Un frisson m'électrisa la peau, je remontai un peu la vitre en serrant mon écharpe autour de mon cou.

Kate roulait bien plus vite que d'habitude, son visage était pal et la sueur brillait sur son front, elle haletait comme si elle venait de monter les escaliers. L'autoroute était déserte, je n'aimais pas ça qu'on roule pendant la nuit, mais Kate avait insisté, elle disait qu'on n'avait pas beaucoup de temps et qu'il fallait qu'on arrive le plus vite possible à Fort Gordon.

- Tu veux que je prenne le relais ?

- Non, ça va aller, essaye de dormir un peu.

Sur le siège arrière, Matty fredonnait en rythme avec le poste « girls just wanna have fun », elle balançait ses petits pieds en regardant par la fenêtre, Ben somnolait sur ses genoux. Elle n'avait pas arrêté de nous poser des questions, pourquoi on été obligées de partir si soudainement ? Où allions-nous ? Pourquoi sa maîtresse n'était plus revenue à l'école ? Est-ce que Mr Carlson, notre voisin s'était vraiment fait dévoré par son chien ?

Je ne sais pas ce que Kate lui avait raconté, mais depuis notre départ, elle n'avait plus dit un mot, elle se contentait de murmurer les paroles et de regarder par la fenêtre.

Soudain, la radio sur mes genoux se mit à crachoter :

- Allô, Al...Kate, tu m'entends ?

- Oncle Bobby ?

La transmission était mauvaise mais on pouvait reconnaître sans mal la voix caverneuse d'oncle Bobby :

- Ne...pas...Fort Gordon, je répète, ne venez pas...

- Qu'est-ce qu'il dit ? Je ne comprends rien !

- Passe-moi la radio, m'ordonna Kate de sa voix impérieuse en tendant la main.

- Allô, oncle Bobby, tu m'entends ?

- Passe-moi cette radio, Sarah ! répéta-t-elle un peu plus fort.

- Gardes tes mains sur le volant, ça vaudra mieux pour tout le monde.

- Ça y est, tu recommences avec tes manières de gamine capricieuse.

Elle avait toujours cette espèce de ton froid et mesuré lorsqu'elle sentait qu'une dispute allait à éclater, c'était sa manière à elle de s'imposer et de prendre le contrôle de la situation :

- Tu sais le temps où tu pouvais m'obliger à faire tout ce que tu voulais est révolu, alors arrêtes constamment de me donner des ordres, ça me gonfle !

- Tu ne crois pas que le moment est mal choisi pour parler de ça ?

- Allo, Katie, Sarah ? Ne venez pas à Fort Gordon ! Reprit la voix d'oncle Bobby.

Kate leva les yeux vers moi et son regard me fit l'effet d'un coup de poing sur l'estomac, ses yeux d'un bleu glacial criaient l'angoisse, une angoisse qui me submergea instantanément :

- Pourquoi, que se passe-t-il ?

- C'est une catastrophe, il n'y a plus rien ici, tout a été...comprends pas...comment ça a pu arriver, ils nous sont tombés dessus d'un coup, ils étaient une cinquantaine et ils ont... tous morts, il ne reste plus rien, vous devrez trouver un autre endroit où vous réfugier.

Kate me prit la radio des mains d'un geste brusque. Elle tremblait et sa voix était hystérique :

- Tu ne comprends pas Bobby c'est impossible, je n'ai plus le temps !

- ...ATTENTION !

Chapitre 02

Le lendemain lorsque j'ouvris les yeux, je reconnus le lustre accroché au plafond, et tout me revint en mémoire : la ferme, les gens qui parlaient de nous dans le salon, la chute dans les escaliers...

Je fermai étroitement mes paupières alors qu'une douleur cuisante me transperçait le crâne. Je tâtai le coin de ma tête et sentis le pansement recouvrir l'endroit où j'avais sans doute percuté une marche, quelle galère...

Samantha dormait toujours dans le lit prés du mien. Je tendis le bras pour rajuster sa couverture et lui prendre la main. Je n'ai pas su prendre soin d'elle, la protéger, Kate elle, aurait su quoi faire, Sam n'avait fait que me suivre, c'était moi qui lui avait demandé de se cacher dans la grenier, moi qui lui avait demander de sauter en promettant que j'allais la rattraper, moi qui avait répété et répété que tout se passerait bien et que je ne laisserai jamais rien de mal lui arriver ; j'ai pris les mauvaises décisions et voilà qu'elle se retrouvait étendue devant moi, à moitié morte.

Je lâchai sa main en détournant la tête, je ne pouvais rien pour elle et ça me rendait malade. Je commençai à étouffer dans cette pièce, je repoussai les couvertures pour me lever et je remarquai le nouveau pansement sur mon genou gauche.

- Génial...

Après cinq minutes de prouesses acrobatiques je réussis à me mettre debout. Je sortis de la chambre, j'avançai dans le couloir à cloche pied en longeant le mur quand soudain je percutai le sol de tout mon poids ; mon genou émit un craquement inquiétant, c'était comme si j'avais des bâtons de guimauves à la place des jambes.

- Merde ! Criai-je en frappant le sol avec mon poing,

- Mon dieu...

Je levai la tête, une femme aux cheveux courts s'accroupit à coté de moi.

- Rien de cassé ? S'enquit-elle en m'aidant à me relever.

- Rien de plus que ce que j'avais déjà..., marmonnai-je avec humeur en massant mon genou.

- J'étais venue voir comment vous alliez, toutes les deux.

- Vu les circonstances, je crois que je vais éviter de me plaindre...comment va Matty ?

- Elle a perdu beaucoup de sang et Herschel a dit que vous souffriez toutes les deux de malnutrition, c'est normal qu'elle soit épuisée, me rassura-t-elle.

Cette femme avait raison, Samantha avait besoin de se reposer et en y réfléchissant, c'était peut-être mieux qu'elle ne se soit pas encore réveillée. Nous étions toujours des « invitées » dans cette maison, je devais à tout prix les convaincre de nous accepter avant qu'elle ne reprenne connaissance.

- La salle de bain est juste là, me dit la voix de la femme en me montrant la porte. Je n'avais même pas réalisé qu'elle me guidait en me soutenant par le bras.

- Merci...

- Carol, répondit-elle avec un sourire comme si elle avait lu mes pensées. J'esquissai un faible sourire et je sentis les muscles de mes joues tirailler. Je t'attends ici.

Lorsque je refermai la porte de la salle de bain, je poussai un profond soupir. Je fermai les yeux et je sentis le calme m'envahir, j'avais l'impression d'être dans un endroit hors du temps.

Je découvris mon reflet dans un miroir pour la première fois depuis des semaines. Sans surprise, je me reconnaissais à peine. Je traçais distraitement la ligne de ma clavicule sous ma peau desséchée, je n'avais jamais été mince au point de voir mes os. Mes joues étaient creuses, mes yeux injectés de sang à force de passer mes nuits à guetter le moindre bruit, mes cheveux bruns ternes et sales, sans oublier les nombreuses plaies et contusions qui ornaient mon visage. En caressant ma lèvre fondue, je me dis que j'aurais du mal à faire passer ça pour une attaque d'infectés, si on me pose la question, je devrais trouver une autre excuse…

Je repensais à tout ce que nous venions de traverser, Sam et moi : la faim, la terreur, l'incertitude, la mort et je réalisai soudain que j'étais en vie. Des larmes commencèrent à rouler sur mes joues pour se transformer en véritable torrent, mes épaules se mirent à trembler et ma gorge semblait se consumer, je plaquai mes paumes contre ma bouche pour étouffer mes sanglots ; je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, depuis que la fin du monde avait éclaté, j'ai fait mes adieux à la vie un nombre incalculable de fois mais je crois n'avoir jamais pleurer comme ça, j'avais du mal à croire que nous avions enduré tout ça, je devrais être morte à l'heure qu'il est, mais ce n'était pas le cas...

- Tout va bien ? Demanda la voix inquiète de Carol. Je retins mon souffle comme une bête apeurée.

- Oui, ça va...

Je soufflai un bon coup pour reprendre contenance, ce n'était vraiment pas le moment de perdre les pédales. Je me débarbouillai un peu, lavant mon visage, mon cou et mes bras. Je remis aussi un peu d'ordre dans mes cheveux ; Je ne les avais plus touché depuis le lycée mais depuis qu'un infecté a manqué de m'arracher la tête en m'empoignant par ma queue de cheval, j'ai décidé de les couper au niveau des épaules.

J'ouvris la porte de la salle d'eau, Carol était là, elle m'attendait avec une béquille.

- C'est pour toi, dit-elle en me la tendant, je l'acceptai en murmurant un faible merci. Carol me sourit, mes yeux étaient clairement bouffis et je lui été reconnaissante de n'avoir fait aucun commentaire. Nous descendîmes à la cuisine en silence.

D'autres personnes étaient en train de prendre leur petit déjeuner, il y avait Patricia, lori, Jimmy, Maggi et Beth, les filles de Herschel, le propriétaire de la ferme.

- Comment vous sentez-vous ? S'enquit-il alors que Patricia posait devant moi un grand verre de lait et une assiette, mon estomac se contracta douloureusement à la vue des œufs au plat et des toasts dorés.

- Mieux qu'hier, en tout cas.

- La petite était mal en point, si vous étiez arrivées une heure plus tard je n'aurais rien pu faire.

- C'est vous qui l'avait soigné ? Demandai-je en me saisissant d'un toast ; vous êtes médecin ?

- Je suis vétérinaire.

J'acquiesçai en baissant la tête vers mon assiette, si j'avais été consciente, je ne sais pas si j'aurais laissé Herschel soigné Samantha.

- Je…je vous remercie pour tout ce que vous avez fait, sincèrement.

Je n'ai jamais été une grande causeuse et dans ces moments là, je le regrettais beaucoup. De toute façon, je ne pense pas qu'il existait des mots appropriés pour remercier quelqu'un de vous avoir sauver la vie, mais Herschel me sourit et je sus qu'il avait compris.

- Mangez avant que ça ne soit froid, intervint Lori.

Je mis timidement un morceau de toast dans ma bouche, je ne pus réprimer un gémissement de bonheur, Lori et les autres éclatèrent de rire. Samantha avait terminé la dernière ration de survie il y a une semaine. Depuis, on se nourrissait de ce qu'on pouvait trouver dans la forêt, c'est-à-dire, pratiquement rien ; je ne pouvais même pas poser de piège, on ne restait jamais plus d'une journée au même endroit. J'engloutis mon repas à une vitesse ahurissante, j'en avais presque oublié que je n'étais pas seule dans la cuisine.

Mon assiette vide, un silence gênant envahit la pièce. Tous m'observaient avec sans doute un millier de questions dans la tête qu'ils brûlaient de me poser, je les comprenais, je ne leur avais même pas dit comment je m'appelais. Soudain, j'entendis un aboiement. Je me saisis de ma béquille et je titubai jusqu'à la fenêtre.

Ben avait l'air de bien s'amuser, il aboyait gentiment après un jeune homme portant une casquette qui lui lançait un bâton.

- C'est une brave bête, me dit Herschel en me rejoignant à coté de la fenêtre. Il a presque arraché le bras de Rick quand il vous a porté ici.

- Désolée, elle peut se montrer revêche, parfois, murmurai-je en repensant à toutes les fois ou Ben nous avait sauvés la vie.

- Bonjour à tous.

Deux hommes entrèrent dans la cuisine, je reconnus Rick et Shane, ceux qui se disputaient à propos de moi hier dans le salon. Shane est resté devant la porte, il tournait distraitement sa casquette entre ses doigts, l'air renfrogné.

- Tu te sens comment ? Demanda Rick. J'en avais un peu marre que tout le monde me pose la même question.

- Ça va.

- Tant mieux.

Il avait l'air mal à l'aise. Il regarda Lori, puis Shane avant de se retourner vers moi.

- On à quelques questions à te poser, tu te sens capable d'y répondre ?

Ils étaient tous suspendu à mes lèvres, je sentais leur regard sur moi, épiant la moindre de mes réactions.

- Aucun problème, répondis-je sans hésitation.

« Je m'appelle Sarah McAllister, je viens de Farley dans le Main, nous étions en route pour Fort Bennings avec un petit groupe de réfugiés mais les...circonstances nous ont poussé à changer nos plans.

- Et la gamine, qui est-ce ?

- Samantha est ma nièce, sa mère était pédiatre au Grace Hospital d'Atlanta, elle a été mordu par un patient infecté, elle est morte cinq jours plus tard.

- Cinq jours? répéta Rick, incrédule.

- Oui, il semblerait que la période d'incubation du Virus varie d'un organisme à un autre, un membre de mon groupe a été mordu et il s'est transformé en seulement quelques heures.

- Vous faisiez quoi avant ? Interrogea Herschel.

- J'étais chirurgienne, ou plutôt apprentie chirurgienne, j'étais en première année d'internat.

Herschel et Rick échangèrent un regard.

- Qu'est-il arrivé au reste de ton groupe ?

- Le campement a été attaqué par un groupe de rôdeur, attiré par un coup de feu qu'à tiré l'un des membres du groupe. Il a été mordu et il n'a rien dit. Quand sa femme lui a apporté à mangé, elle l'a trouvé mort sous sa tante, il s'est réanimé sous nos yeux...

Inconsciemment, je massai mon épaule.

- C'est une vilaine morsure que vous avez là, remarqua Herschel.

Mon cœur faillit s'arrêter de battre, j'avais l'impression de me vider de mon sang. Il a dut voir la blessure lorsqu'il m'a examiné, je sentais la compresse sous le tissu de mon gilet, je n'avais même pas remarqué.

- Comment est-ce arrivé ?

- Un raton laveur, répondis-je dus tac au tac. Je mordis aussitôt ma langue, Herschel était vétérinaire. Il semblait perplexe mais il resta silencieux.

- Comment t'as trouvé cet endroit ?

C'est Shane qui avait parlé, il était resté silencieux depuis le début de l'interrogatoire, j'en ai été surprise, inquiète même. J'avalai difficilement, je savais qu'il n'allait pas me faire de cadeau.

- Le type à l'arbalète, je l'ai suivi dans la forêt jusqu'ici, mais quand j'ai vu que vous lui aviez tiré dessus je me suis enfui.

- On pensait qu'il s'agissait d'un rôdeur.

Je n'étais pas étonnée, vu sa dégaine.

- Et donc t'as décidé de revenir en pleine nuit.

- Je n'avais pas le choix, Matty allait de plus en plus mal...

- Et comment t'as retrouvé ton chemin ?

- J'ai une très bonne mémoire photographique, répliquai-je en plissant les yeux, de plus en plus agacé par les questions de Shane.

- Comment t'as réussi à survire si longtemps seule dans les bois ?

- Je n'étais pas seule, j'avais Matty et Ben avec moi.

- Et un très joli revolver, poursuivit Shane en sortant mon arme de son dos. Il le posa devant moi, je détournai le regard, je ne voulais pas le voir.

- Où t'as trouvé ça ?

- Je ne l'ai pas trouvé, il est à moi.

- Racontes pas de conneries, dit-il d'une voix menaçante en rapprochant son visage du mien. Qu'est-ce qu'une gamine ficherait avec un flingue pareil ?

- C'est un Smith&Wesson modèle M10 de L'US Navy, corrigeai-je en l'affrontant du regard, cette arme appartient à ma famille et pour votre gouverne la gamine a vingt-quatre ans... de toute façon vous pouvez le garder, j'en veux plus.

Shane me regarda quelque seconde comme s'il avait envi de m'arracher la tête à mains nus, après il revint à sa place, au fond de la cuisine.

- Daryl nous a dit ce qui s'était passé, reprit Rick. Quand tu l'a attaqué...

- J'essayai juste de me défendre, votre pote a débarqué sans prévenir, armé jusqu'aux dents, j'ai paniqué... il y a des gens qui seraient capables de vous tuer pour quelques balles ou une bouteille d'eau.

- C'est ce qui vous est arrivé ? Demanda Herschel en pointant son propre visage du doigt, là ou j'avais des bleus et des cicatrices. Je restai interdite, je n'avais vraiment pas envi de parler de ça,

- Écoutez, commençai-je en passant mes mains sur mon visage pour me rasséréner. Je ne demande pas la charité, d'un coté, Matty et moi sommes seules, et de l'autre, avoir un médecin avec vous par les temps qui courent ne serait pas du luxe. Je n'ai pas peur de travailler pour gagner mon pain, tout ce que je veux, c'est un endroit sur pour Matty, vous comprenez, ce n'est pas une enfant comme les autres... elle est atteinte du syndrome d'Asperger, expliquai-je en baissant la tête, les doigts croisés sur la toile cirée couverte de motifs de marguerites.

- Qu'est-ce que c'est ? Demanda Rick.

- Une forme d'autisme, expliqua Herschel.

- On lui a offert Ben à noël quand elle avait quatre ans, Kate pensait que ça pourrait l'aider à s'ouvrir d'avoir un animal de compagnie.

- Génial, une attardée et un clebs, ricana Shane.

- L'attardée comme vous dites a un QI plus élevé que nous tous ici réunis, répliquai-je d'un ton venimeux.

J'ai passé encore un quart d'heure à leur expliquer en détails l'état de Matty, qu'elle n'était pas dangereuse, que sa maladie était gérable même sans traitement et que de toute façon, elle ne pouvait pas faire autrement.

- Nous avons encore trois questions à te poser.

Je levai les yeux aux ciels, ça ne s'arrêtera donc jamais.

- Et je vais être très clair, déclara Rick d'une voix grave en me faisant face, les yeux dans les yeux. Si tu mens, je le saurais tout de suite, et tu pourras alors prendre ta nièce, tes petites affaires et partir te trouver un autre abri, tu comprends?

Je hochai la tête, un peu effrayée par le regard de Rick. Mais au fond je comprenais, tout ce qu'il voulait, c'était protéger sa famille, tout comme je voulais protéger Matty.