Bonjour à tous !
Vous êtes surpris ? J'espère que c'est une bonne surprise ! Toutes mes excuses pour tout ce temps qui a passé sans que je publie de nouveau. Je n'ai jamais cessé de penser à cette histoire et de travailler dessus, mais la vie quotidienne s'est révélée toujours plus prenante… Et je tenais à publier quelque chose de correct.
Je voulais aussi dire un grand merci à tous ceux qui ont pris le temps de laisser des commentaires, même quand je ne publiais plus. Que vous soyez anonyme ou pas, j'ai lu tous vos messages et apprécié tout votre soutien. Merci encore.
Enfin, je ne vais pas vous faire attendre encore avec un long discours, mais je vais juste vous proposer de faire un tour sur mon blog wordpress « Le monstre qui dort » (trouvable avec n'importe quel bon moteur de recherche :D) si vous voulez relire les résumés de tous les précédents chapitres. Ou des chapitres que vous voulez. C'est vous qui décidez.
En espérant ne pas avoir perdu trop d'entre vous en route : bonne lecture !
Chapitre 10 : Les fêtes de fin d'année
Partie 7 : La nouvelle année
Le vendredi 25 décembre
Harry fut réveillé par des mouvements inhabituels dans son lit. Il ne se sentait cependant pas en danger. Il ouvrit les yeux avec quelques difficultés et se tourna vers la source du remue-ménage. Le sourire de Ginny, allongée à ses côtés, l'accueillit et accéléra les battements de son cœur. Persuadé d'être en pleine rêverie, il se frotta les yeux puis se pinça le bras.
Le rire étouffé de sa fiancée lui répondit.
- Je ne dors pas, constata-t-il, encore un peu à l'ouest.
- Non, tu ne dors pas, confirma Ginny en pouffant une deuxième fois.
Harry laissa échapper un grognement vague et tenta de reprendre totalement ses esprits. Les brumes du sommeil n'étaient cependant pas faciles à percer.
- Bonjour, alors, dit-il finalement.
- Bonjour, mon chéri, ronronna Ginny, en pleine forme.
Elle se pencha vers lui et déposa un léger baiser sur ses lèvres. Alors qu'elle allait s'éloigner, il l'attrapa par les hanches pour la maintenir contre lui et l'embrasser à son tour. Elle participa avec joie. Elle adorait quand il laissait ressortir son côté tendre et elle se sentait en sécurité entre ses bras.
Cependant, elle s'était attendue à ressentir une connexion plus forte avec lui. Depuis leur union, sa mère pouvait ressentir certaines émotions fortes de son père. Parfois, elle parvenait même à deviner où il était. Etait-ce parce qu'ils s'étaient mariés avant de partager une vraie intimité ? Ou alors, leurs longues années de vie commune les avaient rapprochés de la manière dont elle souhaitait être proche d'Harry.
Elle espérait vraiment pouvoir vivre le même genre de belle et longue histoire que celle que vivaient ses parents.
Finalement, elle sortit de ses pensées troublées pour revenir à la réalité. Elle s'éloigna un peu.
- Il faut que je retourne dans ma chambre avant que mes parents ou Charlie se lèvent. Charlie a toujours apprécié le matin de Noël bien plus que nous tous réunis et il aime réveiller les autres pour aller examiner les paquets sous le sapin.
- Quelle heure est-il ?
- Cinq heures et demie. J'allais retourner discrètement dans ma chambre, quand tu t'es réveillé.
- Il faut croire que ce n'était pas assez discret, se moqua légèrement Harry.
- Il faut croire, répondit-elle d'un ton satisfait.
Elle repoussa les draps et se leva. Alors qu'elle faisait le tour de la chambre, à la recherche de sa chemise de nuit et de sa robe de chambre, Harry s'assit et la suivit du regard. Ginny se laissait admirer sans complexe, mais ses mouvements se faisaient parfois hésitants.
- Que t'arrive-t-il ? s'inquiéta Harry en l'entendant soudain retenir un gémissement.
- Je ne pensais pas me sentir aussi courbaturée après… tu sais… avoua-t-elle. J'ai encore un peu mal.
Harry se sentit à la fois désolé pour elle et étrangement possessif. Bien plus qu'auparavant, c'était certain. Il se sentait fier d'avoir été choisi par une femme si pleine de vie, fier d'avoir eu droit à plus que n'importe qui d'autre avant lui. Cela rendait, en quelque sorte, son futur mariage plus concret.
Il ne s'agissait plus simplement d'une vague cérémonie, mais du droit à éprouver et expérimenter les mêmes plaisirs que la veille jusqu'à la fin de sa vie. Il ne s'agissait plus simplement de tourner la page sombre de sa vie, mais d'en ouvrir une nouvelle, qui lui permettrait de vivre enfin la vie de famille dont il avait toujours rêvé. Il avait soudain hâte d'être au jour du mariage.
Il fallait, bien sûr, que les parents de Ginny approuvent la maison qu'il était en train de faire rénover. Mais il doutait honnêtement qu'ils la refusent. Il faisait les choses correctement pour pouvoir fonder une grande famille, une vraie famille toute à lui.
Ginny, de nouveau vêtue, s'approcha de lui pour l'embrasser une dernière fois, avant de s'éclipser. Il constata qu'elle savait faire preuve de beaucoup de discrétion, quand elle le voulait vraiment.
Puis, profitant de ce qu'il était encore tôt, il se rendormit le sourire aux lèvres.
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Ce fut l'appel de Charlie, pressé d'ouvrir les cadeaux, qui le réveilla pour la deuxième fois. Molly avait dû réfréner ses ardeurs, puisqu'il était déjà neuf heures du matin. Harry prit cependant le temps de s'étirer avant de se lever. Il entra dans la salle de bain qu'occupait déjà George, à moitié endormi.
- Je trouve qu'il a du culot de nous réveiller comme ça, après nous avoir empêchés de dormir une partie de la nuit, commenta-t-il pour Harry.
Ce dernier laissa échapper un rire fatigué, parfaitement d'accord. Cependant, les activités de Charlie lui avaient permis de passer un excellent moment avec sa fiancée et il ne pouvait pas lui en vouloir pour ça. Le dresseur de dragons les pressa une nouvelle fois de descendre, arguant que Percy et Pénélope étaient déjà arrivés.
Les Weasley passaient systématiquement Noël en famille et le petit-déjeuner qui suivait était tout aussi important pour eux.
Harry et George se dépêchèrent donc de terminer leur toilette, pour rejoindre les autres au rez-de-chaussée. Molly les accueillit chaleureusement, comme s'ils ne s'étaient pas vus la veille, et ils l'aidèrent à installer la table.
Harry secoua la tête, amusé, quand il vit les quantités de nourriture s'empiler. Les gâteaux de la veille côtoyaient les crêpes fumantes, le pain grillé, les fruits juteux, les confitures maison et autres douceurs. On aurait pu croire que la famille n'avait rien mangé la veille, voire qu'elle avait jeûné plusieurs jours.
Finalement, Ron et Hermione les rejoignirent par la cheminée et déposèrent leurs présents sous le sapin, avec les nombreux autres paquets. Bill et Fleur n'étaient pas attendus, puisqu'ils devaient passer la journée avec les Delacour. Aussi, tout le monde s'installa autour de la table.
Ce fut avec un réel plaisir qu'Harry vit Ron s'installer à côté de lui. Son meilleur ami lui manquait et les rares occasions où il le voyait n'étaient pas suffisantes, compte tenu de la proximité dans laquelle ils avaient vécu tant d'années. Hermione préféra s'asseoir en face et elle fut rapidement rejointe par Ava, qui semblait montée sur ressorts.
Charlie, qui prit place à côté de sa petite amie, avait l'air très satisfait de ceux qui avaient obtenu tout ce qu'ils voulaient. Harry se détourna avec un sourire et retint la remarque qu'il avait au bout de la langue, par respect pour ses parents présents. Il espérait également ne pas avoir un visage aussi expressif que celui de Charlie, parce qu'on devinait tout de suite à quoi il avait passé la nuit.
Mais à la différence du dresseur de dragons, si Harry était heureux, il avait aussi un peu honte. Il s'en voulait d'avoir trahi la confiance des Wealsey, même sans l'avoir vraiment cherché. Il n'avait, en tout cas, pas été assez gentleman pour repousser sa fiancée offerte et attendre jusqu'au mariage.
Ginny, elle, rayonnait littéralement de bonheur. Il avait l'impression qu'elle envoyait des vagues de magie ronronnante autour d'elle.
Harry jeta un œil vers Molly. Egale à elle-même, elle n'avait sans doute pas compris la raison qui rendait sa fille et son fils si joyeux. Harry en fut quelque peu rassuré et croisa les doigts pour que personne ne se pose de question à propos de Ginny.
La conversation allait bon train, même si George semblait plus fatigué que d'habitude. Il glissait certes des plaisanteries vaseuses ça et là, mais ses traits tirés inquiétèrent Molly.
- As-tu mal dormi, George ? demanda-t-elle. Etait-ce le lit ? Ou la chambre ?
George dormait d'habitude dans l'appartement au-dessus du magasin de farces et attrapes. Peut-être sa chambre à Londres était-elle plus confortable que son ancienne chambre au Terrier ? Il avait affirmé vouloir y dormir, mais peut-être avait-il revécu de mauvais souvenirs liés à Fréderic…
- Ce n'est pas ma chambre qui m'a empêché de dormir, répondit immédiatement George avec un sourire espiègle, mais les bruits.
Il lança un regard appuyé à Charlie, qui eut le bon goût de paraître gêné. Harry cacha son sourire moqueur derrière sa main et Ron observa son frère suspicieusement. Molly fronça les sourcils et se tourna vers Charlie.
Il est vrai que sa chambre n'était pas la mieux entretenue, mais Arthur avait huilé les gonds des portes et des volets. Il avait même chassé un nid de lutins, qui s'étaient installés quelques jours et avaient fait grincer parquet et boiseries.
- Le bruit ? Est-ce que votre lit grinçait ? demanda-t-elle, n'envisageant pas d'autre hypothèse.
Ginny rougit brusquement, tout comme Charlie. Harry s'étrangla sur un rire retenu.
- Ho que oui, il grinçait ! s'exclama George avec tout le sérieux dont il était capable. C'est ce qui m'a empêché de dormir une partie de la nuit.
Hermione secoua la tête – elle avait certainement compris ce qui s'était passé la veille – et Harry se mordit la lèvre pour ne pas éclater de rire et mettre la puce à l'oreille de Molly. Ava, elle, semblait parfaitement à l'aise. Elle mangeait son toast avec appétit, comme si la conversation ne la regardait pas le moins du monde. Molly se tourna brusquement vers elle.
- Oh ! Mes enfants ! J'espère que vous avez passé une bonne nuit, malgré les grincements !
- Ne vous inquiétez pas, madame Weasley ! J'ai vraiment passé une excellente nuit, répondit-elle avec aplomb.
Harry ne put réprimer son gloussement, devant l'air bêtement satisfait de Charlie. Ginny, les joues brûlantes, saisit son verre de jus de fruits pour se redonner contenance. Elle se sentait tellement gênée en repensant aux quelques bribes qu'elle avait entendues malgré elle, la veille. Et elle était d'autant plus gênée que ça lui rappelait sa propre soirée et les instants intenses qu'elle avait passés avec Harry.
- Et je n'ai pas du tout été dérangée par les bruits ou le reste, répondit-elle avec un sourire innocent en direction de Ginny.
Ava avait-elle remarqué quelque chose ? La panique submergea soudain la jeune fille et son verre éclata entre ses mains, dans un brusque accès de magie incontrôlée.
- Ginny ! s'exclama Arthur, surpris et inquiet. Est-ce que tu es blessée ? Que s'est-il passé ?
- Je ne sais pas, murmura Ginny en regardant les restes du verre avec inquiétude.
Elle n'avait plus eu de poussée de magie accidentelle depuis ses huit ans. Cela n'aurait pas dû arriver. Son union avec Harry, la veille, aurait dû stabiliser sa magie et lui donner son identité définitive. Ou alors, cet accident était le reflet d'une force magique décuplée. Elle savait que la vague de magie déclenchée par une première union charnelle pouvait provoquer une hausse du potentiel magique, le temps de trouver le bon équilibre dans le couple…
Molly bannit les éclats éparpillés et Harry saisit la main de Ginny pour vérifier qu'elle n'était pas blessée.
Oui, c'était certainement une hausse de son niveau magique. Il ne fallait pas s'inquiéter. C'était temporaire. Juste un effet secondaire et éphémère de son union avec Harry, qui passerait avec l'approfondissement progressif de leur lien de couple.
- Il est assez rare d'avoir encore des éclats de magie accidentelle à nos âges, commenta Hermione en observant attentivement le visage de Ginny.
Si personne d'autre ne le remarqua, Hermione vit clairement une expression coupable passer sur les traits de la rouquine, avant qu'elle n'arbore à nouveau un air neutre et détendu. Cette réaction lui mit la puce à l'oreille. Il y avait certainement là un petit mystère à résoudre. L'esprit curieux et insatiable, Hermione allait commencer son interrogatoire, mais elle fut interrompue par Ava.
- Ne t'en fais pas, dit-elle à Ginny. C'est parfaitement normal.
Quelque chose, dans la voix d'Ava, apaisa immédiatement les esprits de l'assemblée, qui oublia ses questions. Sauf Hermione, dont l'esprit rationnel et cartésien ne se laissa pas prendre à l'apaisement d'origine magique. Elle renonça cependant à son attaque en règle pour ne pas alourdir l'atmosphère à nouveau insouciante du petit-déjeuner. Elle aurait bien le temps de creuser plus tard.
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Alors que Charlie ouvrait ses paquets avec une impatience presque enfantine, au milieu du joyeux bordel qu'était l'ouverture des cadeaux, Molly interrogea Harry sur ses projets du nouvel an. Elle appréciait de pouvoir rassembler ses troupes autour d'elle.
- Je reste à Poudlard, lui répondit-il. Je suis d'astreinte pour surveiller les étudiants le reste de la semaine et pendant le nouvel an, puisque j'ai profité de Noël.
- C'est comme moi, soupira Hermione. Je ne pourrai pas venir : je dois être présente dans mon service en cas de « débordement » de la part des créatures magiques.
Hermione ne croyait pas un instant à cette éventualité, s'inquiétant plutôt des débordements qui seraient provoqués par des sorciers éméchés, mais son chef était obtus et il n'en démordrait pas : quelqu'un devrait être de permanence « au cas où ». Mais pas lui, bien évidemment.
- Ce ne sont pas les Aurors qui interviennent quand il y a du grabuge ?
- Si. Je dois seulement être présente pour m'assurer que les directives de mon département – de mon chef, donc – seront suivies.
Harry grimaça, compatissant. Hermione serait au travail pour rien et il était certain que les Aurors n'avaient pas besoin qu'on leur rappelle sans cesse comment effectuer leur travail. Il avait écouté quelques anecdotes de son amie, la veille, et il pouvait affirmer sans l'avoir vraiment rencontré que son chef de service était stupide.
Il lui arrivait de prendre des décisions sans le moindre sens commun, simplement pour plaire à sa hiérarchie. Hiérarchie qui était majoritairement composée de sangs-purs, bien évidemment…
Molly se désintéressa quelque peu de la conversation politique qu'entamèrent Harry et Hermione et se tourna vers son plus jeune fils. Ron ouvrait avec un plaisir évident les quelques cadeaux d'encouragement envoyés par certains coéquipiers et par ses tout premiers fans.
- Puisque tu seras seul au nouvel an, lui dit-elle, viens à la maison.
- Je ne peux pas, répondit Ron avec une grimace contrite. Le sélectionneur veut tous les membres de l'équipe nationale autour de lui, pour le nouvel an. Même les remplaçants. Il veut qu'on approfondisse les liens qu'on a noués pendant notre tournée en Amérique du Sud. Il pense que si on s'entend bien, ça nous aidera à jouer collectif pendant les matchs.
Molly sembla déçue, mais Pénélope lui glissa que Percy et elle viendraient les voir, pour la consoler. Molly lui sourit, reconnaissante, avant de se tourner une nouvelle fois vers Ron.
- Est-ce que ça ne va pas créer une mauvaise ambiance, cette obligation de rester entre vous pour le nouvel an ?
- Je ne pense pas. Et nous ne serons pas uniquement entre joueurs. Le coach nous a autorisés à emmener deux ou trois personnes proches, pour ne pas séparer les familles. Certains joueurs ont des femmes et des enfants.
- Qui emmènes-tu, si Hermione travaille ? demanda Ginny en s'approchant.
- Personne, répondit Ron sur le ton de l'évidence.
- Je ne suis pas d'accord, déclara Ginny. A cause d'un chef de service stupide, tu vas te retrouver tout seul au nouvel an. Il n'en est pas question !
- Je ne vais pas demander à Hermione de passer outre ses obligations, reprit Ron d'un ton catégorique.
Il entoura les épaules de sa petite amie d'un bras et elle lui sourit.
- De toute façon, je n'aurais pas accepté, précisa-t-elle à l'attention de Ginny.
Cette dernière se tourna vers ses autres frères, visiblement frustrée. Elle adorait sa famille et elle refusait de laisser un de ses membres seul pour la nouvelle année. Même à l'époque où Percy jouait les imbéciles, elle lui avait envoyé des lettres en cachette. Des lettres pas toujours agréables, certes, mais qui prouvaient qu'elle tenait encore à lui.
- George ?
- Je sais ce que tu veux, sœurette, mais je suis pris. Farces pour Sorciers Facétieux organise un immense feu d'artifice sur la place de Merlin, au chemin de Traverse. C'est une publicité importante pour le magasin et je suis certain qu'une réussite augmenterait encore notre chiffre d'affaires.
Harry acquiesça, même si personne ne lui demandait son avis. Lui-même avait saisi l'occasion du Gala de Sainte Mangouste pour faire de la publicité pour son entreprise. Et les commandes avaient afflué.
- Je ne peux pas me permettre de laisser les deux assistants que j'ai embauchés pour l'occasion se débrouiller seuls, conclut George.
Ginny pinça les lèvres, les poings sur ses hanches. Harry la trouva plus attendrissante qu'intimidante, même s'il savait de quoi elle était capable.
- Alors emmène-moi avec toi ! s'exclama-t-elle. De toute façon, j'ai déjà rencontré la plupart des joueurs.
Ron sembla touché par sa persistance.
- Les Weasley sont toujours solidaires, ajouta-t-elle pour le persuader.
- Ne voulais-tu pas rentrer à Poudlard avec moi dès demain ? demanda Harry.
Ginny n'eut pas le temps de répondre, car c'est Ron qui prit la parole.
- Mon pote, je sais que tu aimes ma sœur, mais ça me ferait vraiment plaisir de passer le réveillon avec elle tant que je peux encore jouer au grand frère. Bientôt, tu seras plus important pour elle que nous tous réunis et tu pourras profiter de sa présence tout le reste de ta vie.
Arthur et Percy sourirent à Ron avec fierté, heureux de le voir prendre la relation de Ginny avec maturité. Hermione et Ginny s'approchèrent toutes les deux pour l'embrasser sur une joue, elles aussi touchées par l'affection que Ron démontrait envers sa famille.
Hermione resta un peu plus longtemps sur sa joue, puis glissa ses lèvres contre son oreille.
- J'aime quand tu te montres aussi adulte, ronronna-t-elle, le faisant rougir.
Même si Ginny avait vraiment envie de profiter d'Harry autant que possible, notamment pour renforcer leur lien, elle savait qu'ils ne seraient plus aussi libres à Poudlard. Harry aurait des obligations et le règlement ne facilitait pas leurs rencontres. Alors quitte à choisir, elle préférait aller où elle serait la plus utile.
Harry sembla la comprendre, puisqu'il n'émit aucune objection quand Ron promit de venir la chercher au Terrier le 31 décembre. Ravie, Ginny passa le reste de la journée à câliner son fiancé, pour se faire pardonner. Cependant, s'il admirait le sens familial développé de Ginny, Harry aurait vraiment préféré la croiser « fortuitement » dans les couloirs de Poudlard, avant que la rentrée et les nuées d'élèves ne reviennent.
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Samedi 26 décembre – fin d'après midi
- Allez ! Vas-y ! Je suis sûre qu'elle va bien fonctionner ! le pressa Aline.
Depuis qu'elle lui avait offert son cadeau, la veille, elle mourrait d'envie de le voir l'essayer.
Draco soupesa d'un air absent la baguette que la jeune fille avait taillée dans la branche du buisson enflammé. Cela faisait plusieurs mois qu'il n'avait plus utilisé de baguette et il éprouvait une réelle appréhension à recommencer avec un instrument qu'il ne connaissait pas…
Que ferait-il si le cadeau de la fée ne lui obéissait pas ou restait inerte entre ses doigts ? Il avait certes ressenti l'acceptation de la baguette, la veille, mais fonctionnerait-elle correctement pour lui ? Il avait peu de notions dans l'art de la fabrication des baguettes, mais il savait qu'une bonne baguette devait allier un cœur et un bois compatibles entre eux et avec sa personnalité.
Or, sa nouvelle baguette n'était faite que de bois, même si ce dernier était particulier.
Par ailleurs, il redoutait de briser le fragile instrument. Que ferait-il si son flux magique réagissait comme pendant ses entrainements à la magie sans baguette ? Tous les objets magiques qu'il avait tenté d'utiliser avaient explosé.
- Le seul moyen de savoir si elle te convient, c'est de l'essayer, lui dit sagement Lina.
- Je sais, répondit Draco en secouant la tête. Mais c'est comme si j'avais oublié comment faire.
Aline haussa les sourcils et Lina lui intima de se taire d'un geste sec. Elle connaissait trop sa sœur pour ne pas avoir deviné la plaisanterie sur les baguettes qu'elle mourrait d'envie de lancer. Ce n'était pas ce qui allait aider Draco à commencer.
- A part nous, personne ne te verra essayer, le rassura-t-elle.
Draco observa les alentours malgré lui, pour vérifier les propos de sa Gardienne. Le petit jardin privatif dans lequel les jumelles l'avaient emmené était entouré de hautes haies, assez denses pour cacher les parterres de fleurs hivernales – si rares et prisées – aux yeux des curieux. Et pour cacher tout ce qui pouvait éventuellement s'y produire.
Une large balancelle se tenait dos à un buisson aux feuilles persistantes et invitait à la rêverie. Non loin d'elle, une statue grecque peu vêtue agitait paresseusement de la main l'eau d'un petit bassin, à côté duquel elle était allongée. Elle était la seule à venir perturber un peu le calme des lieux.
Draco inspira profondément et pointa la baguette vers l'eau du bassin.
- Frigeo ! lança-t-il d'une voix incertaine, en effectuant le mouvement nécessaire.
Comme lorsqu'il utilisait la magie sans baguette, il sentit le point d'ouverture de son poignet droit réagir. La méthode de Clothilde Lemaire avait certes été peu orthodoxe et un peu barbare, mais elle avait indéniablement augmenté sa sensibilité aux flux magiques qui émanaient de son corps. Il n'eut cependant pas le temps d'être inquiet, car au lieu de lutter avec elle, il sentit sa baguette aspirer sa magie.
Le sort fusa sans heurt et l'eau que remuait la statue se figea instantanément sous l'effet du gel. Les doigts pris dans la glace, la statue lui jeta un regard outré.
Avec un petit rire nerveux, Draco pointa de nouveau sa baguette sur l'eau pour annuler les effets de son précédent sort.
- Incendio, lança-t-il d'une voix enfin confiante.
Une énorme boule de feu jaillit brusquement de la baguette et vint s'écraser contre le bassin. Le bruit de fracas les surprit tous. A la vue des flammes, Lina fit un bond instinctif en arrière et Aline sauta sur Draco. Ce dernier chuta lourdement au sol, le souffle coupé par le poids de sa Gardienne.
- Aline, bouge, grogna-t-il d'une voix étouffée, après avoir repris une bouffée d'air.
- Pardon, s'excusa la jeune fille en se relevant. C'était au cas où des débris auraient volé.
Elle aida ensuite Draco à se remettre sur ses pieds.
- Il n'y a pas de dégâts, rassurez-vous, commenta Lina alors que la fumée de l'impact se dissipait et que le bassin – certes noirci mais intact – se révélait.
La statue grecque, également noircie, se releva cependant d'un bond furieux en entendant ces mots. Elle leur tourna le dos et croisa les bras.
- Pas de dégât ? Je crois que tu l'as fâchée, commenta Aline, amusée.
- En tout cas, la baguette fonctionne parfaitement ! s'exclama Lina avec satisfaction.
- Elle fonctionne même un peu trop bien, répliqua Draco en époussetant ses vêtements. Que s'est-il passé ? Mes Incendio n'ont jamais eu cet effet-là.
- Je n'en ai aucune idée, répondit Aline sans sembler s'en faire.
- Je ne sais pas non plus, dit lentement Lina, les sourcils froncés par sa réflexion. Je suppose qu'on peut émettre plusieurs hypothèses…
- J'aimerais les entendre, grogna Draco en songeant aux dégâts qu'il risquait de provoquer s'il ne maîtrisait pas mieux sa baguette.
Aline lui tapota l'épaule, compatissante. Elle ne lui dirait pas, mais elle était plutôt rassurée de voir, de temps en temps, la force du Rêveur se manifester. Draco parvenait à survivre aux rêves, ce qui était en soi une preuve qu'il était le sorcier de la situation. Cependant, il était rare que sa magie se manifeste de façon impressionnante et les quelques Rêveuses qu'elle avait connues avaient été puissantes.
Lina se mit à marcher en rond en énumérant ses hypothèses à mesure qu'elle les imaginait.
- Soit ta nouvelle confiance en ta baguette a augmenté la puissance de ton sort, puisque tu n'étais pas aussi sûr de toi quand tu as lancé ton premier sort. On sait que certains sorts, comme les impardonnables, ne fonctionnent pas quand le lanceur n'est pas en confiance ou n'a pas réellement envie de les lancer… Même quand ils sont bien exécutés. Dans ton cas, ta baguette réagirait plus fortement à ta psychologie que la plupart des autres baguettes.
Draco baissa les yeux vers l'instrument, dont la lueur fantôme pulsait avec lenteur. Se pouvait-il qu'il soit déjà connecté à elle aussi bien, après l'avoir manipulée seulement deux fois ? Il avait cru comprendre, d'après les explications de son père, qu'une relation avec une baguette se construisait dans le temps.
- Soit, poursuivit Lina sans s'arrêter, ta baguette a une sensibilité plus forte aux sorts dont la nature est incendiaire. Ce ne serait pas surprenant dans la mesure où elle provient d'un buisson ardent…
Elle jeta un œil en direction du Rêveur et de sa baguette, puis elle continua.
- Enfin, on sait que ta magie a commencé à apprendre à fonctionner sans baguette et on sait aussi que la magie sans baguette demande à la fois une volonté plus forte et un peu plus de magie. On peut supposer que l'effet amplificateur commun à toutes les baguettes augmente particulièrement l'efficacité de tes sorts…
- Comment savoir ce que je dois faire pour éviter tout problème ? s'interrogea Draco.
- Lance à nouveau les deux sorts, proposa Aline.
Draco acquiesça, comprenant rapidement où la sorcière voulait en venir.
- Bonne idée. Si le sort est plus puissant que la première fois, on pourra en déduire que c'est une question de confiance. S'il reste pareil…
- On verra à ce moment-là, conclut Lina.
Draco leva sa baguette et la pointa à nouveau sur l'eau du bassin.
- Frigeo.
Le sort eut le même effet. Efficace, mais pas aussi spectaculaire que le sort de feu. Draco prit une inspiration pour calmer son cœur, alors qu'il s'apprêtait à lancer l'autre sort. Il n'avait pas du tout envie de détruire le bassin, mais il ne pouvait rien viser d'autre, au risque d'embraser le jardin.
- Incendio, lança-t-il ensuite, en espérant que le bassin résisterait.
Cette fois-ci, pas de boule de feu gigantesque. L'effet du sort fut parfaitement normal et Draco eut un soupir soulagé.
- Psychologie ! s'exclamèrent les jumelles en même temps.
- Pardon ?
- Ta baguette réagit fortement à ton état psychologique. Quand tu es confiant et que tu veux vraiment du résultat, ta baguette augmente sensiblement l'efficacité de tes sorts, expliqua Lina.
- Cette fois, tu avais peur de la boule de feu et ta baguette a réagi en conséquence, poursuivit Aline.
- Pourquoi le Frigeo n'a pas bougé, dans ce cas ? demanda Draco.
- Avoue que tu étais inquiet du résultat de ton sort, quel qu'il fut ! lança Aline d'un air clairement amusé.
Draco leva sa baguette à hauteur des yeux pour l'examiner une nouvelle fois.
- Peut-être que j'étais inquiet, en effet… admit-il lentement.
- Est-ce que tu connais le sort Orchideus ? demanda Lina.
Avec une légère gêne, il admit que c'était le cas. Ce n'était pas un sort dont son père était fier, mais sa mère avait apprécié les bouquets de fleurs qu'il lui avait fait apparaître, de temps à autre.
- Lance-le et offre le bouquet à Agrippine.
- Qui ça ?
- La statue.
- Ho. Je vois.
Draco s'approcha d'elle et retroussa ses manches : il souhaitait faire meilleure impression auprès de la statue, après l'avoir involontairement agressée. Elle tourna la tête en l'ignorant, les bras toujours croisés sous l'effet de la colère. Draco n'en fut pas vexé : lui-même n'aurait pas beaucoup apprécié recevoir une boule de feu dans la figure.
Les mouvements entrelacés nécessaires étaient plus complexes que pour beaucoup d'autres sorts, mais Draco les connaissait bien. Orchideus était un sort inoffensif pour lequel il s'était longuement entraîné, tout jeune. Ses parents avaient toujours passé beaucoup de temps dans leur jardin couvert, au dernier étage du manoir, et il avait espéré leur faire plaisir.
Cela faisait quelques années qu'il ne l'avait plus lancé, mais il avait une totale confiance dans ses gestes.
- Orchideus ! prononça-t-il en cadence.
Au moment où il prononça la formule et acheva son mouvement, Draco sentit sa magie fuser avec une force qui lui donna un instant le vertige.
De sa baguette ne jaillit pas un simple bouquet, mais un flot dense et ininterrompu de fleurs colorées, qui recouvrirent bientôt Agrippine de la tête aux pieds.
- Psychologie, hein ? commenta Draco en passant une main dans ses cheveux trop longs.
C'était embarrassant. Il allait devoir faire attention à sa façon de lancer des sorts, s'il voulait utiliser sa nouvelle baguette. Heureusement que la plupart des cours au Palais ne nécessitaient pas d'en utiliser une.
Les jumelles ne répondirent pas, trop occupées à rire.
- Que s'est-il passé, ici ? demanda François Lenain, incrédule, alors qu'il faisait irruption dans le petit jardin.
Attiré par la fumée noire qui était montée dans les airs quelques instants plus tôt, il n'avait pu s'empêcher de venir vérifier ce que ses filles avaient encore manigancé.
Sa magnifique statue d'Agrippine, toute noire, venait tout juste de s'extirper d'une montagne de fleurs dont il n'imaginait pas la provenance et elle tapait maintenant du pied avec colère. Le bassin d'eau qu'elle surplombait semblait avoir vécu la guerre et ses filles étaient écroulées au sol, prises dans un de ces fous rires dont elles avaient le secret.
Au milieu de la scène, Draco se dandinait légèrement, vraiment mal à l'aise.
François soupira, ne doutant pas un instant que toute cette situation avait été provoquée par ses jumelles espiègles.
- Je suppose que personne ne va m'expliquer ?
- Ne t'en fais pas, papa, répondit Lina en se relevant. Il n'est rien arrivé de mal.
Aline se releva à son tour, mais elle était incapable de s'arrêter de glousser.
- Je vois, répondit-il lentement. Draco, je te propose de rentrer au château et de te mettre un peu plus à ton aise. Le repas va être servi et nous ferons un simple dîner familial, ce soir. Il n'y aura pas d'autre invité que toi.
Draco comprit immédiatement que François souhaitait rester seul avec ses filles et se dirigea rapidement vers le château. Il se demanda si le père de famille souhaitait sermonner les jumelles, tout en étant conscient que ce n'était pas dans sa nature.
Quand il fut partit, François laissa apparaître un visage soucieux.
- Est-ce que vous pourriez convaincre Draco de rester au château jusqu'à mardi ? demanda-t-il.
- Pour quelle raison ? demanda Aline en retour, tout son sérieux retrouvé.
En sachant très bien qu'il ne pourrait jamais terminer sa phrase s'il essayait d'expliquer en détail, François répondit succinctement.
- L'Ancien.
Il ne fut pas surpris par le concert de protestations des jumelles. Il était cependant de son devoir – en tant que père de deux Gardiennes et membre de l'Organisation – de transmettre les demandes de l'Ancien. Il était conscient de ne pas pouvoir faire plus, malheureusement. Ses filles agissaient toujours en fonction de leurs propres convictions.
- Je comprends ce que vous dites, les apaisa-t-il. J'ai bien vu l'effet que sa dernière visite a eu sur le Rêveur. Mais l'Ancien a dit que c'était important. Vous savez bien qu'il n'a pour unique but que d'aider le Rêveur à tous nous sauver. Il ne ferait jamais rien pour mettre la vie de Draco réellement en danger.
- Draco n'est pas juste un pion qu'il peut manipuler à sa guise, contra Aline.
Elle-même s'était trop souvent sentie dépossédée de son libre-arbitre pour ne pas s'identifier au Rêveur.
- L'Ancien n'a pas les mêmes limites que nous et Draco souffre trop de ses rêves pour qu'on le laisse à nouveau jouer avec son esprit, continua-t-elle.
Lina, un peu plus analytique, fronça soudain les sourcils.
- Pourquoi mardi ? demanda-t-elle.
- L'Ancien est parti chercher un objet auprès de l'un des membres de l'Organisation. Il souhaite que le Rêveur l'utilise, mais le temps qu'il obtienne satisfaction et qu'il revienne, il ne sera certainement pas de retour avant mardi.
- Quel objet ?
- Je ne sais pas… Il ne me dit pas tout, leur rappela-t-il.
Les jumelles échangèrent un regard entendu avant de retourner leur attention vers leur père.
- S'il a besoin du Rêveur pour utiliser quelque chose, c'est forcément dangereux, commença Lina.
- Et si c'est quelque chose de dangereux, nous partirons lundi, comme prévu.
- Nous avons promis à Draco qu'il pourrait rejoindre son amie à Fineborough pour le nouvel an.
- Et tu sais que nous tenons toujours nos promesses.
- Je sais, les interrompit François.
Il avait toujours un peu le tournis quand ses filles commençaient à enchaîner leurs arguments l'une après l'autre.
- Et je sais aussi que vous n'avez pas besoin de moi pour prendre vos décisions, poursuivit-t-il avec un haussement d'épaule. Mais ne m'en voulez pas si j'en touche un mot à Draco, les avertit-il.
Il savait que le jeune sorcier n'avait pas hâte de revoir l'Ancien, raison pour laquelle il avait voulu persuader ses filles d'être de son côté en premier lieu. Cependant, puisqu'il ne pouvait trouver de soutien auprès d'elles en la matière, il devait maintenant prévenir le Rêveur.
Si les jeunes gens décidaient de fuir l'Ancien, il ne pourrait être tenu pour responsable.
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Dimanche 27 décembre – matin
Draco monta lentement les escaliers qui menaient au bureau de travail de Marianne. La veille au soir, il avait eu une discussion plutôt animée avec François Lenain, à propos de son rôle en tant que Rêveur. Le patriarche avait été effaré de découvrir qu'il n'avait pas la moindre idée de son rôle concret, et encore plus d'apprendre qu'il n'avait aucune notion de ce qu'était le Voile.
Bien sûr, personne n'avait jamais compris ce que cette notion recouvrait concrètement. Mais Draco se sentait particulièrement novice en la matière.
« Je crois que les théories de maman pourraient t'intéresser, à ce sujet », lui avait alors dit Lina.
« Quand on t'avait dit qu'elle était experte en métamagie, on espérait justement qu'elle te parle de ce qu'elle pense à propos du Voile et des Gardiens », avait ajouté Aline.
Et, bien qu'hésitante, Marianne lui avait finalement proposé de la rejoindre dans son bureau le lendemain matin, à la première heure. Elle l'avait prévenu que cette dernière leçon serait sans doute l'une des plus intéressantes mais aussi l'une des plus effrayantes qu'elle lui avait données jusque là.
Finalement arrivé devant la porte du bureau, il entra sans frapper. Marianne avait toujours été claire avec lui : il ne devait pas attendre qu'elle lui donne la permission d'entrer. Il était plus que le bienvenu – contrairement à son propre mari, ce qui ne lassait pas d'amuser les jumelles.
- Peux-tu m'aider à poser ces deux caissons sur la table d'expérimentation ? lui demanda Marianne dès son entrée.
Draco avisa deux aquariums de verre, dans l'une des armoires habituellement cadenassées de la sorcière. Il s'approcha.
- Pourquoi ne pas les faire léviter ? demanda-t-il alors que Marianne saisissait le premier caisson à bras le corps.
- Ils sont recouverts par une combinaison d'enchantements spéciaux et trop complexes pour prendre le risque de les perturber, l'informa-t-elle entre deux lourdes inspirations.
Draco attrapa donc le deuxième caisson et l'apporta jusqu'à la table. En le posant à côté de l'autre, il fut saisi par un reflet de lumière très particulier. L'une des parois de chaque aquarium était percée d'un petit trou où l'on ne pouvait pas insérer même le petit doigt. Et devant chacun d'eux était fixée une écaille irisée translucide, aux reflets violine.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Draco en pointant les écailles du doigt.
Marianne ne put s'empêcher de redresser le buste d'un air fier, en regardant ses trésors.
- Deux écailles de Grendel, répondit-elle.
- Vraiment ? s'exclama Draco.
- Elles ont coûté cher, mais oui, confirma Marianne.
Draco passa délicatement le doigt sur l'une d'elles.
- Elles sont remarquablement bien conservées, souffla-t-il.
- Elles sont indestructibles. C'est ce qui fait que je suis certaine de leur authenticité.
Draco hocha la tête d'un air entendu. Le Grendel était mort violemment, mais il avait quand même, en son temps, été reconnu par les moldus comme l'une des créatures magiques les plus dangereuses, avec les dragons et les basilics. Les solides écailles de cet être aquatique leur avaient longtemps fait croire qu'il était totalement invincible. Jusqu'à ce qu'un sorcier s'aperçoive qu'elles étaient totalement perméables à la magie.
Marianne rapprocha les deux aquariums l'un de l'autre, jusqu'à en coller les parois.
- Tu peux t'asseoir un instant, lui proposa-t-elle en s'éloignant.
Elle sortit deux rouleaux de papier moldu de l'un de ses meubles de stockage, qu'elle déroula et fixa sur le tableau derrière son bureau. Sur le premier était dessiné le Cosmimago, le même que dans certaines de ses leçons précédentes. Sur l'autre, un sorcier lançait sans relâche un sort de bouclier.
- As-tu déjà entendu parler du magicon ? demanda Marianne en se retournant brusquement.
Draco fronça les sourcils. Le mot sonnait comme une insulte, mais il savait que ce n'était pas la réponse attendue par la sorcière.
- Non, jamais, répondit-il.
Marianne s'appuya confortablement contre son bureau.
- Le magicon est une découverte récente et assez révolutionnaire, d'abord mise en lumière par le sorcier japonais Arame Tanaka, puis reprise et développée par mon ami Akira Mori. Il s'agit selon nous de « la » particule qui porte la magie. Mais nous allons y revenir…
Elle agita sa baguette et fit apparaître dans les airs ce qui ressemblait à une constellation, bien que Draco fût incapable de la reconnaître. Les « étoiles » la composant avaient un léger mouvement permanent.
- Sais-tu ce qu'est une particule élémentaire ?
- Une particule ? Je suppose que c'est quelque chose de tout petit, avança-t-il.
- En effet. Les particules élémentaires sont de minuscules éléments qui composent la matière. Celles qui m'intéressent particulièrement sont celles que les moldus appellent les électrons et les quarks. Sans trop rentrer dans les détails pour l'instant, sache que la combinaison de ces particules crée des atomes, eux-mêmes constituants de toute matière. Tu es composé d'électrons et de quarks, comme tout ce qui t'entoure.
Bien que les termes fussent totalement étrangers à ses oreilles, Draco n'eut aucun mal à imaginer des petits éléments communs se combiner pour former de grands ensembles, même aussi dissemblables qu'une licorne et un chapeau de sorcier. Après tout, si les pierres qui composaient Poudlard, le manoir Malfoy ou la prison d'Azkaban étaient plus ou moins les mêmes, leur assemblage produisait des résultats totalement différents…
- Je suppose que je peux comprendre, même si je ne m'étais jamais interrogé sur ce qui compose le monde, jusqu'à aujourd'hui.
Il regarda attentivement sa main, comme s'il pouvait distinguer ces petits éléments.
- Tu ne verras rien sans un appareil spécial très sophistiqué, lui dit Marianne d'un air amusé. Mais je pourrai te montrer des images, si tu veux.
C'était tellement étrange. Pour lui, jusqu'à présent, les choses existaient et c'était tout. L'idée qu'il soit composé de tous petits éléments invisibles à l'œil était perturbante, mais il n'avait pourtant pas le moindre doute quant à leur existence. Il éprouvait la même sensation que le jour où il avait comparé les Sources, les créatures et les sorciers à l'âme, le sang et l'esprit de la Magie.
Une simple association de notions jusqu'à lors inconnues lui ouvrait des perspectives de réflexions et de découvertes vertigineuses. Il avait comme la sensation que quelqu'un venait d'ouvrir une porte dans son esprit et que ce dernier se retrouvait inondé d'une lumière nouvelle.
- Les moldus ont su différencier et comprendre la plupart des quarks, reprit Marianne. Il en existe plusieurs et ils ont chacun une charge électrique et une charge de couleur propre. Leur combinaison crée des « assemblages » variés, dont les plus familiers sont les protons et les neutrons. Et ces assemblages se combinent à leur tour avec des électrons pour former les atomes.
- Je ne comprends pas ce qu'est la charge « électrique », l'interrompit Draco en la voyant lancée dans ses explications.
- Ah ! J'oubliais presque que tu viens d'une famille de sangs-purs traditionnaliste ! s'exclama Marianne. Tu n'as sans doute jamais entendu parler de l'électricité !
Draco avait rarement ressenti le qualificatif de « sang-pur » comme négatif, mais il se sentit presque vexé, pour une fois.
- Pour faire simple, tu peux assimiler l'électricité à la foudre, qui en est la manifestation la plus visible. L'électricité est un déplacement de particules, qui véhicule plus ou moins d'énergie.
Marianne posa sa baguette sur le bureau un instant et fouilla dans ses tiroirs pour en sortir des aimants. Elle en posa deux sur son bureau.
- Imagine ces aimants comme des particules. L'un d'eux a une charge positive et l'autre négative. C'est ce qu'on appelle leur charge électrique.
Elle les lâcha et ils se rapprochèrent instantanément pour se coller l'un à l'autre.
- Les charges opposées s'attirent et créent spontanément un mouvement qu'on appelle électricité. Ça fonctionne également pour deux charges identiques.
Elle remplaça l'un des aimants par un autre.
- Ici, les particules – ou aimants – ont toutes les deux une charge positive.
Elle les lâcha et les deux aimants s'éloignèrent immédiatement l'un de l'autre.
- Les charges de même nature s'opposent et ce mouvement crée aussi de l'électricité.
Draco hocha la tête. Il comprenait mieux.
- Bien. Je disais donc que les quarks ont une identité propre, portée par leur charge électrique et leur charge de couleur.
Elle rangea ses aimants et reprit sa baguette en main.
- Si la plupart des quarks ont été identifiés par les moldus, il en est un qu'ils n'ont jamais été capables d'observer, contrairement à Akira et moi-même. Et pour cause ! Ce quark, qui a été baptisé « magicon », ne manifeste sa présence qu'à proximité d'êtres magiques, qu'il s'agisse de sorciers, de créatures ou d'animaux magiques. Et nous cachons notre monde aux moldus.
Marianne agita sa baguette et deux personnages apparurent au milieu de la constellation. Elle pointa l'un d'eux de sa baguette.
- Ici, c'est un moldu. Là, c'est un sorcier. Maintenant, observe ce que nous avons nous-mêmes pu observer lors de nos expériences.
Le mouvement des « étoiles » de la constellation – que Draco identifiait désormais comme des magicons – était fortement diminué, presque stoppé, autour du moldu. A l'opposé, les magicons s'agitaient visiblement autour du sorcier et semblaient attirés par lui.
Draco fronça les sourcils, perturbé par une idée.
- Si les magicons portent la magie et qu'ils sont stoppés par les moldus, alors pourquoi les moldus sont-ils si sensibles aux sorts ? C'est illogique.
- Il semble que les moldus neutralisent le potentiel électrique qui crée le mouvement des magicons libres, ceux qui circulent autour de nous sans être liés à un être vivant. Cependant, ils sont incapables d'arrêter les magicons personnels qui composent les sorts des sorciers, car ces derniers sont guidés par la volonté. Les moldus n'ont aucune résistance aux sorts, parce qu'ils ne possèdent aucun magicon personnel capable de lutter avec les magicons agresseurs.
- Nous avons des magicons personnels ?
- Bien sûr. J'y reviendrai. Ni Akira ni moi n'avons encore été capables de modéliser précisément les réactions des magicons, mais nos théories sont bien avancées. Il nous semble que les interactions entre un sorcier et un magicon entrent dans le domaine des champs électromagnétiques. Nous avons en tout cas su prouver l'existence des magicons et leur importance dans le fonctionnement de la magie.
Elle stoppa son illusion d'un brusque mouvement de baguette.
- Comment ? demanda Draco, particulièrement fasciné.
- Tu vas comprendre, affirma-t-elle en s'approchant des deux aquariums.
Elle fit léviter deux balles jusqu'à elle et ouvrit le couvercle de chaque caisson. Elle attendit un instant sans rien faire.
- Que se passe-t-il ? demanda Draco en s'approchant.
- Je laisse l'atmosphère ambiante pénétrer les caissons, répondit Marianne avant de déposer une balle dans chacun d'eux.
Elle referma les caissons, puis posa successivement sa baguette sur quatre encoches presque invisibles des couvercles. Elle marmonnait en même temps ce qui ressemblait à une courte incantation, dans une langue totalement incompréhensible.
- Maintenant, les caissons sont hermétiques à l'air, expliqua-t-elle. L'écaille de Grendel te permettra cependant d'utiliser la magie : pointe ta baguette sur l'écaille et fait léviter les balles.
- Il vaut mieux que ce ne soit pas moi, avança Draco d'une voix hésitante. Je dois encore m'entraîner pour vraiment m'approprier ma baguette.
- Fais-moi confiance, insista Marianne.
Draco secoua la tête, mais décida néanmoins d'obéir. Il se concentra, avant de pointer sa baguette sur les deux entrées écailleuses des aquariums.
- Ascensio, répéta-t-il deux fois.
Les balles s'élevèrent à mi-hauteur et il en fut soulagé. Il n'aurait pas été surpris de les voir traverser les caissons avec violence.
- Qu'as-tu remarqué ? demanda la sorcière.
Draco se laissa quelques secondes pour analyser son ressenti.
- Honnêtement, rien de particulier, admit-il finalement.
- Précisément. Maintenant, c'est à moi de reprendre.
Marianne annula d'abord le sort sur les balles, puis elle déplaça les aquariums pour que les écailles de Grendel soient face à face. Elle toucha les encoches du premier aquarium avec sa baguette, mais dans un sens différent de la fois précédente. Elle commença une nouvelle incantation au moment de passer au second aquarium. A l'intérieur, l'air se troubla visiblement.
- Et que se passe-t-il cette fois ?
- C'est l'enchantement dont Akira et moi sommes le plus fiers. Nous avons transféré les magicons du premier aquarium dans le second. Leur concentration les agite et c'est ce qui trouble l'air à l'intérieur.
- Comment est-ce possible, s'ils sont hermétiques ?
- Nos caissons sont hermétiques à l'air, c'est vrai, mais les écailles de Grendel nous ont permis de créer un point de passage entre les deux. Il nous a fallu près de cinq ans de tests, mais nous avons finalement réussi à créer un mouvement de type électrique qui attire les magicons d'un côté et les empêche de partir dans l'autre sens. Il y a sur ces caissons plus de 12 enchantements complexes combinés, dont au moins 3 qui ont tendance à mal réagir entre eux si l'on n'y prend pas garde.
- Impressionnant ! commenta Draco.
Marianne laissa échapper un petit rire de satisfaction. Puis elle recommença une combinaison de mouvements de baguette, accompagnée d'une troisième incantation incompréhensible, avant de séparer de nouveau les caissons.
- A toi de jouer, lui lança-t-elle en s'éloignant un peu.
Draco obéit une nouvelle fois : il pointa sa baguette sur le premier caisson et lança le sort. Même en se doutant du résultat, il fut surpris de voir son rayon être stoppé à hauteur de la paroi de verre. Son visage se crispa : l'idée de ne pas pouvoir faire de magie était angoissante, après tout. Et il ne croyait pas encore tout à fait qu'il puisse être impuissant, sans les magicons.
Il jeta un œil à sa baguette – elle pulsait toujours lentement – puis la brandit en s'assurant que son rayon passe bien par l'écaille de Grendel, avant de relancer le sort.
Une nouvelle fois, son rayon fut stoppé net. L'écaille de Grendel ne devait pas stopper la magie. Ce n'était pas naturel.
Comme Marianne ne disait toujours rien, il décida de ne plus restreindre sa magie. Peut-être pouvait-il toujours lancer un sort, s'il y mettait toute sa puissance ?
Le rayon qui jaillit de sa baguette fut bien plus épais et lumineux que les précédents, mais il fut une nouvelle fois stoppé net avant de pouvoir entrer dans le caisson.
- Ça ne fonctionne pas, déclara inutilement Draco.
Il ne put totalement cacher le malaise que provoquait en lui cet échec. Cette situation lui rappelait malgré lui l'enseignement strict de son père et les punitions sévères qui accompagnaient ses essais ratés.
- C'est normal, l'apaisa Marianne. Essaie avec le second caisson, mais n'augmente pas la puissance de ton sort.
- Ascensio ! lança Draco en pointant sa baguette sur le deuxième aquarium.
Dès que le rayon traversa l'écaille, le sort explosa et désintégra la balle.
- Je n'ai pas forcé mon sort ! s'écria-t-il immédiatement, conscient de la valeur de l'objet.
- Je sais. Peux-tu m'expliquer ce qui s'est produit ?
- Les magicons, comprit-il immédiatement. Leur concentration a fait exploser mon Ascensio, au lieu de faire léviter la balle.
- Et ça aurait été pareil avec n'importe quel sort, lui dit Marianne. Aguamenti, Avis, Gemino, Flambios… Nous en avons testé des centaines, jusqu'aux plus polémiques, et nous avons toujours obtenu le même résultat : dès que la concentration des magicons est trop élevée, leur charge électrique entre en conflit avec les sorts. Et tout ce qui est à proximité explose.
Draco assimila lentement ces données et redressa brusquement la tête, l'air éclairé.
- Je le savais ! s'exclama-t-il.
- Qu'est-ce que tu savais ? s'amusa Marianne.
- Je savais qu'on avait besoin des moldus pour que la magie reste équilibrée. Sans leur capacité à neutraliser la puissance « électrique » des magicons, nos sorts exploseraient tout le temps.
Marianne eut un sourire réjoui.
- C'est l'une des conclusions à laquelle Akira et moi avons abouti, confirma-t-elle. Les moldus permettent de neutraliser la puissance négative des magicons libres. Ils nous permettent de vivre dans un environnement magique aux magicons concentrés tout en limitant leur dangerosité.
- Qu'en disent les autorités ? demanda immédiatement Draco.
- Même les factions les plus progressistes refusent cette théorie qui nous fait dépendre des moldus. Les chercheurs en métamagie sont d'ailleurs nombreux à croire que notre travail est erroné, malgré les preuves que nous apportons.
Elle eut un petit haussement d'épaules impuissant.
- Il faut avouer que nos résultats remettent en cause certaines de nos croyances et de nos connaissances les plus répandues.
- Qu'est-ce qui les gêne tant ?
- C'est notre impossibilité à maîtriser les magicons. N'importe quel sorcier se pense supérieur aux moldus, car nous sommes capables de faire des choses totalement hors de leur portée. Or, sans moldus, nous sommes voués à la destruction. Ou à vivre sans magie, pour ne pas tout faire exploser.
Draco commença à entrevoir le problème. Les sorciers dépendant des moldus, ça avait de quoi perturber n'importe qui…
- Beaucoup de chercheurs en origomagie – l'étude de l'origine de la magie – considèrent que les flux magiques qui parcourent la Terre proviennent des Sources, c'est-à-dire des autres mondes. Mais le phénomène exact n'a encore jamais été percé à jour. Si un jour ces flux s'arrêtaient, on en viendrait peut-être à manquer de magicons et aucun sorcier ne serait plus capable de faire la moindre magie.
- Ou si les flux augmentaient au-delà de ce que peuvent supporter les moldus, on en reviendrait au problème des explosions magiques, poursuivit Draco. J'admets que c'est effrayant, dit-il en revivant l'angoisse de ses échecs.
- Je t'avais prévenu, répondit Marianne. Apprendre l'existence des magicons, c'est également apprendre les limites de l'utilisation de la magie.
Draco acquiesça.
- Une autre question posée par les magicons concerne l'antique magie, reprit Marianne. C'est une question qui a été soulevée par mon ami Akira. Il a confirmé une hypothèse intuitivement admise depuis longtemps, à savoir qu'au-delà de la volonté et du psychisme d'un sorcier, sa capacité à utiliser la magie provient également de sa nature.
- C'est-à-dire ?
- C'est-à-dire sa « réserve » magique, le nombre de magicons qui sont à sa disposition. Un sorcier moyen s'épuisera plus vite qu'un sorcier possédant de grandes réserves de magicons immédiatement accessibles. L'environnement joue sur l'efficacité des sorts, on l'a vu, mais un sorcier qui lance un sort utilise avant tout les magicons qu'il est capable de libérer de son propre corps.
- Ses magicons personnels, intervint Draco en faisant référence au début de leur conversation.
- Exactement. Les flux magiques d'un sorcier sont en fait des magicons qu'il a assimilés – qui portent son identité, en quelque sorte. Le processus qui permet à un sorcier de fixer des magicons, contrairement aux moldus, n'est pas encore connu. Mais Akira et moi travaillons sur le sujet : nous pensons qu'ils sont attirés et fixés par une réaction chimique ou un champ magnétique particuliers, mais nous sommes à peine au début de nos phases de test.
Draco posa instinctivement une main sur son ventre, à l'idée que les magicons qui couraient à travers lui depuis toutes ces années puissent un jour exploser comme ceux de l'aquarium.
- Ne t'inquiète pas, le rassura Marianne en comprenant son geste. Nous ne pouvons pas assimiler plus de magicons que le corps ne peut en supporter. En fait, les sorciers contemporains que nous sommes ne pourraient jamais exploser sous l'effet de la concentration de magicons.
- Comment en être sûr ?
- J'y viens. Les sorciers de l'antique magie étaient capables de grandes prouesses qu'un sorcier de notre époque serait parfaitement incapable d'accomplir. Des prouesses qui réclament une quantité de magicons que même nos plus grands sorciers sont loin de posséder. Nous n'avons simplement plus la concentration de magicons qui pourrait conduire à une explosion. Qui, de nos jours, serait encore capable d'ouvrir une mer en deux pour y faire traverser tout un peuple ? Qui, de nos jours, saurait lancer un sortilège pour invoquer simultanément des milliers d'animaux, même aussi petits que des grenouilles, des sauterelles ou des moustiques ?
Il était vrai que le sorcier Moïse d'Egypte avait accompli ces prouesses. Il avait été l'un des plus puissants sorciers de l'époque de l'Antique magie. Ce que les moldus avaient par la suite appelé « plaies » étaient encore citées à ce jour comme l'une des plus extraordinaires démonstrations de magie.
Les yeux écarquillés, Draco se souvint simultanément de deux détails.
D'une part, le bâton de sorcier de Moïse était connu pour l'impression qu'il avait laissé à ses contemporains d'être embrasé. Comme sa nouvelle baguette.
D'autre part, Moïse était connu pour avoir accompli ses prouesses entouré de centaines de moldus. Là où Draco avait toujours pensé que c'était le désir d'un sorcier mégalomane d'être admiré, il commençait à penser qu'il y avait une raison bien plus « mécanique » : la présence des moldus lui permettait certainement de lancer des sorts immensément puissants sans provoquer d'explosion.
- Cette prise de conscience nous pousse à nous interroger sur la nature de la magie de l'époque, poursuivit Marianne. Les réserves des sorciers antiques étaient-elles immenses ? Ou alors, ces derniers avaient-ils compris comment concentrer et utiliser la multitude de magicons libres autour d'eux ? En tout cas, on ne sait pas comment ils parvenaient à lancer des sorts si puissants sans provoquer les dégâts que nous avons observés plus tôt.
Draco retourna s'asseoir un instant, un peu sonné par le travail de Marianne et ses conclusions.
- Quel est le rapport avec le Voile et les Gardiens ? demanda-t-il en se souvenant finalement de l'objet premier de cette leçon.
- Maintenant que tu as en tête quelques notions concernant le magicon, nous allons pouvoir y venir, répondit Marianne.
Elle s'approcha de l'affiche où un sorcier lançait en boucle un sort de bouclier.
- Tu as sans doute déjà compris que le sort de bouclier reproduit sur ce schéma est le plus puissant que nous ayons. Le Protego horribilis. Observe le dessin que forme la baguette, avant que le sort de bouclier ne soit efficient.
De sa baguette, Marianne suivit le mouvement du schéma en laissant dans les airs une trace visible.
- Merlin ! s'exclama soudain Draco.
Le dessin formé par le mouvement du sort ressemblait énormément au dessin du Cosmimago, que Marianne avait placé juste à côté. L'étoile entourée d'un cercle était en tout cas clairement identifiable.
- Sais-tu comment fonctionne un sort de bouclier ?
- Pas dans le détail, admit Draco.
- Un bouclier se compose en réalité de magicons en très grande quantité : ceux du sorcier, évidemment, mais aussi ceux de son environnement qui sont attirés par le sort. Ces derniers sont « assimilés » temporairement au sorcier, le temps du sort. Ils forment avec les magicons personnels du sorcier une sorte de voile assez dense de magicons.
Draco hocha la tête. Il avait déjà vu ce voile se former en partie autour du professeur Lemaire, pendant leur deuxième leçon de magie sans baguette. Il avait également vu ce voile s'ériger autour de lui lorsqu'il s'était battu contre Philippe Piéfort.
- Ce voile dense implique que lorsqu'un sort – qui reste par nature une décharge électrique – s'approche des magicons, ces derniers réagissent comme dans le deuxième caisson. Leur densité entraîne l'explosion du sort et le sorcier est donc protégé.
- Si les magicons du bouclier explosent, il y a nécessairement une brèche, non ?
- C'est vrai, confirma Marianne, mais un sorcier doté de bonnes réserves et d'une volonté forte recharge instantanément cette brèche avec ses magicons. C'est ce qui explique qu'un bouclier fort sollicité épuise plus rapidement son lanceur et disparaît vite. Un bouclier ne peut pas exister de façon autonome et un sorcier n'a pas une réserve illimitée de magicons. Ou alors, pour créer un bouclier autonome, il est nécessaire de mettre en place des rituels spéciaux qui se nourrissent, par exemple, de pierres magiques. C'est souvent le cas dans la protection des bâtiments stratégiques ou des habitations, pour les sorciers qui en ont les moyens.
Draco acquiesça. Le manoir Malfoy avait été érigé plusieurs siècles auparavant selon ce système. Il se souvenait de plusieurs caches incrustées dans les murs, qui contenaient notamment de la citrine, de la tourmaline et surtout quelques émeraudes, connues pour leur pouvoir de protection.
- Pourquoi certains sorts traversent-ils les boucliers, si la concentration des magicons est censée faire exploser toutes les tentatives ?
- Mon ami et moi avons tenté une expérience, il y a environ deux ans, avec l'aval des autorités sorcières japonaises. Nous avons lancé plusieurs sorts de mort dans le deuxième caisson rempli de magicons…
Marianne eut un frisson visible.
- Nous avons abouti à une conclusion dérangeante. La fréquence électrique de certains sorts – du sort de mort, en tout cas – entraîne la destruction pure et simple des magicons à proximité. Une grande concentration de magicons, comme dans notre caisson, fera certes exploser le sort, mais la concentration des magicons d'un bouclier n'est pas assez forte pour ça. Le sort de mort le traverse donc comme s'il n'y avait rien.
Elle eut un geste impuissant de la baguette.
- Là encore, il est possible de contrer les effets de ces sorts puissants avec certains rituels ou des runes, qui s'activent à très haute fréquence et interceptent donc le sort de mort. Cependant, ces solutions ne sont presque jamais utilisées dans le feu de l'action. Elles demandent du temps et, si possible, plusieurs sorciers, car elles drainent l'énergie vitale à une vitesse alarmante. Ce genre de protection réclame souvent un sacrifice très élevé, qui doit être à la hauteur de l'effet désiré.
Encore une fois, Draco ne put qu'acquiescer. Il n'était pas un novice en matière de puissante magie, même s'il ne l'avait jamais exercée lui-même.
- Je connais certains rituels d'ancienne magie qui nous sont parvenus, déclara-t-il. Ce sont certes de puissants protecteurs, mais ils demandent toujours un sacrifice humain. Voire plusieurs.
- C'est la puissante association entre le sang d'un sorcier et la libération de ses magicons qui est recherchée, pour renforcer le bouclier. Akira pense que le sang fixe les magicons dans le temps, les empêchant de se changer en magicons libres. Nous n'avons pas encore mené d'expérience pour le vérifier, cependant. Je ne suis pas adepte des expériences qui nécessitent de faire couler le sang, même quand c'est le mien.
Draco n'avait aucun mal à comprendre pourquoi. Le sang était une partie réellement importante de l'identité du sorcier et de sa magie – l'un des trois composants de la magie sorcière. C'était la raison pour laquelle les sorts impliquant l'intervention du sang étaient souvent les plus puissants.
- Toujours est-il qu'il faut rarement un simple meurtre pour ce genre de sort, poursuivit Marianne. Il faut suivre un rituel précis qui libère la magie du sorcier au moment précis où il meurt. C'est assez horrible, c'est vrai, mais c'est très efficace pour augmenter la longévité du sort.
En repensant aux théories précédentes de Marianne, Draco supposa que la libération de la magie des sorciers décédés, lors des cérémonies funèbres, devait être la libération dans l'atmosphère des magicons ayant pris leur identité.
Marianne s'approcha du Cosmimago et passa une main sur la rune, pensive.
- Toutes mes recherches m'ont poussée à penser que les magicons qui circulent autour de nous forment en réalité un « voile » qui nous protège, dès lors que les moldus remplissent leur rôle tampon. Sans eux, qui neutralisent les effets les plus indésirables des magicons, notre monde serait certainement invivable.
Elle se tourna vers Draco.
- Le Cosmimago est une image de la magie et les sorts de boucliers utilisent une forme similaire : il ne peut s'agir d'une simple coïncidence. Je pense que la stabilité de la magie dans notre monde – son équilibre – repose donc autant sur la capacité des moldus à neutraliser le potentiel destructeur des magicons que sur l'existence des être magiques qui les absorbent et les utilisent.
Sa main retomba mollement, alors qu'elle se faisait plus songeuse.
- Les Gardiens sont également essentiels dans ce processus.
- De quelle façon ? demanda Draco.
Bien sûr, il avait une idée du rôle de ses Gardiennes, mais toute information supplémentaire était la bienvenue.
- Quand l'Ancien m'a annoncé que je porterai en moi des Gardiennes, un jour, j'ai tout fait pour comprendre ce que ça signifiait, répondit Marianne. J'admets qu'il a été d'une grande aide, à l'époque, pour m'aider à relier les symboles des Gardiens, du Cosmimago et certains ouvrages de théorie magique concernant les Sources et la circulation des flux magiques sur Terre.
Draco songea à quelques-unes de ses lectures au Palais. Il n'était plus si ignare en matière de Sources magiques.
- Bien sûr, dès leur onzième année, mes filles auraient pu m'apprendre elles-mêmes ce que j'ai mis plusieurs années à découvrir et comprendre, poursuivit la sorcière, mais elles n'ont jamais poussé leurs recherches comme je l'ai fait. Elles sont tellement liées au Rêveur et ont accepté leur destin depuis si longtemps, qu'elles n'ont jamais envisagé de trahir leur rôle en tentant d'y échapper.
- Parce qu'elles le pourraient ?
- Non, hélas. Leurs vies sont liées à l'accomplissement ou à l'anéantissement des jours noirs qui s'annoncent.
Leur seul espoir résidait donc dans l'abolition des Temps sombres.
- Mais comment ? s'exclama Draco brusquement.
Sans le vouloir, Marianne venait de lui rejeter son propre rôle à la figure. Il était lui-même censé sauver leur monde, mais ça lui semblait totalement hors de portée. Pourquoi avait-il accepté de devenir pleinement un Rêveur ? Pourquoi n'avait-il pas refusé ce fardeau, lorsqu'il faisait face à la fée dans les bois du Palais ?
Il appréciait l'idée d'être important dans ce monde, d'avoir un rôle à jouer, bien sûr. Mais tout ce qu'il était vraiment, à l'heure actuelle, c'était impuissant.
- Comment sommes-nous censés lutter contre un avenir si sombre ? Mes rêves n'apportent aucune solution ! Ils sont confus, désespérants, ou alors ils n'ont strictement rien à voir avec le sujet.
Quand il rêvait de Potter, de ses découvertes et du pouvoir qu'il avait sur lui, alors le gigantesque enjeu des Temps sombres passait au second plan. A quoi servaient ces rêves idiots ?
- Je ne sais pas exactement quel est le rôle du Rêveur, admit Marianne. On sait qu'il nous apportera la solution et je m'en suis contentée jusqu'à aujourd'hui. Ce que je voulais, en comprenant le monde, c'était protéger mes filles comme je le pouvais. Je peux donc juste te parler du rôle des Gardiens.
- Je suis curieux, déclara Draco en ravalant au mieux sa hargne soudaine.
Marianne acquiesça et revint s'appuyer contre son bureau, pour être plus à son aise.
- Tu as vu que la concentration des magicons pouvait poser des problèmes.
- J'ai vu, oui, confirma Draco, à nouveau calme.
- Le travail des Gardiens, c'est justement de veiller à empêcher le développement d'une telle perturbation. Pour préserver l'équilibre, et quand c'est nécessaire, mes filles sont capables d'absorber une grande quantité des magicons environnants pour les transformer en énergie créatrice et utiliser leurs éléments.
Draco était encore impressionné par la maîtrise de l'air d'Aline et la maîtrise de l'eau de Lina.
- Tout magicon utilisé s'allie aux autres particules existantes pour créer un nouvel « objet ». C'est notre maîtrise des magicons qui nous permet de créer des choses ou des effets : la magie ne crée rien à partir de rien. Elle crée grâce aux magicons. Les sorciers utilisent simplement la ressource extraordinaire qui est à leur disposition.
Marianne s'assombrit un instant, avant de poursuivre.
- Le rôle des Gardiens est aussi de veiller à ce qu'une partie du monde ne reste pas totalement dépourvue de magicons. Parce qu'ils sont liés à un élément, les Gardiens sont capables de faire circuler les magicons dans le monde – ils les répartissent presque naturellement, comme s'ils ouvraient un passage ou une porte d'un endroit à l'autre du monde.
- Pourquoi la magie ambiante en Amérique du centre et du sud reste-t-elle sinistrée, alors ?
- Le manque de magicons y est tel qu'il faudra certainement encore plusieurs décennies pour y restaurer les flux magiques terrestres. L'Ancien entre également en jeu, à ce niveau. Son travail est par exemple d'y implanter de nouvelles colonies d'animaux et créatures magiques, pour attirer de nouveaux magicons sur la zone et y pérenniser un flux magique viable et autonome.
- Et les moldus acceptent ? s'étonna Draco, conscient des problématiques qui pouvaient naître d'une colonie de créatures magiques.
- Je crois savoir que l'Ancien doit parfois négocier âprement avec les gouvernements sorciers – qui ne veulent pas voir arriver certaines créatures – puis avec les chefs des gouvernements moldus, répondit la sorcière. Ces derniers rechignent à abandonner une partie de leur territoire aux sorciers, car ils savent qu'il leur deviendra inaccessible, pour respecter le code international du secret magique.
- Je les comprends, admit Draco.
Il aurait lui-même eu quelques difficultés à céder une partie des terres Malfoy à des créatures, qui au final ne lui rapporteraient rien.
- Pour conclure, reprit Marianne, on peut dire que les Gardiens veillent au bon fonctionnement de la magie sur Terre et que le rôle du Rêveur est certainement d'empêcher un événement capable de dérégler les flux des magicons à grande échelle. Je ne peux que craindre le jour où les magicons seront soit incontrôlables, soit inexistants…
Draco n'eut rien à répondre. L'avalanche d'informations qui lui était tombée dessus l'avait en partie assommé. Il n'aurait jamais crû que la métamagie, discipline si décriée en Europe – et par son propre père, qui la méprisait – pouvait apporter tant de réponses. Et tant de nouvelles questions.
Il releva la tête vers Marianne, lui demandant d'où lui était venue sa passion pour la recherche magique.
- La toute première fois que j'ai rencontré l'Ancien, j'étais encore très jeune. Il m'a fait comprendre que mon destin et celui de mes futurs enfants étaient tout tracés. Je ne l'ai pas accepté et j'ai simplement voulu comprendre et vérifier par moi-même.
- Et est-ce le cas ?
- Je n'ai jamais pu en être certaine. Mais je le refuse, répondit la sorcière avec un air de défi.
Une dernière fois, Draco opina. Lui non plus ne voulait pas d'un destin tout tracé. Il voulait remplir son rôle, bien sûr, mais aussi faire ses propres choix. Quitte à se tromper, il voulait vivre vraiment.
HPAOHPAOHPAOHPAOHPAOHPAOHPAOHPAO
Le jeudi 31 décembre – fin de soirée
Quarante ans. Ou cinquante…
C'était l'âge qu'Harry avait l'impression d'avoir en cette soirée du nouvel an. Peut-être parce que Ginny lui manquait ? Ou peut-être parce qu'il ne s'amusait pas. Il avait beau tenter de se mettre à leur place, il ne parvenait pas à s'identifier aux jeunes gens qui se trémoussaient sur la piste. Pourtant, certains d'entre eux avaient le même âge que lui.
Les quelques étudiants qui flirtaient avaient tendance à le rendre jaloux et son esprit ne cessait de s'envoler vers Ginny. Que faisait-elle à l'instant ? Elle s'amusait certainement avec insouciance, entre son frère et tous ces joueurs de Quidditch qu'elle admirait tant…
Il était un peu inquiet. Ron lui avait certes dit que plusieurs joueurs viendraient en famille et que Ginny ne risquait rien au milieu d'eux. Mais il lui avait également raconté que les joueurs de l'équipe nationale avaient tendance à lâcher la bride, quand on leur donnait la permission de s'amuser...
C'était comme pour les étudiants de Poudlard. Par deux fois, Harry avait dû séparer des couples oublieux des plus jeunes.
Si l'après-guerre avait amplifié certaines tensions entre étudiants, elle avait également réveillé chez les plus âgés une intense soif de vivre et de profiter de l'instant. Qu'en était-il pour Ginny ?
Heureusement pour les nerfs d'Harrry, la fête arrivait doucement à sa fin. Bientôt, il ne serait plus obligé d'assister aux amours naissantes ou épanouies des étudiants. Minerva – comme elle insistait qu'il l'appelle – avait certes repoussé le couvre-feu jusqu'à minuit, pour cette occasion spéciale. Harry savait cependant que les élèves seraient invités à regagner leurs dortoirs immédiatement après, car la directrice n'aimait pas voir les plus jeunes veiller si tard.
Il lui en était reconnaissant.
Il regardait les minutes défiler une lenteur exaspérante.
Il s'approcha un instant des professeures Vector et Babbling, en espérant qu'elles aient terminé leur conversation sur les dernières potions anti-cors aux pieds.
- Je t'assure ! s'exclama Septima avec enthousiasme. Je n'ai jamais connu de résultats aussi probants. La poudre de serpent du cap entraîne une réduction des varices significative ! Ma mère elle-même l'utilise. Pourtant, tu la connais. Elle refuse toutes les nouveautés.
- Je ne remets pas en cause ton expérience. Seulement, je n'ai pas confiance. La peau de serpent du cap peut entraîner des brûlures insupportables si elle n'est pas bien dosée. Tu te souviens de Randa Lutz, celle qui a fait exploser la salle de classe de Slughorn en 1954 ? Les Aurors étaient même intervenus, persuadés qu'il s'agissait d'un attentat fomenté par l'étranger.
- La pauvre. Elle n'a jamais pu retrouver une peau normale.
- Je venais à peine d'entrer à Poudlard, mais je me souviens de ses croûtes permanentes… approuva Bathsheba en se remémorant ses années d'étudiante.
- Elle était de ma promotion, mais elle appartenait à Poufsouffle, ajouta Septima.
- Je refuse en tout cas de tester un antidouleur qui pourrait me brûler les jambes au point d'avoir des croûtes, affirma Bathsheba avec vigueur.
Harry retint une grimace et renonça à l'idée de partager une conversation avec ses collègues. Il ne se sentait pas si vieux.
Il entreprit d'arpenter la grande salle pour tenter de faire passer le temps plus vite. Sa frustration l'empêchait de se détendre et de profiter des douceurs présentées sur les tables ou de la musique pourtant entraînante. Il se sentait bouillir intérieurement, tout en sachant que c'était idiot et inutile.
Il leva les yeux vers le plafond enchanté et constata à quel point il faisait noir au dehors.
Pas une étoile n'était visible à travers les rafales de pluie qui s'écrasaient contre le château. Peut-être était-ce la tempête qui sévissait au-dehors qui le mettait sur les nerfs ? Si le vent avait été moins violent, il aurait attrapé son balai dès la fin de la soirée, pour évacuer ses émotions négatives dans les airs.
Il secoua la tête : penser à voler lui faisait penser au Quidditch et de nouveau à Ginny.
Comme il aurait préféré passer sa fin d'année en tête à tête avec elle… Il tapa du pied, dans un mouvement inconscient de frustration.
En parcourant la Grande Salle des yeux, il repéra un couple qui s'embrassait à une petite table, un peu éloignée des bougies flottantes. Prenant son rôle au sérieux, même s'il n'avait pas réellement le cœur à ça, il s'approcha d'eux pour les séparer.
Les élèves s'éloignèrent vers la piste, boudeurs, et Harry les suivit du regard. Il les enviait de pouvoir profiter l'un de l'autre. Il devait admettre que son séjour au Terrier avait été éclairant à plus d'un titre. Il était redevenu possessif avec Ginny, comme quand elle sortait avec Dean. Il était d'ailleurs satisfait de l'avoir demandée en mariage rapidement. La jalousie ne lui allait pas très bien.
Une nouvelle fois, il secoua la tête pour ne pas laisser ses pensées s'égarer, mais il ne retint pas un long soupir frustré.
- Moi aussi, déclara une voix familière, derrière lui.
- Pardon ? s'étonna Harry en se retournant.
Assise seule, sur l'un des bancs qui avaient été repoussés contre les murs, Anna O'Brien le regardait d'un petit air triste. Il n'avait pas immédiatement détecté sa présence, dans l'ombre.
- Je disais : moi aussi, ma famille me manque, répéta-t-elle calmement.
Son visage n'exprimait pas toute la gaité à laquelle il était habitué de sa part.
- C'est le premier nouvel an que je passe sans ma grand-mère, ma mère et mes sœurs. Ça me rend triste.
Un couinement s'éleva de la poche gauche de son chemisier, puis Bulle en sortit la tête pour donner une léchouille à sa maîtresse.
- Oui, je sais que tu es là, lui susurra Anna avec un semblant de sourire.
Elle lui caressa la tête d'un doigt, doucement, puis leva les yeux vers l'assistant.
- Est-ce que Ginevra vous manque ?
Harry sourit à son tour et s'approcha un peu de l'étudiante. Sa relation avec Ginny n'était un secret pour personne – il faut dire qu'il l'avait évoquée dans les journaux – mais il s'arrangeait quand même pour ne pas se donner en spectacle.
- Oui, c'est vrai qu'elle me manque. J'aurais aimé qu'on commence la nouvelle année tous les deux.
- Est-ce qu'elle est restée dans sa famille ? Eléonore et Melinda s'attendaient à la voir ce soir.
Harry reconnut les noms des deux jeunes filles sur lesquelles Neville tentait de s'appuyer, pour régler au mieux les tensions entre Gryffondor et Poufsouffle.
Eléonore était de Poufsouffle, mais elle était amie à la fois avec Ginny et avec Anna – ce qui était un exploit en soi. Melinda était de Gryffondor, mais conformément à ce qu'elle avait dit à Harry pendant les vacances d'été, elle avait pris la violence en horreur. Elle canalisait Ginny quand c'était nécessaire – refusant de voir se développer en elle une nouvelle Bridget – et elle négociait avec Eléonore pour apaiser les tensions avec Poufsouffle.
Malheureusement pour les deux jeunes femmes pleines de bonne volonté, Ginny et Anna avaient un caractère bien trempé et elles étaient toutes deux très têtues. Elles continuaient à se disputer un peu trop souvent au goût des professeurs.
- Ginny a choisi de rester avec son frère, répondit finalement Harry avec une pointe de jalousie.
Même si elle avait remarqué le ton de l'assistant et qu'elle n'appréciait pas beaucoup sa camarade, Anna prit le parti de Ginny.
- La famille, c'est très important, affirma-t-elle catégoriquement. Entre frères et sœurs, il faut s'écouter et se soutenir.
- Tu as aussi des frères ? demanda Harry en se souvenant qu'elle avait mentionné ses sœurs.
- Non. Mais j'ai cinq grandes sœurs que j'adore. Je les vois moins depuis qu'elles sont mariées, mais on avait l'habitude de toutes se réunir au minimum pour chaque nouvel an… Heureusement, Dana et Maria passent assez souvent à la maison pour aider maman, donc je peux les voir. Mais, ajouta-t-elle avec moins d'enthousiasme, mes autres sœurs sont trop occupées ou préfèrent le calme de chez elles…
L'étudiante s'interrompit, le regard un peu perdu dans le vague. Harry supposa qu'elle se remémorait des souvenirs avec sa famille. Elle semblait presque amorphe, par rapport à l'énergie débordante qu'elle dégageait d'habitude.
- Je peux les comprendre, ajouta soudain Anna. Deirdre aime beaucoup trop donner de la voix. C'est elle qui m'a ordonné de rester à Poudlard, cette année. Du coup, je ne sais pas comment se déroulera la cérémonie, conclut-elle en secouant la tête, l'air préoccupé.
- Quelle cérémonie ? demanda Harry, assez curieux.
Même si l'étudiante était moins vive que d'ordinaire, Harry appréciait cette discussion. Elle était bien plus intéressante que celle de ses collègues, sans le moindre doute. De plus, écouter la jeune fille parler de sa famille lui permettait d'oublier un peu son propre sentiment de solitude.
- La cérémonie du nouvel an, répondit Anna sur le ton de l'évidence.
Harry resta silencieux, fouillant dans sa mémoire dans l'espoir de se souvenir d'un élément parlant de cette cérémonie du nouvel an. En voyant la perplexité de l'assistant, Anna s'étonna.
- Est-ce que l'école n'a pas de cérémonie annuelle, pour renforcer sa magie ou quelque chose comme ça ? Je croyais que c'était pour cette raison que la directrice ne voulait pas être dérangée ce soir.
Harry s'étonna qu'Anna soit au courant de ce détail.
En début de soirée, la directrice avait en effet demandé aux professeurs en charge de ne la déranger sous aucun prétexte. Comme elle semblait préoccupée, Harry avait tenté d'en savoir plus, tout comme le professeur Babbling. Cependant, la directrice avait esquivé leurs questions et elle était rapidement partie.
Harry soupçonnait un ennui administratif avec le Ministère. Ce n'était pas la première fois que la directrice était confrontée à leurs exigences aberrantes – surtout depuis ce projet de tournoi de duels pour la fin de l'année.
- Comment le sais-tu ? demanda-t-il finalement, en reprenant son visage sévère de professeur assistant.
La jeune fille sembla soudain embarrassée. Elle se tortilla un peu, mal à l'aise.
- Peut-être que j'avais un peu perdu Bulle de vue et que je la cherchais, admit-elle d'un air contrit.
Le regard d'Harry ne s'adoucit pas et Anna continua d'une petite voix.
- Sous la table des professeurs.
- La Grande Salle n'était pas encore ouverte aux étudiants, déclara Harry.
- Non, admit Anna, mais Bulle s'était faufilée par le trou, en bas de la porte. Je crois qu'elle était attirée par la nourriture. Comme je ne voulais pas qu'on la voie et qu'elle ait des ennuis, je suis entrée pour la récupérer.
Harry secoua la tête. La sanctionner maintenant n'aurait plus aucun sens.
- Surveille-la mieux, dit-il. Un jour, quelqu'un pourrait la blesser sans la voir.
- Oui.
Les professeurs avaient déjà interdit leurs salles de cours à la chienne magique, pour éviter tout incident. Il n'était pas possible d'interdire le château entier à l'animal, étant donné qu'elle était le familier d'une étudiante, mais une école comme Poudlard n'était définitivement pas faite pour les animaux de compagnie…
- Alors, euh… reprit Anna avec une légère hésitation. Est-ce que c'est pour la cérémonie du château que la directrice est absente ?
Harry eut un sourire. Même un peu triste, même prise en faute, Anna ne perdait jamais ses objectifs de vue. Elle était très têtue.
- Pas à ma connaissance, admit-il. D'ailleurs, je ne pense pas qu'on organise une cérémonie particulière ici… La vôtre sert à renforcer votre magie, c'est bien ça ?
- Non, pas notre magie, répondit Anna en secouant la tête. La cérémonie permet de protéger la magie de nos terres.
- Comment ça ?
- Ma famille possède une grande partie des terres sorcières d'Irlande du Sud, expliqua Anna. A chaque nouvelle année, nous nous réunissons sur l'île Blasket et nous renouvelons notre serment de protéger nos vestiges magiques et nos terres. Grâce à ce serment, nous lions notre magie à nos racines et renforçons celle, latente, qui circule sur nos terres.
Harry tenta d'imaginer à quoi pouvait ressembler un tel serment. Il était communément admis chez les sorciers que la magie existait en dehors d'eux et que certains lieux restaient magiques, même s'ils n'étaient plus utilisés par les sorciers depuis des générations. Cependant, protéger ces sites et leur magie intrinsèque devait demander beaucoup d'énergie…
- Est-ce que votre territoire n'est pas un peu trop vaste pour un tel serment ?
- Je ne comprends pas.
- Tu sembles dire que ta famille possède beaucoup de terres. Mais je sais que les serments et les sorts destinés à protéger des lieux magiques sont très gourmands. Votre magie doit être complètement drainée, non ?
- Non, je n'ai jamais remarqué, répondit Anna d'un air perplexe. C'est peut-être parce qu'on renouvelle le serment tous les ans depuis nos origines ? On a peut-être besoin de moins de magie…
Harry ne répondit pas. L'explication était séduisante, mais elle lui semblait également bancale. S'il avait remarqué une chose, depuis qu'il connaissait la magie, c'était que les sorts de protection étaient parmi les plus exigeants.
- Et puis, poursuivit Anna devant l'air peu convaincu de l'assistant, la plupart du temps, nous sommes accompagnées dans notre serment par les autres familles sorcières qui vivent sur nos terres… Mais d'habitude, c'est moi qui prononce le serment en premier, précisa-t-elle d'une voix fière. Cette année, je pense que ce sera ma mère. Officiellement, c'est encore elle la chef de famille.
- Officiellement ? réagit Harry. Ça veut dire que… quoi ? Que c'est toi la chef de famille officieuse ? s'étonna-t-il franchement.
Un serment d'une telle importance devait nécessairement être prononcé par la personne ayant la plus grande légitimité. Et Harry n'était pas certain qu'Anna, avec son caractère souvent enfantin et capricieux, fut la plus légitime.
- C'est compliqué, répondit Anna d'une voix moins enthousiaste. Ma mère assure encore tout le quotidien de la charge de notre famille. Mais Deirdre a insisté pour que ce soit moi qui prononce les rituels les plus importants. Elle dit que la chef de la famille doit toujours être la plus puissante et elle pense que c'est moi. C'est pour ça qu'elle insiste aussi pour que je m'appelle O'Brien.
- Qui est Deirdre ? demanda Harry, qui entendait ce prénom pour la deuxième fois déjà. Et veux-tu dire que « O'Brien » n'est pas ton vrai nom ?
- Deirdre est ma grand-mère. C'était elle notre « O'Brien », avant que…
Anna eut un instant de forte hésitation, mais elle se reprit.
- Avant. Après, elle a donné le titre à ma mère en disant qu'elle était devenue plus forte, mais en précisant que j'étais destinée à lui succéder dès que possible.
L'humeur d'Anna semblait s'être assombrie. Harry se demanda si lui poser tant de questions était une bonne idée. Elle avait visiblement envie de parler avec quelqu'un, mais il n'avait aucune envie de la déprimer.
- Normalement, poursuivit-elle, j'aurais dû porter le nom de Nic Brien, comme toutes les filles qui naissent dans ma famille. « Nic » Brien veut dire qu'on est les filles « descendantes » de Brian, si vous préférez.
- Qui ?
Anna le regarda un peu de travers, se demandant si l'assistant se moquait d'elle ou s'il était vraiment ignorant.
- Brian Boru, notre premier ancêtre, précisa-t-elle finalement. Quand une Nic Brien devient la chef de famille, elle prend le nom « O » Brien, comme un « homme descendant » de Brian l'aurait fait.
- Tous vos chefs de famille sont donc des femmes ? demanda Harry.
- C'est la tradition, confirma Anna.
- Alors pourquoi changer vos noms pour la version masculine ?
- Deirdre dit que c'est pour se souvenir qu'on descend d'un grand homme. Elle dit aussi que c'est pour ne pas confondre la chef de famille et ses filles. Toutes les filles d'une chef de famille sont des Nic Brien – sauf si elles se marient et prennent le nom de leur mari, bien sûr. Ce titre permet aussi à la « O'Brien » d'être immédiatement reconnue comme la figure de référence par les autres familles, même les patriarcales.
- Pourquoi as-tu pris le nom « O'Brien » si tu n'es pas la chef de famille officielle ?
- Deirdre a insisté. C'est un moyen de rappeler à tout le monde quel sera mon rôle, dès que je pourrai pleinement l'endosser.
- C'est une lourde responsabilité, commenta Harry. Surtout pour quelqu'un d'aussi jeune.
Une ombre soucieuse passa sur le visage d'Anna. Elle ouvrit la bouche pour répondre, se ravisa, puis elle reprit finalement.
- Ce n'est pas l'âge, le problème…
Alors qu'Harry allait lui demander des explications, il fut interrompu par un énorme fracas provenant du Hall. Les étudiants les plus proches ouvrirent rapidement les portes de la Grande Salle pour identifier le bruit.
- Ne bougez pas ! leur cria Harry en se précipitant vers eux, baguette à la main.
Il s'avança dans le Hall, prêt à toute éventualité, conscient que le bruit était anormal et que certains Mangemorts n'avaient pas encore été arrêtés.
Là, dans le Hall à peine éclairé, les grandes portes du château s'étaient fracassées contre le mur, sous l'effet de la pluie et du vent furieux. Et dans l'entrée se tenait un formidable loup blanc qui, bien que détrempé, semblait monstrueusement dangereux.
L'arrivée d'Harry et de quelques étudiants qui l'avaient suivi avait visiblement surpris l'animal. Il retroussa les babines et grogna.
Une étudiante poussa un cri de peur à cette vision de cauchemar. En retour, le loup rejeta la tête en arrière et poussa un long hurlement.
- Tous à l'intérieur ! ordonna le professeur Vector, en rejoignant Harry.
Le groupe s'était encore étoffé d'élèves curieux, malgré l'ordre du professeur. Brusquement, le loup les chargea.
- Dans la Grande Salle ! Maintenant ! cria Harry.
Cette fois, personne ne songea à ignorer la voix puissante et impérieuse de l'assistant. Précipitamment, les élèves se réfugièrent dans la Grande Salle, poussés par le professeur Vector.
D'une main mal assurée, le professeur Babbling lança un Incendio sur le loup. Cependant, ce dernier dévia brusquement sa course pour éviter le sort. Il passa devant Harry puis s'engouffra dans les escaliers menant aux cachots.
Alors que Bathsheba allait se précipiter à sa suite, Harry la retint par le bras.
- Je m'en occupe, assura-t-il. Prévenez les professeurs chargés des rondes dans les couloirs de rassembler les élèves éparpillés dans le château. Il faut éviter tout accident. Je vous préviendrai dès qu'il n'y aura plus de danger.
Bathsheba acquiesça, lança un sort de localisation et se lança dans les grands escaliers pour retrouver ses collègues.
Harry s'engouffra dans le couloir menant aux cachots. Dès qu'il fut assuré de ne plus être vu, il se métamorphosa en renard. Puis, satisfait de voir qu'il n'avait pas semé un seul vêtement derrière lui, il se précipita à la suite du loup blanc et gris. Il était certain de savoir où il était.
En effet, il ne lui avait fallu qu'une seconde pour reconnaître le loup solitaire qu'il avait déjà rencontré dans la forêt, début août. Et pour faire le rapprochement avec les aveux d'Igor à l'hôpital.
Arrivé devant les appartements de Snape, il constata la violence avec laquelle le loup griffait la porte de bois. Elle ne tiendrait pas longtemps sous les assauts puissants de l'animagus. Sans réfléchir, Harry bondit en avant et feula.
Surpris, le loup fit un bond en arrière et se tourna vers lui en grognant. Cependant, à la vue du petit animal, il se sembla se calmer. Prudemment, il s'avança vers lui, tous ses sens aux aguets, puis il se pencha en avant pour… le renifler. Harry laissa échapper un jappement indigné et le loup se redressa brusquement, tout en se métamorphosant de nouveau en homme.
Sans crier gare, le médicomage s'appuya contre le mur et éclata d'un rire sonore.
Harry redevint humain à son tour, conscient que l'accès de violence d'Igor était terminé. Porté par la colère, il ne trouvait pas du tout la situation amusante. Alors qu'il allait lui hurler dessus, il fut interrompu par la voix rude de ce dernier.
- Tu croyais vraiment pouvoir arrêter un loup comme moi sous ta forme de renard ? demanda-t-il, moqueur.
- Est-ce que tu es inconscient ? cria Harry pour toute réponse. Te transformer en loup et débarquer dans le château devant tous ces élèves ? Tu sais très bien qu'un loup a tué une étudiante, i peine quelques mois !
Harry s'interrompit brusquement, pâlissant.
Igor était arrivé peu de temps avant la mort de Bridget et il était un animagus loup.
- Non… murmura-t-il.
Avait-il tué la jeune fille ? Il n'avait jamais même envisagé cette possibilité, depuis qu'il connaissait assez Igor pour qu'il lui révèle son animal, mais se pouvait-il…
- Ça n'a aucune importance, répondit Igor sans sembler avoir remarqué le trouble d'Harry. J'étais en contrôle. Je n'aurais jamais blessé un élève ce soir.
- Vraiment ? répliqua ironiquement Harry en montrant du doigt la porte lacérée de Snape.
Le médicomage sembla un peu embarrassé devant les dégâts qu'il avait causés.
- Bon. Peut-être que j'étais un peu en colère, admit-il. Mais je n'aurais pas fait de mal aux élèves. J'avais seulement oublié que le couvre-feu avait été repoussé pour ce soir.
- Seulement oublié ? hurla Harry. Et comment va-t-on expliquer la présence d'un loup au château ?
- Est-ce que vous pourriez arrêter tout ce vacarme ? demanda une voix un peu pâteuse, derrière Harry.
Ce dernier sursauta : il n'avait pas entendu le professeur Snape arriver dans le couloir.
- Et qu'est ce que vous faites devant chez moi à cette heure-ci ? demanda-t-il en repoussant quelques mèches qui lui tombaient sur les yeux.
Il tentait de prendre son attitude flegmatique habituelle, mais son regard laissait deviner sa soirée arrosée.
Harry fut incapable de répondre, perturbé par l'apparence humaine de son professeur. Sous sa cape d'hiver noire, il avait fait tomber sa robe de sorcier stricte pour un simple pantalon de toile claire et une chemise noire. Cette dernière, froissée et entrouverte, donnait une impression de négligence qui ne cadrait pas avec l'image du sévère professeur de potion.
Il avait par ailleurs attaché ses cheveux en une petite queue de cheval, d'où s'échappaient les quelques mèches trop courtes qui lui retombaient régulièrement devant les yeux.
- Qu'est-ce que vous avez ? grogna le professeur de manière plus agressive, en se massant les tempes.
Il avait toujours eu horreur qu'on le dévisage.
- J'ai été assez patient, répondit Igor dans un grondement sourd, sa colère semblant reprendre de la vigueur. Nous sommes à la fin de l'année et vous m'aviez promis une explication avant la fin de l'année. J'ai été patient et vous avez menti.
Snape comprit immédiatement à quelle promesse Igor faisait référence.
- Il n'est pas encore minuit, répondit-il d'un ton cassant. Je n'ai pas menti.
- Pourquoi m'avez-vous abandonné ? (1)
- Je crois que je vais vous laisser, marmonna soudain Harry, mal à l'aise.
Ce n'était pas qu'il avait l'impression d'être de trop dans cette scène de famille, mais quand même. La dispute qui n'allait pas manquer d'éclater ne le regardait pas.
- De toute façon, il faut que je rassure les élèves qui ont vu un loup entrer dans l'école, ajouta-t-il avec une grimace.
Snape fronça les sourcils et fusilla le médicomage du regard.
- Igor… commença-t-il d'une voix menaçante.
- J'étais en colère, répliqua immédiatement le Russe d'un ton sec.
- Entre, ordonna Snape en ouvrant sa porte abimée. Vous aussi, Potter, lança-t-il en direction de l'assistant qui s'éloignait.
- Pardon ? Pourquoi ? s'étonna Harry en se retournant.
- Vous ne pouvez pas retourner auprès des élèves dans cet état.
Harry jeta un œil à ses vêtements parfaitement en ordre.
- Je ne vois pas où est le problème, répondit-il en haussant le ton.
Il s'habillait correctement, depuis qu'il pouvait utiliser les fonds de son coffre à discrétion.
- Précisément, appuya le professeur sèchement. Vous êtes censé avoir affronté un énorme loup solitaire.
- Merci pour le « énorme », lança Igor depuis l'intérieur des appartements du potionniste.
Snape haussa les épaules et Harry prit une pose provocante.
- Je pourrais être très doué, dit-il en levant le menton.
- Potter… Même moi je ne pourrais pas m'en sortir si bien face à l'animagus d'Igor.
Harry ne fut pas surpris que le professeur de potions connaisse la forme animale du médicomage. Les deux hommes partageaient une proximité parfois perturbante.
Il jeta un œil du coté des escaliers qui menaient au Grand Hall et poussa un soupir. Peu enclin à subir les questions de ses collègues et des élèves ou de subir cette soirée morne et sans fin, il dût admettre que Snape lui offrait une solution de sortie intéressante.
Finalement, il se résolut à entrer dans les appartements sombres.
Igor était déjà assis dans l'un des deux fauteuils devant la cheminée. Harry préféra ne pas s'installer dans l'autre, visiblement celui de Snape. Juste à côté, une haute table ronde exhibait en effet le cadavre d'une bouteille de Whiskey-pur-Feu. Une deuxième était entamée.
Snape referma sa porte et brandit sa baguette magique.
- Spero Patronum.
Une magnifique biche étincelante apparut devant leurs yeux et Snape lui parla d'une voix assurée qui ne laissait pas deviner la quantité d'alcool qu'il avait dû ingérer pendant sa soirée.
- Potter est dans mes appartements, avec le médicomage. Il a besoin de potions et de calme. Vous pouvez être tranquilles quant à la menace : j'ai de nouveaux ingrédients de loup très intéressants. Tout est sous contrôle.
Alors que la biche disparaissait à travers la porte, Harry ne put s'empêcher de se demander à quoi elle ressemblerait, avec la voix du professeur de potions. L'image devait être perturbante.
- Mentir sans mentir, commenta Igor d'une voix plate.
Il avait retrouvé tout son calme, maintenant qu'il était dans les appartements de son mentor.
- Je n'ai jamais dit que Potter était blessé ou qu'un loup était mort ce soir, se défendit mollement Snape en retirant sa cape. Et tu as vraiment besoin de ma potion miracle et d'un peu de calme, précisa-t-il en désignant la bouteille d'alcool entamée.
- Vous avez vraiment de nouveaux ingrédients de loup ? demanda Harry.
Snape le regarda avec une certaine surprise, comme s'il avait déjà occulté sa présence. Il vint s'asseoir dans le fauteuil libre pendant qu'Igor confirmait ses propos.
- Les ingrédients ont été livrés il y a deux jours, par un ancien camarade d'études.
- Rien de tel que de vieilles relations de Durmstrang pour trouver son bonheur, confirma Snape en soupirant d'aise.
- Trouver son bonheur… Ce n'est pas ce que j'aurais dit, contredit Igor sombrement.
Ses souvenirs de Durmstrang étaient loin d'être roses. Le système de l'école avait été difficile à accepter pour lui et les étudiants rencontrés n'étaient pas les plus amicaux – loin de là…
- Allez-vous enfin m'expliquer mon abandon ? demanda-t-il en espérant que les souvenirs de ses années d'étudiant le laissent en paix.
- Je t'ai dit que je le ferai, oui, répondit Snape d'une voix lasse. Un peu de patience.
Une fois de plus, Harry fut frappé par l'aspect humain du professeur. Il semblait fatigué, ce qui était compréhensible au vu des bouteilles vides et de l'heure tardive, mais ses vêtements froissés et une trace de rouge à lèvres laissaient en plus deviner qu'il avait passé la soirée… en charmante compagnie.
Harry ne retint pas une grimace, alors qu'une image involontaire lui traversait l'esprit.
- Asseyez-vous, lui ordonna soudain Snape en attirant une chaise de sa baguette.
Harry cligna des yeux, brusquement ramené au présent.
- Après tout, c'est de votre faute, ajouta le professeur.
Harry se sentit franchement agressé, mais il n'eut pas le temps de répliquer.
- Sa faute ? s'étonna franchement Igor. Qu'a à voir cet enfant dans votre silence ?
- Longue histoire. Un verre ? demanda le potionniste en lorgnant sa bouteille entamée.
Igor accepta immédiatement et Harry refusa, vexé par les remarques inconscientes des deux hommes à son encontre.
- Je me souviens de notre rencontre comme si c'était hier, commença Snape en levant son verre à l'intention d'Igor. Ce n'est pas tous les jours qu'on a le privilège d'assister à une explosion magique comme la tienne. Une telle puissance…
Dans un sursaut de conscience, il se tourna vers Harry. Il était sur le point de révéler des pans peu reluisants de l'histoire du médicomage. Et de sa propre histoire, au passage. Cependant, l'alcool avait fait son effet sur lui : il ne ressentait pas ses inhibitions habituelles concernant son passé.
- Harry connaît l'histoire de Nicolaï, déclara Igor en constatant la légère hésitation de son mentor.
- Ah ! s'exclama Snape comme si ça voulait tout dire. Nicolaï… A lui !
Il leva son verre déjà à moitié vide vers le ciel, immédiatement imité par Igor, puis ils avalèrent leur alcool d'une traite.
- Je crois que je n'ai pas compris tout de suite ton caractère exceptionnel, reprit Snape d'un air songeur, mais ton regard me faisait penser au mien, au même âge…
- Que faisiez-vous en Russie ? demanda Harry, curieux des circonstances qui avaient permis la rencontre des deux hommes.
- Le Seigneur des Ténèbres, souffla Snape. Dans sa quête d'immortalité, il m'avait envoyé là-bas pour vérifier les fondements d'une vieille légende russe.
- Les yeux de braise, comprit immédiatement Igor.
Il ne s'était jamais interrogé sur la présence du jeune sorcier près de lui, quand il avait tué ses bourreaux. Avoir une espèce de figure parentale austère pendant deux mois lui avait suffi.
- Exactement, confirma Snape en opinant.
- Pauvre fou ! ne put s'empêcher de s'exclamer Igor.
- Exactement, approuva Snape en opinant une nouvelle fois.
Harry retint son sourire. Le comportement du potionniste était plutôt amusant, quand il était alcoolisé.
- Qu'est-ce que c'est, les « yeux de braise » ? demanda-t-il pour relancer la conversation laborieuse.
- Dans mon pays, on dit que c'est la seule dague au monde capable de tuer l'immortel aux yeux rouges.
- Une dague capable de tuer un vampire, c'est bien ça ? s'étonna Harry..
- Très certainement, répondit Igor en haussant les épaules.
- Le Seigneur des Ténèbres se demandait si l'arme existait vraiment et si elle pouvait l'atteindre, lui, s'il devenait immortel. Il m'avait donné carte blanche et des crédits illimités pour lui donner cette information.
- Pourquoi vous ? demanda encore Harry.
- J'ai appris le russe dès mes premières années à Poudlard. Je voulais accéder à certains ouvrages de magie rouge très réglementés, qu'on ne trouve pas en langue anglaise. Et j'étais assez bon legilimens pour reconnaître le mensonge et trouver la vérité. De plus, quand le Seigneur des Ténèbres marquait un nouvel élément, il voulait tester ses talents. J'avais à peine 17 ans…
- Vous avez réussi ?
Snape eut un petit rire.
- C'était littéralement impossible. Le Seigneur des Ténèbres ne s'est jamais vraiment intéressé à la politique sorcière et ne connaissait rien à la Russie. Mais il était évident pour moi que si la dague existait, elle était aux mains des services spéciaux de la brigade antimagie. Jamais le gouvernement russe ne passerait à côté d'une arme capable de les protéger de certaines créatures magiques. Jamais je ne l'aurais récupérée. J'ai profité de mon voyage et de mes crédits pour acheter des ouvrages rares et j'ai fait croire au Seigneur des Ténèbres que la dague n'a jamais existé.
- Et c'est le cas ? Elle n'existe pas ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, admit Snape.
Harry fronça les sourcils. Lui non plus ne connaissait rien à la Russie sorcière, mais une expression l'avait choqué.
- Pourquoi existe-t-il une « brigade antimagie » là-bas ?
Igor répondit à la place de Snape, ayant subi de plein fouet la politique antimagie de la Russie.
- Cela fait des décennies que le gouvernement moldu russe a pris la décision de chasser tous les sorciers de son territoire. Les dirigeants sont persuadés qu'un sorcier provoquera la chute de leur pays et ils font tout pour l'éviter. Malheureusement, de nouveaux sorciers naissent tous les mois dans des familles non-sorcières.
- Parfois, des sorciers qui ont pu fuir dans leur jeunesse retournent en Russie, précisa Snape. On trouve là-bas des artefacts, des ingrédients et des ouvrages sorciers aussi rares qu'utiles : quand on sait bien se protéger de la brigade et des quelques sorciers qui se sont mis à son service, il est plutôt aisé d'y faire fortune.
- Seuls des adultes entraînés peuvent vivre en Russie, de toute façon. Sans protection et sans éducation, les plus jeunes disparaissent. On parle de dizaines d'enlèvements chaque mois par les milices qui sillonnent le pays. Et d'autant de meurtres. Je pense que les enfants enlevés sont emmenés auprès de la brigade, mais je ne sais pas ce qu'ils deviennent ensuite.
- C'est scandaleux ! s'exclama Harry. Pourquoi nos gouvernements sorciers ne font rien ?
- Les ressources magiques russes, répondit Snape. Comme je l'ai déjà dit, on trouve là-bas des ingrédients rares mais très utiles. Les quelques sorciers qui ont intégré la brigade anti-magie sont les représentants de la Russie auprès des gouvernements sorciers étrangers : ils se servent de ces ressources comme un moyen de pression pour les empêcher d'intervenir dans leur pays.
- Et si les gouvernements étrangers décidaient quand même d'intervenir ? insista Harry.
- Le gouvernement moldu russe s'est déjà dit prêt à briser le Code international du secret magique, répondit Snape, en affirmant que prévenir la population moldue de l'existence de la magie l'aiderait à s'en protéger. Cette déclaration avait fait scandale dans le monde sorcier, il y a une petite vingtaine d'années. Personne ne souhaite que notre secret soit révélé au monde. Ce serait le chaos.
- N'y a-t-il donc rien à faire ?
- Le Grand Conseil n'a jamais pu trouver d'accord sur la marche à suivre et les représentants sorciers russes mettent leur véto dès que la question est abordée à la Confédération Internationale des Mages et Sorciers.
- C'est un génocide, affirma Harry, dépité.
- En effet, confirma Igor. Je suis plutôt content de m'en être sorti, même si je suis finalement retourné en Russie pour exercer mon métier et aider mes semblables.
Harry se tortilla un peu sur sa chaise. Un élément lui manquait encore pour comprendre la relation des deux hommes.
- Est-ce que le professeur Snape t'a enlevé pour te sauver ? demanda-t-il à Igor, incapable de trouver la bonne formulation pour poser la question à son ancien professeur.
- Non, répondit immédiatement ce dernier. Igor a tout simplement refusé de rester éloigné de moi. Il m'a suivi dans mon périple, pendant mes deux mois de « vacances » hors Poudlard.
- Et après ces deux mois ?
- Je devais rentrer à Poudlard, répondit Snape, et je ne pouvais donc pas emmener Igor avec moi.
- Maître Snape m'a inscrit à Durmstrang, répondit Igor. Le directeur de l'époque m'a accepté, même si je n'étais pas un Sang-pur.
- Le directeur connaissait le Seigneur des Ténèbres et je lui avais précisé que j'étais en mission pour lui – sans préciser laquelle. Quelques menaces associées à une bourse bien remplie ont suffi pour qu'il ne vérifie pas mon histoire auprès du Lord et pour qu'il accepte Igor, bien qu'il ne fût pas un Sang-pur.
- J'ai quand même payé cher cette entorse à leur règlement, avoua Igor d'une voix tendue.
- De toute façon, je n'aurais pas pu t'emmener à Poudlard, lui répondit Snape, les yeux perdus dans son verre vide. Tu venais d'avoir onze ans et ta première manifestation magique, donc tu étais invisible sur les registres scolaires. Et Dumbledore se méfiait trop de moi, à raison, pour accepter ton inscription sans fouiner dans ma vie et dans la tienne…
Snape se resservit de l'alcool, l'air morose.
- De plus, avec le climat de tension qui régnait en Angleterre et l'ascension rapide du Seigneur des Ténèbres, tu aurais souffert. Tu n'aurais été qu'un « Sang-de-Bourbe » de plus parmi les autres. Sans la puissance que tu avais démontrée, je ne suis même pas certain que je me serais intéressé à toi, à cette époque-là.
Harry jeta un œil au médicomage : il semblait stoïque, à première vue, mais ses muscles étaient visiblement tendus. Le jeune homme ne doutait pas que les propos du potionniste devaient le blesser. Snape leva finalement les yeux sur celui qui était devenu une sorte de protégé, avec les années.
- Mais cela aurait été une immense perte, conclut-il.
Les épaules raides du médicomage semblèrent se détendre un peu.
- L'ambiance qui régnait à Durmstrang, avoua-t-il d'une voix plus faible que d'habitude, n'était pas forcément plus facile à vivre. Les étudiants se sont rapidement aperçus que je n'avais pas le moindre entraînement magique et il n'a pas été difficile pour eux de comprendre que je n'étais pas le sang-pur pour lequel je me faisais passer.
- Je suis désolé pour ça, souffla Snape, dont la voix ne cachait pas les remords. A l'époque, c'était la meilleure solution.
- Je suis toujours vivant, se contenta de déclarer Igor.
Il sembla à Harry que le médicomage accordait son pardon dans cette simple phrase.
- Est-ce que les histoires qui courent sur Durmstrang sont vraies ? demanda-t-il finalement, dévoré par la curiosité.
Les deux hommes tournèrent vers lui un regard qui lui donnait l'impression d'être un complet imbécile.
- Je veux dire… Krum a raconté à Hermione certaines histoires… sur la dureté de l'enseignement, la magie rouge… bafouilla Harry.
- Aucune histoire ne peut expliquer ce qu'est Durmstrang, répondit finalement Igor en secouant la tête. Personne ne pourrait parler de ses plus noirs secrets. Et personne ne le voudrait, ajouta-t-il sombrement.
- La loi du plus fort, commenta Snape à son tour. C'est la règle de vie de Durmstrang depuis toujours. La moindre faiblesse est méprisée, la moindre faille mise au jour est exploitée.
- J'avais nos échanges pour tenir, déclara soudain Igor en se retournant vers le potionniste. Pendant des années, j'avais nos échanges pour tenir. Pourquoi votre politique de silence soudaine ?
- Je te pensais assez mûr pour survivre sans mes conseils. Et je n'avais plus grand-chose à apporter au grand maître des potions que tu es devenu, répondit Snape sans le regarder.
- Mais pourquoi ? demanda à nouveau Igor, une fêlure dans la voix.
- Potter… murmura finalement Snape.
Harry redressa la tête, se demandant si Snape l'appelait ou si c'était là sa réponse.
- Potter venait tout juste d'entrer à Poudlard, développa Severus, et une nouvelle guerre se profilait. Ma dette de vie envers James Potter m'incitait à n'être attentif qu'à son fils, de la manière la plus douloureuse qui soit.
Harry fronça les sourcils. Il n'avait pas trop cherché à comprendre le fonctionnement d'une dette de vie, mais il était vraiment intrigué par l'expérience de Snape.
- Dubledore disait avoir besoin de moi, plus que jamais… continua le potionniste. Et je ne voulais pas t'impliquer dans tout ça.
Il leva enfin les yeux vers Igor, sincère.
- Je sais quel jeune homme admirable que tu es devenu. Je ne voulais pas que tu t'impliques dans notre guerre, que tu t'y perdes comme je m'y suis perdu. Tu méritais mieux.
- J'avais le droit de choisir, contra Igor.
- J'avais le droit de te protéger, répliqua Snape avec conviction.
Le médicomage plissa les yeux, comme s'il jaugeait la réponse.
- Igor, reprit-il pour le convaincre, je n'ai jamais cessé de lire tes lettres. J'ai suivi ton évolution avec attention depuis tes premiers pas de sorcier jusqu'à aujourd'hui. Je refusais que tu gâches tes talents en venant me rejoindre ici. Je sais que tu l'aurais fait.
Le médicomage resta silencieux, assimilant avec difficulté mais avec joie que son mentor ne l'avait jamais réellement abandonné.
- Pourquoi ne pas me l'avoir dit avant ?
- Je ne voulais pas que tu te sentes remplacé, répondit-il en jetant un œil du côté d'Harry.
L'explication de son silence était simple – les exigences de la guerre et de sa dette de vie ne pouvaient être simplement ignorées – mais il était conscient qu'elle était aussi cruelle. Parce qu'il avait fait passer la vie d'un autre enfant avant celle d'Igor. Il n'avait pas été à la hauteur de la figure paternelle dont rêvait le jeune homme.
- De plus, ajouta-t-il avec une légère hésitation, je n'avais pas vraiment envie de t'exposer mon passé de mangemort…
Igor comprenait la fierté du potionniste. Lui-même refusait d'avouer ses failles. Jamais il ne serait capable de raconter ce qu'il avait vécu à Durmstrang, notamment lors de la septième et dernière année… Il n'était pas non plus capable de raconter certaines de ses expériences, une fois rentré en Russie son diplôme du Palais en poche…
Il se leva, remplit leurs deux verres en silence, en mit un troisième de force dans les mains d'Harry et porta un toast qui semblait, pour lui, régler toute la question.
- Au passé.
- A l'avenir, répondit Snape solennellement. Et bon anniversaire, ajouta-t-il d'un air malicieux qu'Harry ne lui avait jamais vu.
S'il était surpris, Igor sentit une vague de joie l'envahir. Même s'il avait des défauts, maître Snape était le père qu'il n'avait jamais eu et il avait la sensation de l'avoir enfin vraiment retrouvé. Le tintement de leurs deux verres entrechoqués sonna pour lui comme une renaissance.
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Lundi 28 décembre – matin
La rosée matinale avait presque gelé sur les branches nues du parc vinicole des Lenain. François avait tenu à l'emmener dans son domaine de Beaune, pour qu'il offre à Margaux une bouteille de sa cave personnelle. D'après ses dires, ses propres créations côtoyaient de grands vins moldus. Draco savait qu'offrir du vin quand on rendait visite à des amis était presque une tradition chez les Français. Et bien qu'il n'aimât pas particulièrement cette boisson âpre, il était certain que Margaux adorerait.
Ils avaient emprunté la cheminée principale du château assez tôt et étaient arrivés dans une petite propriété en bordure d'un champ, qui s'étendait à flanc de colline. François lui avait montré une seconde bâtisse, au loin, plus imposante et dominant les alentours. Elle lui servait tout à la fois de pressoir, de laboratoire et de cave pour la vinification.
Ils montaient actuellement la colline, à pas lents. François s'arrêtait régulièrement pour examiner un pied de vigne nu et tortueux, comme s'il pouvait y déceler la production à venir.
Porté par le calme du chef de famille et de l'environnement, Draco était uniquement concentré sur son souffle et sur la buée qu'il produisait à chaque respiration. Quelque chose ici l'apaisait, calmait ses questions et ses angoisses. Il ne réfléchissait à rien et se contentait de ressentir. Même le soleil bas à l'horizon et le froid ambiant ne l'empêchaient pas de se sentir bien.
Alors que François se penchait une nouvelle fois pour examiner ses pieds de vigne, Draco embrassa le paysage du regard. Même si l'on pouvait deviner quelques hameaux au loin, il semblait n'y avoir personne à des kilomètres à la ronde, tant le silence dominait. Draco avait cette impression surréaliste d'être seul au monde. Et il aimait ça.
Il avait vécu plus qu'entouré, durant les dernières années. Un entourage surtout hostile, que ce soit à Poudlard avec les sorciers qui souhaitaient le voir mort ou au manoir, où les amis mangemorts de son père allaient et venaient presque à leur guise. Contre toute attente, cette matinée se révélait reposante.
- Pourquoi as-tu accepté de devenir le Rêveur ?
Surpris par la brusque prise de parole de François, Draco eut un léger sursaut. Il se tourna vers le patriarche, confus. Si la question lui semblait abrupte, le visage sérieux et concentré de François prouvait qu'il souhaitait la poser depuis un bon moment.
- Mes filles m'interdisent de parler de toi à l'Organisation depuis le jour où elles t'ont rencontré, continua-t-il en constatant la perplexité du jeune sorcier. Elles m'affirmaient alors que tu n'étais pas prêt à assumer ton rôle, que tu portais ton fardeau avec réticence.
Draco s'apprêta à protester, mais referma immédiatement la bouche. Il devait admettre que, dans une certaine mesure, il n'était pas prêt à devenir un « sauveur », à l'époque où il avait rencontré les filles. Il rêvait seulement de calme et de tranquillité, souhaitait oublier les derniers mois qui avaient été un véritable cauchemar.
Tiquant brusquement sur l'un des termes utilisés par François, il voulut esquiver la question en l'interrogeant sur ce qu'était « l'Organisation », mais le chef de famille poursuivit sans lui en laisser l'occasion.
- Puis Lina m'a raconté ce que tu avais vu, dans le parc du Palais. Elle m'a rapporté le choix auquel tu as été confronté et ton hésitation. Devenir pleinement le Rêveur ou pas ? Telle était la grande question. Et tu as finalement accepté ton rôle. Pourquoi ? Qu'est-ce qui a changé ?
Draco glissa les mains sous ses aisselles et se recroquevilla légèrement sur lui-même. La question le mettait un peu mal à l'aise, parce que les réponses l'embarrassaient. Il se demandait encore parfois pourquoi il avait accepté ce fardeau, l'angoisse et les questions qui l'accompagnaient.
- Je suppose que je m'étais fait à l'idée ?
Il ne voulait pas analyser trop profondément ses motivations, mais son ton clairement hésitant ne convainquit pas François, qui insista.
- Tu as hésité, déclara-t-il à nouveau. Tu te voyais libre, n'est-ce pas ?
Draco se tendit sous le regard insistant de François. Il ne savait pas précisément ce que l'homme attendait de lui, mais il était certain que sa réponse revêtait pour lui une importance particulière.
- C'est ce que j'ai d'abord pensé, admit Draco. J'ai ressenti un immense soulagement, comme si le poids de l'avenir de notre monde n'était plus sur mes épaules.
Le regard de François était attentif mais un peu sombre. Etait-il déçu ? Sans doute. Mais il ne donnait pourtant pas à Draco l'impression d'être jugé…
- Ça n'a duré qu'un instant, poursuivit-il, pendant lequel je me suis senti rassuré. Avant de me rendre compte que j'avais de toute façon des obligations. Quoi qu'il arrive à l'avenir et Rêveur ou pas, j'ai des engagements qui me lient et auxquels je ne peux échapper.
La dette de vie qui l'écrasait ne pouvait pas être ignorée. Qu'il soit Rêveur ou simple sorcier, Draco n'était qu'en sursis, le temps que Potter réclame son remboursement.
- De plus… Aurais-je été libre dans un avenir tel que le décrivent mes rêves ? demanda Draco sans attendre de réponse. Sur l'instant, j''ai eu l'étrange impression que renoncer à mon rôle de Rêveur nous aurait précipités dans l'abysse que nous désirons tous éviter…
François hocha doucement la tête, intimement convaincu que ça aurait été le cas.
- D'une certaine manière, je commence à croire que parfois, il vaut mieux ne pas choisir le chemin qui semble le plus facile. Et pour trouver le courage d'avancer sur ce chemin, il vaut mieux ne pas trop réfléchir.
- Quand on accepte un rôle aussi lourd et important que celui du Rêveur, il est nécessaire de réfléchir au contraire. Quelque chose a bien dû faire pencher la balance ? Qu'est-ce que c'était ? Je voudrais seulement comprendre dans quoi mes filles – et par extension toute ma famille – sont impliquées.
Draco laissa échapper un soupir un peu tremblant.
- Dans quoi ? Je ne saurais pas le dire moi-même. Je ne suis pas certain de savoir où aller. Ce qu'on attend de moi ou du Rêveur en général.
- Ce n'est pas ce que je veux savoir. J'ai bien compris que tu as découvert le monde des rêves et des Gardiens depuis peu. Ce que je veux comprendre, c'est ce qui t'a poussé à accepter ton rôle. Je voudrais savoir ce qui te guidera dans tes actions et tes choix à venir, pour mieux imaginer vers quel avenir nous nous dirigeons.
Draco dévia son regard un instant, se perdant sur le paysage gelé qui l'entourait.
- Je suppose… J'imagine… commença-t-il en hésitant.
Toujours aussi sérieux, François ne chercha pas à le pousser à la confidence. Mais sa profonde attention l'obligeait à fournir une vraie réponse.
- Je pense que voulais me sentir important, déclara finalement Draco. Compter vraiment. J'avais commencé doucement à accepter les risques allant de paire avec le rôle du Rêveur, même si ce n'est pas dans ma nature. Parce que j'avais l'impression qu'abandonner mon nouveau rôle me ferait perdre ce que j'ai commencé à gagner grâce à lui.
- Quoi donc ? insista François en fronçant les sourcils.
- Des amies. Une meilleure compréhension du monde qui m'entoure. Une nouvelle maîtrise de mes pouvoirs…
« Une certaine liberté vis-à-vis de ma dette, » songea-t-il sans en parler.
- Je commençais à me faire à l'idée d'être au cœur de l'action et pas un simple spectateur, poursuivit-il. Je voudrais… être fier de ce que j'ai accompli, quand je serai vieux et tout fripé.
François ne put s'empêcher de sourire, amusé par les derniers mots de Draco.
- Tu n'es pas ce à quoi je m'attendais, déclara-t-il finalement en se redressant.
- Vraiment ? Je suis curieux, lança Draco, soulagé que la discussion prenne un autre virage.
François pencha la tête et poursuivit de bonne grâce.
- Quand mes filles m'ont écrit avoir rencontré le Rêveur, la première fois, je m'attendais à un sorcier mâture. Un grand brun ténébreux et surpuissant, capable de porter l'avenir de notre monde sur ses épaules…, décrivit-il avec le même amusement que précédemment.
- Et vous avez rencontré un petit blond sans grand pouvoir, intervint Draco avec une pointe d'amertume.
François secoua la tête et cessa de sourire : Draco semblait croire qu'il n'avait pas beaucoup de valeur sans son rôle de Rêveur. Lisant la désapprobation du patriarche sur son visage, Draco l'interpréta de travers.
- Ne vous en faites pas, j'ai l'habitude de décevoir, marmonna-t-il en haussant les épaules.
François sentit qu'il touchait une corde réellement sensible et décida de poursuivre sans s'appesantir sur les derniers mots du jeune homme. Du moins pour le moment.
- Non, ce n'est pas ça, démentit l'homme. Quand j'ai appris ton nom, j'ai été très inquiet. Les Malfoy sont une famille de poids en Angleterre et je sais où réside leur loyauté.
Draco laissa échapper une grimace, conscient que la famille Lenain était à la pointe du progressisme, comparée aux familles qu'il avait l'habitude de côtoyer dans sa jeunesse.
- Je m'attendais alors à rencontrer un sorcier capricieux et mesquin, prêt à utiliser son statut pour le pire. Or, mes filles ne sont pas des sorcières dociles – Draco renifla, entièrement d'accord avec ça – mais elles te sont liées par la magie. Je n'ai aucun pouvoir pour les protéger de tes ordres et j'avais peur pour elles.
Draco plissa les yeux. Il avait l'habitude d'être jugé sans qu'on le connaisse, et rarement à son avantage, mais ce n'était pas pour autant qu'il n'était pas blessé par la remarque.
- Finalement, tu ne corresponds à aucune image que je m'étais faite. J'avoue que je ne sais pas si je dois en être heureux ou inquiet.
- Je ne sais pas si je dois être flatté ou vexé, répliqua immédiatement Draco.
Le regard de François se perdit un instant dans le vague, alors qu'il posait la main sur la tête de Draco.
- Ne sois pas vexé. Ce que je veux dire, c'est que tu n'es ni un tyran irrécupérable, ni un sauveur parfait. Tu es humain.
Draco repoussa doucement la main du patriarche, peu à l'aise avec ce genre de familiarité.
- C'est ce qui fait que j'ai peur. Tu ne m'apportes aucune solution toute faite. Tu pourrais réussir idéalement ou faire une erreur fatale, mais je ne peux pas réagir comme prévu face à cette incertitude.
Draco sentit un frisson lui monter le long de l'échine. Il sentait confusément que François s'était préparé à toute éventualité. Et il était persuadé qu'un « tyran irrécupérable » n'aurait pas fait de vieux jours face à ce sorcier. Derrière ses airs bonhommes, Draco avait parfois aperçu une personnalité dangereuse, un peu sadique et définitivement sans remords.
- Tu es aussi perdu que nous tous, poursuivit François sans remarquer le trouble du jeune homme, alors qu'on a toujours cru que le Rêveur ou la Rêveuse aurait toutes les réponses et saurait nous guider… J'ai peur parce que tu commences à peine à saisir ton rôle et que tu découvres encore ce qui me semblait évident.
François poussa un soupir et baissa les yeux vers Draco.
- Ma femme a toujours puisé sa force dans mon assurance que tout irait bien. Et même si je sais que l'avenir ne peut pas être rose, j'avais fini par croire que nous passerions au travers. Puis te voilà, sous mes yeux, et ça rend mes peurs plus concrètes.
Il repositionna sa cape sur ses épaules, le temps d'un souffle.
- Mais je suis heureux de constater que le Rêveur n'est ni orgueilleux, ni malhonnête. Je préfère me reposer sur quelqu'un comme toi, ne pas gâcher mes ressources ou ma confiance. Mes filles se sont attachées à toi, mais je pense que je ne t'aurais pas accueilli si facilement, si tu avais été autrement.
François retrouva le sourire en concluant sur ces mots.
- Merci, souffla Draco, qui se sentit bien à l'idée d'être apprécié pour ce qu'il était.
Les deux sorciers poursuivirent leur route vers le haut de la colline. Quelques minutes plus tard, Draco brisa le silence.
- Vous avez parlé d'une « organisation », un peu plus tôt. De quoi s'agit-il ?
- Nous sommes nombreux, un peu partout dans le monde, à avoir entendu parler de la légende des Rêveurs et de la fin du monde. Nous nous sommes regroupés au fil des siècles pour apporter notre aide et nos connaissances à celui ou celle qui serait l'Ultime, capable de nous préserver du pire. Il est d'ailleurs déjà arrivé qu'une Rêveuse se déclare auprès l'Organisation pour obtenir un peu d'aide. Mais la plupart du temps, quand elle découvrait notre existence ou que nous découvrions la sienne, il ne lui restait déjà plus que quelques semaines…
Le visage de Draco pâlit sensiblement. Il avait tendance à occulter le destin tragique de tous ses prédécesseurs.
- C'est ce qui fait que nous sommes souvent si pressés de signaler à l'Organisation qu'un Rêveur ou une Rêveuse est apparu. Tu es le premier qui, à ma connaissance, a vécu si longtemps en supportant les rêves.
- Je suppose que c'est une bonne chose, commenta Draco faiblement.
François opina sans un mot.
- Est-ce que l'Organisation est au courant pour mon statut, aujourd'hui ?
- Non, pas encore. L'Ancien sait, mes filles savent… Aucun d'entre eux n'a parlé de toi à l'Organisation, pour le moment.
- C'est bien, approuva Draco immédiatement. Je ne suis pas prêt à devenir le cobaye d'un groupe de sorciers. J'ai bien assez à faire avec les exigences de l'Ancien et je ne souhaite pas qu'on sache pour moi avant que je sois capable de maîtriser mes rêves. Pour l'instant, j'ai bien trop l'impression de ne servir à rien.
« Je ne veux pas décevoir plus de gens », songea-t-il.
- Je pense pouvoir tenir ma langue encore quelques temps, le rassura François. Mais savoir qu'un Rêveur existe est, pour moi, plutôt une information positive. Il est dommage de ne pas la partager. Et l'Organisation est toute prête à te rendre service, à répondre à des questions que tu te poses certainement…
- Marianne est déjà une incroyable source d'information, contra Draco. Et je pense pouvoir compter sur les jumelles et sur vous, si je jamais je me trouvais dans les ennuis. Ai-je tort ?
- Non, répondit François doucement. Tu as raison. Nous avons toujours été prêts à servir le Rêveur. Dans ce cas, fais-moi signe quand je pourrai annoncer la grande nouvelle. Je suis certain que l'Organisation te deviendra rapidement indispensable.
Draco sourit et secoua la tête. Savoir qu'il pouvait, au besoin, s'appuyer sur un groupe amical était une pensée réconfortante. Mais pas s'il était forcé de rêver trop souvent pour s'en remettre.
Savoir qu'aucun Rêveuse n'avait survécu, alors que l'Organisation s'était parfois mise à leur service, lui donnait l'impression que cette dernière ne pourrait pas lui apporter les réponses qu'il cherchait actuellement. Comme le moyen de vivre encore plus longtemps…
DMMSDMMSDMMSDMMSDMMSDMMS
Lundi 28 décembre – midi
La cuisine de Margaux bruissait d'une activité joyeuse, alors qu'elle avait invité sa fille, son petit-fils et la petite amie de ce dernier à déjeuner. Le temps était plutôt clément, après les importantes chutes de neige des derniers jours, et ça avait mis tout le monde de bonne humeur.
Jil et Ramon discutaient tout bas, Helena nettoyait la table et elle-même finissait de battre une sauce pour accompagner le repas, accompagnée par le crépitement de ses deux feux de cheminée. L'atmosphère chaleureuse avait quelque peu diminué son angoisse des dernières semaines, alors qu'elle attendait avec impatience la venue de Draco.
Il devait arriver dans l'après-midi, accompagné des jumelles dont il parlait parfois dans ses lettres. Et elle avait impérativement besoin de discuter avec lui, maintenant qu'elle avait récupéré tous ses souvenirs enfermés dans la malle de Lucia.
Un fracas soudain les fit tous sursauter.
Draco fut éjecté des flammes brusquement, en renversant au passage la marmite qui mijotait là en permanence. Il n'eut pas le temps de réellement prendre conscience de son environnement ou de la brûlure soudaine de ses jambes. A peine eût-il posé le pied sur le sol, qu'il se tourna vers les flammes en position de défense.
- Protégez-vous ! cria-t-il en prenant conscience de la présence de plusieurs personnes dans la cuisine.
La seconde d'après, Lina était éjectée des flammes avec violence, dans un rugissement qui n'avait plus rien d'humain. Dans le même temps, un choc sourd surprit Draco sur sa droite et il vit Ramon écroulé au sol, pris dans de petites mais rapides convulsions.
Jil se jeta sur lui, la baguette brandie vers la nouvelle arrivée. Draco reporta immédiatement son attention sur la jumelle, à temps pour la voir rassembler son pouvoir, comme dans la clairière des bois du Palais. Elle jeta soudain ses bras en avant, vers les flammes de l'âtre le plus proche, les doigts crispés comme des serres d'oiseau.
Réagissant d'instinct, Draco leva sa baguette vers le feu. Aline n'avait pas encore eu le temps d'arriver. Et bien qu'un feu ne soit pas nécessaire à l'arrivée pour les courts trajets en cheminette, il était indispensable pour les voyages internationaux. (2)
- Protego ! cria-t-il.
En même temps, un véritable torrent jaillit des mains de Lina, venant s'écraser contre le bouclier. Une partie de l'eau rebondit violemment et renversa tous les occupants de la pièce. Draco et sa Gardienne se relevèrent immédiatement. La jumelle avait le regard fou et ne semblait pas consciente de ce qui l'entourait.
Au moment où elle leva les mains vers le Rêveur, Aline fut propulsée hors des flammes et se jeta sur sa sœur.
- Non !
Le bruit de tonnerre qui avait accompagné le premier torrent d'eau fit trembler les occupants et Draco ferma les yeux, prêt à recevoir le choc. Il fut cependant déstabilisé quand un brusque silence tomba sur la pièce, seulement troublé par la respiration hachée de Ramon.
Draco rouvrit les yeux pour constater qu'Aline, les cheveux volant en tous sens, avait enfermé sa sœur dans une grande bulle d'air. L'eau grondait visiblement à l'intérieur, violemment agitée, mais l'on n'entendait plus le bruit de tempête qui avait accompagné la première vague. Lina avait complètement disparu, cachée efficacement par les vagues déchaînées qui roulaient dans la bulle.
- Draco, grinça Aline, les dents serrées par l'effort. Eteins les feux.
C'est Margaux qui réagit la première et agita sa baguette, faisant immédiatement disparaître les flammes de ses deux cheminées.
- Lina s'apaise, laissez-lui un instant, grogna encore Aline, alors que la bulle semblait subir moins d'assauts.
Il fallut tout de même cinq bonnes minutes pour que l'eau dans la bulle cesse de s'agiter et pour que la respiration de Ramon reprenne un rythme normal. Helena et Jil le portèrent jusqu'au salon, alors qu'il était encore inconscient. Elles voulaient certainement l'installer dans le vieux fauteuil confortable et l'éloigner de la source de son malaise.
Margaux s'approcha de Draco et souleva doucement ses jambes de pantalon, collées à sa peau par l'eau torrentielle. Constatant la brûlure et acquiesçant pour elle-même, elle fit léviter un des flacons de crème qu'elle gardait derrière l'un de ses rideaux colorés puis le tendit à Draco.
Il la remercia d'un sourire en voyant le flacon. Il s'agissait d'une concoction qu'elle lui avait préparée à l'époque où sa peau avait brûlé, dans la ruelle derrière le magasin d'Ethan (3).
Il prit un instant pour l'appliquer et le soulagement de sa douleur fut immédiat.
En même temps, l'eau dans la bulle d'Aline sembla s'évaporer pour laisser Lina réapparaitre. Elle était échevelée et visiblement secouée. Sa soeur, de nouveau détendue, fit disparaître la bulle en un tournemain.
- Un beau déluge, commenta Margaux en contemplant sa cuisine inondée d'un air absent.
- Excusez-nous ! s'exclamèrent les jumelles simultanément.
Lina agita la main deux fois et l'eau du premier torrent s'évapora aussi rapidement et aisément que celle de la bulle.
- Lina a peur du feu, intervint Draco.
- On n'était pas censées voyager par cheminette, précisa Aline.
- Mais un individu mal intentionné nous a forcées à précipiter notre départ, conclut Lina.
Alors que la vieille sorcière restait silencieuse, les yeux rivés sur les jumelles, Draco reprit la parole.
- Désolée pour ta soupe, Margaux, dit-il en contemplant les restes éparpillés sur le sol.
Il espérait détourner son attention, mais Margaux agita la main sans le regarder, lui faisant comprendre que ça n'avait aucune importance.
- Vous êtes des Gardiens, n'est-ce pas ? demanda-t-elle brusquement.
Lina haussa les sourcils et jeta un œil vers Draco, qui haussa les épaules, aussi surpris qu'elles. Il avait déjà dit à Margaux qu'il était un Rêveur, mais il ne lui avait jamais parlé de l'existence de ses gardiennes. Il n'avait lui-même appris leur existence qu'en arrivant au Palais.
- En effet, confirma Aline avec un grand sourire.
Elle était visiblement fière d'elle : elle avait su contenir la fureur de la magie de sa sœur et protéger Draco d'un violent choc avec l'eau.
Margaux hocha la tête, les sourcils froncés. Elle ramassa le chaudron renversé, pensive, et fit léviter les déchets d'un coup de baguette magique. Elle alla jusqu'à la fenêtre, l'ouvrit et envoya le tout sur un tas de compost qu'elle utilisait pour faire pousser ses diverses cultures.
- Heureusement, tout n'a pas été trempé, commenta Draco en désignant le four, à côté d'elle.
Un gratin y dorait, l'appareil ayant été miraculeusement épargné. Lina frissonna, sensible à toute source de chaleur après le traumatisme d'avoir dû s'enfoncer dans des flammes.
- Nous allons prendre l'air, déclara Lina en attrapant sa sœur par les épaules et en la poussant vers le salon. Nous reviendrons dans un moment.
Le calme revenu, Margaux se tourna vers Draco, les poings sur les hanches.
- Qui est cet individu mal intentionné que vous avez dû fuir ? demanda-t-elle.
- L'Ancien, répondit immédiatement Draco.
Il ne vit pas le teint de la sorcière pâlir brusquement.
- Il n'aurait dû arriver que demain, mais il s'est présenté aux grilles du château des Lenain il y a une dizaine de minutes, poursuivit-il. Les filles ont préféré partir sur le champ plutôt qu'attendre le déclenchement du portauloin, cet après-midi.
- Pourquoi fuir l'Ancien ? demanda Margaux faiblement, en s'asseyant lourdement sur une chaise.
Draco la vit porter une main tremblante à son front, les yeux fermés, et s'étonna. Il ne comprenait pas ce qui affectait Margaux si soudainement.
- Le dernier rêve qu'il m'a obligé à faire m'a presque tué, exposa-t-il doucement, inquiet devant les réactions de la vieille femme. Je ne suis pas sûr de m'en être encore entièrement remis.
Il hésita un instant, tira sur la manche détrempée de sa robe puis se lança.
- Tu as l'air de connaître l'existence de l'Ancien et des Gardiens. Comment ?
Margaux rouvrit les yeux et Draco fut frappé par l'éclair de douleur qui traversa son regard.
- C'est une longue histoire, répondit-elle dans un souffle à peine audible.
Draco attendit quelques secondes, mais Margaux ne semblait pas vouloir poursuivre, comme écrasée par le poids de ses pensées.
- Est-ce ce dont tu voulais me parler ? demanda-t-il finalement en faisant référence à sa lettre d'invitation.
Margaux poussa un soupir las et baissa la main.
- Pas seulement, mais ça en fait partie, répondit la sorcière en se redressant. Viens là, l'invita-t-elle en rapprochant une chaise de sa baguette.
Draco lui obéit.
- J'ai rencontré « l'Ancien » il y a de nombreuses années, commença Margaux.
- Pardon ? s'exclama Draco, abasourdi. Mais comment…
Pour le coup, il s'était attendu à tout sauf à ça.
- Par hasard, répondit Margaux avec un sourire. Lors du bal annuel des primevères, organisé chez une grande famille de France.
Draco fronça les sourcils. Le bal des primevères était connu de toute la haute société sorcière européenne. Il était organisé au printemps par la famille De Rochebrune, dans leur château ancestral. Il permettait notamment aux familles sans héritier mâle de faire débuter officiellement leur fille aînée dans le monde, dans l'espoir de leur trouver un parti acceptable et capable de prendre la suite des affaires familiales.
La majorité des grandes familles sorcières d'Europe gardaient une mentalité patriarcale.
Draco n'avait jamais eu l'occasion de se rendre au bal des primevères, mais il savait que sans le retour de Voldemort, son père l'y aurait envoyé pour tenter de trouver une fiancée convenable. Les héritières rencontrées à Poudlard n'avaient pas une si grande valeur à ses yeux. Pas même Pansy.
- Que faisait l'Ancien à ce bal ? interrogea Draco en tentant de chasser ses mauvais souvenirs. Il n'appartient pas à la haute société européenne, si ? demanda-t-il, incertain. Et toi ?
- Ah, moi… J'appartenais à la famille Dewinte
Le nom choqua immédiatement Draco. C'était comme si Margaux venait d'avouer être une fille cachée des De Rochebrune.
- Mais ce sont des sangs-purs ! s'exclama Draco.
- Comme toi, répliqua calmement Margaux, que la réaction de Draco amusait malgré elle.
- Je veux dire… c'est… tu vis dans une cabane au milieu des moldus !
- Je pourrais être vexée par tes remarques, tu sais.
- Non, mais…
Draco secoua la tête, essayant de remettre de l'ordre dans ses émotions.
- Les Dewinte sont une famille de sorciers aussi ancienne que les Malfoy, avec les mêmes idées. Je suis certain d'avoir entendu des Mangemorts parler d'une contribution financière des Dewinte sous le règne de Voldemort. Et toi, tu vis avec des moldus, dont tu as pris en partie le mode de vie.
Il désigna le four en marche, un peu plus loin.
- Avoue que je peux être surpris, conclut-il pour se justifier.
- Je n'ai jamais partagé les idéaux arriérés de ma famille. Et si mon frère aîné a participé à la guerre en Angleterre, je n'en suis pas surprise. Tous ses choix quand il a hérité du titre familial ont été mal conduits et je ne serais pas étonnée d'apprendre qu'il a mené la famille à la ruine.
Margaux fronça les sourcils une seconde, avant d'ajouter :
- Pas que ça me ferait quoi que ce soit. J'ai fui mon ancienne famille et je n'ai pas l'intention de renouer avec eux. La famille que je me suis construite moi-même est bien plus importante.
Elle saisit la main de Draco et il ne la retira pas. Il ne l'avouerait pas, mais il aimait aussi Margaux comme si elle était sa grand-mère. Elle était étrange, c'est vrai. Mais elle se souciait de lui et de son bien-être depuis leur première rencontre.
- L'Ancien n'est pas de la haute société sorcière, reprit Margaux. Mais il connaissait beaucoup de monde et avait une certaine aisance avec les autres. Je l'ai rencontré pour la première fois chez les De Rochebrune, puis de très nombreuses fois les mois suivants. Nous étions… proches.
La main de Margaux eut un léger tremblement et Draco la pressa dans la sienne, dans un réflexe pour l'apaiser.
- Nous étions suffisamment proches pour qu'il me parle de son rôle dans l'équilibre magique, de sa recherche des gardiens, de l'existence d'une catastrophe à venir…
Soudain, Margaux sembla plus alerte et elle attrapa Draco par les épaules.
- Tu te souviens, quand ta magie a explosé et que ta peau s'est mise à brûler toute seule, dans la ruelle derrière chez Ethan…
Draco acquiesça, un peu surpris par la brusquerie et l'empressement de la vieille femme.
- Quand tu t'es réveillé, j'étais avant tout obnubilée à l'idée que tu sois devenu un Rêveur. Mais tu m'as dit une chose… Tu m'as dit qu'Harry Potter, celui qui a vaincu Voldemort, pouvait te prendre ta magie, qu'elle lui obéissait. Est-ce vrai ?
- Oui, c'est vrai, répondit Draco en se dégageant de la poigne de Margaux, mal à l'aise.
- Comment ? Pourquoi ? s'exclama cette dernière, visiblement angoissée.
Draco grimaça : il avait horreur de parler de sa dette de vie. Mais Margaux était si pressante qu'il finit par lui expliquer comment il l'avait vaincu, puis sauvé. Comment il s'était rendu maître de sa magie, sans savoir ce qu'il faisait.
- Draco… reprit Margaux d'une voix légèrement tremblante. Il faut trouver une solution. C'est de cela qu'il fallait absolument que je te parle. Le Rêveur doit être libre pour nous sauver.
- Je sais ! éclata soudain Draco en se relevant. Je sais. L'Ancien me l'a déjà dit, révéla-t-il en tournant en rond. Mais j'avais cette dette avant même d'être un Rêveur et ce n'est pas moi qui l'ai choisi ! C'est ma magie. Qu'est-ce que j'y peux ? Je ne sais déjà pas comment faire des rêves utiles, comment est-ce que je pourrais casser une dette de vie ? Tout le monde semble croire que je l'ai fait exprès, mais je préfèrerais de loin être libre !
Margaux se leva à son tour et le prit dans ses bras.
- Je comprends, excuse-moi, dit-elle. C'est juste que mes recherches de jeunesse ont été éprouvantes et les pires prophéties font toutes mention d'un « maître ultime ». Si Harry Potter décide qu'il veut le pouvoir et qu'il devient ce « maître ultime », s'il peut détruire le Rêveur quand il le désire… Nous sommes perdus.
Draco resta silencieux un moment, acceptant l'étreinte réconfortante.
- Bien que je préfèrerais être libre, reprit-il finalement, je ne crains pas exactement le désir de pouvoir de Potter. Ce n'est pas vraiment son genre. J'ai plutôt peur de sa tendance à agir avant de réfléchir. S'il me blesse, je ne pense pas que ce sera par volonté. Plutôt par impulsivité…
- Qu'est-ce qui te fait croire ça ?
- Des années d'observation et de rivalité. Et… Peut-être aussi un de mes rêves les plus récents.
Margaux relâcha son étreinte et observa Draco.
- Raconte-moi.
- J'ai fait un rêve du présent, révéla-t-il.
Il n'avait pas encore osé en parler avec qui que ce soit, car il était bien trop mal à l'aise avec ce qu'il avait vu, mais il ressentait un certain soulagement à l'idée de partager sa vision avec Margaux. Bien qu'il ait une totale confiance en ses gardiennes, il préférait de loin en parler avec elle.
- Je crois que j'ai assisté à… hum… la première fois de Potter. Avec sa fiancée. Le nouveau lien qu'ils ont créé ensemble aurait normalement dû étouffer et peut-être détruire le lien de subordination que je partage avec Potter. Mais ma magie a réagi toute seule pour empêcher le lien du couple de prendre de l'ampleur sur celui de la dette. Je crois que c'est lié à l'inconscient de Potter qui ne souhaite pas ma mort.
La surprise de Margaux s'était rapidement muée en perplexité et Draco douta soudain du sens de sa vision.
- Car c'est ce qui serait arrivé si ma dette de vie avait été brisée, non ? J'aurais dû mourir.
- Oui, mais non. Draco… soupira Margaux d'un air navré. Je suis désolée, mais tu sais très bien que les dettes de vie ne fonctionnent pas comme ça.
- C'est ce qui s'est produit, protesta Draco.
- Une dette de vie ne peut pas prendre d'ampleur sur des liens magiques créés volontairement par le sorcier qui détient cette dette. C'est contre nature. Tu peux mourir si Harry Potter décide que ta dette ne lui est plus utile et qu'il brise le lien lui-même, parce que ta magie subirait un choc irréversible. Mais cela ne correspond pas à ta vision.
- Alors pourquoi ma magie a réagi ? Pourquoi elle a empêché l'approfondissement du lien de leur couple ? Ça n'a aucun sens !
Margaux ouvrit la bouche pour répondre, mais elle s'aperçut rapidement qu'elle n'avait jamais entendu parler d'un tel phénomène.
- Je ne sais pas Draco. Vraiment, je ne sais pas.
Draco serra les poings et baissa les yeux. Il ne comprenait plus rien à ce qui lui arrivait. Il voulait vraiment jouer son rôle de Rêveur, apporter des réponses, mais tout ce qu'il voyait ne faisait que le rendre plus confus. Et il avait horreur de se sentir aussi perdu. La douleur physique qui s'était manifestée lors de sa vision se rappela à lui, comme un fantôme. Il ferma les yeux.
- Nous trouverons les explications, ne t'inquiète pas, reprit Margaux d'une voix douce. J'ai tout mon temps pour chercher, pendant que tu es au Palais. Et nous trouverons une solution pour contrer intelligemment ta dette de vie. Rien n'est encore perdu.
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Jeudi 31 décembre, 11h30
Draco poussa un soupir dont il ne savait s'il traduisait sa satisfaction après un bon repas de fête ou sa mélancolie.
Certes, la soirée avait réussie : il avait pu revoir de nombreuses personnes auxquelles il s'était attaché pendant l'été et avait pu oublier un moment les nouvelles angoisses que sa conversation avec Margaux avait générées. Ethan Lumelos et Falco Fungus avaient notamment cette joie de vivre qui donnait l'impression que rien de mal ne pouvait arriver.
Il avait aussi fait la rencontre d'Adam, le bébé d'Ethan et Annette, et avait revu – à son plus vif étonnement – Christobald Deepest. Le jeune homme avait l'air plus sérieux et plus calme que dans son souvenir et il ne souriait presque plus, mais ça lui donnait aussi l'air moins déstabilisé qu'avant.
Ils s'étaient contentés de se saluer avec gaucherie, sans échanger davantage dans la soirée.
Mais alors que minuit approchait peu à peu, Draco ne ressentait plus la légèreté du début de soirée. Il s'était laissé gagner par une étrange nostalgie et n'avait plus la tête aux célébrations. Car pour la première fois, il réalisait qu'il passerait le cap de la nouvelle année sans ses parents. Et même s'ils n'étaient pas des parents idéaux, ils avaient toujours voulu passer la nouvelle année avec lui. Ça avait longtemps été un des moments les plus réconfortants pour lui.
Il s'éclipsa discrètement du salon bondé. L'attention des convives était focalisée sur certains d'entre eux qui s'improvisaient danseurs. Il enfila un manteau épais et une paire de bottes fourrées que Pony avait glissés dans sa malle, avant de sortir dans la nuit.
La maison de Margaux étant éloignée du village, on ne voyait presque aucune lumière aux alentours. La vision de Draco mit quelques instants à s'ajuster. Les branches nues des arbres ployaient sous une épaisse couche de neige grasse. Il s'avança un peu, souhaitant profiter du ciel étoilé.
Les mains enfoncées dans ses poches, la tête renversée, il inspira profondément l'air frais et piquant.
Un hululement sur sa droite le surprit et il tourna la tête. Kerta, perchée dans un arbre, semblait l'observer. Draco tendit le bras et la chouette vint s'y poser lourdement. Il la blottit contre lui avec une certaine tendresse et, de sa main libre, il lui gratta doucement les plumes de la tête. Un nouveau hululement satisfait lui répondit.
- Tu sais, même s'ils ne sont pas parfaits, mes parents me manquent, lui dit-il.
- Je te comprends.
Draco se tourna vivement vers Christobald et Kerta écarta brusquement les ailes, pour garder un certain équilibre. Chris cligna des yeux : la silhouette de Draco se fondait avec celle de sa chouette et lui donnait l'impression de se trouver face à une créature surnaturelle. Une espèce d'ange.
Cette une image déconcertante lui fit une forte impression et il secoua la tête pour s'éclaircir les idées.
- Mes parents me manquent aussi. Même s'ils étaient sans scrupules et qu'ils se servaient de moi, je regrette parfois de les avoir livrés à la justice. Le regard que ma mère m'a envoyé, quand ils l'ont emmenée, c'était… Je crois qu'elle me hait, maintenant.
Draco écarta le bras et laissa Kerta reprendre son envol.
- J'ai eu la chance que la justice soit clémente avec les miens, admit Draco, même s'ils ne sont pas les personnes les plus recommandables non plus.
- Je crois que je peux te remercier que la justice ait été clémente avec moi, déclara Chris un peu gauchement. Ton témoignage a été une aide supplémentaire pour éclairer… la situation.
Draco l'observa un instant. Il avait longuement hésité à rédiger une lettre, puis avait tout aussi longuement hésité sur le contenu. Mais avec le recul, au Palais, il avait admis que jamais Chris n'avait été réellement violent ou menaçant avec lui.
C'était la raison pour laquelle il ne s'était pas déjà réfugié dans la maison auprès de Margaux et des jumelles.
- De rien, souffla Draco, mal à l'aise.
La situation avait quelque chose d'étrange. Ils s'étaient quittés en mauvais termes, dans la ruelle derrière la boutique d'Ethan. Mais Chris semblait définitivement plus posé qu'avant.
- Je… Je suis désolé pour tes parents, dit-il. Je sais ce que tu dois ressentir.
Et c'était vrai, dans une certaine mesure. Il s'était profondément identifié au jeune homme, alors que leur relation débutait, et il savait que malgré les blessures causées par ses parents, Chris leur était réellement attaché. C'était comme si lui-même avait témoigné contre ses parents lors d'un procès devant le Mangenmagot.
Ça aurait été juste, très certainement, mais il n'aurait pas supporté le sentiment de culpabilité qui aurait suivi.
Chris se contenta de hausser les épaules et de détourner la tête.
- Tu ne veux pas rentrer fêter le nouvel an ? demanda-t-il après quelques minutes de silence.
- Pas vraiment, non, répondit Draco. Et toi ?
- Non plus. J'envisageais de me rendre au port pour le feu d'artifice. Tu veux venir ?
Draco pencha la tête, clairement dubitatif.
- Ce n'est pas une proposition malhonnête, ajouta Chris avec une pointe d'agacement.
Il s'éloigna sur le chemin à grands pas et Draco se décida à l'accompagner, après avoir vérifié que sa nouvelle baguette était toujours à portée de main. Au cas où.
Marcher dans la neige avait quelque chose d'apaisant. En s'avançant dans les rues de la ville, ils pouvaient entendre des rires et des éclats de voix provenant des maisons, mais ces sons accentuaient étrangement le calme et le silence de la nuit.
C'est même avec surprise qu'ils croisèrent le chemin d'un sorcier emmitouflé dans sa cape, la capuche largement rabattue sur sa tête. L'homme, si c'en était un, s'arrêta longuement pour les observer passer, avant de reprendre sa route.
Alors qu'ils s'approchaient du port, Chris reprit la parole.
- Est-ce que tu crois que ça aurait pu marcher, entre nous ?
Draco jeta un œil vers le visage sérieux du jeune homme puis fronça les sourcils.
- Je suis désolée, mais non, répondit Draco catégoriquement. J'ai trop d'obligations envers… d'autres personnes.
- Envers l'autre ?
- Quel autre ?
- Celui qui te fait de l'effet, répondit Chris.
Draco ne put s'empêcher de rire.
- Personne ne me fait de l'effet de la façon que tu crois, affirma-t-il. Certaines choses échappent à mon contrôle, je peux l'admettre, mais ça n'a rien de « romantique ».
Draco grimaça à l'idée même de romance et Chris choisit de ne pas presser la question.
Minuit sonna peu après et aucun des deux sorciers n'imita les couples et les familles s'étreignant autour d'eux : ils préféraient chacun accorder toute leur attention au feu d'artifice qui venait de débuter au dessus de la mer. Et tenter d'effacer un peu de leur mélancolie.
MSALMSALMSALMSALMSALMSALMSALMSAL
Jeudi 31 décembre, 11h45
L'homme à la capuche rabattue continua sa route une fois les deux garçons partis. La neige épaisse collait à ses bottes et lui donnait une démarche moins sûre que d'habitude.
Agacé, il remonta la manche droite de son manteau pour donner plus de liberté à son poignet. D'un moulinet d'une simplicité étonnante, il fit apparaître dans sa main un long bâton noueux qui s'allongea jusqu'à toucher le sol.
Avec un soupir de satisfaction, il s'appuya sur son bâton de sorcier et reprit sa marche.
Voir Draco était certes l'un de ses objectifs, mais il avait le temps. Si la relation que l'autre jeune homme désirait pouvait créer un lien capable d'affaiblir en partie la dette de vie de Draco, il n'allait pas s'en plaindre, au contraire. Il préférait leur donner un peu plus de temps pour discuter…
Pour le moment, il avait dans l'idée de remonter jusqu'aux Gardiennes, car il avait à leur parler.
Bien sûr, révérer le rêveur était dans leur nature. C'était même rassurant de constater leur dévouement et leur fidélité avant que les temps n'empirent. Mais les jumelles devaient travailler avec lui, pas contre lui. Leur fuite du manoir Lenain ne lui avait absolument pas plu. D'autant plus qu'elles savaient qu'il pouvait les retrouver n'importe où dans ce monde. C'était une perte de temps qui le faisait bouillir intérieurement.
La ville se fit bientôt moins dense. Le chemin sinueux qu'il remontait longea bientôt une propriété qui le fit s'arrêter net. Il s'approcha du portail et y posa la main.
- Fascinant, murmura-t-il.
Du bois blanc s'élevait une douce chaleur d'été. Il semblait que la neige n'ait pas eu prise sur les arbres touffus et sur les fleurs des champs qui s'épanouissaient dans l'herbe verte.
Il pouvait nettement distinguer la magie du rêveur. Et l'autre devait certainement appartenir à son compagnon de tout à l'heure. Elles travaillaient toutes les deux de concert, sans accroc, même si le décalage de saison avec les alentours avait quelque chose de dérangeant.
Bien qu'ayant l'air faible, Draco laissait parfois apparaître la puissance de sa magie. Si pure, si forte. Ce sort en était un bon exemple. Il était également intéressant pour l'harmonie des deux magies qui l'avaient créé.
Secouant la tête, le sorcier reprit sa marche dans la nuit.
Ce phénomène était peut-être une solution à son nouveau problème. S'il ne parvenait pas à raisonner les jumelles… Elles devaient comprendre que ses décisions étaient essentielles et que ses demandes ne devaient pas être négligées. Après ce qu'il avait découvert auprès de l'Organisation… Il aurait dû les contacter bien plus tôt ! Mais il était trop tard maintenant. Sa meilleure chance de guider Draco était de reprendre un peu d'ascendant sur les jumelles.
Finalement, il arriva devant une maisonnette un peu rustre, un peu bancale, dont les deux conduits de cheminée montaient haut dans la nuit. Il sentait les Gardiennes à l'intérieur, ainsi que de nombreuses personnes inconnues. Sa propre magie s'agita un instant, comme pour lui transmettre une des nombreuses informations dont il avait besoin pour jouer correctement son rôle, mais elle stoppa rapidement, le laissant dans l'expectative.
Il se décida donc pour une entrée en matière polie, malgré son envie de se ruer à l'intérieur de la maison pour attraper les jumelles et les remettre à leur place. Elles ne se rendaient pas compte du danger. L'homme rabattit sa capuche vers l'arrière et sonna à la porte.
A l'intérieur, Margaux haussa les sourcils. A part Draco et Christobald, tout le monde était dans son salon. Et les deux garçons n'auraient pas sonné pour rentrer.
Elle se leva promptement de son fauteuil à bascule et se hâta dans l'entrée, tandis que ses invités continuaient leurs bavardages enjoués. La seule explication pour que quelqu'un sonne juste avant minuit était que les garçons avaient eu un problème.
Elle ouvrit la porte plutôt brusquement, inquiète.
- Oui, c'est pour quoi ?
Margaux s'interrompit soudain, frappée par l'apparence du sorcier à sa porte. Ce n'était pas tant le long manteau dont elle apercevait la doublure colorée, ni la robe chatoyante qui dénotait avec le noir habituel des robes de sorcier. C'était le bâton dans sa main, les fossettes inchangées sur sa peau ridée et surtout son regard, toujours aussi vif et pénétrant.
- Bonjour, madame. Pardonnez-moi de vous déranger à cette heure indue, mais je suis à la recherche de…
- Abou ? l'interrompit Margaux, toujours en transe.
Elle n'avait pas compris un traitre mot de la tirade du sorcier, transportée par ses intonations qui n'avaient presque pas changé. Et la profondeur de cette voix retrouvée la fit vaciller légèrement.
L'homme fronça les sourcils une seconde. Le tremblement dans la voix de cette femme et la note d'espoir qu'elle semblait contenir l'étonnait. Elle le connaissait. Comment ? Ce n'était pas comme s'il parlait de son identité réelle à tout le monde.
Il crut ressentir sa défaillance et la retint par réflexe au moment où ses genoux cédèrent. Son souffle se coupa lorsqu'il la toucha.
Sa magie s'agitait de nouveau. Elle semblait reconnaître une vieille amie, une proximité comme il n'en avait connue qu'une fois. Il plongea son regard dans celui de cette femme perturbante. Ses yeux semblaient moins grands, marqués par les rides profondes qui creusaient sa peau, mais cette riche couleur noisette aux éclats verts ne pouvait appartenir qu'à une personne.
- Margaux ?
Elle trembla un peu plus, fermant les yeux. Comme si c'était trop.
Et pourtant, c'était impossible. Il avait tant de fois songé à la chercher, mais tant de fois renoncé. Il n'avait rien à offrir, pas de stabilité, pas même de temps compte tenu de ses engagements d'Ancien. Et elle-même n'avait jamais cherché à le revoir, après leurs adieux.
- Mamie ?
Margaux se tourna vers Ramon, qui les rejoignait d'un air inquiet, talonné par sa mère. Il vint la soutenir, obligeant plus ou moins consciemment Abou à lâcher prise.
- Bonjour, monsieur… ? entama Hélène en tendant sa main vers l'inconnu.
Abou la serra en se demandant quelle était la nature du lien qui unissait cette jeune femme, Margaux et le garçon qui la ramenait à l'intérieur avec tant d'inquiétude.
- L'Ancien, se présenta Abou. Juste l'Ancien.
- Comment pouvons-nous vous aider ? poursuivit Helena sans le laisser rentrer pour autant.
- Excusez-moi de vous déranger, reprit Abou avec le sourire originellement destiné à Margaux. Je suis à la recherche des jumelles Lenain. Je me suis laissé dire qu'elles étaient ici.
Toujours méfiante, Helena plissa les yeux. Margaux n'avait jamais de faiblesse. Quelque chose se tramait qu'elle ne comprenait pas. Et elle n'aimait pas cela.
- Que leur voulez-vous ? demanda-t-elle encore.
Les jumelles étaient bizarres et souvent déstabilisantes avec leurs remarques déplacées, mais Draco et Ramon les appréciaient visiblement. Ramon avait fait de leurs disputes incessantes un nouveau jeu et elle sentait qu'il leur faisait implicitement confiance. Il n'était jamais ouvert avec les personnes dont il se méfiait ou dont les émotions lui semblaient louches.
Et bien qu'elle n'ait pas toujours su faire preuve de courage dans sa vie, Helena avait pu s'affirmer au fil des années, grâce à Margaux, à sa compréhension et son soutien. Et elle se sentait désormais capable de protéger ceux qu'elle considérait comme sa famille.
- Nous aurions dû nous rencontrer il y a quelques jours, répondit l'Ancien. Mais elles ont apparemment… oublié.
Le sourire charmeur qui ne quittait pas le sorcier ne faisait aucun effet à Helena. Elle avait depuis longtemps perdu confiance dans le sourire des hommes.
- Oublié, ça m'étonnerait, répliqua Lina en apparaissant à son tour dans le couloir. D'ailleurs, nous n'avions pas réellement rendez-vous, ajouta-t-elle d'un air moqueur. Que faites-vous là ?
- Où est Draco ? demanda Aline en déboulant brusquement.
Elle passa le sorcier sans se soucier de s'enfoncer dans la neige, scrutant les alentours avec attention. Elle n'aimait pas l'idée que l'Ancien ait pu avoir accès à Draco en leur absence. Elle eut un petit soupir soulagé en détectant sa présence beaucoup plus loin, vraisemblablement au port.
- Je ne l'ai pas encore vu, affirma l'Ancien. Pour l'instant, c'est vous que je veux voir.
Il avait perdu tout son air charmeur. Percevant son profond agacement et conscientes de l'avoir provoqué, les jumelles lui adressèrent un sourire effronté.
- Vous devriez être content : on fait tout pour protéger notre Rêveur, déclara Aline.
- Si vous êtes venu pour nous sermonner, vous vous êtes déplacé pour rien, ajouta Lina. Draco est et restera notre priorité.
L'aîné se passa lentement la main sur le visage.
- Il est évident que le Rêveur est une priorité, grogna-t-il. Ce qui m'importe, c'est que vous obéissiez à mes demandes. Je devais voir Draco. Je ne suis pas là pour le perdre, mais pour l'aider. Il ne sait rien. Il a besoin de mon aide.
- Vous avez failli nous tuer, la dernière fois que vous l'avez obligé à rêver, déclara Aline en levant le menton. Et Draco a besoin de nous autant que de vous.
Helena plissa un peu plus les yeux et ne lâcha pas l'homme du regard. Il était dangereux.
- Draco commence à peine à vivre les rêves liés à son statut. Ce que je vous ai fait subir n'était rien. Si je n'aide pas Draco, ses prochains rêves peuvent réellement le tuer !
- Toutes les rêveuses que nous avons connues sont mortes des rêves, déclara à son tour Lina, fataliste. Personne n'a jamais su comment les aider. Pas même les Anciens et les Anciennes qui se sont succédés. Que pourriez-vous faire de plus ?
- J'ai vu des signes, répondit-il. Dans le dernier rêve de Draco. Je peux l'aider, dit-il en insistant avec force. Vous êtes ses gardiennes, mais je suis son guide !
Puis semblant se raviser, Abou baissa d'un ton.
- Ou plutôt, j'aurais pu l'aider, admit-il finalement en fronçant les sourcils.
- Que voulez-vous dire ? demanda Lina, finalement intriguée par les propos de l'Ancien.
Ils furent interrompus par les invités de Margaux, tous vêtus de leurs manteaux d'hiver, qui s'avançaient dans le couloir.
- Vous partez déjà ? leur demanda Helena avec une pointe de regret.
- Margaux semble très fatiguée, répondit Falco en conservant sa bonhomie. Nous n'allons pas rester plus longtemps : elle a besoin de repos.
Abou laissa son regard se perdre vers l'intérieur de la maison, malgré lui.
- Et Adam également, ajouta Annette de sa voix aiguë. Nous allons récupérer Christobald et rentrer.
Lina tourna la tête vers Aline, qui elle-même scruta l'extérieur.
- Je pense qu'il doit être au port, dit-elle sans en être certaine.
- Je le pense aussi, répondit Ethan. Il avait l'habitude de passer le nouvel an dans les guinguettes au bord de l'eau.
- Alors je vous souhaite une bonne fin de soirée, dit Helena en accompagnant les invités à l'extérieur. J'espère que vous vous êtes amusés et…
Se désintéressant des politesses d'usage, Abou entra chez Margaux d'un pas décidé, rapidement suivi par les protestations des jumelles.
Dans le salon, Ramon avait installé Margaux dans le fauteuil défoncé et il lui tenait la main en lui parlant doucement. Elle leva les yeux vers Abou dès qu'il franchit le seuil du salon. Elle était encore visiblement bouleversée, mais elle avait eu le temps de reprendre un peu ses esprits.
- Je n'imaginais pas te revoir après tout ce temps, lui dit-elle. Encore moins sur le pas de ma porte.
- C'est un choc pour moi aussi, admit-il d'une voix douce dont les jumelles n'avaient pas l'habitude.
D'un moulinet du poignet, Abou fit disparaître son bâton de sorcier, puis il écarta un pan de sa cape. Fouillant dans la doublure chatoyante, il sortit un petit flacon de potion calmante et la tendit à la vieille femme.
Margaux eut un sourire en coin, devant ce geste qu'il avait parfois eu dans leur jeunesse, et elle attrapa le flacon d'une main toujours un peu tremblante. Elle avala la potion d'une traite, sans la moindre hésitation. Leur si longue séparation n'avait pas entamé la confiance qu'elle avait toujours eue en lui.
Lina, dont la curiosité était vive, ne tint finalement plus.
- Que vouliez-vous dire, à propos de ne pas pouvoir aider Draco ? demanda-t-elle.
Abou se tourna vers les deux jeunes filles et sembla retrouver une partie de son agacement.
- Je n'ai pas trouvé l'objet que je cherchais, répondit-il.
- Votre ami l'a perdu ? demanda Aline.
- Non, dit-il avec un geste contrarié. Mon ami a disparu.
- Comment est-ce possible ? s'étonna franchement Lina. J'ai cru comprendre qu'il fait partie de l'Organisation ?
L'Organisation gardait un lien étroit avec tous ses membres, à la fois pour faire circuler les informations rapidement et pour veiller au respect de ses secrets. Toute disparition d'un membre était par définition inquiétante.
- Tony est un cas particulier, admit Abou. Il est particulièrement secret et paranoïaque. Mais ce n'est pas dans ses habitudes de ne pas donner de nouvelles à l'Organisation pendant plusieurs mois.
- Il aurait pu s'enfuir avec l'objet, non ?
- Non plus, répondit-il avec un claquement de langue agacé. Il nous a prévenu de la disparition de l'objet peu après que le ministère soit tombé aux mains des mangemorts. Et je ne l'ai appris que la semaine dernière ! L'une de ses dernières communications nous informait qu'il avait des soupçons à propos du voleur et qu'il allait tâcher d'en savoir plus avant de nous recontacter.
- Sa famille n'en sait pas plus ? questionna Lina à son tour.
- Sa famille a depuis longtemps oublié son existence, répondit Abou après un soupir énervé. Pour devenir le meilleur Langue-de-plomb possible, Tony avait fait en sorte de se détacher totalement de son passé.
Il ôta sa cape d'un mouvement d'épaule brusque et le jeta prestement en travers du fauteuil à bascule de Margaux.
- Ce n'est pas parce que vous êtes en colère contre nous que vous devez être sans gêne, déclara brusquement Aline en croisant les bras.
Ramon, qui observait l'échange l'Ancien avec attention, prit la parole.
- Vous n'êtes pas en colère, dit-il. Vous êtes effrayé. Quel était cet objet ?
Un long silence s'étira, au point que Ramon crut qu'il n'aurait jamais sa réponse.
- Un isolateur, finit par murmurer l'Ancien.
Les trois adolescents échangèrent un regard perplexe, mais Margaux se redressa.
- Abou. Peux-tu me conduire à ma chambre ? S'il te plaît.
Le sorcier ne mit pas longtemps à obéir. Il aida Margaux à se relever et l'incita à s'appuyer sur lui, alors qu'elle lui indiquait le chemin.
- Qu'est-ce que c'est qu'un isolateur ? demanda brusquement Lina, en s'apercevant que les deux adultes s'éloignaient sans plus leur adresser la parole.
Margaux se retourna vers Ramon.
- Vous ne voulez pas savoir, déclara-t-elle fermement.
Il dût certainement percevoir sa détermination car il se contenta d'acquiescer. Dans le couloir, elle s'adressa à Helena.
- Veille sur ma porte. Notre conversation est privée.
Helena acquiesça à son tour et suivit Margaux et son invité dans les escaliers, en indiquant aux enfants de ne pas quitter le salon, laissant les jumelles frustrées.
Une fois dans la chambre, Margaux alla s'asseoir péniblement sur le lit. Elle avait l'impression d'avoir vieilli de 20 ans au moins au cours de la soirée. Helena ferma la porte derrière Abou et ne bougea plus.
Abou et Margaux restèrent d'abord silencieux. Ils se retrouvaient seuls, tous les deux, après tant d'années. Ils avaient quelques difficultés à saisir qu'ils étaient enfin en face de l'autre. Puis Margaux baissa les yeux. Ses souvenirs à elle étaient trop récents. Elle avait revu Abou tant de fois dans les souvenirs que Lucia lui avait rendus…
Perturbée, elle voulut relancer la conversation. Tout plutôt que ce silence qui lui faisait prendre conscience des années écoulées.
- Alors tu l'as appris, commença-t-elle. Pour la dette de Draco.
- Oui. Comment l'as-tu découverte ?
- Il m'en a parlé, l'été dernier.
Abou fronça les sourcils. Alors Draco n'avait pas menti. La dette de vie était déjà existante lors de son premier rêve. Comment ce dernier pouvait-il avoir changé à ce point ?
- Le rêveur doit être libre pour nous sauver.
- Je sais, déclara Margaux. Tu n'imagines pas à quel point je sais.
Abou la regarda longuement, un peu surpris par cette affirmation. Margaux leva à nouveau les yeux et perçut sa perplexité.
- Il m'a fallu comprendre, quand tu es parti, lui expliqua-t-elle. Je n'ai cessé de chercher, d'apprendre… Je n'ose imaginer que les prophéties concernant le maître ultime se réalisent… dit-elle, sans réprimer un frisson.
- L'isolateur aurait pu être une solution.
- Impossible, déclara Margaux. Tu sais très bien que les Gardiens ne peuvent être détachés du Rêveur. Ils partagent sa douleur. A moins de vouloir accélérer sa mort ?
- Certainement pas ! s'exclama Abou. Je comptais supprimer uniquement le lien avec Harry Potter, la dette de vie.
- Si je me souviens bien, un isolateur coupe tous les liens magiques. Et toi et moi savons que les très rares fois où un objet de cette nature a été utilisé, le contrecoup magique a été dévastateur. Pour tout le monde.
- Cet isolateur était différent, déclara Abou en s'asseyant sur une chaise d'osier, à côté du lit. Il était gravé de l'œil de l'apocalypse. Et d'une série de runes ressemblant fortement à celles de la Coupe. C'est pour ça que nous avions chargé Tony de veiller sur lui et de l'étudier, au département des Mystères. Et nous avons découvert que cet isolateur était lié sans le moindre doute au Rêveur et qu'il pouvait cibler ses liens.
- L'œil de l'Apocalypse ? Que veux-tu dire ?
- N'as-tu pas découvert la légende des deux trésors de mort ?
- Si, bien sûr. Les légendes qui parlent du maître ultime parlent évidemment des deux trésors de mort qui briseront l'équilibre.
- Les deux trésors de morts sont parfois désignés comme l'œil de l'apocalypse. Je ne sais évidemment pas à quoi ils peuvent réellement ressembler, mais on retrouve régulièrement la même illustration pour les désigner.
Il fit apparaître son bâton d'un geste et dessina cette dernière d'un trait lumineux sur le sol. Un croissant de lune couché, entouré d'un cercle lui-même surmonté de cils stylisés ressemblant à des triangles.
- J'ai vu ce signe sur des textes prophétiques, poursuivit Abou. Sur des études anciennes, sur des objets particulièrement maléfiques. Et dernièrement…
Il hésita un instant puis reprit dans un murmure inquiet.
- …dans les rêves de Draco.
- Je vois, prononça Margaux d'une voix enrouée par l'inquiétude.
Elle souhaitait que Draco soit le rêveur ultime car elle ne voulait pas le perdre. Mais que les signes annonçant les Temps Sombres soient si présents autour de lui – et dans ses rêves eux-mêmes – l'inquiétait.
- Comme tu l'as sans doute appris lors de tes recherches, Simon de Samarie affirmait que la Coupe et le Livre ne pourraient lutter contre les deux trésors de mort que si le rêveur était libre de les utiliser, reprit Abou. La dette de vie de Draco me fait craindre qu'il ait trouvé le « maître » des prophéties. Et c'est un risque bien trop grand pour qu'on l'ignore.
- Crois-tu vraiment que les textes désignent Harry Potter ? Draco ne semble pas penser qu'il est un danger.
- Harry Potter est dangereux. Il a entre les mains un antique parchemin de Joseph d'Arimathie qui parle notamment du Livre et de la Coupe. Je n'en connais pas encore le contenu complet, mais je dois revoir le garçon pour en prendre connaissance.
- Qu'il ait connaissance des Trésors t'inquiète ?
- Quand je découvre qu'il existe des textes que je n'ai jamais eus entre les mains, je suis toujours inquiet. Que ces textes soient en possession du « maître » potentiel du Rêveur est encore plus inquiétant. Et quand j'apprends par-dessus tout qu'un objet marqué de l'œil que nous surveillions puisse disparaître comme ça… Trop de gens qui n'appartiennent pas à l'organisation s'intéressent aux Temps Sombres. Et de trop près.
Margaux fronça les sourcils, tiquant sur l'une des remarques d'Abou.
- Tu n'as jamais eu de texte de Joseph entre les mains ? demanda-t-elle lentement.
- Non. Des textes si anciens ont bien évidemment presque tous disparu.
- Je crois… Je crois que j'ai vu une copie des œuvres de Joseph d'Arimathie… déclara soudain Margaux.
Elle avait récemment revécu tous les souvenirs qu'elle avait enfermés dans la malle de Lucia. Elle avait écumé tant de bibliothèques… Elle n'avait pas tellement fait attention à ce recueil à l'époque, car elle était si proche de trouver un autre texte de Simon de Samarie. Le bibliothécaire l'avait emmenée dans la réserve après tant et tant de négociations.
Elle avait juste été surprise quand il avait brusquement refermé ce vieux grimoire relié et qu'il l'avait emporté loin d'elle, mais tout son intérêt était fixé sur la vitrine et le texte de Samarie qu'elle recherchait. En revoyant ce souvenir, le mois précédent, elle avait été frappée par le titre en vieux français, qui dénotait dans cette partie latine de la réserve.
- Où ça ? demanda Abou avec un brin d'excitation.
- A Feitiçaria Escola. Dans la réserve de la bibliothèque. Ils ont des ouvrages rares grâce à leur conservateur, mais il est très secret sur certaines de ses possessions, notamment celles qui font allusion au Voile ou aux Temps Sombres. Il ne sera pas facile à convaincre.
- Je vais y aller, décida Abou.
- Tu n'as aucune chance, affirma Margaux.
- Pourquoi donc ?
- Il hait les sorciers. Tu le braqueras.
- Dans une école de magie ? N'est-il pas un sorcier lui-même ?
- Non. Lui est Cracmol. Il est capable de quelques rudiments magiques, mais il fuit dès qu'il sent des sorciers trop proches de lui. Il se méfie de tous. A raison, quand je pense à tous les textes qu'il a dû lire sur la fin du monde.
- Alors comment l'as-tu convaincu ?
Margaux hésita un instant.
- J'ai d'abord approché la bibliothécaire, qui a accepté de me présenter son responsable. J'avais… quelques problèmes magiques… J'ai mis des décennies à refaire de la magie. Il avait dû sentir mes perturbations… compatir à ma détresse, peut-être… Peu importe, il m'a donné l'accès… Mais crois-moi, tu ne l'auras jamais.
Elle se leva péniblement et s'avança à la fenêtre.
Elle avait horreur de penser à ce qu'elle avait vécu après avoir perdu le bébé. Parler de cet événement, même sans en parler clairement, était toujours aussi difficile. Et en parler juste à côté du père qui ne l'avait jamais su… Elle se sentait malade.
- Je peux peut-être envoyer quelqu'un de l'organisation… Un moldu ?
- Pas de magie : il n'accédera pas à l'école.
- Un Cracmol ?
- Peut-être, répondit Margaux. Y a-t-il quelqu'un en qui tu as confiance ?
Abou resta silencieux un instant.
- Après la disparition de Tony, qui est si doué… Ou était si doué ? Je ne suis plus sûr de la sécurité de nos membres, admit-il en se prenant la tête à deux mains. Qu'en est-il si nous sommes surveillés ? Ou infiltrés ?
Les disparitions en Angleterre d'un artefact important et de son ancien ami, sa peur pour Draco, l'existence potentielle du maître ultime… Il s'était rarement senti aussi effrayé. Tant de choses échappaient à son contrôle.
- J'irai.
Abou et Margaux tournèrent la tête vers la porte. Helena se tenait droite, déterminée.
- De quoi tu parles ? demanda Margaux, étonnée.
- Je vous ai écoutés. Moi aussi, j'aimerais aider Draco si je peux. Il est comme un deuxième fils. Je connais Rio. Je connais Feitiçaria Escola grâce à Ramon. Et…
- Et tu es Cracmole, poursuivit Margaux d'une voix douce en percevant son hésitation.
- Je ne sais pas faire de magie, confirma Helena. Je peux peut-être approcher le conservateur et négocier une copie des textes que vous cherchez.
Elle jeta un œil au dessin au sol, qu'elle trouva bizarre, puis releva les yeux vers Abou.
- Je suis votre meilleure chance.
(1) Voir le chapitre 3, partie 1 « Magie et traditions » - Severus rend à Igor le livre de médicomagie qu'il a écrit quelques années plus tôt et Igor veut comprendre pourquoi il n'a plus eu de nouvelles pendant les 8 dernières années.
(2) Chaque cheminée qui est reliée au réseau de Cheminette national est considérée comme « ouverte » pour le passage de sorciers. Pour privatiser leur cheminée (en la mettant en quelque sorte sur liste rouge), certains comme les Malfoy emploient un mot de passe.
En revanche, pour les voyages à l'international, il est nécessaire que la cheminée d'arrivée soit « allumée » d'un feu. C'est seulement ainsi qu'elle est considérée comme ouverte au passage des sorciers.
(3) Voir C5P5 Quand le passé s'invite
Et voilà pour ce nouveau chapitre ! J'espère vraiment vraiment vraiment qu'il vous a plu, intrigué ou simplement fait passer un bon moment. Je croise les doigts pour connaître vos avis et vous donne rendez-vous très bientôt pour la mise à jour de mes autres fictions.
Lena.
