Vu le nombre indécent de cadeaux que Teddy avait eu à Noël, Harry ne comprenait pas ce qui poussait son filleul à geindre comme un enfant abandonné, privé de toutes les bonnes choses de la vie.

« Mais pourquoi je suis obligé de venir ? Le cirque c'est pour les petits. J'ai plus sept ans, moi, j'ai neuf ans.

- Calme-toi un peu, Teddy, dit Hermione en posant la main sur son épaule. Ça va te plaire. Regarde, il y a un enfant là-bas qui est encore plus vieux que toi, ajouta-t-elle en pointant du doigt une personne petite et mince qui se trouvait devant eux.

- Euh, non, ça, c'est Herbert, intervint Harry. Il a cinquante-sept ans. Il travaille ici. Et c'est plus un théâtre qu'un cirque, Teddy. Et le théâtre, c'est pour les grands.

- Mais c'est nul le théâtre, on s'ennuie !

- C'est génial, s'exclama Ron qui regardait autour de lui. Regarde celle-là ! À peine plus grosse qu'un Boursouf. Et, Merlin, qu'est-ce qu'il lui est arrivé à celui-là ?

- Je ne suis toujours pas convaincue que ça me plaise, dit Hermione en s'adressant à Harry. Je sais que tu penses que Malfoy a changé, mais toute cette organisation empeste l'exploitation. Les salariés sont bien rémunérés ? Ils ont la possibilité de se syndiquer ? J'ai peur qu'ils n'aient personne pour les représenter, ça m'inquiète beaucoup.

- J'ai rarement vu un groupe aussi heureux, Hermione. Ils prennent bien soin d'eux-mêmes et font attention les uns aux autres. Il y en a quelques uns qui te mordraient si tu les accusais d'être de pauvres petits enfants exploités. Au sens propre, hein. Alors fais attention à ce que tu dis.

- D'accord, d'accord.

Hermione allongea le pas, absolument pas convaincue, l'air de prendre des notes dans sa tête. Soudain, Ron se figea sur place :

- Non…, fit-il – avant d'ajouter du coin des lèvres : Mec, tu aurais pu me prévenir…

- Oh put…, gronda Hermione avant de se rendre compte de ce qu'elle était en train de dire et de couvrir les oreilles de Teddy en rosissant.

Teddy s'empara de la main de Harry et se blottit contre ses jambes : Lavande approchait d'un pas bondissant.

- Cououcou Harry !

Elle étincelait dans le velours d'un rose chaud, bordé de fil doré, de sa robe de sorcière :

- Tu as amené Ron…, dit-elle avec un sourire rayonnant. Et Hermione, ajouta-t-elle avec une expression légèrement moins enthousiaste. Comme c'est ravissant.

- Salut Lav' – euh – Lavande.

Ron passa un bras autour de la taille d'Hermione et l'attira à lui en l'étreignant si fort qu'elle laissa échapper un petit couinement ; l'expression d'Hermione elle-même oscillait entre la pitié et l'antipathie. Harry décida de faire entrer tout son petit monde sous la tente le plus tôt possible.

- On a pris des places pour le spectacle de douze heures trente, Lavande, il faut qu'on y aille.

- Qu'est-ce que tu t'es fait à la figure ? laissa échapper Teddy.

Les adultes autour de lui se figèrent, tous exceptée Lavande. La jeune femme sourit et rit doucement. Elle se pencha pour regarder Teddy dans les yeux :

- Il y a longtemps, un monsieur très méchant m'a attaquée. Mais maintenant ça va. Ça ne fait pas mal. Et j'ai même des pouvoirs spéciaux.

- Ah oui ? demanda Teddy. Comme quoi ?

- Eh bien, j'ai beaucoup de force, et parfois j'arrive à voir l'avenir.

Harry jeta un coup d'œil furtif en direction du visage d'Hermione, et, comme il s'en doutait, celle-ci était en train de lever les yeux au ciel.

- Qu'est-ce qui est arrivé au méchant monsieur ? demanda Teddy d'une petite voix.

- Il s'est fait défoncer la tête d'un coup de boule de cristal.

- Bien, bien, bien ! intervint Hermione. Ça nous a fait plaisir de te revoir, mais il faut qu'on se dépêche.

- A pluuus », cria Lavande tandis que Hermione les entraînait vers la tente.

C'était la première fois que Harry mettait les pieds sous la tente. Comme c'était le cas pour les roulottes, l'intérieur était plus grand que ce que l'extérieur laissait présager, et tout était somptueusement décoré. L'avant et le centre de la tente étaient occupés par une immense scène aux quatre coins de laquelle se trouvaient des gargouilles peintes en or. Ils prirent place au milieu d'une foule impressionnante.

Des sons de trompette s'élevèrent de nulle part : Teddy se redressa sur son siège, le visage radieux, l'enthousiasme ayant remplacé toute trace de la réticence dont il avait fait preuve un peu plus tôt. Les bras croisés et les yeux plissés, Hermione observait la scène. Ron scrutait à la foule avec curiosité.

Puis Malfoy fit son entrée. Harry se mordit la lèvre pour s'empêcher de rire : le blond portait une robe de sorcier faite d'une matière argentée scintillante, bordée de velours violet, et ouverte devant, si bien qu'elle avait des airs de queue de pie et révélait un pantalon et des bottes noirs. Il avait à la main une cravache surmontée – et Harry faillit s'étrangler avec sa salive quand il identifia la forme – d'un embout d'argent en forme de furet. Il était coiffé d'un chapeau haut de forme très haut, argenté lui aussi, mais avec deux longues plumes violettes plantées dans le ruban. Les plumes ondoyaient de concert à chacun des gestes de Malfoy. Celui-ci avait la tête haute, un sourire radieux, accueillant, mais qui lui donnait l'air également content de lui.

« Quelle tapette, murmura Ron.

Harry lui donna un coup de pied dans la jambe.

- Quoi… ! s'exclama Ron, abasourdi.

Avec plus de fioritures que nécessaires, Malfoy porta sa baguette à sa gorge et articula : « Sonorus ! »

Teddy avait l'air prêt à bondir de son siège tant il était enthousiaste.

- Sorcières, sorciers, petits et grands ! Je vous souhaite la bienvenue au Théâtre ambulant de l'étrange et du spectaculaire de Draco Malfoy. Accrochez-vous à vos sièges, car le spectacle qui va se dérouler sous vos yeux n'est pas fait pour les âmes sensibles. Vous allez voir des numéros des plus extraordinaires mais aussi des plus choquants. Sortez vos sels et débouchez vos bouteilles de Pur-Feu : vous vous apprêtez à passer une soirée inoubliable.

Saluant bien bas et agitant le bras, Malfoy recula vers le côté de la scène. Le rideau de velours rouge se leva lentement, dans un grondement sonore.

Sur la droite de la scène se trouvait une grande toile vierge posée sur un chevalet. Puis, comme écrits par une main invisible, les mots Isabella la rikiki et Borislav le félin s'étirèrent en lettres lumineuses sur la surface blanche.

Isabella s'avança sur scène, suivie de Borislav sous sa forme de chat. Elle était vêtue d'une combinaison rouge pailletée, et lui portait une grande fraise de fourrure autour du visage, ce qui lui donnait l'air d'un tout petit lion gris. Elle fit faire à Borislav une série de figures : il sauta à travers un cerceau, marcha sur ses pattes arrière, fit plusieurs fois le tour de la scène avec Isabella juchée sur son dos…. De temps à autre, la sorcière jetait des sorts sans baguette, envoyant des étincelles enflammées dans les airs à mains nues.

Teddy regardait le spectacle avec de grands yeux, penché en avant, les poings fermés :

- Elle est trop géniale !

Isabella fit une révérence et le public applaudit avant de pousser des cris lorsque Borislav reprit forme humaine ; les applaudissements s'intensifièrent.

Puis, la femme tatouée qu'Harry avait rencontrée à Noël entra en scène en exécutant un flip arrière. Sur l'écriteau, les lettres se métamorphosèrent pour former le nom d'Etta la Souple. Harry entendit Hermione se raidir sur son siège. Etta, qui ne portait rien d'autre qu'un short noir moulant et un débardeur qui laissait apparaître son ventre, se mit à exécuter une série de contorsions et tordit son corps en d'improbables configurations.

- C'est convenable pour Teddy, ça ? chuchota Hermione.

- Sais pas, répondit Harry en apercevant les joues rouges de Ron et haussant les épaules.

- Qui est cette femme ? Elle me dit fortement quelque chose, mais je n'arrive pas à la remettre.

Dans le numéro suivant, l'homme qui avait l'air distendu fit un numéro de jonglage : avec trois oranges, puis vingt, puis trop pour qu'Harry arrive à les compter. Pour son final, il jongla avec des torches enflammées, les propulsant en l'air à l'aide de ses genoux avant de les rattraper et les relancer avec les mains.

- Trop cool, s'émerveilla Teddy dans un souffle.

Le Théâtre Ambulant de Draco Malfoy était donc un excellent divertissement.

Trois numéros plus tard (un homme-lézard cracheur de feu, Lavande qui répondait aux questions du public sur leur avenir, et Herbert qui donnait à la fumée de cigares la forme de diverses créatures magiques), un grand tumulte éclata à l'extérieur de la tente.

Un sort fut jeté dans un bruit tonitruant, suivi d'un grand cri.

Une femme poussa un cri. Un enfant se mit à pleurer.

Harry bondit sur ses pieds :

- Restez-là ! Toi aussi, Ron. Empêchez Teddy de sortir.

Il se précipita dehors, marqua un temps d'arrêt pour observer la situation, puis repéra quelque chose à quelques mètres de là.

Étendu dans la neige devant lui se tortillait la forme de… Harry laissa échapper un petit bruit de détresse du fond de sa gorge et se mit à courir, parce que même d'aussi loin, il avait reconnu Dennis. Baguette à la main, il s'arrêta brusquement à sa hauteur, projetant des gerbes de neige autour de lui, et s'agenouilla au côté de son collègue.

Dennis était ligoté des épaules aux chevilles, ce qui lui donnait l'air d'une momie aux cheveux fauves. Il se débattait, cambrait le dos et frappait des pieds sur le sol, furieux et écarlate. Harry scruta son corps à la recherche d'éventuelles modifications ou de preuves de mauvais sort.

- Bordel, s'exclama-t-il avant de faire Disparaître les cordes.

Dennis se redressa sur son arrière train et agita les bras, pâle et de mauvaise humeur.

- Je n'ai rien vu. Il m'a pris par derrière.

- Est-ce que ça va ? Qu'est-ce qu'il t'a jeté comme sort ?

- Je sais pas. J'ai des sensations bizarres dans le dos.

Dennis se leva et tordit le cou pour tenter de voir ce qui se passait dans son dos. Il se mit à pivoter sur lui-même avec un équilibre instable, s'enfonçant les pieds dans la neige.

- Arrête ça – Merlin, dit Harry en attrapant Dennis par l'épaule pour l'obliger à s'arrêter. Qu'est-ce que tu faisais ici ?

- Je… J'étais avec Sasha. Arrête de me secouer !

- Den ! Den !

Harry leva la tête pour voir Sasha approcher en se tortillant frénétiquement, laissant derrière lui un épais sillon gris dans la neige. De multiples tentacules se refermèrent autour de Dennis pour l'arracher à Harry.

- Mon amour, mon amour, qu'est-ce qu'on t'a fait ?

Harry plissa les yeux, s'efforçant de ne pas détourner le regard des globes oculaires protubérants et embués de Sasha.

- Qu'est-ce que c'est que ça ?! s'exclama Sasha en faisant pivoter Dennis.

Celui-ci chancela sur ses jambes, étourdi.

- Pourquoi est-ce que tout le monde me malmène ? se plaignit-il. Je suis la victime dans cette histoire, il faut être doux avec moi.

Le dos de sa robe de sorcier était déformé et tendu comme s'il y avait quelque chose de caché en dessous.

- Ne bouge pas, dit Harry.

À coups de baguette magique, il découpa précautionneusement le vêtement de Dennis. Une fois le dos de celui-ci découvert, Harry laissa échapper un petit cri et recula d'un pas.

- Circé toute puissante ! murmura Sasha.

- Quoi ?

Pris de panique, Dennis se remit à tourner sur lui-même pour tenter de voir son propre dos.

- Le monsieur a des ailes ! s'exclama Teddy, faisant sursauter Harry.

- Pardon, pardon, dit Ron en rattrapant Teddy au pas de course et le prenant par la main. Hermione est partie voir la femme tatouée. Le gosse m'a échappé.

Teddy avait raison : deux ailes iridescentes dépassaient du dos de Dennis, entre ses omoplates.

- C'est vrai ? dit Dennis. Des ailes ? Vraiment ?

Il se débarrassa des lambeaux de sa robe de sorcier et de sa chemise et les laissa tomber au sol : sa peau nue se couvrit instantanément de chair de poule, mais il n'eut pas l'air de s'en soucier ; lentement, il déploya et replia ses ailes, une expression émerveillée sur le visage.

- C'est vrai que j'ai des ailes ! Wow. C'est… c'est géant !

Harry soupira, puis rit. Dennis allait très bien. Il allait devoir revoir sa garde-robe, mais il allait bien. Néanmoins, Harry avait toujours le cœur battant et un peu la nausée.

Malfoy déboula dans un éclat d'argent éblouissant :

- Encore un, s'exclama-t-il. Ça ne peut pas continuer comme ça. Crivey ne fait même pas partie de la troupe. Les gens ne vont plus se sentir en sécurité et ne voudront plus venir voir le spectacle. Il faut que tu fasses quelque chose, Potter.

C'est alors qu'Hermione fit son apparition, les cheveux ébourriffés autour de son visage rougi. Ses vêtements étaient chiffonnés, un de ses bas s'était troué et elle arborait le début d'un œil au beurre noir.

- Ça fait dix ans ! Je ne savais pas que ça allait tenir aussi longtemps. Si elle était venue me voir, j'aurais pu lui donner le contre-sort !

- Marietta Edgecombe, expliqua Ron à Harry. Tu te souviens d'elle ? Le coup du…

Il agita le doigt en travers de son front comme s'il y écrivait quelque chose.

- Ah, oui, fit Malfoy d'un ton traînant. Ma ravissante Etta. Malgré tous ses efforts, elle n'a jamais réussi à trouver du travail après la guerre – tout ça parce qu'elle avait le mot « Cafard » écrit en gros caractères sur le front. C'était ton œuvre, ça, Granger, n'est-ce pas ?

- C'était mérité, répliqua Hermione en lui adressant un regard noir et croisant les bras.

- Heureusement, Etta a fini par trouver mon théâtre. On a trouvé ensemble la solution à ses problèmes : se faire tatouer intégralement le corps, comme ça personne ne voit la différence. Maintenant, elle fait partie de la troupe.

- J'ai bien essayé de lui demander pardon, dit Hermione, mais c'était un sale cafard quand elle était jeune et elle ne s'est pas améliorée avec l'âge.

Sur ces mots, Hermione partit en trombe, la masse de ses cheveux rebondissant derrière elle à chaque enjambée.

- Super, soupira Ron en adressant à Malfoy un regard noir. Merci beaucoup.

- J'espère que le spectacle t'a plu, Belette, répliqua Malfoy avec un petit sourire satisfait.

- Regarde, Harry ! Regarde ce que je peux faire !

Harry se retourna vers Dennis, qui fronçait les sourcils d'un air concentré. Il se mit à agiter les ailes. Au bout d'un moment, ses pieds se décollèrent du sol, et il s'éleva lentement dans les airs, battant des ailes avec force.

Teddy leva la tête et regarda Dennis, bouche bée, les yeux grands comme des soucoupes :

- Quand je serai grand, déclara-t-il, moi aussi je veux être un monstre. »

Un peu plus tard, Harry, Dennis et Malfoy se retrouvèrent dans la roulotte de ce dernier. Harry remisa dans un coin de sa tête tout souvenir de Malfoy et de sexe et observa d'un œil circonspect son partenaire qui se pavanait devant le miroir sur pied pour contempler sous tous les angles son nouvel attribut.

« J'ai une idée, dit Dennis sans détourner les yeux de son reflet. Celui qui m'a jeté le sort m'a lancé un Incarcerem immédiatement après. On n'a qu'à passer en revue toute l'équipe du théâtre, saisir leurs baguettes et les passer au Priori Incantatum pour trouver le coupable.

Avec un sourire ravi, il regarda Harry, les sourcils haussés, dans l'attente de son approbation.

- Très bonne idée, Dennis. Bien joué. On va faire ça tout de suite, répondit Harry avant de se tourner vers Malfoy. Alors Malfoy, on peut com…

L'air horrifié du blond le coupa dans son élan.

- Euh…, fit-il – avant de percuter.

Tentant de conserver une expression aussi neutre que possible pour contrer le rouge qu'il sentait lui monter aux joues, Harry se retourna vers Dennis :

- C'est une bonne idée, mais ce n'est pas très réalisable en fait. Pour le moment.

- Mais pourquoi ?

- Ne chouine pas.

- Mais, Harry, ça marcherait, tu sais que ça marcherait. Qu'est-ce qui se passe ? I peine dix secondes, tu trouvais que c'était une très bonne idée.

La bouche de Harry sembla former des mots, mais il n'avait rien à répondre à cela. Il se retint de regarder Malfoy, qu'il entendait se tortiller sur son fauteuil.

- Allez ! insista Dennis. Personne en dehors des forces de l'ordre n'utilise l'Incarcerem. Ça ne sert à rien dans le quotidien. Enfin, il y en a qui l'utilisent de temps en temps pour pimenter leur vie sexuelle, mais il y a peu de chance quand même qu'on tombe sur…

Dennis regarda Harry. Puis il regarda Malfoy.

- Putain », marmonna Harry.

Malfoy s'enfouit le visage dans les mains.

Dennis s'écroula de rire, au sens propre, et se roula par terre comme un demeuré. Avec un peu de chance, souhaita Harry, il allait se froisser une aile.