Bonjour à tous et bienvenue à tous les nouveaux lecteurs ! Vos commentaires à tous me vont droit au cœur. Merci aussi à Wyny pour sa correction particulièrement pertinente !
Merci aux anonymes : Sherlock, Arty, Chat Potty (un grand merci, je suis touchée), Big Rabbit, Trolamine (il n'a pas su lutter contre la corruption, surtout), Kiki (de rien. Sinon, oui, la dette court toujours. Et pour l'animagus, la réponse finale viendra plus tard ^^) Srine, Stabilo (pourvu que ça continue), Sauge (oui, un tableau excel qui détaille tout), pR, Tampon et BU.
Résumé de l'épisode précédent :
Philippe Piéfort a été renvoyé du Palais et Draco aurait dû être enfin tranquille. Mais alors qu'il prépare Halloween avec quelques camarades du Palais, il est pris dans une vision du présent. Son esprit, détaché de son corps, rejoint Harry dans le cimetière de Godric's Hollow.
Alors que ce dernier subit un guet-apens, Draco fait tout ce qu'il peut pour le sauver, profondément paniqué à l'idée que le détenteur de sa dette de vie puisse mourir. Il est, par ailleurs, fasciné par la dangerosité de l'animagus qui se débarrasse de ses agresseurs un par un. Mais alors qu'Harry ne s'en aperçoit pas, un dernier homme se dresse et lui lance un sort de mort. Draco se jette dessus sans réfléchir et parvient à prendre suffisamment de consistance pour l'intercepter, avant de pousser un hurlement et de disparaître.
Au Palais, les jumelles qui gardent Draco sont effrayées par son cri et le fait qu'il paraisse désormais inanimé.
Note 1 : Ce n'est pas pour rien que ce chapitre m'a demandé du temps : il est long, sombre, dense, mais attendez-vous à avoir de nombreuses réponses à des questions longtemps restées en suspens…
Note 2 : Dans l'état actuel des choses, il reste 13 chapitres pour finir ce tome. Par ailleurs, j'ai beaucoup travaillé la suite de cette fiction ces dernières semaines. Et je vous informe qu'il n'y en aura plus que 3 derrière (4 au total au lieu de 5). J'ai rassemblé les tomes 3 et 4 originaux en un seul tome.
Chapitre 10 : Les fêtes de fin d'année
Partie 2 : Ombres
Samedi 31 octobre, 18 heures, Palais des Bois
Aline se rongeait les sangs. Devant elle, Lina s'affairait autour du corps de Draco Malfoy. Depuis une heure, il semblait sans vie. Et d'une certaine manière, c'était le cas.
- Comment peux-tu être sûre que son esprit a été envoyé dans l'au-delà ? demanda-t-elle à sa sœur pour la troisième fois au moins.
Cette dernière soupira. Elle savait ce qui s'était passé pour avoir déjà assisté à ce genre de phénomène, bien des années auparavant. Et ses penchants personnels l'avaient amenée à s'interroger sur les Limbes. Ou l'au-delà, le monde des morts, le monde des âmes, le monde des ombres, selon les appellations et les évolutions du langage.
- Parce que, expliqua-t-elle aussi patiemment que possible, son corps fonctionne à peine et que son cerveau ne montre pas le moindre signe d'activité. Donc son esprit a quitté son corps.
- Tu es sûre que ça ne peut pas être autre chose ?
- Certaine, affirma Lina. Son âme est toujours là, son corps a toujours les fonctions vitales de base : son cœur fonctionne, ses poumons fonctionnent et le reste aussi, j'imagine. Donc malgré son cri d'agonie, il n'est pas mort sur Terre. Sinon, le corps ne fonctionnerait plus et l'âme aurait été envoyée dans l'au-delà.
- Mais un esprit n'est pas fait pour les Limbes, protesta Aline, exprimant tout haut ses angoisses et ses questions.
- Effectivement. Et un corps n'est pas fait pour fonctionner sans esprit. Je pense, dit-elle sombrement, que l'esprit de Draco ne trouve plus le chemin du retour. Comme je te l'ai dit il y a une bonne demi-heure, j'ai déjà vu ce phénomène.
Aline acquiesça. D'après Lina, le fil naturel qui reliait le corps de Draco et son esprit avait été brisé par un sort. Et le seul capable de faire une telle chose, à sa connaissance, était le sort de mort. Il avait dû être envoyé sur la projection solide de son esprit, quelque part. Parce que c'était l'esprit qui avait été touché et envoyé dans l'au-delà, et parce qu'un sort de mort était inefficace sur les esprits - entendez les fantômes - pas suffisamment matériels pour le recevoir.
Et parce que, en y pensant, voir le présent pour un Rêveur signifiait sans doute y assister en étant présent, d'une certaine manière, à l'endroit où se déroulaient les faits. C'était une théorie plausible pour les jumelles.
Le fait est que les deux jeunes femmes devaient se contenter de théories et qu'elles le regrettaient. Elles ne s'étaient pas encore sérieusement penchées sur la manière dont Draco utilisait ses pouvoirs de Rêveur ni sur son entrainement magique. Et si elles l'avaient fait, elles auraient peut-être déjà pu penser à un moyen de le faire revenir, maintenant.
- Il me faut ton aide, glissa Lina à sa sœur. Pour mettre son corps sous un sort de conservation. Ce n'est vraiment pas bon que le corps et l'esprit soient séparés trop longtemps.
Elle laissa la place à Aline et frissonna. Fut une époque où envoyer un esprit dans l'au-delà était une torture courante, pour briser une famille. Quoi de pire que de savoir que l'esprit de son époux, de sa femme ou de son enfant souffrait mille tourments dans les Limbes ? Savoir que son âme ne pourrait jamais trouver le repos, condamnée à pourrir et disparaître avec le corps inanimé qui l'enfermait…
Ce n'était pas tout à fait donner la mort, mais c'était une manière horrible d'y mener quelqu'un.
L'irrespect de la mort, l'irrespect de l'âme était un des pires sacrilèges pour les sorciers. L'âme était l'un des trois composants de la magie, et surtout le seul élément qui persistait après la mort, même si c'était dans l'au-delà. Ce n'était pas pour rien que les Détraqueurs, ces cauchemars ambulants, étaient craints de tous. C'était pour leur capacité à aspirer et détruire l'âme.
- C'est fait, intervint Aline. Et maintenant ?
Les deux jeunes femmes échangèrent un regard hanté.
Depuis une heure que le cri du Rêveur les avait glacées d'effroi, elles pouvaient sentir la personnalité, l'identité de Draco s'affadir peu à peu. Le lien particulier qu'elles partageaient avec lui devenait plus ténu. L'esprit n'était pas fait pour les Limbes. Du peu que savaient les sorcières, il devait affreusement souffrir, là-bas. Et il disparaissait. Il n'était déjà plus qu'une ombre au milieu des autres, même s'il conservait une étincelle de vie.
Lina, malgré une certaine compréhension de la magie grise, et malgré sa connaissance du phénomène qui avait touché le Rêveur, ne pouvait rien faire pour contrer ce sort. Le monde des esprits ne lui était pas accessible, tout simplement.
Elle était la magie noire personnifiée. Et ce n'était pas vraiment utile dans ce cas. Le chaos, les métamorphoses, les déplacements rapides ou la persuasion étaient son domaine. Elle était parfaitement capable d'attirer le mauvais œil. Mais l'autre pendant de cette capacité – donner de la chance au Rêveur pour qu'il puisse retrouver son chemin – n'était absolument pas dans ses cordes.
- Je n'ai pas accès aux Limbes. Est-ce que toi, tu saurais faire quelque chose ? demanda Lina à voix basse.
- Peut-être, admit Aline avec réticence.
Oui, sa maîtrise de l'ordre et sa compétence pour créer des amulettes agissant sur les esprits – quelle que soit leur nature – pouvait aider.
Mais ici, cela signifiait rejoindre son esprit dans les Limbes, avant de pouvoir l'obliger à retourner dans son corps, prendre place à ses côtés dans ce monde des ombres. Et elle ne le comprenait pas bien, mais elle savait qu'il était terriblement douloureux pour ceux qui n'étaient pas vraiment morts.
De fait, les morts étaient toujours attirés par la vie. Ils s'en nourrissaient dès qu'ils en avaient l'occasion.
C'était d'ailleurs une des raisons qui poussaient les Gardiens à protéger les sources et la magie sur Terre. Si les autres dimensions, comme les Limbes, envahissaient cet espace unique… alors les humains – sorciers comme non-sorciers – n'auraient pas la moindre chance. Seuls les enchanteurs ne seraient pas blessés par cette immersion dans l'au-delà, parce que leur magie grise les protégerait. Mais elle-même, magicienne d'un niveau moyen, ne serait absolument pas aidée par sa magie blanche.
- Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, souffla Aline, les yeux agrandis par l'angoisse.
Lina comprenait sa peur terrible de la douleur, sa peur de l'au-delà et sa volonté farouche de ne plus jamais souffrir.
- C'est pour le Rêveur, tenta Lina d'une voix douce. Non, pour Draco Malfoy. Peut-être pourrais-tu essayer ?
Aline se mordit la lèvre inférieure et observa le corps allongé du sorcier. Sa sœur savait où appuyer pour la faire réagir… Elle s'était attachée à Draco Malfoy aussi sûrement qu'elle avait cru qu'elle détesterait son futur maître de toutes ses tripes, ces derniers siècles.
Elle s'était attendue de longue date à devoir servir une maîtresse, comme elle l'avait fait depuis l'origine, depuis leur création en tant que Gardiennes. Une maîtresse exigeante à qui elles devraient tout sacrifier, à qui elles devraient obéir au doigt et à l'œil : la Rêveuse Domicella.
Depuis cette première époque, sa sœur et elle n'avaient jamais vraiment eu l'occasion de nouer des liens avec une autre rêveuse, puisque presque toutes les âmes sélectionnées avaient échoué. Soit l'Ancienne décédait peu après leur sélection, et les Rêveuses devenaient Anciennes à leur tour, incapables d'avoir les Rêves. Soit les Rêveuses n'étaient pas assez fortes et elles mourraient sous la douleur des rêves, qui tuait presque aussi sûrement qu'un couteau en plein cœur.
Au tout début de leur existence en tant que sorcières et avant que Domicella ne devienne une Ancienne, cette dernière s'était souvent servie des jumelles pour apaiser la douleur de ses rêves. Elle la leur faisait partager pour en avoir moins à supporter. Et qu'auraient pu dire les plus fidèles Gardiennes entre tous ? Jeunes et obéissantes comme elles l'étaient, elles n'auraient même jamais imaginé pouvoir protester.
Ça avait été plus dur pour Aline que pour Lina. Ça l'avait toujours été.
Savoir qu'elle s'offrait, qu'elle souffrait pour la survie de l'humanité n'avait jamais pu l'apaiser d'une quelconque manière. Sa soif de liberté avait grandi avec son désir d'échapper à la souffrance. Mais ni elle ni sa sœur n'avaient jamais eu la moindre porte de sortie. Elles étaient les créations finales, les créations parfaites, fidèles et obéissantes à jamais dans les actes, quelles que soient leurs pensées.
Plusieurs dizaines d'années plus tard, dans des circonstances accidentelles, Aline avait été achetée et traitée comme une esclave par un homme qui avait peur de sa magie instinctive. Elle se maîtrisait encore mal à l'époque. L'expérience l'avait marquée au fer rouge. Quand Lina avait réussi à la sauver, à l'emmener avec elle, Aline avait juré de ne plus jamais accepter la moindre souffrance.
Elle en avait une peur viscérale.
- Lina, tu sais que… je ne saurais pas résister…
Lina fronça les sourcils et baissa la tête. C'était une demande délicate, sans le moindre doute.
Ce que leurs corps ne gardaient pas en mémoire au fil de leurs réincarnations – les cicatrices, les brûlures et les traces de torture – leurs esprits ne l'oubliaient jamais. Qui savait ce qu'une douleur trop forte pourrait infliger à sa sœur aujourd'hui ? Ce n'était pas la première fois qu'elle avait l'impression qu'Aline pourrait casser, son esprit brisé au-delà du réparable, au moindre choc violent.
Si Aline s'était spécialisée dans la magie blanche, c'était justement parce qu'elle savait qu'elle était incapable de résister à une trop grande souffrance. Elle avait choisi la magie blanche, celle de l'ordre, pour tenter de garder un esprit sain et maîtrisé. Son pouvoir était le fruit d'un apprentissage de tous les instants, de siècles d'expériences pour maîtriser son élément et son domaine magique de prédilection.
Aline avait appris à se battre pour se défendre, pendant que Lina privilégiait la compréhension de la haine et de la souffrance pour maîtriser parfaitement la magie noire, le mauvais œil et protéger sa soeur…
Soudain, Lina releva la tête. Elle, elle n'avait pas peur de la souffrance. Si sa sœur était incapable de trouver le courage d'aller chercher le Rêveur dans les Limbes, alors elle pourrait peut-être trouver le moyen de l'envoyer elle, à la place.
- Peux-tu m'envoyer chercher l'esprit de Draco ? demanda-t-elle à sa sœur restée silencieuse.
- Lina ! Tu ne sais pas ce qu'on te fera, là-bas ! Tu sais bien que les âmes mortes se nourrissent de la vie. Et un esprit, c'est de la vie !
- C'est vrai, dit lentement la sorcière avec un sourire tordu, mais je n'ai pas peur de souffrir. Au contraire…
Les deux sœurs se jaugèrent du regard pendant cinq longues minutes.
Finalement, Aline capitula.
- Oui, je peux t'envoyer là-bas, dit-elle sombrement. Tu es consciente que c'est complètement fou et parfaitement stupide ?
Lina acquiesça avec un grand sourire.
- D'accord. Laisse-moi une heure.
De toute façon, ce n'était pas comme si elle avait réellement le choix. Elle devait, autant qu'elle voulait, aider le Rêveur. Et c'était leur seule solution intéressante, depuis une heure… Elle se leva pour aller chercher son matériel spécial dans sa chambre.
- Mais, ajouta Aline avant de sortir, tu as intérêt à revenir ! Sinon, je te promets de trouver le moyen de te faire payer. Et ton voyage dans les Limbes te semblera doux comme des vacances, quand j'en aurai fini avec toi.
Lina éclata d'un rire joyeux qui sonnait décalé, par rapport à la menace, et elle promit de faire attention.
Dans sa chambre, Aline plongea dans son armoire. Son matériel pour créer des amulettes était protégé dans un coffre qui ressemblait beaucoup à celui du Livre doré. Sauf que celui-ci n'était fermé que par des sortilèges de magie blanche.
Revenue au chevet du Rêveur, Aline étala devant elle de nombreux composants qu'on aurait pu croire tirés de la réserve d'un fabricant de baguettes.
Elle tordit un morceau de bois d'if et avec soin et précision, y sculpta une roue. Celle-ci était le symbole à la fois du temps qui passe et du cycle de la vie. L'if, que les Druides avaient identifié comme un arbre funéraire, permettrait à la personne porteuse de l'amulette de plonger, à travers le mouvement de la roue, vers le monde parallèle des Limbes, l'au-delà.
Toujours aussi soigneusement, la sorcière saisit plusieurs baguettes de bois de houx, qu'elle assembla en forme d'échelle. Puis elle grava sur chaque palier des runes précises, afin de symboliser les différentes strates de l'au-delà. Les Limbes n'étaient pas un monde uniforme. L'échelle aurait pour fonction d'aider sa sœur à retrouver son chemin vers son corps, à traverser ces différentes strates sans se perdre, une fois le Rêveur retrouvé.
Ensuite, Aline fixa l'échelle à la roue et saisit deux plumes – l'une d'un Phoenix et l'autre d'une Harpie.
Elle attacha la plume de Harpie au centre de la roue, ces êtres étant réputés pour leur capacité à emmener les morts jusque dans l'au-delà. Aline souhaitait ainsi renforcer l'action de la roue en tant que passage vers le monde des ombres. Puis elle fixa, au bout de l'échelle qui pendait de la roue, la plume de Phoenix. Le pouvoir de résurrection de cet animal renforcerait l'action de l'échelle, en assurant le retour de sa sœur.
Enfin, après une légère hésitation, elle saisit quelques feuilles de houx séchées pour les fixer tout autour de la roue.
- Tu auras peut-être un peu plus de mal à retrouver le Rêveur, dit-elle à Lina qui l'observait, parce que les feuilles chasseront les âmes loin de toi. Mais… je pense qu'elles t'aideront à être moins assaillie et donc, à moins souffrir. Etant donné que c'est l'esprit de Draco et non son âme qui a été envoyée dans les Limbes, il ne devrait pas trop souffrir de l'amulette.
- Et moi ?
- Tu ne souffriras pas à cause d'elle. Elle est faite exprès pour toi, pour ton esprit. Tu devrais pouvoir naviguer au milieu des âmes sans en sentir l'effet exorcisant.
Lina fit signe qu'elle avait compris. Aline se leva, l'amulette entre les doigts, et elle incita sa sœur à se coucher sur le sol, pour éviter une mauvaise chute de son corps, une fois son esprit parti.
- Souhaite-moi bonne chance, fit Lina en voyant sa sœur se pencher vers elle.
Aline passa l'amulette au cou de Lina.
- Bonne chance, murmura Aline d'une voix tremblante.
Elle n'aurait pas pu aller dans les Limbes sans se perdre définitivement, sans devenir complètement folle.
Mais y envoyer sa sœur n'était pas non plus une solution qu'elle appréciait. Cependant, encore une fois, elles n'avaient pas vraiment d'autre choix. Qui d'autre pourrait aider le Rêveur, à ce stade ? Aline toucha l'amulette de sa baguette et y insuffla un charme pour l'activer. Elle vit les yeux de Lina devenir blancs et ses muscles se relâcher complètement.
Et elle resta silencieuse et attendit que sa sœur leur ramène l'esprit du Rêveur.
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Samedi 31 octobre, 19 heures 20 au Palais
Le fil ténu qui reliait Lina à l'esprit du Rêveur n'était pas simple à suivre. Les vagues successives des âmes, attirées par sa vivacité et sa magie dormante, ne facilitaient pas sa navigation dans ce monde mort. Et si elle supportait la douleur, alors que les morts tentaient de lui arracher des lambeaux de vie, elle était consciente que rester trop longtemps dans cette dimension qui n'était pas la sienne la perdrait.
Il était difficile de rester rassemblée, ici où on la tiraillait dans tous les sens.
Au début, ce « voyage » avait été une extraordinaire occasion de tester la force de son imagination. Ici, où son esprit était le seul élément « vivant », il avait un certain pouvoir. Grâce à la magie latente qui la reliait à son corps, elle pouvait - par la seule force de son imagination - créer des monstres dangereux qui luttaient contre les morts et la protégeaient. Son don en métamorphoses venait d'une capacité à voir ou imaginer parfaitement les processus de transformation. Ici, aucune règle liée à la nature du vivant ne l'empêchait de créer des choses à partir de rien.
Cependant, si elles étaient une bonne arme contre les âmes dévoreuses, ces créatures de magie lui demandaient beaucoup d'énergie et l'affaiblissaient. Après le premier quart d'heure d'exploration, elle dût se faire à l'idée de lutter par elle-même et d'abandonner ses créations, n'ayant plus assez d'énergie pour à la fois se maintenir entière et maintenir ses monstres imaginaires.
Et elle avait vraiment la sensation qu'on l'écartelait de toute part, comme si on s'en prenait directement à son corps. C'était effrayant et douloureux, même pour elle à qui ce genre d'expérience ne faisait pas peur d'ordinaire.
Quand elle retrouva enfin l'esprit de Draco, Lina fut surprise de le trouver seul. Elle s'attendait à devoir l'arracher aux mains des morts et il était là, recroquevillé sur lui-même certes, mais seul. Il tremblait et Lina pouvait affirmer avec certitude qu'il était terrorisé et qu'il avait mal. Mais si son esprit s'affaiblissait et ne retrouvait pas le chemin de son corps, ce n'était pas le fait des Limbes ou des âmes. C'était uniquement le fait de sa peur qui l'empêchait de bouger.
Il avait autour de lui une espèce d'aura, encore plus sombre que ce monde mort, qui parvenait à repousser les âmes tant elle semblait torturée.
Lina lutta contre deux âmes plus acharnées que les autres avant de parvenir à l'atteindre, et elle sentit son cœur se serrer – si tant est que cela fut possible pour un esprit sans son corps – devant l'aspect pitoyable du Rêveur. Ce n'était pas le genre de fragilité qui lui donnait envie de se moquer, c'était plutôt la fragilité qui provenait des victimes des plus horribles expériences.
Elle avait l'impression de revoir sa sœur à l'époque où elle l'avait tirée des griffes de l'homme qui la torturait pour sorcellerie.
« Draco, » l'appela-t-elle comme elle le pouvait, ici où elle n'avait pas de cordes vocales. « C'est Lina. Est-ce que tu m'entends ? »
L'esprit frémit différemment et elle supposa qu'il l'entendait, d'une manière ou d'une autre.
« Draco, je suis là désormais, » l'apaisa-t-elle. « Je suis ta Gardienne et je vais te ramener à la maison. Tu n'as plus rien à craindre, je suis là. »
Un rire grinçant résonna désagréablement à son oreille et l'esprit du Rêveur se déplia légèrement.
« Plus rien à craindre ? » demanda Draco, dont la voix pénétra directement dans l'esprit de Lina. « Le pire est devant nous. Regarde autour de toi. »
Lina resta indécise un instant. Autour d'eux, il n'y avait strictement rien. Le noir, le vide, et pas un mort à l'horizon. L'esprit de Draco, sentant son désarroi, se déplia entièrement et, d'une manière qu'elle n'aurait pu expliquer, Lina sentit qu'il la pivotait et qu'il tentait de lui montrer divers endroits autour d'eux.
« Là. Et là. Et encore là. Tous ces avenirs, ces destins possibles… Tu les vois ? C'est évident pour moi, désormais : le futur est noir et sans espoir. Pourquoi se battre ? »
« Notre avenir est sur terre. Ici… Ce sont juste les Limbes… comment pourrait-on y voir notre avenir ? » protesta Lina.
« Comment ? » répéta l'esprit de Draco, sombrement. « Betty Noisy nous a expliqué comment les visions de divination pouvaient apparaître, mais elle ne nous a jamais dit d'où viennent ces visions. Elles viennent d'ici. C'est tellement évident maintenant. Les souvenirs, les projets, les pensées de toutes les âmes qui sont ici, leurs liens avec leurs descendants créent ces images. Et où vois-tu le bonheur ? Tout disparaît, quels que soient les événements intermédiaires. »
Lina ne vit strictement rien dans le noir qui les entourait, mais elle comprit à quel point c'était mauvais quand l'aura sombre et menaçante du Rêveur atteignit son esprit. Elle l'absorba en partie, sans flancher, pour essayer de comprendre. La haine, la peur et la douleur étaient des sentiments qu'elle connaissait intimement et maîtrisait parfaitement depuis qu'elle s'était spécialisée en tant que Sorcière.
Elle ne fut pas blessée par ce partage, mais elle s'inquiéta, dans la mesure où le Rêveur semblait fragilisé à cause de ces visions.
« C'est normal, dit-elle en tentant d'user de logique, que les visions de l'avenir soient si sombres en cet instant. Le Rêveur n'est plus sur Terre et c'est lui qui est censé nous guider. Aline et moi, on sait aussi que tu peux nous aider, nous sauver. »
A nouveau, le rire sec et grinçant l'agressa.
« Moi ? Sauver quelqu'un ? »
Soudain, le silence fut assourdissant et tout aussi agressif que le sentiment d'abandon de Lina, alors que l'aura du Rêveur se rétractait loin d'elle. La confusion évidente de l'esprit de Draco la dérouta également.
« Je ne veux pas me mettre en danger pour les autres. Je ne sais pas faire ça. Enfin… pas consciemment. Je ne l'ai pas fait exprès et je ne suis pas sûr de vouloir recommencer… »
Le monologue que marmonnait son ami n'avait aucun sens pour Lina, mais elle était satisfaite de voir son aura sombre se résorber presque complètement. Le seul problème venait désormais des esprits autour d'eux : l'étincelle de vie de Draco était plus vive et l'aura sombre ne le protégeait plus. Et les morts étaient avides. Il fallait impérativement que le Rêveur rentre, maintenant. D'accord ou pas d'accord.
Imitant tant bien que mal ce que l'esprit de Draco avait fait au sien, elle le saisit et le traîna derrière elle à travers les différentes strates des Limbes, suivant la route créée artificiellement par l'amulette de sa sœur pour l'aider à rentrer. Leur mouvement était sans réel à-coup, parce que l'esprit du Rêveur était entièrement focalisé sur ses pensées et qu'il ne se débattait pas, mais beaucoup trop long au goût de la Gardienne. Les efforts qu'elle devait fournir pour les faire avancer tous les deux étaient éreintants.
Parce que malgré ses efforts pour repousser les morts, ces derniers traversaient le Rêveur sans qu'il réagisse et lui arrachaient des lambeaux de vie. Et maintenir l'esprit du Rêveur rassemblé jusqu'à pouvoir le ramener sain et sauf dans son corps – tout en repoussant les assauts sur son propre esprit – rendait leur retour trois fois plus ardu que son aller dans les Limbes.
Elle eut un sursaut d'espoir en sentant la fin du chemin du retour, mais elle s'arrêta brusquement quand le chemin artificiel de l'amulette s'obscurcit.
Partout autour d'elle, les âmes s'étaient discrètement rassemblées, denses et nombreuses, visiblement affamées. Un carnage, voilà ce qui les attendait, si elle ne réagissait pas assez vite. Sans attendre qu'elles attaquent les premières, Lina puisa dans le corps qui l'attendait encore la magie suffisante pour créer un gros dragon cracheur de feu. Un pari risqué, étant donné qu'elle ne savait pas comment concrètement éloigner les âmes.
Concentrée sur son dragon, pour qu'il crache des flammes et éloigne les morts, elle cessa de protéger le rêveur. Les attaques contre lui reprirent de plus belle, le déchiquetant jusqu'à ce qu'il réagisse enfin et crie sa douleur. Lina lui jeta un regard paniqué. L'esprit de Draco se déchirait et les morceaux épars étaient prêts à s'envoler aux quatre vents.
La Gardienne mit toutes ses forces dans une attaque de flammes, si forte qu'elle désorienta les âmes. Elles étaient incapables, soudain, de repérer les deux esprits encore en vie dans les traces mouvantes et vivantes laissées par la magie brûlante.
Lina rassembla comme elle put l'esprit hurlant de son maître et plongea tête la première vers le dernier palier qui devait les ramener dans leurs corps.
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Samedi 31 octobre, 20 heures au Palais
Aline redressa brusquement la tête vers le lit du Rêveur quand elle vit son corps convulser et hurler, comme il l'avait fait un peu plus tôt dans la journée. Elle se précipita à son chevet pour vérifier son pouls et soupira de soulagement quand elle sentit – enfin – son lien de Gardienne se renforcer.
Derrière elle, Lina grinça quelques mots.
- Esprit… déchiré… aide…
Aline ne prit pas le temps de s'occuper d'elle. A première vue, sa sœur semblait épuisée mais cohérente. Et en trois mots, elle venait de lui brosser l'ampleur du problème. Le Rêveur était toujours en proie aux tourments de son voyage.
Elle saisit quelques branches de tilleul et de bouleau qu'elle entrelaça en quelques secondes, pour en faire une couronne. Elle la déposa sur la tête du rêveur, pour en chasser les mauvaises ondes et apaiser son esprit, avant de saisir sa baguette pour y plonger. Sa propre expérience faisait qu'elle savait comment remettre un esprit en ordre et comment en réparer les fissures.
Il lui fallut pourtant près d'une heure pour venir à bout des déchirures de l'esprit de Draco, avec la frustration d'avoir dû remplir artificiellement l'espace vide de sa mémoire récente. Elle ressortit, insatisfaite et inquiète qu'en perdant les données de sa mémoire immédiate, il ait pu perdre des informations importantes.
Quand elle constata qu'il gémissait et semblait se réveiller, alors que ses constantes étaient revenues à la normale, elle s'intéressa à sa sœur. Allongée sur le sol, Lina avait toujours les yeux ouverts, malgré son épuisement manifeste. Mais son souffle ne s'était pas calmé pendant l'heure où elle s'était occupée du Rêveur. De la même façon qu'elle l'avait fait pour Draco, Aline vérifia les constantes de Lina. Réserves magiques à plat. Esprit un peu embrouillé. Beaucoup de douleur, d'après la tension du corps immobile.
Aussi, Aline fouilla-t-elle les poches de la sorcière couchée. Lina, avec sa passion pour les potions, avait toujours des fioles utiles sur elle. Elle trouva finalement un petit flacon plein d'un liquide bleuté, avec la surface un peu blanchâtre spécifique aux potions antidouleur. Elle releva sa sœur et l'aida à en avaler le contenu, jusqu'à ce qu'elle se détende.
Désormais assis sur le lit, Draco observa les deux jeunes femmes avec un air un peu perdu. Que faisait-il dans ce lit ? Et que faisaient-elles dans sa chambre, toutes les deux ?
- Que s'est-il passé ? finit-il par demander, tranchant dans le vif.
- Draco ! s'exclama Aline en se relevant précipitamment pour le prendre dans ses bras. Comment te sens-tu ? As-tu encore mal ? Il reste un peu de potion antidouleur, si tu en as besoin, précisa-t-elle en lui montrant le flacon presque vide de Lina.
- J'ai eu mal ? marmonna-t-il, plus pour lui-même que pour les jumelles.
- Tu t'es évanoui, il y a plusieurs heures. Je crois que c'était à cause d'une vision, exposa Lina dont le souffle s'était enfin calmé. Tu as laissé échapper une exclamation qui ressemblait à « Pote » et tu t'es évanoui.
Draco fronça les sourcils, tentant de rassembler ses souvenirs. Tout lui semblait affreusement flou.
- Et puis, continua Aline, tu t'es mis à hurler et ton esprit s'est retrouvé détaché de ton corps et il a été envoyé dans les Limbes. Quelqu'un t'a jeté un sort de mort.
Le rayon vert… Il s'en souvenait. Il était important parce qu'il ne devait pas toucher Potter.
- Potter ! s'exclama-t-il.
Oui, il se souvenait de sa vision. Il avait aidé Potter à survivre à une attaque d'anciens Mangemorts, menés par un nouveau chef. Les détails lui revenaient peu à peu.
Il avait sauvé Potter !
En se jetant sur un Avada.
Mais qu'est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ?
- Quoi Potter ? demanda Lina en ne le voyant pas développer.
- J'ai… aidé à sauver quelqu'un, grâce à ma vision.
- Et c'est une bonne chose ? demanda la jeune femme toujours assise par terre, en voyant son ami froncer les sourcils.
- Une bonne chose ? Je suppose, répondit Draco en hésitant.
Il se sentait plus léger, c'était indéniable. Avait-il regagné un peu sa liberté ? Pas sûr. Il ne se sentait pas encore totalement libre. Il se sentit étrangement rassuré, au moment de formuler cette conviction, mais il préféra ne pas trop se pencher sur ce sentiment. Toujours était-il qu'il se sentait beaucoup plus léger à l'idée d'avoir pu rembourser à Potter une partie de sa dette, en absorbant le potentiel létal du sort de mort.
Même si cet acte typiquement Gryffondor et très idiot l'avait conduit dans les Limbes…
- Je ne me souviens pas des Limbes, dit-il soudain en se tournant vers Aline.
- Comment ça ?
- Je me souviens de ma « vision » assez précisément, dit-il, mais après le rayon vert de l'Avada, je ne me souviens plus de rien.
- Tu ne te souviens plus de ce que tu as vu là-bas ? demanda Lina, abasourdie.
- Dans les Limbes ? Non. Je devrais ?
Lina leva les yeux vers ceux de Draco pour ne plus les lâcher. Le Rêveur qu'elle avait vu dans l'au-delà était désespéré et n'avait plus le courage ni l'envie de se battre pour leur avenir. Alors c'était peut-être une bonne chose, s'il ne pouvait plus se souvenir des « futurs » sombres qu'il avait aperçus dans les Limbes. Il n'était pas assez fort pour les supporter, pour le moment.
- Non, répondit-elle avec conviction. Ce n'est pas important. Ce qui l'est, c'est la raison pour laquelle tu as reçu un sort de mort. Je ne savais pas que voir des scènes du présent nécessitait la présence physique de ton esprit sur place. Et, ajouta-t-elle dangereusement, je ne pensais pas que quelqu'un chercherait à te lancer ce sort sous ta forme d'esprit. Comment va-t-on faire, pour que tu sois en sécurité dans tes prochaines visions ?
Draco vit le visage d'Aline s'assombrir de la même manière que sa sœur et il se sentit soudain coupable et encore plus bête qu'avant, à l'idée de s'être jeté sur le rayon vert de toutes ses forces.
- En fait, avoua-t-il après quelques secondes d'hésitation, je ne pense pas qu'être physiquement là dans une vision du présent était prévu. Ou normal. Je voulais juste… intercepter le sort. Et j'ai pris de la consistance.
- Tu t'es jeté sur l'Avada ? s'étonna Aline, les yeux grand ouverts d'incrédulité.
Elle connaissait le Rêveur : elle l'entraînait tous les jours à se battre. Comme elle, il ne supportait pas la douleur, et comme sa sœur, il n'était pas vraiment courageux. Lina cherchait toujours à l'épargner ou la sauver, ce qui expliquait qu'elle donne parfois l'impression d'être courageuse en se lançant dans des batailles impossibles. Mais elle préférait la plupart du temps opérer des « retraites stratégiques » devant le danger.
Aussi, elle avait du mal à comprendre ce qui pouvait motiver le sorcier devant elle à se jeter sur un sort de mort.
- Il fallait… que je sauve quelqu'un, admit-il en espérant contenter les deux sorcières.
- Cette Potter, affirma Lina en hochant la tête, comme si elle venait de trouver une nouvelle pièce importante du puzzle. Que représente-t-elle pour toi, pour que tu parviennes à te matérialiser dans une vision ? Surtout devant un sort de mort ?
Draco ricana une seconde en s'apercevant que Lina avait immédiatement pensé que Potter était une fille. Pourtant, Potter était vraiment très loin d'être une fille. Brusquement, Draco interrompit son rire et détourna le visage. Ses souvenirs étaient peut-être un peu trop précis sur certains détails.
En voyant les joues du Rêveur rosir, les jumelles échangèrent un regard lourd de sens et un sourire espiègle. Il y avait là matière à creuser.
Aline allait lancer l'offensive quand quelqu'un frappa à la porte.
Lina se releva en grognant contre la raideur de ses muscles et alla ouvrir. L'offensive serait pour plus tard. Ramon se tenait là, l'air fâché, et Lina le laissa entrer.
- Je suis venu voir par moi-même si tu allais bien, expliqua-t-il à Draco. J'ai dit à tout le monde que si tu ne revenais pas tout de suite, c'était pour te remettre de tes émotions. Je leur ai dit de ne pas venir t'importuner, qu'il y avait déjà assez de mal de fait. C'est le meilleur moyen que j'ai trouvé de les éloigner tous, une fois que la dispute en bas s'est calmée. Parce que, ajouta-t-il en se tournant cette fois vers les jumelles, si n'importe qui était arrivé ces dernières heures, vous auriez eu de gros ennuis avec les professeurs. Et peut-être pas qu'eux.
- Pour quelle raison aurait-on eu des ennuis ? s'indigna Aline. On sauvait Draco.
- Parce qu'on ne joue pas avec la mort comme vous l'avez fait aujourd'hui, répondit-il froidement. Encore moins si vous êtes seules avec un sorcier qui – aux yeux de tous – a déjà subi des tentatives d'assassinat. J'ai senti un peu trop tard que Draco se mourrait et j'ai senti votre affairement pour le sauver, raison pour laquelle je ne vous ai pas dérangées. Mais il est des choses qu'il ne faut pas manipuler.
- Aurais-tu préféré me laisser… mourir ? s'indigna Draco.
- Non, évidemment, répondit le Sud-Américain en s'adoucissant et en venant s'asseoir à côté de lui. Mais créer un passage entre notre monde et celui des morts pour aller te chercher, c'était une idée totalement stupide. Tu n'imagines pas à quel point les âmes mortes sont affamées de vie. Leur donner un aperçu de ce qu'elle ont vécu et perdu, c'est une torture et le meilleur moyen de provoquer des agitations. Rares sont les âmes qui sont parties en acceptant leur sort.
- Comment peux-tu savoir ce qui s'est passé ici ? demanda Lina, méfiante.
- Je te l'ai déjà dit. Je ressens. Ce n'est pas la première fois que je suis au contact d'une âme mourante et en colère, je sais reconnaître la sensation.
Lina se souvint brusquement de l'aveu de Ramon, quelques jours auparavant. Il avait tué son père. En tant qu'empathe, il avait dû ressentir cette mort jusqu'au fond de ses tripes. D'autant plus avec le lien filial qu'il partageait avec sa victime. Oui, elle comprenait qu'il puisse être sensible aux âmes des Limbes.
- Et d'un coup, continua Ramon, cette sensation a déboulé brusquement, partant d'ici en cent fois plus fort que tout ce que j'ai pu connaître avant. Le résultat aurait pu être catastrophique. La seule raison pour laquelle – encore une fois – je ne suis pas intervenu, c'est parce que les âmes ont été trop distraites pour profiter du même passage que vous et qu'il s'est refermé avant qu'elles ne réagissent. Par ailleurs, Draco avait un besoin d'aide urgent et vous étiez les plus à même de l'aider. Mais c'était un acte définitivement dangereux.
- J'avais créé cette amulette pour l'esprit de Lina, opposa Aline, et aucune âme morte n'aurait pu emprunter le passage créé. Je sais ce que j'ai fait.
- Non, répliqua le métis. Du moins, ta sœur ne le savait pas. Elle a obligatoirement forcé le passage pour ramener Draco. Il était aux mains des morts, ils n'ont pas pu le laisser partir intact. Une amulette n'aurait pas dû avoir le pouvoir de le ramener. C'est une brèche imprévue qui lui a permis de passer, c'est impossible autrement.
Lina pâlit en prenant soudain conscience qu'il avait raison. Elle avait emmené Draco de force, par une ouverture qui lui était destinée à elle. Elle avait forcé le passage jusqu'ici. Elle aurait pu stupidement déchirer le voile avec l'au-delà, en ramenant si violemment le Rêveur. Et dire qu'elle était censée le protéger ! Elle faisait une bien piètre Gardienne…
Elle n'aurait pas dû faire ce voyage, créer ce passage, même pour un court instant. Aline avait raison : ça avait été une idée totalement folle et définitivement stupide. Oui, mais elle l'avait fait pour une bonne raison. Le Rêveur était tout autant nécessaire à la survie de leur monde que le Voile. L'un n'allait pas sans l'autre.
- Qu'aurais-je pu faire d'autre ? demanda-t-elle finalement, en se défendant comme elle pouvait contre son sentiment grandissant de culpabilité.
- Demander l'aide des professeurs, répondit Ramon. Ils connaissent de nombreux rituels, et je sais que Jansson connaît des rituels vaudous qui auraient pu être utiles dans ce cas-ci, où l'esprit a été détaché du corps. Il en a enseigné à un frère de Jil, qui s'est spécialisé dans cette branche.
- Comment aurait-on pu le deviner ?
- Si vous m'aviez parlé de l'état de Draco immédiatement, j'aurais pu aider. En l'occurrence, je l'ai découvert trop tard et toi, Lina, tu venais de partir dans l'autre monde.
- Pourquoi tu ne t'en es pas tout de suite rendu compte ? demanda Draco.
- Avant ça, j'étais trop concentré sur la culpabilité des fauteurs de trouble et la colère de Jil et d'autres élèves. Je ne me suis pas focalisé sur toi, puisque je te pensais entre de bonnes mains. C'est ensuite, que j'ai ressenti ton absence et que je les ai senties faire toutes ces bêtises. C'était trop tard pour les arrêter, mais j'ai décidé d'éloigner tout le monde, pour t'aider à mon niveau.
Ramon échangea un regard hostile avec Lina, qui s'apprêtait à répondre, mais Draco intervint à nouveau.
- Ça vous dérangerait d'arrêter de vous disputer à mon sujet, comme si je n'étais pas là ?
- Pardon, Draco. Mais tu sais, ça aurait vraiment pu mal se passer.
Draco fronça les sourcils et baissa légèrement la tête pour réfléchir. Il ne se souvenait pas de ce qui s'était passé là-bas. Sa mémoire altérée faisait écho aux mots de Ramon, un peu plus tôt : son voyage n'avait pas pu le laisser indemne… Et au-delà de ça, il sentait lui aussi que les choses auraient pu être vraiment mauvaises. Après tout, il avait reçu un sort de mort. Et à part Potter, personne ne se remettait d'un sort de mort.
Il releva la tête et acquiesça.
- Je sais, dit-il. Je ne me souviens de rien, mais je sais que ma confrontation avec l'au-delà n'a pas été douce, c'est le moins que je puisse dire. Le… Ce qui nous sépare d'eux est fragile mais indispensable, et je sais tout ça.
Ramon acquiesça à son tour, satisfait que quelqu'un comprenne son point de vue. L'angoisse sourde qui émanait de son ami n'était pas feinte.
- Mais, ajouta Draco, ce qui est fait est fait. Pas besoin d'aller plus loin et de se disputer pour le passé. Simplement, on sait désormais que ce n'est pas une chose à faire. On ne recommencera plus.
Et effectivement, les jumelles n'auraient pas besoin de revenir le chercher, parce qu'il ne recommencerait pas la même idiotie que dans le cimetière. Pas moyen qu'il se jette à nouveau devant un sort de mort. Ce n'était tout simplement pas lui. Dans le feu de l'action, il avait été aveuglé par il ne savait quel sentiment bizarre – une angoisse incompréhensible que Potter, détenteur de sa dette de vie, ne meure. Mais on ne l'y reprendrait plus.
- Même si, malgré tout, je suis content que quelqu'un soit venu me chercher, conclut-il avec un sourire sincère pour les jumelles.
- A ton service, Draco ! lança joyeusement Aline.
Ramon leva les yeux et les mains au ciel, en signe de capitulation, puis il les entraîna tous de force vers la salle d'Halloween. Puisque visiblement, tout le monde allait bien, il n'y avait pas de raison de manquer la fête, qui commençait à peine.
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Lundi 2 novembre, fin d'après-midi
C'est avec surprise que Draco leva les yeux vers la fenêtre de sa chambre. Une immense chouette inconnue frappait à la vitre pour attirer son attention. Il se leva, lui ouvrit, et elle alla maladroitement se poser sur le lit. Kerta, sur son perchoir, regardait la nouvelle venue d'un œil intrigué. Draco secoua la tête en avisant le gros paquet que la chouette inconnue tenait. Pas étonnant qu'elle ait des difficultés d'équilibre.
Il détacha le colis et désigna à l'animal la mangeoire de Kerta, pour qu'elle se restaure. Et étonnamment, cette dernière lui fit un peu de place pour qu'elle puisse se tenir correctement.
Puis le sorcier ouvrit le paquet, intrigué. A l'intérieur, il y avait un livre, une note épinglée dessus et deux petits rouleaux de parchemin. La note venait d'Igor. Il lui envoyait un livre parlant des Temps Sombres, pour tenir sa promesse. Draco acquiesça tout seul. Il aurait envoyé une demande à Igor dans quelques jours, s'il n'avait rien vu venir. Après tout, il avait rempli sa part du contrat et il était maintenant capable – avec quelques efforts certes, mais capable quand même – d'atteindre le médicomage par la pensée.
Il ouvrit d'abord les deux rouleaux de parchemins avant de s'intéresser au livre. Il s'agissait de deux lettres à l'aspect officiel, l'une émanant d'Igor et l'autre d'une certaine « Anna O'Brien ». Il n'avait pas la moindre idée de qui cette jeune femme pouvait bien être, mais les lettres furent d'un grand secours pour s'en faire une idée.
Igor et cette Anna venaient tout juste de lui envoyer la preuve de leur serment d'allégeance en tant que Gardiens et tous les deux se disaient prêts à suivre ses directives au moindre appel. Il était heureux d'avoir pu un peu discuter avec les jumelles, lors de la fête d'Halloween. Il avait ainsi appris la manière dont elles l'avaient retrouvé dans les Limbes et découvert le lien qu'il partageait naturellement avec elles, depuis qu'il avait accepté leur allégeance.
C'était également grâce à ce lien renforcé qu'elles étaient plusieurs fois parvenues à le trouver quand il appelait à l'aide, à l'époque de Philippe Piéfort.
C'était pour cette raison qu'il fut donc capable de prendre conscience du lien ténu qui le reliait à ses deux nouveaux Gardiens. Il accepta leur allégeance, tout à la fois soulagé de savoir qu'il aurait de l'aide si les Temps Sombres devenaient réalité, et abasourdi par ce serment qui, d'une certaine manière, l'effrayait. Avoir la responsabilité de la vie et des actes d'autres personnes était toujours aussi effrayant pour lui.
Au moins n'avait-il pas l'impression d'avoir des esclaves, pour le moment, puisque ses deux nouveaux Gardiens étaient en Angleterre, loin de lui et de tout ordre qu'il pourrait donner.
Cela fait, il relut la note d'Igor à propos de l'ouvrage envoyé et s'intéressa à celui-ci.
D'après le médicomage, il s'agissait d'un recueil de plusieurs légendes morbides, en grande partie faux. Mais la partie concernant « l'Apocalypse » lui semblait parfaitement juste. Peut-être avait-il pu discuter avec un Rêveur ou avait-il lu un autre ouvrage inconnu traitant des Temps Sombres ? En tout cas, le livre donnait une bonne idée de leur nature et du processus pouvant les déclencher.
Draco s'assit sur le lit et lut quelques passages de l'ouvrage. L'auteur semblait effectivement prendre plaisir dans les récits macabres. Mais Draco pouvait dire avec certitude, en lisant ces passages, qu'il s'agissait de légendes sans le moindre fond de réalité. Ils ne lui parlaient pas, pas comme l'avaient fait les légendes de La Mère Magie ou les prophéties que Betty Noisy leur donnait en classe.
Finalement, il sauta de nombreux chapitres pour atteindre la partie conseillée par Igor. Et il lut.
Près d'une heure lui fut nécessaire pour venir à bout du chapitre sur les Temps Sombres. Pas qu'il fut long en soit, mais… c'était un chapitre stressant qui lui avait demandé beaucoup de persévérance pour en venir à bout. Maintenant, il se sentait nauséeux. Les descriptions ressemblaient incroyablement à ce qu'il avait vu pendant son cauchemar sur le bateau. Le sang, le feu qui corrompt, la boue… la mort… Il avait senti son angoisse monter et elle ne s'arrêtait plus.
Depuis son Rêve de Samain, il était incroyablement sensible à toute idée de mort ou d'ombre. Comme s'il avait développé une espèce d'hypersensibilité à un… autre monde, plus sombre. Il ne savait pas comment exprimer mieux son sentiment, mais c'était comme s'il sentait la mort, parfois. Il s'en était aperçu en saisissant le Livre doré donné par les jumelles : il l'avait lâché, sous le coup de la surprise, quand il avait ressenti la sourde angoisse que ça avait généré en lui.
Un peu comme maintenant, alors qu'il regardait le livre envoyé par Igor, toujours posé sur ses genoux. Il l'éloigna brusquement de lui et se leva nerveusement.
Les Temps Sombres seraient déclenchés par un déséquilibre - tous ceux qui avaient entendu parler des Temps Sombres le savaient, lui compris. Mais personne n'était capable de définir précisément ce que serait ce déséquilibre. Tout ce qui était sûr, c'était qu'il déchirerait le « Voile » et, d'après le livre, même les pouvoirs des Gardiens seraient incapables de le protéger.
Seule la figure du Rêveur serait capable de les guider dans la bonne direction et d'éviter le chaos total en sauvant le Voile.
Lui.
Et comment était-il censé faire ? Il n'avait jamais voulu ce fardeau ! Et si c'était lui qui devait posséder la solution face aux Temps Sombres… alors les Temps Sombres étaient inévitables. Franchement… Il n'avait déjà aucune idée de la nature du Voile, alors comment le protéger ?
En lisant, il avait certes eu l'impression que le « Voile » pourrait désigner les Moldus. Mais ce n'était dit clairement à aucun moment… Il se basait seulement sur sa conversation avec John Doe, dans le bateau, à propos de la neutralité des Moldus qui permettaient à la magie d'exister sur Terre. Leur insensibilité aux magies suintant des Sources était peut-être ce qu'on nommait le Voile.
Mais quoi qu'il en soit, comment était-il supposer sauver le Voile si celui-ci était une figuration de l'esprit ou un ensemble de milliards de personnes ? Il devait bien y avoir quelque chose de concret et d'accessible à protéger, non ? Autrement… il était définitivement incapable d'imaginer comment remplir son rôle et guider les Gardiens…
En parlant de Gardiens… Les jumelles pouvaient peut-être répondre à quelques unes de ses questions… Aussi, rapidement, il enfila le manteau de son uniforme et se rendit chez Lina, quelques étages en dessous.
Il frappa à la porte et fut satisfait de constater la présence d'Aline sur le lit, quand Lina lui ouvrit.
- Entre, je t'en prie, fit Lina avec curiosité, en sentant son agitation. Que veux-tu ?
- J'ai besoin de réponses, dit-il d'un ton direct, à propos des Temps Sombres, du Voile, des Gardiens, du livre doré que vous m'avez donné, des…
- Ho là ! Une question à la fois, s'amusa Aline. Pourquoi ce besoin soudain ?
- A cause des Temps Sombres. Comment est-ce que je suis censé lutter contre ça, si je suis bien le Rêveur attendu ? Je ne sais pas exactement à quoi ou à qui j'ai affaire… Je viens de recevoir un serment d'allégeance de deux autres Gardiens et je ne peux pas m'empêcher d'angoisser à propos de ce qu'on attend de moi.
- Deux nouveaux Gardiens se sont présentés à toi ? s'étonna Lina.
- Oui. Enfin… ils m'ont envoyé une lettre enchantée avec un serment, pour prouver leur bonne foi et leur volonté de s'engager auprès de moi.
- Je vois… Quelque part, c'est plutôt logique et c'est bon signe, dit Lina en échangeant un regard avec sa sœur.
- Effectivement, c'est bon de savoir que deux autres Gardiens sont prêts à suivre leur destin, confirma Aline. Par quelle question veux-tu commencer ?
- Commençons déjà par ça, fit Draco en s'asseyant à côté d'Aline. Qui êtes-vous ? Et qu'est-ce que vous êtes censés faire ? Les Gardiens, je veux dire. Quel est votre rôle ?
- Je crois que le mieux, c'est de tout t'expliquer depuis le début, dit Lina en regardant sa sœur pour une approbation.
Celle-ci avala sa salive et prit la parole.
- Je pense aussi que c'est mieux. Mais surtout, rappelle-toi que même si nous sommes des Gardiennes, Lina et moi, nous ne sommes pas des monstres. Notre nature inhumaine n'est pas de notre faute.
- Je sais que vous n'êtes pas des monstres, dit Draco en fronçant les sourcils. Enfin, si l'on excepte ce jour où le Livre doré a altéré ma vue, dit-il pour plaisanter. D'ailleurs, reprit-il plus sérieusement, je me pose aussi des questions sur la nature de ce livre. Il a des effets étranges, sur moi.
- Une chose à la fois. Commençons par la nature des Gardiens, dit Lina.
Et Aline prit le récit en main.
- La première chose à savoir, c'est que les Gardiens sont, en quelque sorte, des créations nées du besoin de protéger le Voile.
- De la même manière que le tout premier Rêveur, qui était une Rêveuse, précisa Lina. Elle s'appelait Domicella et elle a été notre première maîtresse. Et celui qui a créé la Rêveuse et les Gardiens s'appelait, lui, Joseph d'Arimathie.
Draco retint une exclamation de surprise et se souvint d'une matinée au Palais, entièrement occupée par des visions du présent. Il avait vu des bribes de la vie et des préoccupations de Potter. Il avait été profondément plongé dans des questionnements et des angoisses autour du nom de Joseph d'Arimathie. Et de Ginny Weasley, aussi, dut-il admettre en grinçant des dents.
Se pourrait-il que Potter soit au courant à propos des Temps Sombres à venir ?
- Joseph d'Arimathie a ramené en Angleterre une coupe de sang, reprit Aline.
- Le Graal, oui, intervint Draco. Je connais cette histoire et l'existence de cet artefact. Il est réputé puissant : n'importe quel Sang-Pur anglais connait cette histoire et espère pouvoir un jour trouver cette Coupe que même Merlin tenait en haute estime.
- Oui, mais tu ne connais pas toute l'histoire, contra-t-elle. Le sang dans la coupe et la magie qu'il contenait ont été utilisés par Joseph d'Arimathie pour créer une sorcière capable d'empêcher le déchirement du Voile et l'avènement des Temps Sombres.
- Comment ça ?
- Joseph avait compris avant tout le monde que l'Apocalypse n'était pas une légende ou l'annonce d'un illuminé. Il avait compris que Jésus était un véritable Prophète. Et si le déchirement d'un « Voile » pouvait mener au chaos, aux Temps Sombres, alors il fallait trouver une solution pour l'empêcher.
- Et il s'est servi du sang de la Coupe dans ce but… résuma Draco.
- Oui, répondit Aline. Pour continuer la race des Prophètes. Dans l'espoir que l'un d'eux soit capable de voir la solution qui éviterait au monde de plonger dans le chaos.
- Ce que Joseph n'avait pas imaginé en manipulant ainsi le sang de la Coupe, reprit Lina, c'est que Domicella - la sorcière qu'il avait choisie pour tenir la descendance de Jésus - allait devenir la première Rêveuse, pas une Prophète. On l'a appelée ainsi car ses visions ne concernaient pas uniquement l'avenir. Le problème, c'était que ces Rêves la blessaient et qu'il lui fallait toute la force de sa magie pour les supporter, survivre et se soigner.
Draco écarquilla les yeux. Un problème, ça ? Par rapport à ce qui venait d'être réalisé ?
Joseph d'Arimathie avait réussi, d'une certaine manière, à transférer les propriétés du sang du Prophète à une autre sorcière. C'était une manipulation folle et incroyablement bien pensée. Domicella était devenue l'héritière de la magie du Prophète. Et elle était donc désormais capable de voir l'avenir, pour y trouver une solution contre les Temps Sombres.
Hé bien selon lui, le fait que les Rêves soient douloureux n'était qu'un petit inconvénient, à côté de l'énormité du bénéfice. En plus, question douleur, il ne fallait pas exagérer. S'il avait mal et qu'il était ensuite affaibli et nauséeux, les quelques Rêves qui l'avaient assailli n'était pas si mauvais qu'il doive se soigner pour survivre… Ses rêves étaient cauchemardesques, angoissants, mais pas aussi « mortels » qu'on ne cessait de lui dépeindre.
Joseph d'Arimathie avait créé la première Rêveuse.
La question suivante était…
- Puisqu'il avait rempli ses objectifs en créant une personne capable de contrer les Temps Sombres, alors pourquoi aurait-il ensuite créé des Gardiens ?
- Les Rêves prenaient toute l'énergie de Domicella, intervint Aline. Ils se nourrissaient autant de sa force magique que de sa force vitale, je pense. Alors même si elle avait découvert une solution pour protéger le Voile, elle n'aurait jamais pu la mettre en œuvre. Il fallait quelqu'un d'autre pour l'aider magiquement.
« Il était drôlement stressé par le déchirement du Voile, cet homme, » songea Draco. « Mais en même temps… qui ne le serait pas ? Une fois qu'on avait eu un aperçu des Temps Sombres, même tout petit, il était impossible d'oublier. »
- Pour faire ça bien et trouver la meilleure manière de les préserver, reprit Lina, il a fait de longues recherches sur la nature du Voile et de la Magie. Et même s'il n'a jamais fait de découverte probante…
- On ne peut pas vraiment t'aider là-dessus, l'interrompit une nouvelle fois Aline, la nature du Voile reste un grand mystère, même pour ceux qui ont passé leur vie à faire des recherches sur les Temps Sombres et la Magie.
- Je disais donc, reprit Lina, qu'il n'a pas découvert la nature du Voile, ni le moyen de le protéger directement. Mais il a découvert un moyen détourné de le protéger : pour éviter une déchirure et conserver l'équilibre de la Magie, il s'est penché sur la circulation de cette dernière. Sur ses flux. Ce sont eux qui permettent un bon mélange des magies des autres dimensions, ici.
- Donc pour protéger le Voile, il a choisi de protéger ces flux magiques, continua Aline. Et pour maintenir l'équilibre de ces flux, il a pensé à créer des relais, des sorciers capables de fluidifier la circulation magique. Ils devaient ainsi pouvoir repérer les déséquilibres et les problèmes pour les réparer, autant que possible.
- Comment ça ? Quel genre de problème ?
- Imagine le massacre des habitants d'une région. Il n'y a plus assez d'êtres vivants pour supporter la circulation des flux magiques, qui diminuent. Ce qui signifie qu'ils s'engorgent à d'autres endroits. Le déséquilibre, s'il croit, est susceptible de tordre et déchirer le Voile. Le rôle de Domicella et des Gardiens est donc d'aider la circulation magique à reprendre ses droits. Par exemple en aidant la vie à reprendre son cours.
- Mais… cela veut dire que l'inverse est vrai, non ? Je veux dire… Peut-il y avoir trop de monde ? Est-ce que vous agissez, alors ?
- Non, répondit catégoriquement Aline. Qu'il y ait bien plus d'êtres vivants que nécessaire pour porter les flux ne changera rien à la taille de ces derniers. Les problèmes viennent quand ces êtres vivants ne sont pas assez nombreux et que les flux sont en partie bloqués. C'est seulement à ce moment-là que nous aidons la vie à croitre, que nous l'accélérons si cela nous paraît nécessaire. Nous sommes des veilleurs, ajouta-t-elle en hésitant, pas des juges ou des dieux ou tout ce que tu veux d'autre. Ce n'est pas notre rôle, n'est-ce pas ? Nous évitons d'interférer, quand c'est possible.
Draco vit la jeune fille hésiter, à la fin de sa réponse, et il comprit que la responsabilité des Gardiens était au moins aussi forte que celle dévolue au Rêveur. On attendait d'eux qu'ils veillent sur le bon fonctionnement du monde. Et qu'ils soient capables de lutter, un jour, contre des temps de destruction et de mort. Sans savoir quel en serait le déclenchement exact, ni comment réussir leur mission… Et ils n'avaient pas tous les outils en main.
Il n'avait jamais signé pour ça, lui ! Décidément, le destin s'était bien moqué des gens en lui assignant le rôle de Rêveur... Au moins les jumelles lui apportaient-elles une partie des réponses qu'il attendait. Les Gardiens du Voile avaient été créés, en quelque sorte, pour être des faiseurs de vie.
- Comment est-ce que vous pouvez sentir que les flux ont besoin d'un coup de pouce ? demanda-t-il soudain. Et quelle sorte de pouvoir avez-vous, pour avoir une telle influence sur la circulation magique à l'échelle de… hé bien du monde ?
- Nous allons y venir. Avant de passer à la pratique et à la création, Joseph a réfléchi à la meilleure manière d'atteindre ses objectifs, continua Aline. Les équipes sont toujours plus fortes que les individus, et c'est pour cette raison qu'il a voulu rassembler une équipe de sorciers. Et à cette époque-là, il était courant de se regrouper en fratries et en sectes pour accumuler plus de pouvoir et de possibilités.
- Pour que ces sorciers fassent office de portes, expliqua Lina, c'est-à-dire pour qu'ils facilitent la circulation et qu'ils puissent repérer les déséquilibres, Joseph d'Arimathie a manipulé la nature de leur magie. Il les a rattachés aux éléments qui portent les flux : le feu, le bois, la terre, le métal, l'eau et l'air. Enfin… L'eau et l'air sont inertes en termes de magie, mais ils sont indispensables aux hommes et aux créatures, eux-mêmes indispensables aux flux magiques.
- C'est cette affinité avec les six éléments qui nous aide à ressentir les flux, puisque tu te posais la question.
- En tout cas, cet ordre du monde est bien représenté par le Cosmimago, comme nous te l'avions expliqué il y a un mois environ. Il symbolise l'ensemble formé par la Terre, les au-delàs qui l'influencent, les Gardiens symbolisés par leurs éléments, le Voile… il résume l'équilibre du monde et la vie, d'une certaine manière. C'est pour ça qu'il a un grand pouvoir et qu'il semble vivant, pour ceux qui le regardent avec attention.
- Je me souviens de tout ça, confirma Draco.
- Il y a peut-être une autre chose, qui peut t'intéresser, dit Aline. C'est le fait que, tant que nous ne nous soumettons pas au Rêveur, nous ne sommes « que » ça. Des portes veillant sur l'équilibre. C'est seulement une fois soumis au Rêveur que nous devenons des Gardiens dans le rôle complet : nous protégeons le Voile et le Rêveur.
- Pourquoi cette différentiation ? demanda Draco.
- Parce qu'au départ, l'équipe de sorciers que rassemblait peu à peu Joseph d'Arimathie n'était pas destinée à se soumettre au Rêveur : leur rôle était de prendre soin du Voile. Le problème, c'est que certains ont commencé à prendre goût au pouvoir.
- Par conséquent, précisa Aline, Joseph a décidé de remédier à ce problème en obligeant les magies des Gardiens à s'inféoder à la Rêveuse : la condition nécessaire pour bénéficier de cette magie de Gardien était de se soumettre à la volonté d'un autre. Ce qui a permis, par la suite, d'éviter tout débordement dans l'utilisation de leurs dons et d'éviter les courses au pouvoir.
- Et pour ses deux dernières créations, ajouta Lina, la Gardienne liée à l'eau et la Gardienne liée à l'air, il est même allé beaucoup plus loin qu'une simple manipulation de la magie. Pour être sûr qu'elles restent dévouées à la Rêveuse ou au Rêveur, Joseph d'Arimathie a manipulé l'âme des deux jumelles choisies, pour s'assurer de leur soumission totale et définitive.
- Les créations parfaites, à jamais fidèles, conclut sombrement Aline.
C'était ainsi que les deux sœurs avaient coutume de se nommer, quand l'amertume de leur destin se faisait trop forte.
- Et le rapport avec vous… ? commença Draco.
- Il est total, répondit Aline. C'était nous. Notre première vie était liée à Domicella. En manipulant nos âmes et en les soumettant définitivement au Rêveur, il nous a interdit de nous éteindre naturellement, contrairement aux autres Gardiens. Eux sont restés des humains, malgré leur rôle de Gardien. Nous, nous avons dû nous réincarner sans cesse depuis lors. En attendant avec crainte qu'un nouveau Rêveur se serve de nous, mais en sachant que nous ne pourrions être libérées que lorsque le Rêveur Ultime aurait rempli son rôle.
Draco ne put s'empêcher d'avoir un air horrifié et Aline détourna le regard, au bord des larmes. Elle savait que les autres la voyaient comme un monstre, en apprenant sa condition. Elle ne pouvait pas mourir et elle volait la vie des autres, injustement. Mais… Si seulement elle pouvait faire autrement, elle n'hésiterait pas une seconde.
- Mais si vous vous réincarnez depuis cette époque, commença Draco, alors vous avez...
Lina le vit baisser la tête et bouger les doigts, comme s'il comptait.
- 1934 ans, répondit Lina, d'une voix polaire.
Elle était un peu déçue de la réaction de Draco. Plus encore pour Aline, qui craignait le regard des autres et détestait sa condition. Elle l'avait pourtant bien prévenu, au début de cette discussion, de se souvenir que ce n'était pas leur faute si elles avaient été créées ainsi.
- Et vous n'avez pas eu le droit de trouver le repos depuis tout ce temps… souffla encore Draco, les yeux toujours écarquillés.
- Non, claqua la voix de Lina.
- Mais c'est inhumain ! s'enflamma brusquement Draco, en se levant. Il n'avait pas le droit de vous faire ça ! Vous aviez déjà un tel poids sur les épaules… c'est… c'est…
Le sorcier avait toujours l'ai horrifié, mais les jumelles prirent enfin conscience qu'il n'était pas horrifié à cause d'elles, mais pour elles. Aline eut un petit reniflement, ravalant ses larmes.
- Alors… fit-elle d'une toute petite voix, tu ne nous considères pas comme des… monstres ?
Draco baissa les yeux vers la sorcière et sa colère retomba d'un coup. Il s'assit à nouveau à côté d'elle et l'attira maladroitement contre lui, dans un geste qu'il ne se permettrait jamais dans un autre contexte, mais qui était pour lui très symbolique.
- Non, Aline. Je ne vous prends pas pour des monstres. Je te considère même comme une amie. Et crois-moi, cela veut dire beaucoup pour moi. J'ai appelé très peu de personnes ainsi, dans ma vie.
La jeune femme se serra un peu plus contre lui, cherchant du réconfort entre ses bras. Lina ne bougea pas d'un poil. Elle était restée debout depuis le début, face aux deux autres sorciers, et ça lui convenait très bien. Elle n'avait pas besoin de réconfort, puisqu'elle avait accepté sa nature depuis longtemps, mais elle ne brisa pas le silence qui s'était lentement installé.
Elle aimait sa sœur bien plus que de raison et elle était satisfaite de voir qu'elle s'était trompée dans l'interprétation de l'attitude de Draco : Aline avait besoin de chaleur humaine et de compréhension. Elle était ainsi faite.
Finalement, Draco brisa le silence.
- Puisque nous sommes liés, cela veut dire que vous êtes des Gardiennes, maintenant. J'ai bien compris ?
- C'est bien ça.
- Heu… reprit-il. Si avant, vous étiez des portes, alors vous étiez libres, n'est-ce pas ? Vous un peu moins, à cause de vos âmes liées, mais les autres oui… Donc Joseph d'Arimathie a loupé son coup. Qu'est-ce qui empêche les autres Gardiens d'abuser de leur pouvoir, quand il n'y a pas de Rêveur à qui se soumettre ?
- Aucun des Gardiens n'est si libre que tu le penses. Quand ils sont sélectionnés et en âge de devenir Gardiens, ils reçoivent une visite de l'Ancien, qui leur explique leur rôle et ce qui est attendu d'eux. S'ils acceptent leur destin, alors ils se lient à l'Ancien. Nous, c'est fait depuis longtemps, à travers Domicella. C'est l'Ancien qui a l'autorité sur nous, en attendant qu'un Rêveur se manifeste.
- J'ai un peu de mal à rattacher l'Ancien à tout ce que vous venez de me raconter, dit Draco. Qui est-il ?
- Les Anciens sont un peu la réincarnation de la magie de Joseph d'Arimathie, pour simplifier. C'est comme ça qu'on l'appelait, à la fin de sa vie, et c'est comme ça qu'on a continué à appeler ses héritiers. L'Ancien est celui qui veille sur l'équipe du Rêveur et ses Gardiens.
- Donc la magie de Joseph d'Arimathie a continué à se transmettre à d'autres sorciers qui deviennent alors des Anciens, reprit Draco avec ses propres mots, un peu comme la magie de la Rêveuse a continué à se transmettre à de nouveaux Rêveurs.
- C'est ça. Joseph a longuement travaillé sur cette transmission d'une magie à travers le temps et le choix de nouveaux héritiers. A l'origine, c'était pour les Gardiens et Domicella, pour s'assurer qu'à la mort de l'un d'eux, il y ait toujours un nouveau Gardien ou un Rêveuse potentielle prêts à reprendre le flambeau. C'est proche de sa propre mort que Joseph a pensé à appliquer la même chose à sa magie personnelle. Il voulait en faire don aux Rêveurs, pour que ce surplus magique les aide à supporter la douleur des Rêves.
- Mais quand Domicella a reçu l'héritage magique de Joseph d'Arimathie, continua Lina, celui-ci a remplacé son héritage de Rêveuse. Elle a cessé d'avoir des visions mais elle a senti qu'une autre personne avait hérité de la magie des Rêves. N'ayant pas vraiment d'autre choix, elle a décidé de prendre la suite de son mentor en devenant une « Ancienne » à son tour. Elle attendu que son héritière Rêveuse grandisse pour la former et, en attendant, elle a pris le contrôle de la magie des Gardiens. Et l'histoire s'est répétée quand elle-même est décédée. C'est ainsi qu'à chaque fois qu'un Ancien s'éteint, le Rêveur potentiel en cours devient un Ancien et cesse d'être un Rêveur.
- Alors… avança Draco, le Rêveur Ultime serait celui qui, à la mort de l'Ancien, ne deviendrait pas un Ancien lui-même.
- C'est ce que nous pensons aussi, confirma Lina. Même si personne ne peut nous le confirmer : Joseph avait parlé une ou deux fois d'une Rêveuse Ultime, mais je ne sais pas ce qu'il entendait par là. Puisqu'il n'avait pas anticipé que son don magique transformerait la nature de la Rêveuse, il n'a pas pu penser que le Rêveur Ultime soit celui dont la nature resterait constante.
- C'est une des erreurs d'appréciation de Joseph, déclara Aline. Comme pour sa manipulation de nos âmes qui nous empêche de mourir comme tout être humain normal le devrait. Cependant, il reste un très grand sorcier. Il a notamment réussi à préserver toutes ses créations jusqu'à nos jours, pour qu'il y ait - en temps voulu - une équipe de sorciers capables de contrer les Temps Sombres.
- C'est effectivement un travail impressionnant… dit Draco. Inconnu de l'immense majorité des gens, mais impressionnant quand même.
Les trois jeunes gens restèrent silencieux quelques instants. Cet homme avait consacré sa vie à chercher un moyen d'assurer celle des autres. Il y avait de quoi rester admiratif, même si tous les trois étaient un peu dépassés par l'ampleur de leur tâche.
- Est-ce que nous avons bien répondu à tes questions ? s'enquit finalement Aline en regardant Draco.
- Oui. Je comprends mieux l'existence des Rêveurs, des Anciens et des Gardiens, même si beaucoup de choses restent floues. Les Temps Sombres m'angoissent et je ne sais toujours pas comment je suis censé lutter contre eux, mais je comprends mieux la situation.
- Il t'en restait une, je crois, intervint Lina. A propos du Livre doré qu'on t'a confié.
Draco leva la tête vers elle et ouvrit grand ses oreilles. Il avait failli oublier cette question.
- C'est un cadeau qui nous a été fait il y a quelques siècles, par une tribu de fées en Ecosse, expliqua Lina. La poussière dorée qui recouvre le livre n'est autre que de la poussière de fée, d'ailleurs. Nous avions rendu service à leur reine et elle nous a offert ce que nous désirions le plus à l'époque : un moyen d'améliorer nos connaissances et notre magie personnelle. Ce livre s'est ainsi adapté à tous nos besoins et nous a guidé dans notre apprentissage.
- C'est un ouvrage sans prix, déclara Lina pour ponctuer la réponse de sa sœur. A ce propos, tu nous as dit qu'il avait des effets étranges sur toi ?
- Oui. Il m'effraie. Comme si… je sentais la mort roder tout autour de moi, quand je l'ai entre les mains.
Aline se tourna vers sa sœur, un peu perplexe quant à cet effet. Aucune d'elles n'avait déjà rencontré ce problème auparavant…
- C'est peut-être dû à ton séjour dans les Limbes, marmonna Lina pensivement, énonçant sa théorie tout haut en même temps qu'elle se formait.
- Comment ça aurait pu influencer l'effet du livre ? demanda Aline, devançant Draco
- Tu as le pouvoir de voir l'avenir, exposa Lina en se tournant vers le sorcier, et ton rôle est intimement lié aux Temps Sombres, donc aux notions de destruction et de mort. Et le livre, lui, t'apprend à te servir de ce pouvoir. Peut-être qu'il t'ouvrait déjà aux ombres et à l'au-delà, mais que ta sensibilité à cette dimension de la magie a été exacerbée par ton séjour dans les Limbes. Après tout, tu as reçu un sort de mort. Tu connais cette sensation plus intimement que jamais.
- C'est une hypothèse intéressante, lui accorda Draco.
- Et plausible, ajouta Aline à son tour. Etant donné que la Magie est un mélange des magies des autres mondes, ce ne serait pas idiot que tu ressentes plus qu'avant l'influence des Limbes.
- En tout cas, la prochaine fois que tu t'entraîneras à ta magie de Rêveur, appelle-nous, exigea Lina. On pourra observer les effets du livre sur toi et t'aider à surmonter ton angoisse.
Draco acquiesça, même s'il ne comptait pas s'entraîner avant un moment. Il ne se sentait tout simplement pas assez à l'aise en présence de l'ouvrage…
- Vu l'heure, intervint Aline, je pense qu'on devrait descendre manger…
Lina et Draco acquiescèrent. Mais au moment d'ouvrir galamment la porte à ses gardiennes, ce dernier éclata de rire. Il n'était pas amusé, au contraire, mais les deux idées saugrenues qui venaient de lui passer par la tête rendaient son rire incontrôlable. La vie était ironique, tout de même.
- Que se passe-t-il ? s'inquiéta Aline, pas du tout amusée.
Draco reprit son souffle et lui répondit, laissant les deux jumelles étrangement glacées.
- Je viens de me rendre compte que je possédais l'héritage magique d'une Coupe convoitée par tous les sorciers.
- Et ?
- Si le Lord Noir et les Mangemorts avaient appris mon lien avec cette Coupe, ils auraient tous été affreusement jaloux. Jaloux du sang d'un Moldu. Je me demande comment mon père réagirait, s'il l'apprenait, lui qui est si fier de notre sang pur…
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Vendredi 27 novembre, 16 heures.
Presque quatre semaines étaient passées, sans incident notable, depuis la discussion que Draco avait eue avec les jumelles. La routine des cours avait repris le dessus. Des examens intermédiaires étaient prévus juste avant les vacances de Noël et tous les étudiants travaillaient et s'entrainaient d'arrache-pied. Draco ne faisait pas exception, et il avait évité de se disperser sur les questions de Temps Sombres et de Rêveurs.
Lina n'avait pas plus insisté à propos de son entraînement magique, prise par ses propres révisions. Même Aline avait allégé le nombre de ses leçons de self-défense, maintenant que Philippe avait été renvoyé. De toute façon, les autres étudiants ne semblaient plus s'intéresser à lui autant que le mois précédent et peu étaient ceux qui le considéraient encore dangereux.
Ramon l'avait entraîné de nombreuses fois dans les fêtes qu'il organisait, pour que tout le monde s'aperçoive qu'il était quelqu'un de « sympa ». Ce garçon était définitivement trop optimiste. Certes, il s'ouvrait peu à peu aux autres. Mais ses réflexes de protection - la froideur et l'ironie mordante - ressortaient régulièrement sans qu'il y puisse quoi que ce soit. Son passage à Serpentard avait un peu conditionné ses réactions, quand il faisait face à des gens qu'il ne connaissait pas ou mal.
- Je ne te ferai pas cours cette semaine, lui dit Clothilde Lemaire au sortir du cours d'Histoire et Civilisations. Nous avons une réunion de professeurs et j'ai oublié de te prévenir lundi dernier. Ta semaine est donc terminée. Mais continue à t'entraîner à la magie sans baguette, tu es en bonne voie.
Draco acquiesça et partit s'installer dans l'une des salles d'étude du rez-de-chaussée en attendant d'être rejoint par les jumelles. Elles aimaient se tenir au courant de ses progrès, chaque vendredi. Ces dernières semaines, il avait un peu stagné. Il parvenait mieux à influencer des objets avec sa magie : les faire bouger, léviter, tourner… Mais il ne réussissait pas à envoyer de sorts autres que ceux de mouvement.
Il ne maîtrisait pas encore les métamorphoses, des maléfices pourtant simples comme celui du saucisson ou des sorts plus complexes comme l'Expelliarmus. Un petit blocage, naturel d'après le professeur.
En attendant les deux sorcières, il se plongea dans un essai demandé par le professeur d'Anatomie Sweets, sur le fonctionnement des points d'ouverture du corps humain et leur influence sur les flux magiques internes. Un peu barbant…
- Tu n'es pas en cours ? l'interrompit une voix au bout d'une heure et demi.
Draco leva les yeux vers Aline, qui venait de pénétrer dans la salle, rapidement suivie par sa sœur. Les deux jeunes femmes étaient rarement l'une sans l'autre, quand elles n'étaient pas en cours.
- Pas cette semaine, répondit-il. Il y a une réunion de professeurs ce soir et le professeur Lemaire avait des choses à préparer avant.
- Alors tu ne t'es pas entraîné ?
- Non, pas encore, répondit Draco.
- C'est embêtant, déclara Lina. Il faut pourtant bien que tu t'entraînes, pour surmonter ton blocage.
Drago fit une grimace. L'absence de sa baguette lui pesait et le handicapait quelque peu. Avec elle, il aurait pu mieux comprendre comment faire fonctionner ces fichus sortilèges, quelle était la différence avec ceux qu'il maîtrisait.
- Ce n'est pas ma faute, grogna finalement Draco.
Lina lui envoya son sourire tordu, consciente de l'agacer.
- Va chercher le Livre doré, lui demanda-t-elle. On a tout le week-end devant nous : Aline et moi avons suffisamment révisé et toi, tu manques d'entraînement. Alors on va travailler ta magie, aujourd'hui.
Draco soupira ostensiblement mais obéit. Il savait que Lina était une sorcière très têtue. Plus que lui. A tel point qu'il n'avait que rarement le dernier mot, dans leurs joutes verbales. Il revint bientôt avec la boîte dans laquelle il gardait le livre et les jumelles l'emmenèrent dans le jardin, à côté du potager. Il s'agissait plus d'une étendue herbeuse que d'un jardin, mais il avait l'avantage d'être très calme.
En effet, rares étaient les étudiants qui sortaient du Palais, à cause du microclimat désagréable qui régnait à l'intérieur des frontières du Palais. Il faisait toujours lourd et humide, quel que soit le moment de l'année.
- Allez ! Allons-y ! s'exclama Aline avec son impatience et son enthousiasme habituels.
Draco s'accroupit et ouvrit le petit coffre qu'il avait posé sur l'herbe. Il n'avait pas ressorti le livre doré depuis le début du mois, détestant de toutes ses tripes le sentiment d'angoisse qui l'avait assailli après Samain. Le bois avait un peu gonflé et le livre était coincé. C'était dommage, il n'allait pas pouvoir l'utiliser aujourd'hui.
Il leva un visage satisfait vers les jumelles mais le baissa à nouveau une seconde après, en voyant l'air de Lina. Sous son regard sévère, il extirpa finalement le livre de la boîte étroite, d'un geste brusque. Le raclement fit voler un peu de la poussière dorée qui recouvrait le livre. Draco la respira et éternua, comme la première fois où il avait eu le livre entre les mains.
Soudain, dans un sursaut, il lâcha l'ouvrage dans l'herbe.
- Draco ? Ça va ? s'inquiéta Lina en voyant le sorcier tourner frénétiquement la tête en tout sens, comme si les bois autour d'eux l'effrayaient.
- Tu es redevenue le monstre boueux, fit-il d'une petite voix en levant la tête vers elle. Comme la première fois. Et il y a à nouveau tous ces cris d'agonie, dans le bois, conclut-il d'une voix étranglée.
Aline fronça les sourcils et se redressa de toute sa hauteur, comme pour tenter d'apercevoir ceux que Draco entendait crier. Lina se pencha vers le Rêveur et l'aida à se relever. Il ne quittait pas les bois du regard.
- C'est bizarre, murmura-t-il d'une voix qui avait un peu plus d'assurance que précédemment.
Il baissa les yeux vers le livre qu'il avait lâché sur le sol. Un éclat doré au milieu de l'herbe grasse. Un éclat doré comme celui qui l'avait appelé, près de la frontière du Palais, deux mois auparavant. Un éclat doré comme celui qu'il avait aperçu dans la clairière au cheval cabré, un soir d'orage. Il leva une fois de plus la tête vers les bois et fronça les sourcils.
- J'ai une drôle d'impression… glissa-t-il aux jumelles.
Sans plus montrer la crainte qu'il ressentait quelques instants auparavant, il se pencha, saisit le livre doré et gratta un peu de la poussière sur la couverture. A nouveau, il respira la poudre irritante. Les cris étaient toujours là, plus précis et moins réels tout à la fois. Comme s'il avait une bribe de vision, avec seulement du son…
Il se mit brusquement à courir vers le bois, pour se rapprocher des cris et du cœur de l'action. Aline et Lina furent saisies un instant, avant de se reprendre et de se précipiter à sa suite, au milieu des arbres.
- Draco, ralentis ! appela Aline. Que t'arrive-t-il ?
Il ne répondit pas et déboucha bientôt dans la clairière au cheval cabré. Il s'avança vers la statue, un peu plus calmement, et les jumelles parvinrent enfin à le rattraper. D'une certaine manière, Aline était ravie de ne pas avoir rattrapé son ami, preuve de ses progrès physiques. Son élève, désormais, courait aussi vite qu'elle.
Lina posa une main sur l'épaule de Draco mais il ne réagit pas. Il scrutait attentivement la clairière et marmonnait dans sa barbe.
- Il y a… non, il y avait quelque chose, ici… J'ai l'impression… Il faudrait recréer les conditions…
Aline regarda le Rêveur avec curiosité et Lina haussa les épaules, en attendant qu'il veuille bien partager ses pensées avec elles. A nouveau, Draco gratta quelques grains de poussière et s'obligea à les inhaler.
Par intermittence, la statue moldue sembla prendre un éclat doré, elle aussi. Il y avait autour de lui quelque chose. Il voyait comme des flashs d'une situation confuse et agitée. Il s'était passé quelque chose ici. Quelque chose qui lui parlait encore plus aujourd'hui qu'auparavant, quelque chose qui cherchait à attirer son attention depuis longtemps.
- Les filles, dit-il lentement. Est-ce que vous sauriez me recréer un orage, ici ? J'ai besoin d'une pluie violente et d'éclairs aveuglants.
Lina haussa les sourcils sous l'incongruité de cette demande.
- Un orage ? Pour quoi faire ?
- Il y avait un orage, la dernière fois que j'ai vu la clairière briller… Et des éclairs… Il y avait quelque chose, ici, qui m'a effrayé. Comme une impression de dangerosité, de mort imminente. Je n'ai pas su voir clairement à l'époque. Mais j'ai l'impression que c'est possible, maintenant.
- Je suppose qu'on peut essayer… déclara Aline en se grattant la nuque, perplexe. Il fait chaud et humide… Je maîtrise l'air et Lina l'eau… Oui, on peut peut-être y arriver.
Draco délaissa un instant sa contemplation de la clairière pour voir les magies de ses deux Gardiennes à l'œuvre.
Lina semblait attirer et accumuler les nuages au-dessus d'eux et peu à peu, leur densité assombrit la clairière et les bois tout autour. De gris, les nuages devinrent dangereusement noirs. Il faisait de plus en plus lourd et humide. Aline, elle, intervint ensuite. Les yeux fermés, les cheveux volant violemment autour de son visage, elle fit mine de compresser quelque chose entre ses mains.
« Elle essaie de provoquer un choc entre les masses d'air et les nuages, » comprit Draco en sentant se lever une tempête et en voyant les nuages se compresser.
Malgré leurs grimaces de concentration et leurs efforts visibles, il fallut du temps aux deux jeunes filles pour parvenir à un début de résultat. Mais la pluie se mit bientôt à tomber, de plus en plus dru. Il faisait si sombre qu'on aurait pu se croire sous le feuillage dense des arbres et non dans une clairière.
- Surtout, leur cria-t-il, ne vous arrêtez sous aucun prétexte !
Le premier éclair le prit par surprise et l'aveugla une seconde, alors que le tonnerre grondait enfin.
Quand il rouvrit les yeux, il se trouvait au milieu d'une bataille, sous une pluie d'orage battante. Des humains étrangement habillés se battaient contre des fées, qui attiraient l'œil à cause de leur éclat doré, et contre une horde immense de… Nains ? Il se baissa par réflexe, alors qu'une rafale d'explosions se faisait entendre près de lui. Les hommes à cheval étaient couverts de plaques métalliques et ils tenaient des armes à feu, un outil typique pour ceux qui n'avaient pas de magie pour se battre ou se défendre.
- Des moldus ! s'exclama-t-il avec surprise.
Autour de lui, plusieurs nains s'écroulèrent au sol en hurlant de douleur. Leurs cris étaient ceux qui hantaient les bois du Palais. Mais comment était-ce possible ? Que se passait-il ? Où était-il ? Et la question la plus pertinente selon lui : quand était-on ? Les fées et les nains étaient des peuples disparus, aujourd'hui !
Il tourna la tête quand un rayon définitivement magique vint frapper une fée, juste à sa droite, qui s'écroula dans la boue. Un homme, lui aussi à cheval mais beaucoup plus imposant que les autres, portait autour du cou un objet qui décimait les deux peuples magiques alentours. Un objet qu'il n'avait jamais vu avant et qui projetait au sol tous ceux qui étaient touchés par son rayon.
- Fils ! hurla un nain à sa gauche, penché sur un autre nain, plus jeune, au visage plongé dans la boue. Vous allez me le payer ! hurla-t-il aux hommes les plus proches, avant de se jeter sur eux.
Draco le suivit sans y penser, alors qu'il tentait de comprendre la situation.
Il comprenait tout ce que disaient les moldus et les nains. Pas de doute, il était dans un Rêve. Un Rêve du passé. Il ne put s'empêcher d'admirer au passage la force du nain, qui taillait les jarrets des chevaux et défonçait leurs poitrails avant d'achever les cavaliers tombés au sol. Comme les Gobelins, leurs lointains et minuscules cousins, les Nains avaient l'amour des pierres précieuses, de l'or et de la guerre. Se battre était pour eux un art.
Il continua à suivre le nain, jusqu'à ce qu'il se jette sur le cheval de l'homme à l'artefact. Mais la créature magique ne put même pas toucher l'animal, fauché par le rayon magique. Il s'écroula au sol, dramatiquement pâle. Il lui fallut quelques secondes, mais il sembla reprendre ses esprits et rampa vers l'homme, son arme solidement ancrée dans une main. Il espérait sans doute atteindre le leader moldu, coûte que coûte.
Draco secoua la tête, admiratif de cette détermination mais horrifié par l'inutilité évidente de cette volonté de fer. Ce nain était complètement stupide ! Il allait se faire tuer !
Le Moldu sauta au bas de son cheval et donna un violent coup de pied dans les côtes du Nain. Il saisit une épée qu'il avait au côté, la plongea dans le ventre de la créature et il fit remonter la lame jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée par les côtes.
Draco retint un haut-le-cœur et recula de quelques pas, les mains crispées sur son propre ventre.
La créature, dans un dernier effort, leva son arme pour faucher son adversaire. Mais le Moldu envoya la lame adverse au loin, d'un simple coup de pied et sans le moindre effort visible. Le nain expira son dernier souffla avant même que son arme ne se fiche dans la boue.
Draco mit une main devant sa bouche, ferma les yeux aussi fort que possible et secoua la tête, incapable d'assimiler ce qu'il voyait.
- Descendez de cheval ! lança le leader moldu à une partie de ses soldats. Achevez ces démons !
Draco tourna la tête en s'apercevant que de nouveaux nains avaient fait leur apparition, en sortant de trous creusés dans le sol. C'est seulement à ce moment-là qu'il prit conscience du décor. Le sol de terre pierreuse s'étendait à perte de vue. Il était dans une région à peine vallonnée, sans le moindre brin d'herbe. La pluie tombait dru, mais il pouvait tout de même apercevoir, plus loin dans le ciel, deux espèces de lunes colorées.
Ce n'était pas son monde. Mais il y avait ici des Moldus… Que se passait-il ?
- Appelez des renforts ! cria un des nains à ses camarades.
- La pluie et la boue court-circuitent le réseau, répondit un autre, penché vers le sol.
- Essaie encore ! le pressa un troisième.
Draco eut un nouveau sursaut de dégoût en voyant ce dernier se faire faucher par le moldu aux allures de général. Son épée d'apparat tuait aussi sûrement que les armes à feu de ses hommes, ou que son artefact magique. Et même si personne ne pouvait le voir, puisqu'il n'était pas vraiment là, Draco se mit hors de portée de l'arme.
- Fichue boue, marmonna le Nain en frottant le sol de sa main, sans avoir rien vu de la scène.
Le Moldu s'avança vers lui et une fée jaillit à côté de son épaule. Une toute jeune fée qui ne semblait pas vouloir repousser l'homme au loin, au contraire de ses nombreuses compatriotes tombées au sol.
- Attention ! avertit-elle le Moldu. Les Nains utilisent les filons d'or dans le sol pour communiquer entre eux. Ne le laissez pas contacter les autres ou vous n'aurez aucune chance de vous en sortir vivant !
L'homme eut un ricanement hautain et il faucha efficacement le Nain au moment où ce dernier prit conscience de sa présence.
- Personne ne peut m'arrêter.
- Si les Nains vous voient, ils n'oublieront jamais votre visage et ils iront vous chercher jusque dans les cachettes les plus reculées. Ils savent invoquer le portail aussi facilement que moi et ils ont l'habitude de se rendre régulièrement sur Terre, pour le bois. Ils vous y traqueront, pour venger leur peuple.
L'homme baissa la tête vers le sol et Draco l'imita, prenant conscience qu'il était entièrement traversé par de fins filons d'or. Il regarda autour de lui et vit plusieurs nains tenter d'appeler du renfort, penchés eux aussi vers le sol. Les soldats du Moldu n'étaient pas assez nombreux pour achever tous les nains en moins d'une minute. Et d'ici là, l'un d'eux aurait forcément réussi à appeler son peuple en renfort.
Le général moldu sembla prendre conscience de la même chose et il fit une grimace dangereuse.
- Est-ce que tous les nains sont reliés à ces filons ? demanda-t-il à la fée.
- Oui, répondit celle-ci en regardant nerveusement le massacre qui continuait devant ses yeux.
- Très bien. Alors je vais tous les achever.
La fée tourna soudain le regard vers lui, alors qu'il ôtait l'artefact de son cou. Il approcha le pendentif jusqu'à le coller contre l'un des filons d'or et Draco vit distinctement le rayon maléfique y pénétrer, s'étendre et poursuivre sa route le long des ramifications autour. Le Moldu avait un sourire cruel et satisfait.
Et brusquement, les cris de terreur et d'agonie enflèrent tout autour de lui. Les Nains au sol qui n'étaient pas encore morts hurlaient, comme sous l'emprise d'un Doloris. Ils cessèrent de crier, quand l'homme remis son artefact autour de son cou, mais ils étaient tous agonisants. Dans les filons d'or, la lueur malsaine du rayon continuait à pulser et à voyager.
- Voilà. S'ils ne sont pas encore tous morts, ce n'est plus qu'une question d'heures. Maintenant, dit-il à ses soldats, vous pouvez aller chercher l'or sans crainte. Dépêchez-vous !
Les Moldus obéirent et s'engouffrèrent dans les ouvertures creusées dans le sol. Ils y entraient et ressortaient les bras chargés d'objets ouvragés en métaux précieux, qu'ils chargeaient sur leurs chevaux. Il était donc dans un village nain regorgeant d'or. Bien sûr ! Pour quelle autre raison les Moldus attaqueraient-ils un peuple magique aussi robuste que les nains ?
Enfin, robustes… Le rayon de l'objet magique semblait les avoir tous décimés efficacement.
- Vous avez l'or, je veux l'objet ! couina la jeune fée, attirant l'attention de Draco.
- Tu n'avais pas menti, la fée ! Ramène-nous chez nous avec tout l'or que mes hommes auront ramassé et tu auras l'objet ensuite.
La fée maugréa mais attendit que tous les moldus soient remontés en selle. Puis elle ouvrit un portail et les moldus s'y engouffrèrent sans y regarder à deux fois. Leur leader jeta un œil satisfait derrière lui, avant de s'engager à son tour dans le passage. Et Draco les suivit. Il atterrit dans une minuscule clairière, au milieu d'un bois, où s'entassaient les chevaux. Il était de retour sur Terre, dans sa dimension, sans le moindre doute.
- C'est bon de retrouver la Terre, la fée, fit le général moldu d'un ton dangereux, mais je veux rentrer chez moi.
- Je n'ai aucune influence sur les portails dimensionnels, pauvre idiot ! s'énerva-t-elle, visiblement plus éprouvée par le massacre qui avait eu lieu qu'elle ne voulait l'admettre. Ils ne changeront jamais ni de lieu ni de destination. Maintenant, taisez-vous et laissez-moi travailler !
La fée ouvrit un nouveau passage, mais il lui fallut beaucoup plus de temps que précédemment, pour le créer. Et il était moins imposant, autant par sa taille que par le pouvoir qu'il dégageait. A nouveau, tous les moldus s'y engagèrent.
Alors que la fée allait les suivre, elle fut stoppée par un cri de colère et le portail qu'elle avait créé se referma brusquement derrière le dernier Moldu. Draco chercha l'origine du cri et vit une autre fée, beaucoup plus vieille que la première, s'approcher lentement. Elle était suivie d'autres nombreuses fées, toutes mal en point. Venaient-elles du champ de bataille, dans l'autre dimension ?
- Comment as-tu osé ? hurla la vieille fée, submergée par la fureur. Profiter de mon absence pour trahir ton peuple ! Ton peuple et tous nos amis nains ! Comment ? Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Sais-tu seulement ce que ta trahison a provoqué ? En permettant à cet humain de pénétrer dans la dimension naine, en lui permettant d'user de son objet maléfique, tu as corrompu la Source ! Tu as trahi la Magie, son don, et tu ne mérites plus de bénéficier de ses bienfaits.
La petite fée, prise sous le déluge de fureur, ne bougeait plus une aile, figée dans les airs par la puissance de ses pairs. Elle semblait terrorisée par son aînée.
- Par ta faute, nous ne reverrons plus jamais les Nains ! Nous allons devoir condamner ce passage désormais maudit !
Draco s'aperçut que plusieurs fées malades fondirent en larmes, à cette remarque. La légende des Leprechauns disait peut-être vrai : si les fées tenaient autant aux nains, il était possible qu'elles se soient accouplées avec eux et qu'elles aient donné naissance à cette nouvelle race…
- Par les pouvoirs qui me sont conférés par notre peuple, gronda la vieille fée dont la voix se fit encore plus forte et autoritaire qu'avant, que ta magie te soit reprise et qu'elle ferme à jamais la Source et son passage vers le monde des Nains !
Draco vit la petite créature hurler sa souffrance, alors que l'éclat doré typique des fées lui était arraché. La vieille fée invoqua le premier portail que Draco avait vu et il comprit mieux pourquoi il semblait si différent. Il n'était pas une création née de la magie d'une créature. Il était la représentation physique d'une Source, la représentation d'un point de friction entre deux dimensions.
Alors les Sources ressemblaient à des portails… Mais encore fallait-il savoir les invoquer, pour les voir.
D'un geste, la vieille fée envoya la magie dorée de la coupable vers l'ouverture. La magie s'étira, se déforma et devint plus dense, jusqu'à former une porte blindée. Le portail de la Source n'était plus, il disparut.
- Tu convoitais l'artefact maudit de cet humain, reprit la vieille fée en s'approchant de la fée déchue. Pourquoi ?
Son aura semblait écraser la petite fée, désormais terne, et celle-ci répondit d'une voix désincarnée.
- C'était un bijou magnifique et plus puissant que tout ce que nous avons possédé jusqu'ici.
La rage de la vieille fée sembla se décupler.
- Tu es bannie ! lui hurla-t-elle. Tu n'es plus digne de la Terre et tu n'es plus digne du monde nain ! Tu vivras toute ta vie entre deux, à jamais condamnée à faire face aux conséquences de tes actes.
Et un nouveau geste de sa part fit apparaître un bloc de pierre, là où se dressait encore le portail peu de temps auparavant.
- Tu vivras entre nos deux mondes, pour toujours enfermée dans cette roche inerte et sans magie, à revoir sans cesse le massacre que tu as toi-même déclenché. Puisses-tu un jour te repentir de ta cupidité et de ta cruauté, car seule la réparation de tes crimes te permettra de trouver un jour le repos.
La petite fée sembla horrifiée, alors que la magie de son aînée la poussait vers la roche. Elle se débattit violemment, même une fois au cœur de la pierre, et celle-ci sembla protester en même temps que la fée. Bien que cette dernière ait été dépossédée de sa magie, la pierre qui l'enfermait se transforma de manière inattendue et prit la forme d'un cheval. Il rua violemment.
La vieille fée s'approcha, le visage rouge de colère.
- Il suffit !
Ce seul cri et un seul geste de sa part stoppèrent toute protestation. Et les bois redevinrent soudain d'un calme olympien, alors que plusieurs des fées mal en point se laissaient tomber au sol, n'ayant plus la force de battre des ailes.
Peu à peu, le silence fit place au bruit de la pluie qui martelait le sol.
Draco cligna des yeux et reprit ses esprits. Il était assis contre un arbre et Aline et Lina l'observaient avec inquiétude. Il était de retour dans la clairière du Palais des bois. Dans le présent. Il tremblait de froid et il était trempé jusqu'aux os, mais c'était surtout son intense mal de crâne qui le gênait.
- Que s'est-il passé ? lui demanda Aline en approchant un mouchoir de son visage pour lui tamponner le nez et la bouche.
- Une vision du passé, répondit-il brièvement avant de s'interrompre.
Le mouchoir d'Aline était rouge sang. Il passa ses doigts sur son visage et constata qu'il saignait du nez. Il ferma les yeux. Ça et le mal de tête… Avoir des Rêves n'était quand même pas une partie de plaisir.
- Il faut que je vérifie quelque chose, dit-il aux deux jeunes femmes. Est-ce que vous pouvez m'aider à atteindre la statue ?
- Sous cette pluie ? protesta Aline.
- Elle est déjà presque arrêtée, répondit Draco en montrant la clairière.
Lina ne dit rien et aida le sorcier à se lever, puis elle lui servit de support pour marcher jusqu'à la statue. Arrivé près du flanc de pierre, Draco toqua. La pierre sonnait creux. Très peu, mais suffisamment pour que sa vision fasse sens. La jeune fée qu'il avait vue était-elle encore enfermée dans la statue ?
- Là ! Regardez ! cria Aline en pointant les naseaux de la statue.
Lina et Draco se déplacèrent et observèrent à leur tour la brume épaisse qui sortait de la pierre. Comme un petit fantôme, la brume prit la forme d'une fée et descendit à hauteur des yeux des sorciers.
- Je suis heureuse de rencontrer enfin le Rêveur, fit une voix éthérée.
- Vous êtes la fée que j'ai vu se faire enfermer dans la pierre ?
Les jumelles, si elles furent surprises de la tournure des évènements, ne se manifestèrent pas. Elles comptaient sur leur Rêveur pour tout leur expliquer par la suite.
- Hélas oui, répondit la forme vaporeuse. Et j'y suis toujours, depuis les 480 dernières années. Presque 500 ans à regretter ma fascination pour cet objet que vous avez vu à l'œuvre.
- Qu'est-ce que c'était ? Et qui était ce moldu que vous avez aidé ? demanda Draco avec le pressentiment de déjà savoir ce qu'il en était.
- Cet homme s'appelait Cortès. Il était en pleine conquête de la Mésoamérique, quand je l'ai rencontré. J'ai vu son bijou à l'œuvre, cette moitié de soleil qui brillait de mille feux et qui semblait si puissante… Il m'a tourné la tête. Comme toutes les fées, j'aime les bijoux, l'or et la puissance. Comme elles, je me nourris de magie. Je voulais cet objet et j'ai négocié avec cet homme. Il était, lui aussi, à la recherche d'or. J'ai jugé que l'or des nains que nous fréquentions beaucoup, nous les fées, valait largement la possession de cet objet. Nous avons passé un marché et je l'ai emmené ici, puis dans le monde des nains.
- Et il y a eu cette… boucherie.
- Oui, fit la voix tremblante. Un réel massacre, par ma faute, parce que j'avais pris les nains par surprise et dans leur monde d'origine.
Draco pâlit, au souvenir des lames qui s'enfonçaient dans les corps, et Lina dut raffermir sa prise pour l'empêcher de tomber au sol.
- Ils n'auraient jamais imaginé, continua la fée, que des humains parviennent jusqu'à eux grâce à la source, qu'ils utilisaient pourtant eux-mêmes pour atteindre la Terre. A cause de moi, l'objet a perverti la magie de la source et probablement détruit la dimension naine. Si la reine n'avait pas condamné le portail, cette perversion aurait atteint la Terre et affecté notre Magie. Je n'ai compris la justesse de ses motivations que très tard et j'en ai d'autant plus regretté mes choix.
- Condamnant ainsi les éventuels nains rescapés à rester dans leur dimension, remarqua Draco.
- Oui. Aujourd'hui, ils sont tous morts de la perversion apportée par l'artefact de Cortès. Tout comme mon peuple, lui aussi touché par sa magie malsaine. Je sais que les fées sont toutes mortes malades. Ma reine a toujours pris la peine de me tenir au courant, pour que je prenne conscience de toute l'horreur de ma trahison.
- Comment peux-tu vivre encore, alors que tu es privée de magie ? demanda Aline.
- Parce qu'en devenant la protection de la Source, ma magie s'est mêlée à la sienne. Même si c'est une horrible magie, elle suinte et me maintient en vie. Une vie longue à faire face aux conséquences de mes actes, comme le souhaitait la reine lors de ma condamnation.
Draco acquiesça. La reine en question était certainement la fée Amalthée, dernière survivante de son peuple et créatrice du Palais. Elle avait condamné la jeune coupable à un destin plus cruel que la mort, mais il la comprenait. Les réminiscences de sa vision le rendaient malade. La condamnation était à la hauteur du crime commis, même s'il la disparition des deux peuples magiques n'avait certainement pas été désirée par la fée en face de lui.
Il réalisa en tout cas l'étrangeté de voir une des sources magiques du monde symbolisée par une statue non-magique terriblement moldue.
Il comprit également pourquoi les lutins avaient parlé d'une source pervertie et comment cette source avait été pervertie : par le massacre d'un peuple, perpétré par l'artefact et les hommes de Cortès.
- Pourquoi est-ce que l'éclat doré qui apparaît parfois fait si peur aux gens et aux créatures magiques ? demanda-t-il en repensant aux histoires des habitants de Fineborough et aux histoires des lutins.
- Cet éclat n'apparaît que quand la source suinte, quand ma magie volée tente d'empêcher la magie malade de la dimension naine de pénétrer dans ce monde. Cet éclat doré est représentatif de la magie féérique, il montre qu'elle essaie d'agir. Mais elle n'est pas assez forte. Si les êtres vivants ont peur, c'est parce que cette magie malade parvient régulièrement à pénétrer ici et qu'elle tue et dénature le vivant. Je sais que les plantes des bois ont peu à peu acquis une conscience des autres êtres, les animaux comme les hommes, et qu'elles tentent de les détruire, à l'image de la magie qui les nourrit.
Encore une fois, Draco acquiesça. Le bois avait empoisonné la reine des Lutins. Ces derniers aimaient penser qu'il s'agissait de simples farces, mais Draco était certain que la nature autour des frontières du Palais, gorgée de la magie pervertie de la source, n'était en aucun cas bienveillante ou simplement espiègle.
- Depuis que je suis arrivé au Palais, j'entends dire que les bois sont agités. C'est vrai ? Et est-ce qu'ils sont pervertis, eux aussi ?
- Non. Le bois peut être dangereux, puisqu'il est grand et qu'il est habité par des créatures elles-mêmes dangereuses, mais il n'est pas perverti lui-même. La reine a construit le Palais autour de la source pour tenter d'en annuler les effets, en créant un endroit dédié à la vie et aux soins. Dans une certaine mesure, ça fonctionne, puisque la magie pervertie ne s'étend pas trop loin hors des frontières du Palais. Et pour la deuxième question, c'est oui. En agitant la magie des bois, j'essayais d'attirer votre attention.
- Comment ?
- En utilisant la magie de la Source, admit la fée fantomatique.
- Pourquoi ne pas l'utiliser pour vous enfuir ?
- Pour aller où ? fit la voix avec un soupçon d'amertume. Je n'appartiens plus à aucun monde, ni à la Terre, ni à la dimension des nains. Mon seul espoir de m'échapper de cette roche, c'est de trouver enfin le repos éternel.
Draco fronça les sourcils. La reine n'avait effectivement laissé que cette échappatoire, en maudissant la jeune fée.
- Pour quelle raison m'appeliez-vous ?
- Pour que vous m'aidiez à réparer mes torts. La magie qui a été pervertie ici, dans cette source, l'a été à cause de cet artefact magique que possédait Cortès. Je pense qu'il n'y a pas d'autre moyen que détruire cet artefact, pour purifier la source et rendre à sa magie son équilibre originel. Or, la personne annoncée comme le gardien de l'équilibre n'est autre que le Rêveur. Vous. C'est donc à vous de le détruire.
Draco jeta un œil aux jumelles, en se souvenant de leur conversation sur l'équilibre et la Magie.
- Il y a eu beaucoup de prophéties, autour du rôle du Rêveur, dit Lina. Certaines mentionnent effectivement le Rêveur comme le « gardien de l'équilibre », puisque c'est lui qui est censé empêcher le déchirement du Voile en guidant ses six Gardiens.
Draco reporta son attention sur la fée, qui reprit la parole.
- Le Rêveur est le garant de l'équilibre de la Magie, donc le garant des Sources, dont les magies forment la Magie. J'ai provoqué un grave déséquilibre dans cette source et même si elle est globalement condamnée, elle a encore des effets sur notre monde. Il faut l'assainir. C'est le travail du Rêveur. Il faut détruire cet artefact.
- Je vois… murmura Draco.
L'artéfact de Cortès avait déjà eu de graves répercussions sur la circulation de la Magie, en Amérique du centre et du sud. Et Draco savait aussi, d'après sa discussion avec John Doe sur le bateau, que tous les êtres vivants étaient nécessaires au maintien de l'équilibre. La puissance destructrice du demi-soleil était bien trop forte pour qu'il se permette de le laisser dans la nature.
Il soupira intérieurement. Les choses devenaient plus sérieuses. Plus immédiates et réelles, aussi.
- En tant que Rêveur, dit-il finalement à la projection vaporeuse de la fée, je pense que je ne peux qu'accepter cette demande.
- Vous n'êtes pas encore pleinement le Rêveur, mais je vous en suis reconnaissante.
- En quoi je ne serais pas le Rêveur ? s'étonna Draco.
- Vous possédez la magie du Rêveur, je la sens et c'est ainsi que je vous ai reconnu et appelé. Il reste pourtant en vous une barrière (*), une retenue inconsciente qui bloque encore la puissance de vos Rêves. Vous n'avez pas encore entièrement accepté votre rôle, vous n'êtes donc pas entièrement le Rêveur.
- Je croyais qu'on était choisi, pas qu'on devait accepter ce rôle, déclara Draco, perplexe.
- Des barrières protègent les Rêveurs potentiels de leurs Rêves, jusqu'à ce qu'ils acceptent de devenir vraiment des Rêveurs.
Draco eut un instant d'hésitation. Pouvait-il refuser d'être un Rêveur et être délivré de ce sombre destin ? Il se tourna vers les jumelles. Lina le regardait sévèrement, comme si elle avait deviné la nature de ses pensées. Il se tourna vers Aline. Elle avait un sourire joyeux et encourageant. La Gardienne de l'air semblait totalement confiante. Il repensa à ce qu'il savait d'elle : sa peur de perdre sa liberté, de devoir servir un maître qu'elle n'avait pas choisi… Et elle l'avait accepté, elle l'avait choisi, lui. Il ne pouvait pas trahir sa confiance.
- Vous saviez ça ? demanda-t-il aux deux jeunes femmes.
- Non, répondit Lina. Le fait que tu supportes mieux les Rêves que Domicella n'était pour nous qu'un signe de plus que tu étais notre Rêveur Ultime. Nous n'aurions pas pu imaginer que tu n'avais pas accepté ton rôle, vu que tu en possédais déjà la magie…
Draco ferma les yeux.
- Si cette dernière barrière tombe, que se passera-t-il ? demanda-t-il tout haut.
- Vos Rêves seront plus affutés, répondit la fée éthérée. Plus nombreux, plus réels. Ils demanderont plus de force vitale et de magie, aussi.
- Ils seront plus douloureux, éclaircit Lina.
Draco fit la grimace et Aline le vit. Si l'intensité des Rêves augmentait, il comprenait mieux pourquoi peu de Rêveurs leur survivaient. Et encore, cette survie n'était généralement due qu'à un changement de statut, parce qu'ils devenaient des Anciens.
- Je ne te laisserai pas tomber, dit Aline farouchement. Je t'aiderai : je sais comment on partage la douleur entre un Rêveur et un Gardien.
Le sorcier lui jeta un regard incrédule, connaissant sa phobie de la douleur. C'était pour lui un témoignage de fidélité absolue… Il inspira fortement, hésita encore une seconde et prit finalement sa décision.
- Aujourd'hui, prononça-t-il tout haut, j'accepte consciemment et complètement le rôle de Rêveur et je promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour en être à la hauteur.
L'instant suivant, il convulsait sur le sol.
- Draco ! s'exclama Aline en se précipitant vers lui.
- Laisse-le, ordonna la fée.
Bientôt, le sorcier cessa de convulser et s'assit lentement, en tentant de contrôler sa respiration précipitée. La brume de fée s'approcha de lui.
- Vous êtes digne de votre rôle, Rêveur. Vous allez répondre à mon vœu et je vais répondre à l'un des vôtres. Je vais vous faire cadeau d'un trésor sans prix, puisse-t-il vous aider à remplir votre engagement et m'aider à trouver enfin le repos.
La fée brumeuse disparut brusquement. A la place, juste devant lui, se dressait un buisson en flammes.
- Le bois de cet arbuste est profondément magique, résonna une dernière fois la voix vaporeuse de la fée. Si vous y prenez une baguette, elle vous aidera à contrôler votre magie. J'espère vous revoir un jour, Rêveur. Et vous revoir vainqueur.
D'une main encore tremblante à cause de ses convulsions, Draco cassa une baguette de bois sur l'une des branches, et le buisson disparut.
- Je peux t'aider à la tailler, déclara Aline avec révérence.
- Volontiers. Je vais avoir besoin de beaucoup d'aide, ces prochains mois…
- Tu as mérité la nôtre, dit Lina en s'accroupissant à sa droite. Dis-nous tout.
- J'ai besoin d'en apprendre le plus possible sur mon rôle et ma magie. Puisque je suis mentionné dans plusieurs textes, il faudra les trouver : nous y découvrirons peut-être des réponses. Je veux connaître le ou les moyens de contrer les Temps Sombres… Il faut aussi comprendre ce qu'est le Voile, comme Joseph d'Arimathie avait tenté de le faire. Deux pistes me semblent plausibles, aujourd'hui : les Moldus et les Sources. Et je dois aussi découvrir ce qu'est l'artefact de Cortès, où il est et comment le détruire. Ce n'est pas la première fois que je le vois mentionné quand je m'intéresse aux déséquilibres magiques ou aux Temps Sombres. Ce n'est pas qu'une coïncidence, ce n'est pas possible. Il y a là matière à creuser.
Aline interrompit Draco avec une question qui lui parut incongrue.
- Que fais-tu à Noël ?
- Eh bien… rien de spécial, répondit Draco avec perplexité.
- Tu ne rentres pas dans ta famille ? demanda-t-elle encore.
- Je suis banni, lui rappela-t-il sur le ton de l'évidence.
- Tu devrais venir à la maison.
- Non ! protesta Draco, ayant l'impression désagréable de lui faire pitié. J'ai des recherches à faire, je viens de te l'expliquer. Je vais rester ici et profiter de la bibliothèque.
- Justement ! s'exclama Aline. Tu dois venir à la maison. Notre bibliothèque familiale est immense et particulièrement bien fournie sur certaines de tes questions. La métamagie(**) est le sujet d'étude de prédilection de nos parents, depuis bien avant notre naissance. Tu trouveras ton bonheur, là-bas.
Rassuré sur les arrière-pensées de la sorcière, Draco songea que c'était peut-être une bonne idée. Les parents Lenain pourraient répondre à ses éventuelles questions et le guider dans ses recherches, puisqu'ils se posaient le même genre de questions que lui. Et depuis bien plus longtemps. De cette manière, il pourrait aussi mettre Aline et Lina à contribution dans ses recherches. Lina, en tant qu'Hibouleau, serait d'une aide particulièrement efficace.
- Très bien, j'accepte. Mais je veux revenir à Fineborough pour le nouvel an.
- Le village à côté ? Pour quoi faire ?
- Parce que j'ai promis à des amis de leur rendre visite pendant les vacances scolaires. Et parce que Margaux Sanchez habite là et que c'est une sorcière pleine de ressources, qui m'a déjà beaucoup aidé et qui pourra peut-être continuer.
Elle l'avait aidé, avec ses toutes premières douleurs. Peut-être aurait-elle de nouvelles solutions pour celles qui l'attendaient. En tout cas, les jumelles manifestèrent leur accord. « C'est toi le patron ! »
Il repensa en frissonnant à la douleur qui l'avait traversé, quelques instants plus tôt, au moment où sa dernière barrière était tombée. Il avait accepté le rôle de Rêveur. Ça apportait un éclairage totalement nouveau à son besoin de travailler et maîtriser sa magie.
Cette fois, il avait fait un choix.
Plus question de se dérober. Quitte à devenir le Rêveur, il allait le faire à fond et trouver le moyen de mettre définitivement son monde et la Magie à l'abri. Il allait avoir un grand besoin d'aide, ses gardiens et le livre doré étant sans doute ses meilleurs atouts pour le moment, ainsi que d'entraînement.
- Que vas-tu faire, maintenant ? demanda Lina.
- Ce que je fais le mieux, répondit Draco avec une étrange détermination. Souffrir et assumer les conséquences de mes choix.
(*) Cette barrière restante avait déjà été citée par les Lutins, lorsqu'ils discutent du Rêveur avec Margaux pour la première fois. (Voir le C5P4 : Le Rêveur.) Draco a eu un aperçu de ce que signifiait être un Rêveur, quand le feu de la fête de Fineborough a fait tomber ses barrières internes et libéré ses nouveaux pouvoirs. Mais l'esprit est une dimension importante de la magie, l'un de ses trois composants, et il fallait que Draco accepte entièrement son rôle pour devenir un Rêveur au sens plein du terme. Son avantage sur les rêveurs qui l'ont précédé, c'est qu'il a déjà pu entraîner sa magie avant de subir les Rêves dans leur plein potentiel.
(**) L'étude de la Magie (avec un grand « M »), c'est-à-dire l'étude de sa nature, de son fonctionnement, de ses règles, etc… C'est un domaine d'étude peu usité, principalement connu de spécialistes cherchant à créer de nouveaux sorts, à en améliorer d'autres, etc…
J'espère que ce chapitre a répondu à de nombreuses questions que vous aviez (sur les jumelles, leur nature, leur histoire, sur Joseph d'Arimathie et les Gardiens, sur la statue de cheval, l'éclat doré qui perturbait Draco depuis le jour des admissions au Palais, sur la raison de la perversion de la source, l'artefact de Cortès...), même s'il ouvre de nouvelles perspectives et de nouvelles questions sur la nature du Voile, le rôle de Draco et bien d'autres points de cette histoire…
J'espère surtout qu'il vous a plu ! N'hésitez pas à laisser un petit mot en partant.
Lena.
