Titre : La Marionnette à fils d'Humanité
Auteur : Deus-Nihil
Couple : Jeremiah Gottwald / Anya Alstreim
Rating : -18 ans
Résumé : "Anya Alstreim ne se souvenait pas du début de sa vie, et c'était une évidence valable pour tout le monde. Pour elle, ses débuts n'en n'était pas, parce que d'aussi loin qu'elle pouvait s'en souvenir, la vie l'avait mangée, avalée tout entière, et recrachée avec une âme blessée et damnée."
Note d'auteur : Merci de laisser votre avis sur ce chapitre, parce que j'ai eu du mal à l'écrire, et que j'ai l'impression que c'est maladroit.
La Marionnette à fils d'Humanité
Chapitre 3 : Que le spectacle commence
Il n'était plus temps de fuir... Anya se contenterait d'obéir, comme elle l'avait toujours fait. Sauf que cette fois-ci, ce n'était plus à ses supérieurs qu'elle devait obéir : c'était à Jeremiah Gottwald.
Du coin de l'œil, elle le dévisagea, sans raison apparente ; ou peut-être juste pour donner une réalité à ses pensées.
L'homme était grand, et même assis dans ce taxi, il lui apparaissait comme un géant ; mais le fait qu'elle soit elle-même petite pour son âge y était certainement pour quelque chose. Probablement en partie à cause de sa taille, elle avait décidé qu'elle n'aimait pas sa proximité : ils étaient tous les deux installés à l'arrière du véhicule, le sac militaire d'Anya entre eux, serré possessivement à son côté, et Jeremiah beaucoup trop près au goût de la jeune fille.
Mais l'homme n'y était pour rien, et Anya savait que c'était elle qui exagérait ; mais elle ne pouvait pas le contrôler. Elle avait peur de cet homme, et c'était terriblement difficile pour elle et de ne rien laisser paraître, et de l'accepter. Parce qu'Anya ayant été élevée dans la violence, dans le but de tuer et de détruire, elle n'avait pas appris à gérer la peur : elle s'était toujours contenter de l'ignorer. C'était les ordres, après tout...
Mais cette fois, elle n'y arrivait plus. Depuis les cinq derniers mois, depuis qu'elle se souvenait et que tout dans sa tête était clair, c'était comme si son esprit n'avait plus assez de place pour contenir et gérer ses émotions ; et à cause de ça, son masque d'impassibilité presque permanente s'était brisé, et peu à peu, les fissures s'étaient agrandies à un point où ses émotions parvenaient à s'en échapper.
Et Anya n'ayant jamais su comment apprivoiser ce qu'elle ressentait, elle avait juste continué à ignorer ce fait, cette sensibilité nouvelle et dérangeante ; et elle avait fini par en être victime : elle avait commis des erreurs irréparables aux yeux de ses supérieurs, et c'était probablement ce qui lui avait valu d'être "donnée" à Jeremiah Gottwald, le seul homme qui avait réussi à la vaincre, et accessoirement un individu clairement instable.
- Qu'y a-t-il? fit soudainement l'homme.
Il tourna sa tête vers elle, le regard quelque peu sévère, mais surtout contrarié. Et Anya, après quelques secondes, décida de tourner la tête pour regarder l'extérieur à travers la vitre fermée.
Dehors, il pleuvait. Elle pensa amèrement que ce temps s'harmonisait parfaitement avec ce qu'elle ressentait en ce moment...
Il avait fallu plus de cinq heures de taxi pour arriver à sa ferme après être partis de la base militaire, et Jeremiah souffla lourdement une fois le taxi hors de vue. L'obscurité lui fit se rendre compte à quel point il était tard, et son seul souhait était d'aller se coucher le plus vite possible.
Derrière lui, Anya le suivait docilement, sans rien dire. Il voulait dire quelque chose, la faire s'ouvrir à lui, mais il ne savait juste pas comment s'y prendre... Le peu de contact qu'il avait eut avec l'enfant lui avait fait comprendre que cette dernière le détestait, et à cause de ça, il préférait ne rien tenter pour l'instant. Ça serait assez gênant qu'elle le déteste encore plus à cause de sa maladresse.
De plus, si il devait être sincère, il n'avait pas envie de traiter avec Anya pour l'instant. Il était près de minuit, et il était fatigué ; il préférait donc attendre le lendemain pour mettre les choses au clair avec la jeune fille, et lui expliquer ce qu'elle faisait ici, et pourquoi il était désormais celui à la superviser et à l'élever.
Parce que, bien sûr, même si elle n'avait rien demandé, Jeremiah se doutait bien qu'Anya avait ses questions ; et il n'était pas assez cruel pour la laisser dans l'ignorance.
Ouvrant la porte de chez lui, il se dit que le lendemain serait chargé ; et il préférait ne pas y penser.
Sans se retourner, il dit à Anya :
- Ma maison n'est pas bien grande, mais j'espère que ça te conviendra.
N'entendant pas de réponse - et n'en attendant de toute façon pas, il entra dans sa maison, alluma les lumière, et invita silencieusement Anya à le suivre.
C'était un mensonge : la maison était suffisamment grande. Jeremiah était soit un menteur, soit habitué à vivre dans un domicile largement plus grand et plus luxueux... Anya supposait sans mal que c'était la deuxième option. Après tout, l'homme devant elle avait beau avoir le corps d'un soldat entraîné, il n'en restait pas moins qu'il possédait une élégance rare, et ce, en dépit de la vulgarité de son bronzage et de la taille apparente de ses muscles.
Elle ne savait pas quoi en penser... Tout lui semblait étrange. Pourquoi un homme tel que Jeremiah viendrait-il se perdre dans une maison isolée, reculée et entourée d'orangers? Pourquoi, également, abandonnerait-il la vie confortable et presque ridiculement luxueuse qu'il pourrait vivre, pour habiter ce qui pourrait presque être considéré comme la solitude en elle-même?
Anya trouvait ça étrange ; mais au fond, elle pensait que ce n'était pas important : ça ne la regardait pas. Tout ce qui lui importait désormais, c'était d'obéir à cet homme pour les trois prochaines années. Elle suivrait les ordres à la lettre, même si elle devait perdre son âme pour ça. Et au bout des trois années qu'elle passerait avec l'homme, elle retournerait à la base, à sa maison... Et elle deviendrait l'outil parfait afin qu'elle n'ait plus à partir, à quitter tout ce pour quoi elle avait vécu.
Plus personne n'aurait d'excuse pour se débarrasser d'elle.
- Je suppose que tu n'as rien mangé? fit Jeremiah.
Son ton sonnait plus comme une question que comme une interrogation, et en réponse, Anya lui lança un regard vide. Son intervention était stupide : bien évidemment qu'elle n'avait pas mangé, puisque qu'elle avait passé les cinq dernières heures avec lui, à l'arrière d'un taxi.
- Tu veux peut-être que je te prépare quelque chose? continua l'homme.
Anya secoua la tête : tout ce qu'elle voulait, c'était aller se coucher. Elle était fatiguée, mais elle ne savait pas si elle devait ou non le lui dire. Elle ne connaissait pas la personnalité de l'homme, après tout ; et le peu qu'elle avait vu de lui était quelque chose qu'elle craignait profondément, car l'instabilité de l'homme était, à ses yeux, une menace qu'elle ne pouvait se permettre de négliger. Et ce, en dépit du fait qu'elle lui devait une soumission absolue...
Elle le vit soupirer, probablement ennuyé par son comportement. Inconsciemment, elle se raidit, incertaine quant au jugement qu'il avait à son sujet et à ce qu'il ferait d'elle.
Mais à sa surprise, il semblait la comprendre, car il dit :
- Ecoute... je sais que tu dois avoir pas mal de questions. Mais je vois aussi que tu es fatiguée, et pour te dire la vérité, je le suis aussi. Alors puisque tu ne sembles pas vouloir parler, que dirais-tu d'aller te reposer et d'attendre demain pour mettre les choses au clair?
Ce n'était pas comme si ce n'était pas ce qu'elle voulait, pensa-t-elle.
Elle voulut y répondre, mais par inconfort, elle se contenta juste d'acquiescer. Jeremiah était le seul à vouloir "mettre les choses au clair" ; Anya, elle, ne voulait pas parler... Elle ne voulait pas même avoir des réponses à ses questions, par crainte d'en être déçue et/ou d'entendre ce qu'elle ne voulait pas entendre. Elle agissait volontairement en lâche, mais son esprit devenu de plus en plus fragile au cours des cinq derniers mois n'était pas assez fort pour supporter d'autres misères ; et alors qu'elle savait que fuir n'était pas une option, à ses yeux, c'était la solution la plus raisonnable.
Anya fuyait la réalité en ne faisant qu'un avec elle, en ignorant les vérités qu'elle ne voulait pas subir, et en se contentant d'obéir et d'être la marionnette de ses maîtres. Et pourtant, alors qu'elle avait fini par devenir une machine volontaire et soumise, le paradoxe de sa propre existence lui faisait porter le fardeau de sa faiblesse : elle n'avait que quinze ans, et terriblement, même si elle ne voulait pas l'admettre, elle ne parvenait plus à avoir un contrôle parfait et irréprochable sur elle-même.
Et aux yeux d'Anya, en dépit de sa propre sensibilité, une seule personne était en faute : Jeremiah Gottwald, celui-là même qui lui avait rendu ses souvenirs et avait ainsi fait de son passé un monstre terrifiant et traumatisant.
Mais malgré tout, elle ne détestait pas l'homme. Elle le craignait, se méfiait de lui, mais elle ne le détestait pas... Elle ne pouvait pas y reprocher de lui avoir rendu ses horribles souvenirs quand il n'était pas celui qui les avait fait si détestables en premier lieu. Elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même pour avoir perdu face à lui et avoir laissé, quelques secondes seulement, ses émotions prendre le dessus sur elle.
Elle avait commis une erreur, et en le faisant, elle avait elle-même été une erreur.
- Si tu veux bien me suivre... marmonna Jeremiah.
Elle ne se fit pas prier et le suivit silencieusement.
Montant des escaliers puis traversant un couloir, elle écouta seulement à demi-consciente les mots de Jeremiah, qui lui présentait sa demeure en lui indiquant ce qu'était chaque porte qu'ils passaient. La salle de bain, les chambres d'amis, et sa propre chambre au fond du couloir...
- C'est ma chambre, dis Jeremiah en ouvrant la porte. Et c'est aussi la tienne.
Si elle en avait eut la force, Anya aurait juste hausser les sourcils à ce commentaire. Mais le simple fait de savoir que cette chambre était désormais la sienne - la leur - la fatigua encore plus, étrangement ; et elle se demanda alors quand était la dernière fois qu'elle avait eu une bonne nuit de sommeil.
- Normalement, je t'aurais donnée une chambre d'amis, mais je veux te garder à l'œil. Et comme il parait que tu as l'habitude de quitter tes quartiers sans permission la nuit...
Il s'était permis de l'installer dans sa chambre, elle l'avait compris... Et même si elle aurait voulu s'en plaindre, contester sa décision, elle se tut, par fatigue et/ou par soumission - elle n'en savait rien.
De toute façon, elle n'était pas chez elle, alors elle se contenterait de tout accepter, même si ça ne lui plaisait pas. C'était mieux que de dormir dehors, certainement... n'est-ce pas?
De plus, sa chambre avait l'air confortable. Elle n'était pas bien grande, contrairement à ce à quoi elle s'attendait venant de cet homme, mais elle était chaleureuse. A droite, contre le mur, il y avait un grand lit ; à gauche, en face de ce lit, s'en trouvait un autre, plus petit - elle supposait qu'il s'agissait du sien, désormais ; et au-dessus du plus petit lit, il y avait une fenêtre, pas bien grande, mais suffisamment pour qu'un enfant puisse y passer.
- Change-toi et va dormir, ordonna Jeremiah, autoritaire. Le plus petit lit est le tien. Fais ce que tu as à faire, parce qu'une fois que je viendrai me coucher, je fermerai la porte à clef, et je garderai la clef avec moi.
Anya, une fois encore, acquiesça simplement, sans rien dire. Ça l'ennuyait qu'il l'enferme à clef, mais ce n'était pas comme si elle n'était pas habituée... Elle aurait juste préférait que Jeremiah ne suive pas le même chemin que ceux à qui elle "appartenait" précédemment.
Lorsqu'il fut parti, elle ne prit pas son temps pour découvrir la chambre. Elle se changea juste, enfila une chemise beaucoup trop grande pour elle, mais qu'elle portait les nuits depuis déjà plusieurs années ; puis sans même sortir le peu d'affaires qu'elle possédait de son sac, elle alla se coucher, s'allongeant dans son nouveau lit, face au mur, et le dos tourné au lit de Jeremiah.
Peut-être assez étonnamment, et certainement à cause de toute la fatigue accumulée, elle s'endormit rapidement, non sans laisser une larme discrète couler au passage.
Elle se sentait terriblement abandonnée.
Anya était si petite et maigre qu'il était difficile de croire qu'elle avait réellement quinze ans. Mais face à son corps endormie, Jeremiah se dit que la jeune fille avait pourtant une maturité impressionnante, presque tragique pour quelqu'un de si jeune...
Pourtant, quelque chose n'allait pas. Il n'arrivait pas à l'expliquer, mais il y avait quelque chose qui le gênait concernant l'enfant. C'était comme si il se trompait lourdement sur ce qu'il faisait et sur le peu qu'il connaissait d'elle, et c'était également comme si il n'était qu'un pion sur un échiquier trop grand pour jouer convenablement.
C'était... maladroit. Ou peut-être qu'il se faisait juste des films. Après tout, il n'avait techniquement aucune raison apparente de s'occuper d'Anya Alstreim, ni même de la protéger. Et le fait que cette dernière lui "appartenait" le gênait terriblement : il avait l'impression d'être une sorte de pervers sexuel, en raison des mots-mêmes qu'avait utilisé le Commandant concernant le lien nouveau, encore superficiel, qu'il avait avec la jeune fille.
Mais si c'était ce qu'il fallait pour la protéger, alors il serait son propriétaire, son maître, son tout. Peut-être voulait-il juste être un héros - ou tout simplement être utile ; et peut-être aussi que la pitié qu'il avait ressenti pour Anya lorsqu'il l'avait vu blessée et bandée y étaient pour quelque chose... mais ça n'avait vraiment plus d'importance : il la sauverait, même si ses méthodes n'étaient pas les meilleures.
Face à lui, à seulement quelques pas de là, Anya dormait paisiblement, presque trop silencieusement. Et Jeremiah, qui s'était pourtant accoutumé à la solitude, n'avait pas le cœur à la considérer comme une intruse dans sa vie : elle était jeune, et il allait faire en sorte qu'elle devienne quelqu'un et pour elle-même, et pour lui.
Parce que, bien sûr, il ne comptait pas la sauver gratuitement. Il allait se sauver avec elle, et grâce à elle.
Si il avait été moins désespéré, peut-être que Jeremiah n'aurait pas penser à quelque chose de ce genre. Et peut-être qu'il aurait compris que ça ressemblait à un sacrifice : en dépit de vouloir croire que ce qu'il faisait était juste, il ne faisait, au final, que sacrifier Anya Alstreim. Et le plus pathétique était qu'il ne s'en rendait même pas compte, croyant ne faire que ce qui était le mieux pour elle, et sans même avoir pensé aux conséquences de ses choix.
Car, dans trois ans, si il ne faisait pas d'Anya Alstreim une machine de guerre... que deviendrait-elle? Parce qu'après tout, il n'avait jamais eu l'intention de faire d'elle l'outil que ses supérieurs voulaient qu'elle soit ; bien au contraire !
Ce qu'il croyait être qu'un échec et mat n'était peut-être, au final, qu'un simple échec. Jeremiah n'avait pas encore gagné.
Et plongeant peu à peu dans un sommeil sans rêve, son réveil prochain ne serait probablement pas celui d'un vainqueur.
"Détruis", tel était son ordre. L'ordre principal qui avait fait d'elle une meurtrière à la solde de l'armée, et qui garantissait pourtant, si obéissance de sa part, le moins de douleurs physiques possible qu'on pouvait lui faire endurer.
Elle avait toujours su que c'était "mal", et pourtant, elle ne savait pas comment faire le "bien". On l'avait élevée pour devenir une arme, pour réussir les missions normalement impossibles à réussir, ou tout simplement suicidaires... Et alors que ça faisait mal, alors que sa condition lui broyait le cœur, elle se soumettait à l'ordre qui guidait sa vie parce qu'elle ne savait pas comment faire autrement ; parce qu'elle avait toujours fait ainsi et que ça lui était "normal".
Le pathétisme de sa situation résultait probablement de ce fait : ce qu'elle faisait - bien qu'elle avait conscience que c'était mal, lui était une douloureuse normalité. Et alors qu'au fond d'elle, elle voulait un changement dans son existence grise et noire, elle ne faisait rien pour que ce changement devienne une réalité : elle se contentait juste de faire ce qu'on lui disait de faire.
Et même si elle savait que c'était égoïste, elle se reconnaissait à elle-même qu'elle tuait pour ne plus souffrir, pour ne plus endurer ce qu'elle avait déjà dû endurer et qui, à défaut de marquer définitivement son corps comme ça aurait été le cas pour quelqu'un d'autre, avait déjà commencé à détruire son esprit. Sa santé mentale ne tenait plus qu'à un fil mince, et même si c'était une honte pour le soldat qu'elle était, elle le savait.
Elle obéirait, et elle ne penserait plus à rien pour le faire. Elle en avait besoin...
Ce fut donc sans hésiter qu'elle cibla l'homme en face d'elle. Elle le détruirait, parce que c'était sa mission.
"Détruis".
La voix de ses supérieurs devenait sa propre voix, et tristement, c'était le seul chemin de son existence.
Anya Alstreim était un monstre, et cette pensée lui était tellement évidente qu'elle n'en tint pas compte : elle était avant tout un soldat, une arme de guerre à elle seule, dont le fardeau était sa propre condition.
En face d'elle, Jeremiah Gottwald souriait moqueusement, les orbites creux, sans globes oculaires, et dont une fontaine de sang s'écoulait vulgairement.
- Je suis ton maître, dit-il d'une voix grave et monstrueuse.
Il n'y avait pas de maître, pensa amèrement Anya. Juste un propriétaire fou. Fou et fort... Tragique, peut-être aussi. Le seul assez fort pour la vaincre et la tuer...
- Oseras-tu me désobéir?
Si elle lui désobéissait, peut-être qu'il la libérerait? Si elle ne se soumettait pas, il la tuerait peut-être? Mais pour la tuer, il lui faudrait se déchaîner ; et elle ne savait même pas si son corps arrêterait de se régénérer pour enfin la laisser mourir. Tout ce qu'elle savait, c'était que sa vie prendrait vraiment fin ; bientôt... Mais quand? Quand trouverait-elle enfin le salut?
- Non, répondit-elle.
Elle avait trop peur de cet homme, et ce, sans même réellement comprendre d'où lui venait cette terreur profonde et abominable.
Jeremiah, si c'était possible, sourit encore plus. Et alors qu'elle baissait son arme, se rendant et acceptant sa punition, l'homme devint son propre reflet ; et se voir elle-même avec les yeux creux, globes oculaires arrachés, provoqua en elle une frayeur glaciale et incontrôlable.
Mais en y pensant, elle sourit à son tour ironiquement : elle l'avait déjà fait. Dans un passé sombre et lointain elle avait tenté de s'arrêter elle-même ; mais qu'importait le nombre de fois qu'elle le détruisait... son corps n'arrêtait pas de se régénérer.
En face d'elle, son reflet, la Anya sans globes oculaires, dit d'une voix profondément cruelle mais enjouée malgré tout :
- Que le spectacle commence, alors !
Elle serait impitoyable.
Le lendemain, le rêve fut oublié, laissant Anya porter le malaise d'un souvenir qu'elle n'avait pas.
En se réveillant, elle n'eut pas le temps d'espérer que tout avait été un horrible cauchemar... Le lit dans lequel elle dormait était trop confortable pour être confondu avec celui de ses ( anciens ) quartier, et jamais elle ne se réveillait après le levé du soleil. Or, là, par la fenêtre au-dessus de son nouveau lit, la lumière du soleil filtrait sans mal, presque joyeusement, entre les nuages gris ; et le bleu du ciel lui confirmait que la matinée était déjà bien entamée.
Elle ne savait pas si elle devait s'en réjouir ou non, et elle se sentit brusquement paniquer. N'aurait-elle pas dû se lever plus tôt? Que dirait Jeremiah? Et pourquoi ne l'avait-il pas réveillée en même temps que lui, puisqu'ils partageaient la même chambre?
C'était stupide... Que faisait-elle là, au juste?
Elle se força à se calmer, et comme si elle n'avait jamais craint la future réaction de l'homme, elle se leva, s'habilla pour le jour, fit son lit, puis plia sa chemise de nuit et la posa au pied du lit, comme elle avait été forcée et habituée à le faire à la base. Elle n'avait répété que ce qu'elle faisait chaque matin, plus machinalement qu'autre chose...
Et sans se presser, presque apathique, fidèle à son attitude habituelle, elle descendit rejoindre Jeremiah qui, semblait-il, ne s'était lui-même pas encore préparé pour la journée : il ne portait sur lui qu'un simple pantalon - le même que la veille ; et seulement ce pantalon.
De l'entrée de la cuisine, elle l'observait silencieusement, attendant ses ordres.
L'homme lui tournait le dos, occupé à boire un verre d'eau. De là où elle était, Anya pouvait sans mal suivre le mouvement de ses muscles ; et alors que, venant de l'armée, elle était habituée à ce genre de chose, ici s'agissant de son nouveau tuteur, elle en était gênée. Et cette gêne n'avait rien à voir avec un quelconque embarras : Anya était juste inquiète de ce que l'homme ferait d'elle, parce que voir ainsi ses muscles et son dos large et nu lui était une preuve suffisante pour constater la force de l'homme ; et cette force, dans la tête d'Anya, était une menace. Parce que l'homme pouvant faire d'elle ce qu'il voulait, elle ne pouvait pas se défendre...
Jamais elle n'avait considéré ses compagnons comme une menace... Jeremiah, lui, était différent. Il était le nouveau maître et propriétaire de son existence, après tout.
Et elle s'était réveillée trop tard pour qu'il ne le lui fasse pas regretter, n'est-ce pas?
- Nous devons parler, commença Jeremiah après avoir posé son verre.
L'homme se retourna pour la regarder, impassible.
Anya n'était pas surprise qu'il ait senti sa présence, mais son manque de sévérité lui fit froid dans le dos, même si elle n'en montrait rien. Ça lui rappelait un homme, à la voix douce et remplie de compassion, mais qui pourtant l'avait fait tant souffrir qu'il en avait fallu de peu pour qu'elle se perde elle-même. Et malgré ce que cet homme lui avait fait, il avait toujours gardé cette pitié dans ses yeux fatigués, comme si il n'était pas celui qui lui avait fait toutes ces choses abominables desquelles il la plaignait.
Cet homme avait été un monstre parmi les hommes, et il avait été une des personnes les plus effrayantes qu'Anya avait connu, et ce, en dépit du fait qu'il avait été très apprécié par les gens, et que jamais ces derniers n'auraient supposé ce qu'il lui avait fait.
Anya ne savait pas ce qu'il était devenu, mais elle espérait sincèrement que cet homme était mort. Qu'il ne fasse plus jamais de mal à qui que ce soit...
- Mais assis-toi d'abord, fit Jeremiah en lui indiquant une chaise au hasard.
Presque à contre-cœur, Anya obéit.
Jeremiah continua sur sa lancée :
- Il est un peu tard, mais tu devrais avaler quelque chose. Que préfères-tu? Café? Thé? Lait?
En regardant l'horloge accrochée sur le mur en face d'elle, elle vit qu'il était près de dix heures du matin. Elle ne se souvenait pas avoir déjà dormi jusque aussi tard, sauf, bien sûr, lorsqu'elle était hospitalisée ; et pourtant... elle ne se sentait pas suffisamment reposée. Elle était fatiguée.
- Rien, répondit-elle.
Ce n'était pas comme si elle se laissait mourir : elle n'avait juste pas envie d'avaler quoique ce soit.
Mais Jeremiah n'avait pas l'air d'accord avec ça, puisque sans aucune douceur, il déposa un bol de lait chaud devant elle.
- Je m'attendais à cette réponse, lui dit-il.
Puis il s'assit en face d'elle, avec son propre bol de café - certainement pas le premier de la matinée.
Et après avoir lâché un soupir, il dit :
- Alors... quelles sont tes questions?
A SUIVRE
