Si d'aventure quelques personnes suivent encore cette fanfic, voici l'ultime chapitre. L'épilogue devrait arriver d'ici la fin de la semaine prochaine. Je n'écrirai certainement plus sur Andùnë mais il se pourrait que je réutilise cet OC pour ma fanfic Le Seigneur des Anneaux : Peuplades de l'Est puisqu'elle se passe dans l'Est et qu'Andùnë s'y établit quelques années.

Bonne lecture.


Chapitre 5 : De guerre et de dragons

Andùnë ne s'était pas attardée au conseil de guerre. D'un signe de tête, elle avait fait comprendre à Gandalf qu'elle se retirait et s'était silencieusement éclipsée. Les clameurs de la guerre montaient : bientôt Orcs et Wargs seraient sur eux. Ce n'était plus qu'une question de temps ; une question de minutes. La dragonne frissonna et ralluma son feu intérieur en une vaine tentative de se réchauffer. Peine perdure, ce n'était ni le vent ni l'air qui la refroidissaient mais un froid intérieur, mordant, qui lui tordait les tripes en un sentiment de peur.

La nuée qui survolait l'armée en marche, au-dessus même des légions de corneilles, cette chape de ténèbres et d'horreur qui recouvrait le ciel, la terrifiait jusqu'aux tréfonds de son être. La présence de l'Ennemi était tangible et elle craignait qu'il ne la remarque, elle, la dernière des dragonnes, et ne corrompe son âme.

-Sauron a été chassé de Dol Guldur. Il est loin désormais.

Sursautant violemment, elle se retourna vers Gandalf d'un air apeuré, des volutes de fumée l'entourant de toutes parts. Le Mage Gris leva les mains en un geste apaisant, un doux sourire aux lèvres, et elle se détendit.

-Vous ne craignez rien, ajouta-t-il en s'avançant vers elle, hormis les lames des Orcs et les crocs des Wargs.

-Lames et crocs sont dérisoires devant mes écailles.

Elle se tourna vers l'horizon ensanglanté par le soleil couchant et resserra les pans de sa cape.

-Mais je ne serai pas une dragonne sur le champ de batailles. Je ne risquerai pas une flèche amie ni la fatigue d'une transformation. Je combattrai ainsi.

Sans laisser le temps au magicien de parler, elle se dirigea vers la tente de commandement d'où sortaient les seigneurs des trois peuples encore quelques temps auparavant prêts à en découdre et désormais unis contre les mêmes ennemis. Elle héla Bard au moment où il s'en repartait vers les Hommes du Lac pour sonner le branle-banc de combat.

-Bard ! Je vous pries de m'accorder quelques secondes !

-Il n'y a pas de temps à perdre, Andùnë, dit-il en fronçant les sourcils.

-Si je vous arrêtes, mon ami, c'est que je manque d'une épée.

Il la regarda fixement, un moment surpris par la demande, puis ses yeux s'éclairèrent de compréhension et il lui indiqua de le suivre. Arrivés devant la tente où les Hommes du Lac avaient entassé les armes qu'ils avaient pu sauver de l'incendie d'Esgaroth, il y entra et farfouilla quelques instants jusqu'à trouver une courte épée à une main d'assez bonne facture.

-Il existe de meilleures lames, certes, mais celle-ci ne se brisera pas au premier coup, soit-elle médiocre au regard des grandes épées.

-Je m'en contenterai, assura Andùnë en ceignant ses flancs du fourreau de cuir. Bard acquiesça et la laissa là pour aller rassembler les Hommes du Lac. Les cris des Orcs et les hurlements des Wargs étaient de plus en plus proches.

A l'abri des regards, Andùnë enserra un linge plus ou moins propre autour de son corps. Les coups portés par Smaug n'avaient pas encore guéris. Les plaies étaient nombreuses et inquiétantes, même si elles n'en étaient pas mortelles. Sans aucun doute la ralentiraient-elle mas elle n'en resterait pas pour autant en arrière. Pour la première fois de sa vie, elle éprouvait l'envie de combattre pour autrui, de mettre sa vie en danger pour des gens qu'elle considérait comme précieux. Plus précieux que tout l'or qu'elle ne pourrait jamais posséder.

L'attente lui fut horrible et lui fit prendre conscience de sa faiblesse tandis que le serpent de la peur s'enroulait au creux de son ventre, toujours plus grand et sifflant des présages de mauvais augures. Elles n'auraient ni ses écailles ni son feu pour se défendre. Juste une armure des Hommes qu'elle avait emprunté sous l'insistance de Gandalf et une épée banale pour se défendre devant la multitude qui approchait. La tension couvant chez ses alliés ne l'aidaient en rien. Elle sentait qu'ils craignaient tous de s'engager dans un combat sans issu, mortel et sanguinaire, duquel nul ne ressortirait.

La tentation de se transformer dansait sous sa peau qui rougissait de temps à autre, tant et si bien qu'elle s'était isolée pour éviter les regards intrigués. Le tissu abordait également la même couleur mais pour une toute autre raison. Elle se sentait de plus en plus faible et se demandait s'il elle ne ferait pas mieux de tourner talons, de s'enfuir, abandonnant ce combat aussi futile qu'inutile pour elle. Aussitôt elle grondait de colère envers elle-même, les visages de Gandalf, de Bard, du petit Bilbon, même du Roi-Elfe et des entêtés Nains d'Erebor, envahissant son champ de vision.

Au moins avait-elle envoyé Fràin au loin, juché sur le dos du rapide Glaer. Tous deux seraient en sécurité si elle tombait sous les coups d'un Orc ou sous les crocs d'un Warg. Tout son corps tremblant à cette pensée et elle découvrit ses crocs. Ces misérables créatures n'auraient jamais sa vie !

-A la Montagne ! A la Montagne ! Prenons nos positions pendant qu'il en est temps encore !

Le cri de Bard la sortit de ses pensées. Ainsi les chefs des trois races, alliées contre l'ennemi commun, avaient décidés d'attirer les orcs dans la Montagne. Andùnë se rappela la vallée qu'elle y avait vu lors de ses quelques vols vers Erebor. Au sud et à l'est se dressaient deux grands éperons où il serait aisé d'attaquer une armée amassée dans cette vallée. C'était leur seul espoir de vaincre un ennemi qui leur était par trop supérieur.

Ils ne tardèrent pas à s'y rendre. Les Elfes se positionnèrent dans les pentes inférieurs de l'éperon sud alors que les Nains et les Hommes prenaient position sur l'éperon nord. Andùnë préféra suivre cette armée mais une main sur son épaule l'arrêta dans son mouvement. Elle tourna un regard interloqué vers Bard.

-Venez avec moi, mon amie, lui dit-il en lui indiquant une autre direction. Elle acquiesça silencieusement et ils montèrent avec quelques Hommes et Elfes plus lestes en haut du contrefort est où ils avaient toute vue sur le nord.

-J'ai ouï dire que les dragons voyaient encore mieux que les Elfes une fois en hauteur. Qu'ils pouvaient avoir un champ de vision aussi lointain que total.

Bard baissa le regard sur la vallée puis se retourna pour regarder vers l'arrière de la Montagne.

-J'aurai besoin d'un tel regard. Je crains que l'ennemi soit si nombreux qu'il envoie un détachement nous prendre à revers. Nous n'avons pas le droit à la moindre erreur.

-Vous pouvez compter sur moi.

Elle pencha la tête sur le côté, un sourire taquin au visage.

-Le batelier s'avère être un stratège que des conquérants voudraient s'arracher.

Une rougeur presque indiscernable, si ce n'était pas les yeux des Elfes ou d'un dragon, s'empara des joues de l'Homme du Lac qui détourna les yeux et reprit sur un ton neutre :

-Ils sont là.

Aussitôt toute trace d'amusement déserta le visage d'Andùnë et elle fixa la multitude qui s'approchait à vive allure. Déjà l'avant-garde se précipitait vers Dale ; il s'agissait des véloces monteurs de loups dont les hurlements glacèrent ceux qui étaient sur les éperons. Car il y en avait pour avoir accepté de rester entre les murs en ruine pour opposer un simulacre de résistance et attirer l'ennemi dans le piège qui lui était dévolu. Ils furent nombreux à tomber là avant que la bataille en elle-même ne commence.

Posée à ses côtés, Andùnë ne put manquer le regard voilé que Bard posait sur Dale d'où s'élevaient des cris discontinus. Il y avait des Hommes du Lac parmi les troupes laissées, des gens qu'il avait sans doute connu et qu'il avait envoyé à la mort, pour peut-être sauver la vie des autres.

-Fermez votre cœur jusqu'à la fin de la bataille, lui souffla Andùnë et un soupir souleva la poitrine de l'ancien batelier.

-Préparez vous à combattre !

Le cri de Bard déclencha des cris d'enthousiasme coléreux et sur l'éperon sud, Andùnë aperçut les reflets de centaines de lames. Les Elfes étaient près à en découdre. L'ennemi s'avançait de plus en plus vite, innombrable, grouillant, ses étendards noirs et rouges dansant un ballet macabre.

-Il est l'heure, murmura Andùnë en dégainant son épée. A sa grande surprise, les Elfes attaquèrent les premiers. Ils se ruèrent sur l'ennemi avec rage, leur roi à leur tête. Si Thranduil avait calmé les ardeurs de Bard lorsqu'il s'était agi d'attaquer des Nains, il n'avait pas la même retenue contre des Orcs. La haine des Elfes à l'égard de ces créatures pervertis était aussi froide qu'implacable. Ils ne connaissant pas la pitié pour leurs ennemis millénaires. Dès que les Orcs furent assez nombreux à être massés dans la vallée, ils recouvrirent le ciel de leurs flèches aux pointes brillantes, enchaînant les slaves avec une minutie effrayante.

Les Orcs se remettaient à peine de cette première attaque que les Nains de Daïn chargèrent en criant le nom de leur suzerain. Une seconde charge des Elfes fit croire à la victoire tant la panique avait pris l'ennemi qui s'enfuyait de tous côtés.

Alors des clameurs vinrent de derrière et Andùnë se retourna vivement. Son souffle se bloqua, la crainte de Bard s'était réalisée : un détachement attaquait par l'arrière. La victoire leur échappa et la bataille s'enlisa.

C'était après cela que le désordre avait envahi le champ de bataille. Andùnë se battait depuis lors et sa seule envie était de quitter ces terres boueuses de sang. L'odeur terrible envahissait ses narines et elle se sentait prête à régurgiter son dernier repas. Il n'y avait pas à dire, combattre comme les bipèdes ne lui plaisaient guère. Elle préférait être reine dans le ciel, loin de la boue, loin du sang impie des Orcs.

Elle assena un coup terrible qui fit jaillir le sang à flot, éclaboussant son visage de noir, et l'Orc s'affaissa dans des gargouillis ignobles, le cou à moitié tranché. La dragonne soufflait fortement, le corps tremblant et la vision floue. Ses blessures la lançaient et la fatigue la faisait ahaner plus vite qu'elle ne l'aurait cru. L'ennemi était si nombreux que pour un Orc tué, deux autres prenaient sa place. Elle n'en voyait pas la fin.

Elle glissa soudain sur une flaque plus conséquente et s'étala dans la terre. Suffocant dans le sang, l'immonde goût de l'Orc sous la langue, elle se tortilla pour rouler sur le dos et cracher tout ce qu'elle avait pu avaler. Mais elle n'avait le temps de souffler. Déjà elle se retrouvait encerclée ! En mauvaise posture, elle couina et se déroba sur le côté pour éviter une lame dentelée. Un coup de crocs faillit lui arracher un bras lorsqu'un Warg fusa sur elle. Se remettant sur ses pieds d'un bond leste, elle embrochant l'Orc et sauta sur le dos du Warg.

Ballotée dans tous les sens, elle s'accrocha désespérément aux poils épars et réussit à se maintenir suffisamment longtemps pour guetter la seconde de fatigue où le Warg se stabilisa pour reprendre son souffle. Son épée lui traversa le crâne de part en part et il eut un dernier soubresaut d'agonie. Sous la force du mouvement, l'épée se brisa en deux, la moitié de sa lame encore plantée dans la tête de la bête, et Andùnë se retrouva propulsée dans une crevasse entre deux rochers. Sa tête frappa la roche et des points noirs dansèrent sous ses yeux avant qu'elle ne sombre dans l'inconscience.


-Elle est ici !

Andùnë papillonna des yeux et poussa un sourd gémissement. Elle entendit avec bien trop de force l'Homme du Lac hurler à quelqu'un qu'elle était vivante. Une atroce migraine fendait son crâne. Réunissant ses maigres forces, elle parvint à se redresser et s'aperçut qu'elle se trouvait entre deux rochers, dans un interstice juste assez grand pour qu'un corps vienne s'y loger. Un instant une peur atroce la prit et elle déglutit vaillamment pour ne pas vomir. Si cette crevasse ne l'avait pas protégée des yeux hostiles, elle serait morte à l'heure actuelle.

-Andùnë ! Loués soient les Valar, vous êtes en vie.

La dragonne leva la tête vers Gandalf et grimaça en avisant son bras en écharpe. Si même le Mage Gris avait été blessé, elle craignait de voir l'état du reste des armées.

-Avons-nous gagné ? croassa-t-elle, toujours assisse au fond de la crevasse.

-La victoire fut chèrement acquise, lui apprit Gandalf. Un Homme le détourna d'elle et lui tendit une corde qu'il lança vers Andùnë. Elle se leva en soupirant et se fit plus remonter qu'elle n'escalada hors du trou dans lequel elle était tombée.

-Vous voilà dans un état affligeant, ma chère. Il va vous falloir du métal en quantité.

-Je ne demande rien de plus qu'un grand pichet d'eau pour me laver le gosier et les narines de l'odeur épouvantable de l'Orc.

-Et vous l'aurez ! Vos exploits valent bien cela.

Tout en parlant, les yeux du Mage Gris dérivèrent vers le cadavre du Warg qui gisait tout près, une lame brisée entièrement enfoncée dans son crâne épais. Sans mot dire, Andùnë récupéra le morceau d'épée ; une fois lavé, il ferait un métal tout à fait acceptable pour se soigner.

A la suite de Gandalf, elle quitta le champ de bataille pour rejoindre le camp de fortune qu'on avait dressé après la victoire. Pourtant nul chant ne s'y élevait. Tous étaient occupés à fournir les soins aux blessés ou à pleurer ceux qui étaient tombés. Comme l'avait dit Gandalf, la victoire avait été chèrement conquise. Andùnë devina qu'elle l'avait été bien plus qu'elle ne l'aurait cru lorsqu'ils passèrent près d'une grande tente d'où lui vinrent les odeurs entremêlées de Thorïn Ecu-de-Chêne et de la mort.

-Le Roi sous la Montagne se meure. Quelle vaine bataille se fut ! L'or d'Erebor aura fait plus de dégât cette dernière année que toutes celles que Smaug passa couché sur son trésor.

-Tout n'aura pas été vain car Smaug est mort et les vieilles rancœurs ont été apaisées par l'adversité commune. Dale comme Erebor peuvent désormais se relever.

-Alors j'espère que l'une comme l'autre auront une grande prospérité. Cette région a subi trop de malheurs pour tout un millénaire.

Passant une main dans ses cheveux, Andùnë se détourna du magicien.

-Sur ce, Gandalf, je vous laisse. Je ne ferai pas l'affront à Ecu-de-Chêne de me rendre à son chevet. En y pensant, qu'est-il arrivé au petit Hobbit ?

Devant le visage défait de Gandalf, elle sentit un frisson de peur la glacer.

-Perdu, pour le moment. Je ne sais s'il se cache quelque part ou s'il a été tué. Tant que son corps n'est pas trouvé, l'espoir demeure.

-Alors je vais aider à chercher car Bilbon Sacquet me fit bon effet lorsque je le vis et son sort m'attriste.

Andùnë ne trouva pas le Hobbit mais un Homme le ramena au camp à son grand soulagement. A moitié inconsciente, chancelante, elle le regarda être mené à Thorïn par un Gandalf au soulagement apparent.

-Une tente vous attend, Andùnë.

Surprise par la brusque arrivée de Bard, elle sursauta violemment et faillit l'embrocher du reste de sa lame. Le batelier esquissa la pathétique attaque d'un pas sur le côté et la regarda avec de grands yeux interloqués.

-Je vous pries d'excuser mon malheureux réflexe, mon ami ! s'écria Andùnë, atterrée par son geste. Bard l'apaisa d'un mouvement de la main et lui prit la lame brisée pour la ranger dans son fourreau.

-Vous semblez à bout, dit-il en la poussant gentiment vers la tente citée plus tôt. Allez vous reposer. Je vous ferez parvenir de l'eau au plus vite.

Elle le remercia vaguement et se dirigea telle une marionnette vers la tente. Une fois à l'intérieur, elle se coucha toute habillée sur les fourrures étalées au sol et s'endormit derechef. Ce fut une pression sur son front qui la réveilla quelques heures plus tard. La douceur du geste l'apaisa avant même que son instinct ne se manifeste. L'odeur connue de Fràin lui fit ouvrir plus grandement les yeux.

-Que fais-tu là ? gronda-t-elle, mécontente de voir l'enfant déjà de retour. Fràin s'agita puis préféra continuer de nettoyer son visage plutôt que de croiser ses yeux. Elle se doutait qu'il avait vu le carnage dehors, les corps refroidissant dans la vallée, et le nombre conséquent de blessés gémissant dans le camp. Un spectacle auquel il n'aurait jamais dû assister.

-Il faut que je parle à Glaer.

-Non ! Pas sa faute. J'suis descendu d'son dos et m'en suis r'venu. Il a pu que m'suivre.

Andùnë soupira, vaincue par l'entêtement de Fràin, et se redressa jusqu'à ce qu'une vive douleur au ventre n'arrête son geste. Elle avait oublié cette blessure qui se rappelait maintenant à son bon souvenir.

-M'ss…M'dame Andùnë ! s'écria Fràin en l'aidant à se stabiliser tandis qu'elle laissait échapper un sifflement de douleur. On avait ôté son armure pendant son sommeil et sa tunique était entachée, brunie par le sang séché, rougie par le liquide qui coulait de nouveau.

-J'vais soigner ça.

-Ce n'est pas une vision pour un enfant, refusa Andùnë en le repoussant. Va quérir un guérisseur s'il s'en trouve un de libre.

L'enfant ne chercha pas à protester et fusa hors de la tente. Andùnë se laissa retomber dans les fourrures. Avisant un pichet d'eau, elle but lentement et l'eau fit enfin partir le goût horrible qu'elle avait gardé sur la langue. La faim ne tarda pas à se manifester, taraudante, et s'y mêla celle du métal. A la pensée qu'un guérisseur pouvait débouler à la moindre seconde, elle se détourna de son épée brisée et attendit patiemment. Elle n'eut pas à le faire longtemps. Bientôt le pan d'entrée se leva sur Fràin qui fut bientôt suivi par un Elfe. Aussitôt Andùnë se figea. Elle aurait dû s'en douter. La plupart des guérisseurs présents au camp appartenait au Beau Peuple. Le nouveau venu se figea aussi et la fixa de ses yeux imperturbables.

-Du fait de vos actions héroïques, finit-il par dire en se détendant, je vais oublier que vous êtes une dragonne.

Il s'abaissa à son niveau et lui tendit la main vers son ventre. A quelques millimètres du tissu, il releva le regard vers elle et lui demanda silencieusement l'autorisation. D'un sec mouvement de tête, elle le lui donna.

-Sors, dit-elle à Fràin lorsque l'Elfe commença à ouvrir sa tunique. L'enfant ouvrit la bouche pour protester mais il se tut et fit demi-tour devant le regard rougeoyant de sa protectrice.

Une fois le bandage de fortune déroulé, le souffle de l'Elfe eut un accroc et il posa sur elle un regard réprobateur.

-Vous n'aurez jamais dû combattre dans cet état ! Cette blessure vous fut faite par Smaug, n'est-ce pas ? J'ai ouï dire que vous l'avez combattu avant qu'il n'enflamme la ville des Hommes du Lac.

-Dans cette bataille se trouvaient les quelques personnes qui me sont chères. Je ne pouvais les laisser risquer leur vie sans être à leurs côtés.

L'Elfe la regarda longuement et elle se tortilla sous un tel regard indéfinissable.

-Malgré mes longs millénaires, je suis encore estomaqué de voir ce que la vie me réserve. Je n'aurai jamais cru soigner une enfant de Morgoth et encore moins éprouver du respect pour elle.

-Je ne suis pas fille de Morgoth ! rugit Andùnë en voulant s'éloigner du guérisseur. Il la maintint en place, les sourcils froncés.

-Veuillez m'excuser. Mes mots ont outrepassé la décence. Il est bon de s'apercevoir que même les créatures créées par le Noir Ennemi peuvent se libérer de son joug.

Andùnë renifla et se rencogna dans les fourrures, acceptant par ce geste les excuses de l'Elfe qui reprit alors son travail. Il officia sur elle pendant encore une longue heure où Andùnë perdit connaissance plusieurs fois, repoussant à chaque fois les propositions de prendre un narcotique pour dormir le temps de l'opération. Un fond de méfiance restait. Elle préférait subir la douleur que de laisser son corps aux mains d'un Elfe, soient-elles les mains compétences d'un guérisseur.

Lorsqu'il eut fini, il s'essuya les mains sur un linge et la quitta avec des dernières recommandations.

-Veillez à manger correctement, que ce soit votre besoin en viande ou en métal. Et buvez petit à petit. Il serait également bon de rester alitée quelques jours, le temps que votre capacité de régénération face son office.

Elle le remercia d'un mouvement de la tête et il la laissa, partant s'occuper d'autres blessés. Fràin ne tarda pas à refaire son entrée et lui apprit qu'il s'était occupé de Glaer. Sentant son besoin d'être rassuré quant à son état, Andùnë l'attira dans une étreinte et ils s'endormirent ainsi, collés l'un à l'autre. Personne ne vint les déranger.


Il lui fallut deux jours avant de pouvoir se lever sans sentir la nausée la prendre à la gorge. Pendant ces deux jours, elle mangea beaucoup de métal, Bard lui ayant fait parvenir toutes les armes brisées, et le plus de viande possible. Cela était plus qu'elle n'avait pu avoir lors de blessures analogues et elle se félicita de guérir aussi vite. Maintenant qu'elle en avait fini avec Smaug, l'appel de l'Est revenait en force.

Gandalf lui apprit que Thorïn Ecu-de-Chêne avait été enterré sous la Montagne avec l'Arkenstone et que Thranduil avait déposé sur son tombeau Orcrist. Que Daïn des Monts de Fer avait ceint la couronne d'Erebor car Fili et Kili, les héritiers de Thorïn, étaient morts en défendant leur oncle de leurs corps et qu'il avait équitablement distribué le trésor de la Montagne, mettant ainsi un terme à la malédiction qui pesait sur lui. Tout semblait se remettre en ordre. La Bataille des Cinq Armées, comme on commençait à la nommer, n'avait finalement pas été si vaine que cela.

Au troisième jour, sa blessure cicatrisée, elle partit chasser et la chair fraîche finit de lui redonner le gros de ses forces. Au retour au camp, elle pris la décision de se dévoiler à ceux qu'elle estimait. Elle en avait assez des mensonges. Elle demanda donc à Gandalf de rassembler Bard, la compagnie de Thorïn, Bilbon et même le Roi-Elfe en un endroit caché aux yeux des soldats qu'elle ne voulait effrayer. Tous vinrent, même Thranduil. Vraisemblablement il avait deviné la nature de la convocation.

-Je n'ai pas été sincère avec toute les personnes ici présentes, commença-t-elle. Intimidée par les regards soudain méfiants de la plupart de l'assemblée ; hormis Gandalf et Bard en vérité, ils la regardaient tous avec un degré plus ou moins prononcé de méfiance. La curiosité qu'elle lut dans les yeux de Bilbon Sacquet lui donna le courage qui lui manquait. Que craignait-elle ? Un simple coup d'ailes et elle serait hors de portée de la moindre agression.

-Lorsque je vous ai parlé de Smaug, dit-elle en regardant la compagnie, l'on m'a fait remarquer que j'en connaissais beaucoup sur les dragons. J'ai alors pris peur que vous ne deviniez ma vraie nature.

Un lourd silence succéda à sa déclaration. Ceux qui savaient déjà restèrent de marbre. Bilbon fut le premier à réagir.

-Vous voulez dire, mes…euh…dame Andùnë, que vous êtes une dragonne ?

Le pauvre Hobbit semblait ne pas revenir d'avoir rencontré pas un mais deux des puissants cracheurs de feu. A ses mots, les Nains sortirent de leur immobilise estomaqué et bondirent vers leurs armes, prêts à en découdre. Andùnë siffla, prête à se transformer et s'envoler, mais Gandalf fut plus prompt :

-Assez ! Avez-vous déjà oublié qu'Andùnë Angulocë a combattu à nos côtés et qu'elle a failli y perdre la vie ? Vous rappelez-vous de la seconde ombre dans le ciel lorsque Smaug attaqua Esgaroth? Si vous avez envoyé le Grand Vers amener la mort sur la Ville du Lac, Andùnë a tenté de l'en dissuader, y payant un prix lourd. Assez de tant de sottises ! Vous lui devez beaucoup.

Ils furent plus d'un à baisser piteusement la tête. Dwalïn renifla, méprisant, mais finit par appuyer sa lourde hache au sol. Il était las des combats. Si cette dragonne ne souhaitait pas en découdre, ainsi soit-il. Son frère s'avança vers elle et il se tendit à nouveau. Si elle venait à attaquer Balïn, ses pensées pacifiques partiraient en fumée.

-Alors vous avez vraiment négocié avec Smaug ? D'égal à égal ? Il ne vous aura pas écouté ? Quels malheurs auraient pu ainsi être évités !

-Je déplore moi aussi la mort de Thorïn Ecu-de-Chêne et la destruction d'Esgaroth. Mais Smaug était trop engoncé dans la folie de l'or. Vous en avez eu un aperçut avec votre roi. Imaginez ce qu'elle fit sur un dragon.

Le silence pesant fut de retour alors qu'ils se remémoraient tous les derniers évènements. Puis Nori, malicieux, le brisa :

-N'empêche que vous êtes pas un gros vers plein d'écailles et de griffes.

Plus amusée qu'outrée par la description, Andùnë se recula de quelques pas et glissa un regard vers le Roi-Elfe. Impassible, Thranduil suivait la discussion avec un air presque ennuyé. Il capta son regard et hocha lentement de la tête. Elle comprit qu'il n'interviendrait pas si elle se transformait.

Aussitôt elle laissa son pouvoir couler en elle et son corps grossit, ses ailes sortirent, ses crocs jaillirent, ses griffes sortirent et sa queue se déroula dans son dos. Elle se dressa bientôt devant eux, grande et majestueuse, toute en écailles rouges comme le soleil couchant.

-Suis-je maintenant à votre convenance, Maître Nori ? dit-elle et sa voix grave roula sur les pierres. Ils la regardaient tous d'un air effaré, sauf Gandalf qui était amusé. Même Thranduil avait quitté sa pose impassible, les sourcils froncés dans la surprise. Sa magie de transformation sans doute.

-En effet…oui…, balbutia Nori en reculant vers ses frères, Dori tendant le bras pour accélérer son mouvement. Un gro…grand vers plein d'écailles et de griffes.

Plus qu'amusée, Andùnë rit.

-Voilà désormais le voile du mensonge levé. Un poids est ôté de ma poitrine et je vais pouvoir continuer mon voyage l'esprit léger.

-Et vous allez où ? s'enquit Dwalïn, plus nerveux qu'il n'aurait voulu le laisser paraître.

-Vers l'Est, répondit rêveusement la dragonne. Loin d'ici.

Andùnë laissa passer encore quelques jours et ne se décida à partir qu'une semaine après la Bataille des Cinq Armées. Elle prévint Fràin de se tenir prêt à partir et l'enfant parti gaiement préparer Glaer pour le voyage. Il ne restait à Andùnë que donner ses derniers adieux.

Elle se rendit d'abord auprès du Roi-Elfe. La discussion avec le guérisseur lui revenait souvent en mémoire et elle voulait avoir quelques mots avec son souverain. Thranduil était lui aussi prêt à s'en repartir. Ses gardes s'hérissèrent à sa vue et elle se tendit, dans l'expectative, mais le Roi-Elfe ordonna qu'on la laissa s'avancer.

-Je n'aurai jamais cru vous revoir venir à moi de votre plein gré, lui dit-il en guise de salutations. Elle lui dédia un sourire crispée.

-L'une des vôtres m'a soigné, Votre Majesté, et ses mots me troublent encore.

-Vous demander donc mon conseil ? demanda le Roi-Elfe en levant un sourcil circonspect. Andùnë le détrompa :

-Plus qu'un conseil, une confirmation. Votre sujet s'est dit heureux de voir que même les créatures de Morgoth pouvaient être libres du joug de leur créateur. Je ne désire que cela mais le doute embrasse mon esprit. Je pourrais le demander à Gandalf mais je crains de ne pas croire à son impartialité.

Thranduil la transperça de ses yeux sans âge et elle frémit sous eux, se sentant dans la peau d'une toute jeune enfant, sentiment qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps.

-Vous vous êtes introduites dans Erebor et pourtant vous fûtes indifférente à l'or ?

-En effet. L'or de Smaug me dégoûta au haut point.

-Vous avez senti la présence diffuse de l'Ennemi lors de la bataille et au sud de mes terres, à Dol Guldur, et vous l'avez fui ?

-Encore une fois, vous dites vrai.

-Alors je pense que cet Elfe dit juste, même si cela est étonnant.

Il se détourna d'elle et prit la tête des siens. S'il ne se retourna pas, il lui dédia d'ultimes mots d'adieux :

-Je vous souhaite de trouver ce que vous cherchez car nulle créature ne devrait rester seule et isolée durant les lentes secondes de sa longue vie.

-Je vous remercie, murmura Andùnë en s'inclinant. Elle regarda les Elfes s'en partir en une solennelle procession, un étrange sentiment de plénitude s'emparant d'elle. Se détournant finalement, elle se mit en quête de Bard. Elle le trouva à discuter avec quelques maçons sur la reconstruction de Dale. La renaissance de la région avait déjà commencé.

-Bard ! Puis-je vous parler ?

Il acquiesça et les maçons les laissèrent seuls.

-Vous partez n'est-ce pas ?

-Oui-da. Mon ami, tous mes sens sont tournés vers l'Est. J'en ai fini avec l'Ouest de la Terre du Milieu.

Le batelier franchit les deux pas qui les séparaient et l'enlaça dans une étreinte amicale.

-Puisez-vous trouver les vôtres, dit-il en se retirant. Vous m'avez fait changé d'avis sur les dragons. Comme les Hommes, ils peuvent être parfois bons, parfois mauvais.

-Que de compliments, ronronna Andùnë, un large sourire aux lèvres. Les sourcils de Bard se froncèrent.

-Fràin vient-il avec vous ?

-Cet enfant ne me lâchera plus. Il me plaît de penser qu'il me sortira de ma solitude même si je crains que grande soit mon affliction quand sa mortalité l'aura rattrapé. Toutefois je n'oublierai jamais les temps passés avec lui.

Bard ne put pas lui répondre. Soudain un formidable rugissement secoua le Val et tous se figèrent. Le batelier porta un regard apeuré sur Andùnë. Smaug gisait au sein des ruines d'Esgaroth et elle se trouvait devant lui. Alors quel était ce dragon qui rugissait dans le ciel ?

Sans réfléchir, Andùnë se transforma, obligeant Bard à se jeter vivement sur le côté pour éviter l'ergot d'une aile. Des cris jaillirent d'ici et là lorsque la grande dragonne rouge se tint au milieu du camp, écrasant quelques unes des tentes. Les occultant, elle bondit dans les airs et fila vers l'autre dragon qui tournoyait entre les nuages. Son cœur battait follement et elle ne pensa qu'à peine aux flèches qu'elle risquait de se prendre.

Un immense mâle se tenait devant elle. Il était d'un blanc ivoirin si pur que ses ailes en étaient transparentes. Sa tête était recouverte d'une série de cornes et d'une crête déployée dans toute sa magnificence. Il était beau et impressionnant et Andùnë était fascinée.

Il rugit à nouveau, sa grande crête s'ouvrant et se fermant en un claquement joyeux, et vint voler près d'elle, jusqu'à la frôler.

-Me voilà dans des contrées que je connais point, dit-il d'une voix grave et altière, mais je vous ai trouvé, ô dame du ciel, dont l'odeur m'est venue de l'ouest des forêts.

Le cœur rempli de liesse, en pleine euphorie, Andùnë rejeta la tête et poussa un formidable rugissement de joie que le grand mâle blanc reprit en écho. Indifférents aux bipèdes qui s'agitaient sous eux, ils tournoyèrent l'un autour de l'autre, se gonflant de leurs odeurs, leurs museaux frôlant corps, ailes et queue puis finalement se retrouvant.

-Je ne pouvais être l'ultime survivante de mon espèce ! s'exclama Andùnë en glissant doucement sa tête contre la joue du mâle. Il ronronna de contentement et lui rendit la caresse.

-Partons, ma reine ! Je possède, très loin d'ici, tout un territoire où le ciel et la terre m'appartiennent de plein droit. La roche est pleine de métal précieux, des filons d'or et d'argent et des grottes de pierres précieuses. Le sol est habité par nombre de proie et pourtant nul Humain, nul Elfe, nul Nain n'y a élu domicile.

-Il y aura pourtant un Humain car j'ai pris sous mes ailes Fràin du Val et je ne l'abandonnerai pas.

Le grand mâle blanc hocha la tête et elle piqua vers la terre pour se poser près de Glaer. Fràin avait la bouche grande ouverte. Gandalf se tenait près de lui.

-Vous avez déclenché une véritable panique, lança-t-il à la dragonne lorsqu'elle atterrit.

-Pourtant je m'y attendais moins que quiconque.

Plus loin, Andùnë discerna Bard ordonner à ses hommes de ne pas tirer tout en s'expliquant avec Daïn. Des Elfes, il n'y avait plus trace. Ne voulant pas risquer une flèche trop zélée, la dragonne attrapa Fràin par sa tunique et le hissa sur son dos qu'elle avait recouvert d'une sorte de selle de couvertures pour lui éviter de se blesser lors du voyage.

-Adieu Gandalf, dit-elle en tendant le museau vers le magicien. Il leva la main et elle s'appuya dessus, attristée malgré sa joie de quitter le magicien.

-J'ai été heureux de vous rencontrer, ma chère. Restez les yeux ouverts dans l'Est, vous pourriez y croiser mes compagnons Istari qui s'y sont rendus, Alatar et Pallando les Mages Bleus.

-Je leur donnerai votre salut si d'aventure je les croise.

Le Mage Gris lui sourit une dernière fois et fit lentement demi-tour. Elle le regarda disparaître, le cœur pincé. Se redressant, elle tourna la tête vers Fràin.

-Dis adieu à ta terre natale, mon enfant, nous partons.

-J'me plais à voyager, m'dame Andùnë. On va av'c le grand dragon ?

-Assurément. Il est venu me chercher.

Si le rire de Fràin fut légèrement moqueur à son égard, Andùnë n'en eut cure et décolla. Un second passage au sol lui fit ramasser Glaer et elle retourna vers le grand mâle qui la regarda d'un air véritablement interloqué en avisant le petit Humain sur son dos et le cheval dans ses griffes.

-Mon nom est Andùnë Angulocë, lui dit-elle sur un ton de défi. Mes compagnons sont Fràin du Val et Glaer du Rohan.

Il inclina la tête en un geste de salutations.

-Je suis Ràmasùrë Alatalcar.

Il vira et battit des ailes vers l'Est. Andùnë regarda une dernière fois le Val et y grava sa vision dans sa mémoire. Il était l'heure de partir. Vers sa propre renaissance.


(p. 290, Le Hobbit, Le livre de poche)

Ràmasùrë Alatalcar est du quenya : ràma : aile - sùrë : vent - alat : grand, large - alcar : brillant.