que magnifique avec toutes ses boiseries et son ouverture sur l'extérieur, était trop grand pour le nombre d'étudiants. Du moins était-ce son impression.

A l'heure du repas, ils furent emmenés au « self ». Cette sorte de Grande Salle fonctionnait différemment de Poudlard. On avait le choix entre plusieurs plats et il s'agissait d'inscrire son choix sur un registre à l'entrée. Ensuite, un plateau apparaissait avec le plat commandé.

Enfin, les anciens les emmenèrent vers l'une des salles de repos pour leur distribuer leurs fournitures de l'année. On leur distribua l'uniforme de l'école, des parchemins, des livres, des plumes. On leur confia une carte du Palais, ce que Draco trouvait pertinent comparé à Poudlard. Mais leurs emplois du temps seraient distribués le lundi. Les professeurs attendaient toujours de connaître le nombre et la répartition des nouveaux élèves avant de finaliser les emplois du temps.

- Maintenant que tout cela est terminé, intervint l'un des anciens, nous allons vous libérer. Mais d'abord, une remarque importante. Il est une règle à ne pas enfreindre, c'est celle de sortir dans les bois du Palais, la nuit.

Alors que ses camarades fronçaient les sourcils, Draco jugeait que c'était bien peu de discipline : il n'aurait aucune difficulté à respecter la règle.

- Comme vous le comprendrez vite, développa l'une des jumelles de la veille en plongeant son regard dans le sien, le Palais est un havre de paix. Et le jour, les bois sont relativement sûrs, pour peu que vous soyez prudents. Mais la nuit, ils deviennent extrêmement dangereux. Vous n'auriez presque aucune chance de survivre si vous vous y aventuriez.

- Vous êtes majeurs et théoriquement responsables, reprit le premier étudiant, et vous n'aurez que peu de règles à suivre. Vous devez respecter les autres, votre emploi du temps et cette interdiction. Pour le reste, vous gérez votre vie et votre temps comme vous le souhaitez.

- Mais pourquoi faut-il un bois dangereux à proximité de chaque école ? marmonna un élève à côté de lui.

Draco était d'accord. A croire que tous les directeurs étaient des adultes irresponsables…

- Le Palais symbolise la vie, parce que nous sommes là pour vous apprendre à guérir le plus de créatures possible. Mais en échange, la nuit, la mort reprend ses droits, expliqua la jumelle dont Draco n'avait pas encore retenu le nom. C'est un arrangement équilibré, vous ne croyez pas ?

Draco, que le terme « équilibre » avait plongé dans ses pensés, songea qu'il devait faire ses recherches sur les sources, l'équilibre, les temps sombres et surtout, sur son statut de rêveur. Alors que tout le monde s'éparpillait, il vit entrer dans la salle la directrice de sa spécialité. Il se leva pour aller la voir.

Il devait lui faire part de ses problèmes de santé – il avait l'espoir d'être enfin guéri et débarrassé de ses douleurs – et du fait qu'il n'avait plus de baguette. On leur avait expliqué, dans la salle des sortilèges, qu'ils n'apprendraient pas la magie sans baguette immédiatement, parce qu'ils devaient apprendre à s'en sevrer au fur et à mesure. Mais si on lui demandait une baguette, il ne pourrait rien faire…

Après les salutations d'usage, Draco exposa son besoin de voir la directrice de sa spécialité, à propos de difficultés personnelles.

- Je suis désolée, je suis obligée de vous voir plus tard dans la semaine. Nous avons quelques soucis dans la forêt. Elle est calme le jour de la rentrée, mais elle s'est réveillée de façon assez virulente dans la matinée. Il se passe quelque chose et nous devons savoir ce que c'est. Mais j'essaierai de vous voir dés que possible.

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Lundi 7 septembre, matin

Draco courait dans les couloirs au plancher brut : pour la première fois de sa vie, il risquait d'être en retard à un cours. Pire que ça, il allait être en retard le premier jour de la rentrée de sa nouvelle vie. Quelle idée aussi d'avoir construit un Palais aussi grand pour si peu d'élèves ?

Bon. Peut-être que s'il avait été un peu plus attentif ce samedi, il ne se serait pas perdu… Mais ce n'était pas de sa faute ! Tout le monde semblait s'acharner à lui rappeler qu'il était un rêveur. Et maintenant, il était de mauvaise humeur parce qu'il était stressé, il était stressé parce qu'il allait être en retard, et s'il recommençait à se parler tout seul, c'est que ça n'allait pas bien du tout !

Partout ailleurs dans le monde, un étudiant comme lui ne risquerait rien à être en retard, mais ici, c'était différent… Il était certes rentré totalement par hasard dans cette école de médicomagie, mais il n'en restait pas moins que c'était un établissement réputé, que fréquentait une élite disciplinée et bien élevée. Leurs aînés avaient insisté là-dessus. Il se devait d'être à l'heure.

Arrivé devant la porte en bois de bouleau noire et blanche, devant la salle où étaient attendues toutes les premières années Hibouleau comme lui, Draco frappa fébrilement.

- Entrez ! intima une voix à l'intérieur de la salle.

Au moment où il franchit le seuil de la porte, on entendit distinctement le son de clochettes retentir dans le couloir.

- Monsieur Malfoy, l'accueillit sèchement sa directrice de spécialité. Vous avez failli être en retard. Allez vous asseoir et que je ne vous y reprenne plus.

Toute la classe était tournée vers lui. Le jeune sorcier vit ses camarades de promotion assis derrière des pupitres individuels, et au fond de la classe, debout, il reconnut ses collègues de spécialité des deuxièmes et troisièmes années.

Certains regards étaient amusés, d'autres moqueurs, et d'autres encore, méprisants. Lançant lui aussi un de ses regards froids typiquement malfoyens, il alla s'asseoir le plus dignement possible derrière le dernier pupitre libre.

- Bien. Maintenant que tout le monde est là – elle coula un regard en direction de Draco – nous allons pouvoir commencer. Je suis Clothilde Lemaire, professeur d'Histoire et de Civilisation dans cet établissement. Je suis également, comme vous le savez, la responsable de la spécialité Hibouleau vers laquelle vous avez tous été envoyés. Afin de faciliter votre intégration parmi nous, j'ai demandé aux deuxièmes et aux dernières années de venir se présenter. En cas de problème, n'hésitez pas à les solliciter : c'est leur rôle de vous aider.

Le professeur s'écarta de l'estrade pour laisser place à une vingtaine d'étudiants qui se répartirent tant bien que mal sur cet espace restreint, pour se montrer aux nouveaux arrivés. Draco repéra parmi eux la jumelle – laquelle était-ce, déjà ? – d'Hibouleau.

Alors que leurs regards se croisaient, elle lui fit un clin d'œil d'une fraction de seconde. Le jeune homme sursauta et détourna immédiatement la tête. Une suée froide parcourut son dos et il eut besoin de tout son self-control pour ne pas céder à la panique. Ce clin d'œil… Ce fichu clin d'œil qui ressemblait tant au tic de Samson… Cette fille lui rappelait son bourreau, il n'y pouvait rien s'il n'aimait pas ce geste…

- Je préfère que vous ayez mémorisé en partie leur visage : vous reconnaîtrez forcément vos aînés à leurs vêtements, mais ça sera plus convivial si vous vous êtes déjà vus une fois. Bien, maintenant, ils vont retourner en cours et nous allons pouvoir démarrer les habituels points administratifs de début d'année.

La masse des élèves se mit en route dans le calme. Quand le dernier élève eut passé le seuil de la classe, le professeur claqua la porte plutôt brutalement. Draco, qui avait évité de regarder dans la direction des étudiants qui sortaient, n'avait pas vu le coup arriver et il sursauta à nouveau.

- Je vais vous distribuer vos emplois du temps. La première année est la plus théorique : c'est logique si l'on prend en compte la différence de niveau qui existe entre vous tous. Nous devons vous inculquer les bases de notre art, avant de vous faire pratiquer plus intensément. Aussi vous m'aurez chaque semaine pendant quatre heures en cours d'Histoire et de Civilisation.

Draco jeta un œil sur le parchemin qu'on venait de lui mettre entre les mains. Effectivement, il commencerait et terminerait sa semaine avec deux heures de ce cours. Aujourd'hui lundi, il aurait également « Anatomie » et à quatorze heures… « Langue morte » ? Pourquoi devrait-il travailler une langue morte pour devenir médicomage ?

Il commençait ses cours tous les jours à huit heures et les terminait à seize heures. Entre temps, il avait à chaque fois deux heures, à la mi-journée, pour déjeuner. Enfin, il y avait quand même deux exceptions bienvenues dans cet emploi du temps hebdomadaire.

Le mercredi matin, il ne commençait qu'à dix heures avec un cours de « Littérature ». Voilà encore un intitulé dont il ne comprenait pas l'utilité en médicomagie… Et le vendredi, il finissait à midi.

- A cet emploi du temps, je veux ajouter deux ou trois commentaires… D'abord, nous sommes conscients que vous aurez beaucoup d'heures de cours en comparaison avec un emploi du temps d'étudiant normal…

Draco leva la tête et vit ses camarades hocher vigoureusement de la tête. Ils avaient tous l'air contrariés devant les parchemins posés sur leur pupitre. Pourtant, Draco trouvait leur emploi du temps relativement bien équilibré…

- …Mais dites-vous que ce n'est rien en comparaison du nombre d'heures que vous passerez devant la masse de devoirs que nous allons vous donner. Par ailleurs, nous sommes tout aussi conscients que vous êtes aujourd'hui majeurs, donc théoriquement responsables et autonome, et capables de gérer seuls vos emplois du temps.

Draco leva les yeux vers le professeur : samedi, les professeurs avaient également insisté sur leur autonomie. Enfin, tant qu'ils étaient conscients des dangers qui les guettaient.

- Mais rappelez-vous, continua cette femme, que venir à tous les cours dispensés est TRES fortement conseillé, et que nous verrons immédiatement qui d'entre vous est absent. Les pupitres que vous occupez vous seront désormais attribués pour toute cette année.

La plupart des étudiants semblèrent finalement accepter le fait que leur rêve soit associé à un travail énorme. Ils étaient venus dans cette école par choix, après tout, et il était de leur devoir de se donner les moyens de réussir. Seuls quelques uns avaient une petite moue gênée. Draco pensa que le professeur Lemaire ne ressemblait en rien au professeur Binns : elle était énergique et semblait savoir tenir ses élèves…

- Maintenant, sortez vos parchemins : je vais vous expliquer en quoi l'étude de l'Histoire et des Civilisations est importante pour votre futur métier…

Tout le monde s'exécuta dans la seconde.

- L'Histoire est émaillée de faits catastrophiques liés à des médecins parfaitement incompétents qui croyaient tout savoir. Ils ont voulu s'occuper des cas de grands malades ou de grandes maladies mais ont souvent fait le contraire de ce qu'il fallait… Heureusement, l'Histoire est également remplie de médicomages illustres qui ont su sauver de nombreuses vies, et parfois la vie elle-même. Je suis là pour vous guider, pour que vous appreniez des grandes erreurs passées ou que vous vous inspiriez des plus grands modèles.

Draco ne fit aucun commentaire quand sa voisine de gauche murmura qu'elle se fichait complètement de savoir ce qui s'était passé il y a des dizaines ou des centaines d'années, et qu'aujourd'hui, le plus important était de penser à demain…

Le jeune homme préférait garder la tête baissée et noter tout ce que le professeur disait. Pour une fois qu'il suivait un cours d'Histoire intéressant…

- Nous allons également parler des Civilisations, en lien avec le cours de Géographie de Mademoiselle Lulubelle. Ont en effet existé différents types de civilisations, qui ont toutes eu leur propre pratique de la magie.

Draco fronça les sourcils. Le professeur Lemaire essayait-elle de dire que des civilisations sorcières avaient disparu ? Comment était-ce possible ? Pourquoi ? Il avait toujours cru que les sorciers étaient tout puissants…

- Or, l'apparition et la disparition de ces peuples sont intéressantes à étudier en médicomagie, car elles sont souvent liées à de grandes épidémies, provoquées par la magie.

Effectivement, c'était bien ce qu'elle venait de dire.

- Les pratiques individuelles de chaque sorcier entraînent une évolution de la magie en soi. Et étudier l'histoire de ces civilisations, c'est donc aborder l'histoire de la magie elle-même… C'est grâce à votre compréhension de ses évolutions que vous pourrez mieux aborder vos recherches et trouver de nouvelles solutions pour guérir vos patients.

En gros, s'il voulait faire évoluer sa magie et, qui sait, développer sa puissance, il devait comprendre les processus d'évolution de la magie… C'était sacrément intéressant !

- Voyez-vous, continua Clothilde Lemaire, comprendre l'Histoire, c'est comprendre le monde actuel. C'est comprendre ses évolutions pour anticiper le monde de demain. C'est bien plus vaste que de connaître quelques biographies de grands médicomages ou quelques grands événements fondateurs des civilisations…

Draco, fasciné par ce que disait le professeur, ne vit pas les deux heures de cours passer. Quand les clochettes retentirent, le professeur lui-même sembla seulement se rendre compte du temps passé. Elle leur donna un travail à rédiger pour dans deux semaines.

Les élèves avaient le choix entre deux sujets : les Atlantes et la fièvre rouge, et les Aztèques et l'anémie congénariale. Ces deux civilisations seraient les premières étudiées dans le programme de l'année. Draco savait, comme beaucoup d'Européens, que les Atlantes avaient été des sorciers. Mais les Aztèques ? Qu'est-ce que c'était que cette civilisation ?

Le devoir consistait en l'étude de l'apparition et des symptômes de la maladie, les conséquences de celle-ci sur l'évolution et la disparition de la civilisation et ce qu'elle avait entraîné à l'échelle de l'Histoire de la magie elle-même. Et toute autre remarque susceptible d'être intéressante, le tout sur un minimum de 90 centimètres de parchemin.

Draco haussa les sourcils. Deux semaines pour faire des recherches correctes, ça pouvait sembler un peu court… Sa directrice de spécialité ne mentait pas en disant qu'ils allaient passer beaucoup de temps devant leurs devoirs…

Il suivit les élèves qui se rendaient dans la salle principale des Faucochênes, où aurait lieu le cours d'Anatomie. Sa porte, en bois de chêne massif était tellement sombre qu'on l'aurait parfois crue rouge, en fonction des reflets de la lumière. Car le professeur d'Anatomie était également le professeur principal de la spécialité Faucochêne.

- J'ai bien cru que j'allais m'endormir, dit une élève à côté de Draco. Il la reconnut comme étant Soledad.

- Tu t'es endormie, andouille ! répliqua Stefanie, sa camarade.

Draco s'écarta imperceptiblement des deux jeunes femmes : elles auraient pu le toucher en faisant un écart accidentel, et il n'était pas question que ça arrive… Il n'y pouvait rien, voir cette jumelle lui faire un clin d'œil à la manière de Samson, ça l'avait complètement déstabilisé. Il n'arrivait pas à se calmer en voyant ces filles si proches.

- Pourquoi la prof n'a rien dit, alors ?

- T'as pas vu ? Elle était quasiment en transe : tu aurais pu danser nue sur la table qu'elle n'aurait rien dit !

- Bah non, j'ai pas vu. Je dormais…

Draco songea que lui non plus n'avait rien remarqué : il faut dire qu'il avait été tellement absorbé par ce que Madame Lemaire disait qu'il n'aurait rien vu non plus si l'un de ses camarades s'était mis à danser nu sur une table. C'était pourtant pas son genre de rater ce genre de détail, à Poudlard…

Mais au moins, il était assez content de sa mémoire : il se souvenait des noms et prénoms des filles de sa classe. Comme son père le lui répétait souvent, quand il était petit : « connais tes ennemis encore mieux que tes amis ». Il avait appliqué ce principe à la lettre, et il continuait.

Quand tous les élèves furent installés à une place – Draco s'était installé au premier rang cette fois, pour ne pas se faire remarquer – la jeune femme sur l'estrade chaussa d'énormes lunettes carrées, et tous se turent. On avait l'impression que les yeux du professeur avaient triplé de volume. C'était plutôt effrayant.

- Bonjour à tous ! Je suis le professeur d'Anatomie, Anabella Sweets, et grâce à moi, les flux de vie du corps humain n'auront bientôt plus de secret pour vous ! Nous étudierons les flux chez les autres espèces d'êtres vivants les prochaines années…

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Au déjeuner, Draco s'installa seul à une petite table avec son plateau repas. Il n'avait pas encore osé discuter avec les autres membres de sa spécialité. Aucune timidité là-dedans, mais juste l'étrange impression qu'il pourrait faire un faux-pas et vivre à nouveau des galères… Mais il ne désespérait pas, il allait retrouver un cercle d'amis, comme avant.

En fait, peut-être que ce qui le bloquait était aussi l'idée que ses premiers camarades, ceux dont il avait été le plus proche, allaient recevoir le baiser du Détraqueur dans l'année. C'était déstabilisant de penser que s'il s'attachait à des gens, il pourrait les perdre d'un seul coup. Ça avait été tellement déstabilisant de voir Pansy et Blaise s'enfoncer dans les ténèbres, chacun à leur façon.

Bien sûr, son père lui avait expliqué les risques de s'intégrer trop fortement à un cercle, mais il ne pensait pas qu'il pourrait en être réellement affecté un jour…

Il secoua la tête et regarda autour de lui. Ce Self n'était pas divisé en parties distinctes, comme à Poudlard, mais il était plein de tables plus ou moins longues qui invitaient des groupes hétéroclites à se former. Ici, les spécialités se mélangeaient assez facilement, à la différence des maisons, en Angleterre.

Du coin de l'œil, il vit les jumelles étranges se diriger vers lui avec leur plateau. Alors qu'il hésitait à se lever et à s'enfuir en courant, il vit Ramon s'étaler sur la chaise devant lui. Les jumelles avaient stoppé net et bifurqué dans une autre direction. Draco s'autorisa un soupir de soulagement.

- Salut Draco ! Ça se passe bien dans ta spécialité ?

- Oui, c'est vraiment… intéressant.

Il aurait pu dire étonnant, captivant, fascinant, mais tout revenait à dire qu'il se sentait agréablement titillé intellectuellement. Il avait l'impression d'être plus éveillé devant le monde qui l'entourait… Et pourtant, c'était seulement la première journée.

- Moi, c'est génial ! On a commencé avec Anatomie, avec notre prof principale : elle sait dire exactement ce qu'il faut faire et où agir en fonction de là où tu as mal, du type de douleur… Mais par contre, elle nous a déjà donné un devoir à rendre pour la semaine prochaine. On doit faire un schéma des cinq principaux flux magiques dans le corps humain.

Draco ne répliqua pas qu'il le savait déjà, puisque lui aussi avait eu Anatomie ce matin. Il laissa Ramon continuer son babillage, comme chez madame Sanchez.

- Heureusement, le prof d'Arts ne nous a rien donné. Son cours, on dirait que c'est pour nous détendre. Ce n'était franchement pas compliqué…

Draco continua à l'écouter, mais plus distraitement. Il hochait la tête de temps à autre. Il pensait que si Ramon avait été à Poudlard, le Choixpeau l'aurait envoyé à Gryffondor. C'était bien le genre des Gryffis de s'extasier aussi longuement de ce qu'ils avaient fait de leur matinée…

Quand il le vit s'empiffrer avec tous les desserts qu'il avait commandés, Draco fut content d'avoir déjà terminé son propre repas. Il avait un peu mal au cœur : peu de gens étaient capables de manger avec aussi peu de classe que Ramon. La vieille Sanchez l'aurait déjà rappelé à l'ordre, mais Draco préférait le laisser tranquille.

- Excuse-moi, Ramon, il faut que j'aille… à la bibliothèque !

- Ha ! T'es 'ien un Hi'ou'eau. Y'a qu'vous pour a'er guéjà kravailler… A'ez, vas-y ! répondit Ramon, la bouche pleine de pâte à choux.

Faisant une discrète grimace quand il aperçut la nourriture à moitié mâchée, Draco se leva : puisqu'il avait du temps devant lui, il allait vraiment faire un saut à la bibliothèque. En plus, comme ça, personne ne le traiterait de menteur… Déambulant dans les couloirs, il tenta de se souvenir du bon chemin, avant de sortir son plan, découragé.

Il suivit les couloirs chargés de gravures qu'on leur avait présentées samedi. Quand il arriva aux grandes arches vitrées, il faillit effectuer une danse de la victoire. Mais comme ça n'était pas très malfoyen, il s'abstint… Au moment où il passa le seuil de la bibliothèque, il se retrouva immédiatement nez à nez avec un homme à la carrure d'athlète et aux superbes cheveux bruns.

- Bonjour ! Puis-je vous aider ?

- Euh, bonjour… Qui êtes-vous ? demanda Draco, qui ne reconnut pas le vêtement blanc entièrement doublé de blanc comme appartenant à l'une des maisons du palais.

- Joyce Raised, bibliothécaire, et vous ?

- Draco Malfoy, Hibouleau.

- Ho ! Un nouveau petit Hibouleau ! C'est génial ! Suis-moi, on va te déterminer une place individuelle puisque tu vas revenir souvent nous voir !

Bouche bée devant le contraste qu'offraient le corps imposant et le caractère ouvert de Joyce Raised, Draco ne put rien faire d'autre que le suivre. Le bibliothécaire lui présenta trois places libres, et Draco hésita.

L'une des tables le mettrait au cœur des autres étudiants, l'autre était près de l'entrée et la dernière dans un coin particulièrement discret. S'il voulait se faire des amis, il devait prendre la première. S'il voulait travailler correctement, il devait fuir celle qui était près de la porte. Mais surtout, s'il voulait être tranquille pour travailler et qu'il voulait ne pas être facilement trouvé par les jumelles qui étaient bien trop étranges, la plus discrète était la plus intéressante. Elle était presque cachée aux regards.

Assis là, il aurait des étagères de livres derrière lui, une à sa gauche, et il pourrait admirer la forêt à ses pieds, à travers la fenêtre à sa droite. En plus, il aurait une vue permanente sur toute la pièce devant lui et il verrait arriver les autres étudiants.

Plus jamais il ne voulait être pris par surprise. C'était la conséquence de son agression par Bridget Samson. Alors il choisi la place cachée aux regards.

- Bien. Cette place est à toi désormais, dit-il en faisant des arabesques avec les mains. Mais de toute façon, personne ne venait jamais ici, alors. C'est trop… solitaire.

Pendant que le bibliothécaire parlait, Draco observa les lieux. Le mur entièrement composé de vitres le fascinait.

- Pourquoi laissez-vous les livres à la lumière ? Ne risquent-ils pas d'être abîmés ?

- Non, pas ici.

- Ah ? Mais pourquoi pas ?

- Grâce à l'Arbre Creux, bien sûr !

- Je ne comprends toujours pas…

- L'Arbre Creux, c'est en fait le Palais lui-même. De son cœur, son tronc, sont sorties des branches par centaines, plus ou moins épaisses, solides, ou fines et longues… Elles ont fini par former des murs, des toits, des fenêtres…

- Vous voulez-dire que tout ce qui nous entoure est l'Arbre ? Et il supporte le poids de tous ces meubles ? Et notre poids ?

- Il ne supporte pas le poids des meubles. Comme il a plusieurs âmes différentes, il puise dans leur magie pour créer des bois différents, plus ou moins foncés, et il crée des motifs, des sculptures, des meubles divers. On a juste ajouté les vitres entre les branches de l'Arbre, avec son accord, pour éviter les courants d'air.

- Les meubles sont faits à partir du bois de l'Arbre Creux ?

- Tu as déjà remarqué que tu ne pouvais pas bouger tes meubles ? demanda Joyce Raised en retour. Non. Et bien, si tu n'as pas l'accord de l'Arbre Creux, tu ne peux rien modifier dans ce Palais. En fait, les meubles sont comme des excroissances étranges sur les branches qui servent de plancher…

Draco n'avait jamais vu ça. Il n'avait même jamais entendu parler d'un endroit aussi étonnant… Il faut dire qu'il n'avait pas lu l'« Histoire du Palais des Bois ».

- Quant aux livres, ils sont parfois abîmés ou ont besoin d'être « rafraîchis », c'est vrai, mais en général, l'arbre s'en aperçoit seul : il leur insuffle un peu de sa magie pour les remettre à neuf… C'est lui aussi qui fournit le parchemin qu'on vous donne : ils sont tous calibrés de la même manière. C'est plus pratique pour les professeurs.

Draco songea qu'il allait avoir beaucoup de choses à demander à ce bibliothécaire dans les semaines à venir.

- Mais bon, conclut enfin son vis-à-vis, après je ne sais pas comment tout cela fonctionne ; je suis seulement chargé d'aider les élèves à trouver ce qu'ils cherchent dans ce labyrinthe de livres…

- Je vous remercie pour votre sollicitude.

- De rien jeune homme ! Reviens me voir quand tu veux, si tu as besoin d'aide ! s'exclama Joyce Raised en s'éloignant. Les Hibouleaux sont toujours les bienvenus.

Draco s'installa sur le siège qui lui était désormais destiné. Apparemment, c'était le fonctionnement normal dans cette école… Ils associaient une place à son élève. Le sorcier resta les yeux perdus dans le vague à observer la forêt si vaste, étendue à ses pieds. Il pouvait admirer ce vert si profond qui avait le don de l'apaiser.

Il ne bougea plus jusqu'à ce qu'il soit l'heure d'aller à son dernier cours de la journée.

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Lundi 7 septembre, fin d'après-midi

Assis au dernier rang pour ces deux dernières heures de la journée, Draco observait le professeur de Langue Morte, Sofia Anton. Elle aussi leur expliqua que sa matière était importante pour leur avenir.

- Car le gaélique est la langue des plus anciens grimoires de médicomagie, hérités des disciples druidiques qui ont osé braver l'interdit de l'écrit, dans une tradition de transmission orale. Grâce à eux, nous découvrons régulièrement de nouveaux remèdes. Il y a peu, un sorcier a redécouvert le remède anti-gueule de bois, mais avec l'inconvénient du goût affreux en moins… Sa découverte fait actuellement le tour du monde…

Draco ricana très discrètement. Oui, il avait entendu parler de cette potion. Pas la plus facile à acheter, pour le moment, mais il ne doutait pas qu'elle ferait partie des plus grandes ventes chez les apothicaires, d'ici quelques années.

- Bien sûr, il y a aussi plus important que ça dans ces livres. Pour vous, qui êtes des chercheurs nés, croyez bien que cette langue vous sera essentielle. Cette année sera intensive parce que vous n'aurez plus de cours de gaélique les deux prochaines années, uniquement des cours de runes, une discipline encore plus complexe… Il s'agira plus pour vous d'une initiation à compléter par vous même.

Le jeune homme blond observa ses camarades, autour de lui. Ils n'avaient pas très envie de travailler cette langue par eux-mêmes…

- J'espère que vous comprenez que le travail personnel est essentiel, souligna le professeur de Langues qui avait dû remarquer la même chose que lui… Il m'a fallu trois années intensives pour maîtriser la base de cette langue, et deux années supplémentaires pour commencer à en saisir toutes les subtilités…

Hé bien, c'était loin d'être gagné…

- Pour ceux qui croient que l'absence de cours les prochaines années les dispense de travailler ma matière, qu'elle est « facultative », sachez que vous aurez une épreuve de gaélique pour votre examen final. C'est même une épreuve maîtresse pour vous départager, quand vos résultats ailleurs sont trop similaires.

Pour la troisième fois de la journée, Draco entendit quelques camarades soupirer, déjà découragés. Ces élèves étaient théoriquement les plus cérébraux, mais ça n'empêchait pas la plupart d'entre eux de craindre la quantité de travail… Quand la fin du cours sonna, les élèves échangèrent leurs impressions sur cette première journée. Draco, lui, préféra écouter sans rien dire. Il avait déjà entendu parler de la médicomagie. A travers les récits de son ancien camarade de dortoir Théodore Nott, d'une part, et grâce à ses quelques discussions avec Igor d'autre part. Déjà bon élève à Poudlard, il était sur le point de se découvrir une nouvelle passion pour les études.

Draco, ayant besoin de souffler et d'assimiler ces premiers cours, s'arrêta dans l'une des salles de repos. S'installant dans l'un des fauteuils massifs, il déposa ses affaires à côté de lui. C'était étrange de reprendre des cours normalement. L'année précédente, il avait vécu dans la peur, le stress, au milieu des Mangemorts qui menaient la guerre… Aujourd'hui, il était un anonyme parmi les autres étudiants. L'ambiance était détendue. C'était si bon…

Le sorcier ferma les yeux quelques instants, pour savourer cette paix. Mais elle fut vite interrompue par une voix.

- Draco Malfoy, c'est ça ?

Draco ouvrit les yeux et se mit instantanément sur ses gardes. C'était la jumelle d'Hibouleau. Celle qui lui faisait des clins d'œil.

- Moi c'est Lina. Je suis dans l'année supérieure. Tu arrives à suivre ?

Draco acquiesça. Mordred ! Pourquoi était-il aussi angoissé ? Il avait l'impression d'être coincé.

- Draco ! Draco ! appela Ramon en déboulant soudain dans la pièce.

Lina s'éloigna un peu et Draco souffla imperceptiblement, soulagé de cette nouvelle distance. Il attrapa son sac, marmonnant un vague "au revoir" à cette Lina, alors que Ramon le tirait par la manche.

- Viens ! Dépêche-toi ! Ils sont en train d'annoncer où va s'organiser la coupe du monde !

- De quoi ? demanda Draco en haussant les sourcils.

- En Angleterre ! Ils annoncent le pays de la coupe du monde de Quidditch ! On est en direct de la soirée officielle, grâce à la radio sorcière américaine ! La commission a enfin tranché, ça fait plusieurs mois qu'ils planchent. J'ai entendu dire que trois pays, principalement, étaient en lice.

- Je ne vois pas pourquoi ça t'excite autant, marmonna Draco.

- Cesse de jouer les rabat-joie ! Tu sais que ça ne marche pas avec moi, dit Ramon en souriant. Si c'est excitant, c'est que l'un des trois pays, c'est nous. Je veux dire, les Etats-Unis, pas le Brésil. Ce serait tellement bien que ça se passe ici, soupira-t-il avec des étoiles plein les yeux. Ce serait plus facile de suivre les matchs. Les Etats-Unis ont l'habitude de tout retransmettre en direct à la radio sorcière, tu sais.

Il traîna Draco à l'intérieur d'une salle de pause dans laquelle de nombreux sorciers semblaient absorbés par une petite radio magique.

- La commission s'installe actuellement sur l'estrade, devant les journalistes. Tout le monde est fébrile. Il est dit que la commission a hésité jusqu'au dernier moment, et personne ne sait quel pays a finalement été choisi, disait la voix de la journaliste.

- Allez, approche, chuchota Ramon en le traînant au plus près du poste.

- Le Pérou, dont l'équipe est considérée comme la meilleure d'Amérique du Sud, a de nombreux atouts dont l'enthousiasme de sa population et ses grands espaces désertés par les moldus. Mais leurs stades relativement vétustes sont encore trop peu nombreux. L'Ouganda est en lice, mais les problèmes politiques qui se sont déclarés il y a deux mois inquiètent de nombreux joueurs. Seront-ils suffisamment protégés ? Les spectateurs pourront-ils profiter des festivités dans une ambiance suffisamment détendue ?

- Il y a trois mois, j'aurais parié sur l'Ouganda, mais ma mère dit qu'il y a peu de chances, désormais. Les tensions pourraient empirer et provoquer une guerre sorcière civile. Mais tu sais comme ma mère a tendance à toujours imaginer le pire.

- Pas toi, c'est sûr, s'amusa Draco.

- Les Etats-Unis ne sont pas un pays de Quidditch, puisque le sport national reste le Quodpot, mais leur équipe nationale monte en puissance depuis plusieurs années. De plus, il semblerait que le Président américain de la Magie lui-même soit prêt à soutenir la candidature de son pays, malgré le manque d'intérêt de sa population. Ah ! Mais je vois que le président de la commission s'apprête à prendre la parole.

- On va savoir, on va savoir, jubila Ramon.

- Après plusieurs mois de délibération, afin de choisir le pays qui aura le plus d'atouts pour organiser la coupe, la Commission a enfin fait son choix, commença une voix grave. Cette année, la coupe du monde de Quidditch s'organisera…

Draco, s'il ne retenait pas ses instincts, se serait moqué de l'air crispé de tous les sorciers autour de lui. De toute façon, où que soit la coupe du monde, il s'arrangerait avec ses parents pour aller assister à la finale. Voire à d'autres matchs.

- Aux Etats-Unis.

Les vivats des étudiants autour de lui auraient pu le rendre sourd. Il ricana quand Ramon le serra contre lui.

- C'est ici ! La coupe du monde aura lieu ici ! C'est génial !

Draco, intérieurement, songea que cette nouvelle année commençait bien sur de nombreux points. Ça se rapprochait sans doute du bonheur. Il sourit doucement à ses camarades.

Quand Draco se glissa dans son lit, ce soir-là, il n'avait toujours pas eu l'occasion de discuter avec sa responsable de spécialité à propos de ses soucis de santé et de baguette. Le professeur Lemaire, comme plusieurs autres professeurs du Palais, tentait de comprendre pourquoi les bois étaient si agités. Lui n'avait rien remarqué d'anormal : pour lui, les bois étaient simplement agités par la vie des animaux qui y résidaient. Il ne fallait pas chercher plus loin.

Toujours est-il qu'il se couchait avec un sentiment positif. Ramon était un excellent ami qui ne le laissait jamais de côté et il s'était intégré relativement facilement au groupe hétéroclite qui fêtait l'annonce de la coupe du monde. Il aurait peut-être beaucoup moins de difficultés que prévu pour faire de nouveau partie d'un cercle. Il ne serait pas stigmatisé. Sa vie changeait, tout allait bien.

Mais il ne put s'empêcher, dans un coin de son esprit torturé, de songer que tout allait même trop bien. Il s'endormit en croisant les doigts pour que cette paix ne soit pas annonciatrice d'une chute brutale de ses illusions.

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Mardi 8 septembre, matin

Quand il se leva ce matin là, Draco se sentait plutôt détendu. Il attrapa sur sa chaise le costume blanc, l'uniforme de l'établissement, qu'il avait préparé la veille. Il enfila soigneusement le pantalon et la longue chemise de coton, blancs tous les deux. Il noua les lacets au niveau de son col qui lui permettaient d'ajuster l'ampleur de la chemise. Ici, pas de cravate : il fallait pouvoir respirer dans les salles à l'atmosphère chaude et humide.

Pour lui qui était habitué aux tissus luxueux, le toucher du coton était un peu rêche. La ceinture noire de soie fine, par contre, lui plaisait beaucoup. Elle l'aidait à maintenir le tout autour de sa taille et elle était assortie à l'épaisse ceinture noire qui permettait de tenir la robe – ou la cape – il ne savait pas encore comment la définir.

Il attrapa ensuite celle-ci. Elle était épaisse et douce. La doublure noire, plus fraîche que le dessus du vêtement, s'adaptait à la température extérieure. Au sein du Palais, elle lui donnait l'impression d'être à l'abri de tout : ni trop froid, ni trop chaud. Il ne sentait même plus l'humidité de l'air.

Il remonta la capuche et alla se mirer dans le grand miroir en pied de sa chambre : il était blanc. Pas seulement ses vêtements, mais sa peau également, qui ressortait sur le fond noir de la doublure de la capuche. L'uniforme lui donnait un air un peu étrange à son goût, entre candeur et perversité… Il appréciait ce mélange qui, d'après lui, lui correspondait bien.

En passant ses doigts dans ses cheveux qui avaient bien poussé ces derniers mois, il songea qu'il allait devoir demander à ses parents de lui envoyer du gel, dans sa prochaine lettre. Il s'y attèlerait dans la soirée. Il en avait beaucoup à écrire, comme il avait promis des nouvelles à de nombreuses personnes.

Oui, il avait besoin de ciseaux et de gel… Ses mèches un peu trop longues pendaient autour de son visage et il n'aimait pas ça. Il avait l'impression d'être négligé. Ou de ressembler à une fille… Et il détestait ça. Puis il se mit en route pour son premier cours.

Draco commença sa journée par deux heures de SVM : Sciences de la Vie et de la Mort. Leur professeur à l'air taciturne, Daemon Sue, voulait leur apprendre à reconnaître et différencier les différentes catégories d'êtres existantes, en analysant leurs particularités. Comme on leur avait déjà expliqué plusieurs fois, tous les êtres vivants ne se soignaient pas de la même manière. Il valait mieux savoir qui l'on avait en face de soi, même quand les gens mentaient sur leur genre, pour ne pas commettre de grosses erreurs de diagnostic ou de prescriptions.

Il enchaîna ensuite sur deux heures de Géographie, avec Mademoiselle Lulubelle. Elle calquerait son programme sur ceux d'Histoire et de SVM, afin de pouvoir situer les grands groupements de population sorcière à travers le monde et leurs particularités. Il s'agissait également de comprendre le fonctionnement des différentes sociétés sorcières pour ne pas faire d'erreur lors de leurs divers voyages.

Pour le moment, ils se concentreraient sur la géographie de base : les grandes capitales sorcières dans le monde. S'il y avait des poches de population sorcière un peu partout dans le monde, il y avait assez peu de capitales sorcières. Ils allaient, en ce début d'année, commencer par apprendre les raisons qui permettaient à une ville sorcière d'acquérir le statut de capitale, et d'entrer ainsi dans le Grand Conseil.

Le Grand Conseil...

Le père de Draco disait souvent que ce rassemblement des pays les plus influents du monde ne servait pas à grand-chose. C'est sur son inefficacité qu'avait compté Voldemort car le Conseil n'avait jamais réussi à mettre les pays d'accord sur une marche à suivre à propos de la guerre civile sorcière qui se déroulait en Angleterre. Le Lord Noir avait pu avancer et asseoir sa puissance, et il avait finalement été trop tard pour une riposte…

L'administration était la même partout et en toutes circonstances.

Bientôt, les clochettes sonnèrent la pause déjeuner. Et quand cette pause se termina à son tour, toute la promotion de Draco se massa dans l'amphithéâtre. On pouvait y rassembler entre 150 et 200 spectateurs sans problème, soit plus que la totalité des étudiants du Palais. Les élèves s'installèrent sur les gradins les plus proches de la scène et un personnage minuscule et sautillant fit son apparition sur scène. Etrangement, il avait une voix grave et profonde. Draco, qui avait parfois accompagné ses parents à l'Opéra, jugea qu'il avait une voix de baryton.

- Bonjour à tous ! Oscar Twitter, pour vous servir.

L'étrange bonhomme s'inclina.

- Je suis artiste et professeur d'expression à mes heures perdues. Pour vous, nos cours auront lieu tous les mardis après-midi.

Draco haussa un sourcil perplexe : ce personnage à l'air surexcité serait un de leurs professeurs ?

- Qui peut me dire à quel type de langage je vais vous initier, puisque vous êtes des Hibouleaux ?

Draco, qui avait attentivement écouté la chanson de l'Arbre Creux, leva la main et proposa la peinture.

- Exactement ! Mais pas seulement ! Même si on dit parfois qu'un petit dessin vaut mieux qu'un long discours, je vais vous apprendre à parler comme on dessine. A trouver les mots justes. Certes, vous serez sans doute moins proches des malades que vos camarades des autres spécialités, mais il vous arrivera toujours de tomber sur des patients. Aussi vais-je vous apprendre à travailler vos relations humaines. Vous allez apprendre à expliquer et à réconforter à travers vos contes et vos peintures…

- Monsieur, intervint une étudiante, ça n'a rien de rationnel ! Ou de logique ! Raconter des contes au malade ne va pas l'aider à guérir ! Et en quoi est-ce que ça va nous aider à faire de la recherche ?

Le professeur Twitter fusilla l'élève qui venait de parler du regard tant et si bien qu'elle finit par se ratatiner sur son siège. Puis il gronda.

- Si vous croyez que les relations humaines ont quoi que ce soit de logique, de rationnel ou d'ordonné, c'est que vous n'avez rien compris au monde qui vous entoure, mademoiselle !

Draco songea que le professeur exagérait : lui avait toujours réglé ses relations logiquement. Il ne gardait dans son entourage que les gens qui le vénéraient ou qui pouvaient lui être utiles. Clair, net et précis.

- L'art est un moyen de voir le monde autrement, reprit le professeur Twitter. Et voir le monde autrement et avec de nouveaux systèmes de pensée fait partie de votre travail de chercheurs. L'art est l'un des nombreux outils qui permettent aux hommes et aux femmes de mieux se comprendre, ou de se comprendre autrement. Ça n'est pas qu'un « ornement » annexe, c'est tout un univers, toute une dimension à explorer.

- Voir le monde autrement, je peux comprendre, intervint un camarade brun dont Draco n'avait pas encore retenu le nom, mais pourquoi avec la peinture ou les contes ?

- Ils vous permettront de sortir ce qui travaille votre esprit et votre âme, à vous libérer d'un fardeau que vous connaîtrez tous. Vous ne pourrez pas guérir tout le monde et vous en souffrirez. Je vais vous apprendre à ouvrir votre âme dans un cercle parfait. Vous ouvrir à l'art vous permettra de vous ouvrir aux autres et de mieux les comprendre pour les guérir. Et plus vous vous ouvrirez à vos patients, plus vous aurez besoin de l'art pour vous exprimer et ne pas imploser sous les sentiments qui vous envahiront.

Draco se demanda s'il allait être capable d'être touché par la détresse des autres. Il ne méprisait pas la vie, mais il se savait trop égoïste pour s'intéresser réellement à des patients. Lui, tout ce qu'il voulait, c'était être guéri et, quitte à devenir un disciple de la magie verte, faire des recherches. Le reste ne l'intéressait pas.

- Comprenez-vous maintenant toute l'importance de l'art ? demanda Twitter. En saisissez-vous tous les côtés utiles ?

- Oui, monsieur, répondit Soledad dans un souffle légèrement craintif.

- Bien, nous allons pouvoir commencer… J'ai besoin de savoir ce que vous valez en matière de récit et d'ouverture aux autres. Je pense que j'aurais le temps de tous vous faire passer devant moi aujourd'hui. Vous êtes combien ?

Le professeur s'interrompit une seconde pour embrasser ses étudiants du regard.

- Une grosse dizaine, à ce que je vois. Bien. Je veux vous voir improviser un texte devant moi dans la tonalité que je vous imposerai. Vous aurez exactement cinq minutes, puis vous viendrez me voir pour que nous discutions de votre prestation. Pour le moment, peut importe la trame du conte, nous l'étudierons par la suite, faites moi seulement un texte construit… Mademoiselle, vous qui étiez si prompte à exprimer votre opinion, vous passerez la première. Montez sur cette scène et présentez-vous.

- Hum… Soledad Burana, se présenta la demoiselle après être montée sur scène.

La jeune femme était rouge pivoine, intimidée jusqu'à la pointe des cheveux.

- Ho ! s'exclama soudain Oscar Twitter. Vous ne seriez pas la sœur de Carmina par hasard ?

- Si.

- Haaaa…. Merveilleux, vraiment, s'extasia le petit homme. Votre sœur exprimait une telle passion dés qu'elle montait sur scène ! Elle savait vous prendre aux tripes grâce à son chant ! Mais vous n'êtes pas votre sœur, et votre spécialité à vous, c'est la parole qui fait mouche. Je veux un texte basé sur l'admiration débordante, restons dans le ton !

Et la jeune femme d'improviser sur sa mère qui était apparemment son modèle, son héroïne. Draco ne parvint pas à rester concentré sur ce cours dont il ne comprenait pas réellement l'intérêt. Enfin, les principes, oui, il les comprenait, mais ses mots les plus justes à lui étaient ceux du mépris et de la haine.

On ne pouvait pas ouvrir son âme aux autres avec la haine, n'est-ce pas ?

Lorsque le professeur et Soledad s'éloignèrent du groupe pour discuter, les autres étudiants se mirent à parler avec animation : ce cours allait vraiment être facile !

- Moi, j'aurais parlé du gourou dans mon village : on dirait parfois qu'il est médicomage, parce qu'il sait vraiment soigner toutes sortes de maux. Il m'a fasciné toute ma jeunesse : j'aimais bien faire un tour chez lui quand j'avais le temps. C'est même à cause de lui que je suis ici aujourd'hui, je dirais…

- Moi, quand j'étais petit, je voulais surtout devenir le plus grand joueur de Quidditch du monde, intervint un autre élève, faisant rire ses camarades. J'admirais Niddine Zaddane, le joueur kosovar immigré en Russie. Enfin, à la grande époque, avant qu'il ne foire son dernier match et sa sortie de la ligue professionnelle.

- Et toi, Draco, de qui tu aurais parlé si tu étais tombé sur l'admiration débordante ?

Draco ouvrit la bouche pour répondre que personne ne méritait l'admiration sans borne, mais il se tut, choqué, quand l'image d'Harry Potter s'imposa à lui. Non, Potter ne méritait pas d'être admiré : il sélectionnait son aide et détestait les Serpentards. Mais l'image du Sauveur et de ses exploits ne voulait pas partir.

Alors finalement, même ici où il avait fui, Potter continuait à le hanter, à le poursuivre…

Il haïssait son esprit tordu qui avait spontanément pensé à Potter quand on lui avait parlé d'admiration. Ça le rendait malade : Potter n'avait rien d'admirable, il n'était pas venu le sauver lui, il n'avait fait qu'empirer sa vie avec des ordres idiots. Il fulminait, en rage contre lui-même.

Ses camarades ne comprirent pas le silence du jeune homme, ni pourquoi il serrait les poings si fort, mais dans le doute, ils reprirent leur conversation en l'ignorant.

- Au suivant ! Un volontaire ?

Monsieur Twitter fut ravi de voir toutes les mains se lever. Il avait pour habitude de bousculer les plus sceptiques dés le premier cours pour convaincre les autres du bien-fondé de sa matière. Cette fois-ci également il avait réussi. Ou presque !

Qui était cet insolent qui ne le regardait même pas, la tête baissée sur ses poings ? Il l'ignorait. Pourquoi ? Il ne voulait pas monter sur scène ? Très bien. Il serait le suivant, alors.

- Le jeune homme blond, là-bas, c'est à vous !

On dut lui donner un coup de coude pour que Draco se réveille de sa torpeur et lève la tête. Le professeur d'expression fut saisi par la lueur de haine qui brillait dans le regard de son élève. Il pouvait la voir de loin.

« N'essaie pas de m'intimider petit, » pensa-t-il, « je suis coriace et tu ne récolterais que des ennuis… »

- Monte sur scène et présente-toi.

Draco s'exécuta, tentant de reprendre le contrôle de lui-même, et surtout de son esprit. La colère avait fait place à l'abattement. Son propre esprit était un traître qui venait de lui rappeler qu'il était en quelque sorte l'esclave de Potter devant la magie. Et dire que la semaine avait si bien commencé… Mais la tranquillité et la liberté n'étaient pas pour lui. Cette simple prise de conscience le minait.

- Bien, approuva Twitter en regardant son étudiant. Tu exprimeras la joie et le plaisir qui t'animent à l'idée d'être ici.

Le professeur pensait que le meilleur moyen de combattre la colère du jeune homme était de la désamorcer par un sentiment contraire, la joie. En plus – coup double – faire participer le dernier sceptique, en donnant l'impression qu'il était ravi de s'exécuter, lui servirait auprès des autres élèves.

Cependant, il ne s'attendait pas à voir son élève hausser un sourcil dubitatif, s'exclamer sans la moindre justesse « Je suis heureux. », puis se taire obstinément pour les cinq minutes suivantes. Plus un mot, plus une expression ne vinrent animer le visage froid et figé. Le professeur ne savait plus quoi faire… Il n'était pas censé intervenir. Il était censé juger le degré d'ouverture de ses élèves sur le monde. Il n'était jamais tombé sur quelqu'un d'aussi fermé.

Une fois les cinq minutes réglementaires écoulées, Draco s'avança vers M. Twitter et s'assit face à lui, sans un mot. Le professeur se passa une main dans les cheveux en signe d'embarras : il ne savait pas exactement comment interpréter la prestation de son élève.

- Pourquoi avoir ignoré l'exercice, pourquoi n'avoir rien dit ? J'exclue vos trois mots, prononcés tellement faussement que je ne peux en tirer aucune conclusion.

- Pourtant, ça, ça n'est pas si compliqué à expliquer, siffla Draco, toujours dépité par son lien avec Potter. Je ne connais pas assez bien ce sentiment que vous voulez m'obliger à représenter. Comment voulez-vous que j'exprime la joie quand je ne suis pas sûr de savoir ce que c'est ? Demandez-moi l'indifférence, l'ennui, le mépris, l'envie : ça je peux, je sais le faire, j'en connais les moindres subtilités. Le reste, non.

Ce qu'il n'ajouta pas, c'est qu'il avait parfois éprouvé de la joie. Mais généralement, cette joie était intimement liée à une profonde déception. Comme ce jour où il avait eu droit à son premier balai non bridé, pour son anniversaire, et que ses parents l'avaient finalement laissé seul pour le reste de la journée…

Il avait aussi éprouvé une certaine joie, le jour où il avait découvert l'armoire magique dans la salle sur demande. Mais elle était liée au soulagement pour sa vie et celle de ses parents. Ca n'était pas vraiment un plaisir en soi. Et puis de toute façon, il n'en aurait jamais parlé ici… Il n'allait pas avouer à tout le monde qu'il était une sorte de criminel en exil.

Il n'ajouta pas non plus qu'il était également capable d'éprouver de la colère et de la haine. Ces deux sentiments étaient principalement liés à une seule et même personne dont il n'avait pas envie de parler : le Survivant.

- Très bien. Nous verrons la semaine prochaine ce que nous pouvons faire de toi… souffla-t-il, dubitatif. Retourne dans les gradins… Au suivant ! s'écria-t-il soudain.

Draco s'installa loin de tous ses camarades : il n'avait pas envie qu'on lui pose de questions pour l'instant. Il rumina des pensées sombres tout le reste du cours. Jusqu'aux clochettes libératrices.

Pourquoi Potter s'obstinait-il à prendre une telle place dans sa vie ? Il voulait laisser son passé derrière lui, mais il avait la désagréable impression que c'était utopique… Il voulait avancer, réussir et regagner son honneur et sa liberté pas à pas. Mais... Etait-ce vraiment possible ?

Si Draco commençait à douter, il ne savait pas encore qu'il allait devoir apprendre à trébucher.