Titre : La Marionnette à fils d'Humanité

Auteur : Deus-Nihil

Couple : Jeremiah Gottwald / Anya Alstreim

Rating : -18 ans

Résumé : "Anya Alstreim ne se souvenait pas du début de sa vie, et c'était une évidence valable pour tout le monde. Pour elle, ses débuts n'en n'était pas, parce que d'aussi loin qu'elle pouvait s'en souvenir, la vie l'avait mangée, avalée tout entière, et recrachée avec une âme blessée et damnée."

Note d'auteur : Merci de me dire ce que vous pensez de ce chapitre.


La Marionnette à fils d'Humanité

Chapitre 5 : Trois mois plus tard


Trois mois étaient passés.

Elle vivait chez Jeremiah Gottwald depuis trois mois. Ça avait été trois longs mois...

Trois mois qu'elle ne comprenait pas ce qu'elle faisait ici.

Elle aurait été plus utile sur le front. Beaucoup plus utile...

Jeremiah était gentil. Jeremiah se mettait facilement en colère, mais il n'avait jamais levé la main sur elle. Il ne lui ordonnait pas non plus de faire des choses qu'elle ne voulait pas faire, et depuis les trois derniers mois, grâce à lui, elle n'avait pas eut à prendre la vie de qui que ce soit ni même à souffrir terriblement de blessures que seule la guerre pouvait causer.

Jeremiah avait été cruel d'écraser aussi impitoyablement son rôle dans la vie. Pourquoi était-elle là, au juste? Ses supérieurs avaient-ils vraiment fait confiance en l'homme pour la superviser? Que cherchaient-ils en l'abandonnant à Jeremiah Gottwald?

Trois mois qu'elle se posait les mêmes questions.

Anya Alstreim avait passé toute sa vie dans l'ignorance. Il y avait encore huit mois, elle ne connaissait pas son propre passé, et elle ne savait pas ce qu'elle devait considérer comme la réalité entre les souvenirs qu'elle avait et ceux figés dans son appareil photo.

Alors désormais, elle ne supportait plus qu'on la laisse dans le secret, qu'on lui cache des choses - notamment quand elle était la première concernée.

Face à elle, dormant dans son lit, Jeremiah Gottwald ne faisait aucun bruit, discret dans son sommeil. C'était le moment d'agir.

Silencieusement, Anya sortit de son lit, décidée. Elle faisait probablement une terrible erreur, mais elle n'avait pas le choix : elle devait savoir pourquoi elle était ici. Elle devait savoir pourquoi on l'avait abandonnée aux mains de l'homme, et pourquoi on avait ainsi jeté tout ce pour quoi elle avait consacré sa vie.

Elle avait été jetée comme on jetait un déchet, et c'était douloureux d'imaginer des raisons à cela sans avoir de réelles réponses. C'était tellement frustrant qu'elle ne le supportait plus.

Ses cauchemars avaient empiré, dernièrement. Des cauchemars où tout le monde l'abandonnait... où Jeremiah lui souriait cruellement.

- Jeremiah est tellement cruel de m'avoir enlevée à ma maison... pensa-t-elle.

Ses pas discrets l'ayant dirigée vers le lit de Jeremiah, elle se força à se donner du courage et, rapidement mais sans un bruit, ouvrit le tiroir de la table de chevet de l'homme. La clef de la chambre, rongée par la vieillesse, reposait au fond du tiroir. Et sans hésitation - parce qu'elle ne pouvait plus hésiter, Anya la saisit et referma le tiroir. Elle ne reculerait pas.

Mais tristement, tout ne se passa pas comme elle l'avait espéré, et peut-être que si elle avait été moins désespérée, elle n'aurait pas sous-estimé Jeremiah.

Alors qu'elle se dirigeait vers la porte, résolue à partir d'ici, une poigne forte lui attrapa le bras et l'amena sans douceur sur le lit.

Allongée sur le dos, les deux mains retenues au-dessus de sa tête par la poigne forte de Jeremiah, elle ouvrit ses yeux, qu'elle avait fermé sous le coup du choc, sur ceux furieux de l'homme au-dessus d'elle. Et elle n'eut pas besoin de réfléchir pour réaliser qu'elle venait de faire une énorme erreur.

- Je peux savoir ce que tu fais? lui dit furieusement l'homme.

Jeremiah ne dormait probablement pas, pensa-t-elle. Ses yeux - l'un jaune et l'autre d'un vert étrange - étaient fixés sur elle avec une telle colère qu'elle n'arrivait pas à lui répondre, la peur la broyant de l'intérieur. Elle lui avait désobéit, et il allait le lui faire regretter.

L'homme, assis à califourchon sur elle, était un géant terrifiant. Et pour la première fois depuis les trois mois qu'ils avaient vécu ensemble, il lui faisait mal : sa poigne, forte et puissante, broyait ses poignets trop faibles et trop maigres ; l'ayant plus tôt forcée à lâcher la clef qu'elle tenait presque précieusement et qui était désormais détenue par Jeremiah.

- Réponds-moi ! ordonna l'homme, sa fureur encore intact.

Elle tenta de se défaire de la poigne de l'homme, mais celui-ci referma encore plus sa prise, attirant à Anya une grimace de douleur.

- Laisse-moi partir, pensa-t-elle. Par pitié...

Au-dessus d'elle, l'homme furieux sembla se calmer, et avec horreur, Anya se rendit compte qu'elle tremblait. Si un seul homme était capable de l'effrayer autant, alors elle était un échec en tant que soldat, pensa-t-elle amèrement. C'était peut-être pour ça qu'elle avait été abandonnée à Jeremiah?

Ou alors, peut-être qu'elle était juste faible.

C'était ce que devait penser Jeremiah, en tout cas : peu à peu, son expression changea, et il la regarda comme si elle était la chose la plus fragile du monde. Anya détestait ça, parce que même si elle ne l'acceptait pas, sa propre fragilité lui était renvoyée par la douleur qu'elle ressentait au niveau des poignets, confirmant la faiblesse de son propre corps. C'était presque insultant.

- Ne me regarde pas comme ça, pensa-t-elle.

Elle tenta de nouveau de se libérer de l'emprise de l'homme, plus vraiment sûre de ce qu'elle ferait ensuite. Dans sa tête, tout ce qui comptait était maintenant de s'éloigner de Jeremiah, qui était un danger pour elle.

Mais à sa surprise, l'homme la libéra, et elle ne pensa même pas à se masser les poignets à cause de la douleur : sa surprise primait sur ses besoins, et elle se trouvait incapable de détacher ses yeux de ceux de l'homme, quémandant une réponse que l'homme ne semblait pas prêt à lui donner.

Sans un mot, Jeremiah déposa la clef sur sa table de chevet et, lentement, s'allongea à côté d'Anya, posant un bras fort sur elle afin, probablement, de l'empêcher de s'enfuir.

Pressée contre la poitrine nue de l'homme, Anya ne savait pas comment réagir. Il ne lui faisait pas regretter d'avoir essayé de s'enfuir?

- Jeremiah? demanda-t-elle incertaine, levant les yeux vers lui.

Il lui rendit son regard, et elle se trouva incapable de savoir ce qu'il pensait.

Puis il ramena la couverture de son lit sur eux, la couvrant ainsi jusqu'au menton, et remettant un bras puissant et possessif sur elle.

- On parlera demain, dit l'homme.

Et Anya ne savait pas si elle devait s'en satisfaire ou non. Car le lendemain... que lui dirait-elle? Et comment réagirait-il?

Mais pour l'instant, ce n'était pas important... Elle était fatiguée. Tellement fatiguée...

Bercée par les battements de cœur de Jeremiah, elle s'endormit rapidement.


Lorsque Jeremiah se réveilla, la première chose dont il se rendit compte fut le corps petit et maigre pressé contre lui. Il se demanda un instant ce qu'Anya faisait dans ses bras... avant de se rappeler ce qui s'était passé pendant la nuit.

La jeune fille avait, semblait-il, tenté de s'enfuir ; et en réalité, c'était quelque chose qu'il avait prévu et dont il avait été averti avant de la prendre sous son aile.

Les trois mois qu'ils avaient passé ensembles avaient été paisibles, mais il n'arrivait pas à créer de vrais liens avec Anya. Cette dernière, froide et détachée, refusait de s'ouvrir à lui ; et alors qu'il avait essayé de son mieux pour rendre sa vie facile, la jeune fille s'était juste éloignée de lui, de plus en plus et sans même considérer sa présence comme celle d'un ami.

Il avait l'impression de lui faire perdre son temps et de n'être rien d'autre qu'un intrus dans sa vie.

- Mais c'est vraiment ça, pensa-t-il. Je suis juste un inconnu.

Un inconnu.

Non, ce n'était pas ça... Il n'était pas juste un inconnu : il était techniquement son supérieur. Son tuteur par la même occasion.

Et il avait emmenée Anya dans son lit et forcée à dormir avec lui. Qu'importait ce qu'il en semblait, c'était... mal. Anya était une enfant de quinze ans ; et lui, un homme mûr, adulte, et célibataire ! Il imaginait déjà ce que diraient certaines mauvaises langues, si elles apprenaient ce qu'il s'était passé : probablement l'exagéreraient-elles et feraient courir le bruit qu'il avait forcé Anya à avoir des rapports sexuels avec lui.

Il connaissait ce genre de rumeurs pour en avoir été victime avant, quand il servait l'Impératrice Marianne. Bien qu'à dire vrai, les rumeurs le concernant étaient à demi-vraies ; les gens n'avaient juste pas besoin de savoir ce qu'il s'était passé entre l'Impératrice et lui.

De toute façon, désormais, c'était le passé.

Sans vraiment y penser, il regarda le visage trop pâle d'Anya. La fille, lorsqu'elle était endormie, perdait toutes ses défenses ; et Jeremiah, qui la regardait parfois la nuit en attendant de s'endormir lui-même, pensait qu'ainsi, elle avait presque l'air d'un chaton. Ou plutôt d'un lapin... C'était comme si, lorsqu'elle dormait, elle redevenait l'enfant qu'elle était censée être.

Mais bien sûr, même si il pensait ça, il n'en restait pas moins qu'il n'ignorait pas les cauchemars de la fille. Cette dernière n'en parlait pas, ne se plaignait jamais ; mais Jeremiah savait. Il l'avait installée dans sa chambre, après tout. Et il n'était pas aveugle aux misères de la jeune fille.

Il n'était pas non plus inintelligent.

Dehors, signalant le début d'un jour nouveau, le soleil se levait lentement, laissant des rayons de lumière orangés filtrer à travers la seule fenêtre de la chambre.


Anya ne se souvenait pas de toutes les fois où elle s'était enfuie de ses quartiers... Les nuits, sombres et terrifiantes, avaient été pour elle des misères qu'elle ne pouvait supporter ; et l'obscurité, étouffante, l'avait dévorée chaque nuit un peu plus.

Mais un jour, ses supérieurs avaient décidé qu'elle était un danger, et alors, ils l'enfermèrent chaque nuit dans ses quartiers. Privée de lumière, privée de liberté, elle avait cru devenir folle ; et tristement, presque pathétiquement, elle ne pouvait s'échapper de cette prison froide et obscure que par les missions qu'on lui donnait.

Et parce que les missions l'avaient libérée de l'enfermement, elle en avait réclamé à chaque fois qu'elle avait du temps libre.

Mais en vivant chez Jeremiah, la prison était revenue. La prison était étouffante. Et la clef était si proche que c'était frustrant de ne pas pouvoir simplement la saisir et s'en débarrasser à jamais.

Elle n'aimait pas être enfermée. Elle n'était pas un animal. Et elle voulait frapper Jeremiah pour faire perpétrer des habitudes qui ne le concernaient pas.

- Jeremiah est un idiot, pensa-t-elle amèrement.

Elle leva son regard vers lui, attendant qu'il prenne la parole.

Le matin, avec surprise - et horreur, elle s'était réveillée dans le lit de l'homme. Elle se souvenait de son cœur emballé par la peur de ce qu'il s'était passé, craignant la réaction de Jeremiah une fois qu'elle serait descendue le rejoindre dans la cuisine.

Elle avait repoussé ce moment autant que possible, profitant de la chaleur du lit et pensant à ce qu'elle lui dirait - à ce qu'elle inventerait. Mais finalement, l'homme grand et ennuyeux était venu la chercher, apparemment énervé qu'elle prenne son temps, et ayant certainement compris qu'elle le faisait exprès.

Alors elle s'était habillée rapidement pour la journée, puis sans un mot, vide de toute expression, elle était venue s'installer en face de lui, à la table de la cuisine.

Et elle attendait depuis déjà près de dix minutes. Jusqu'à que Jeremiah prenne enfin la parole, aigrement :

- On ne t'a jamais appris les bonnes manières ou quoi?

- Pardon?

- Ne regarde pas les gens fixement comme ça !

Il était en colère.

Pendant les trois mois où Anya avait vécu avec l'homme, elle avait apprit qu'il se mettait facilement en colère. Et elle savait heureusement ses limites : si l'homme décidait de la frapper, il ne la manquerait pas, après tout. Un coup perdu, non contrôlé à cause de la colère, serait très gênant pour elle : non seulement ce serait très douloureux - Jeremiah avait des morceaux de plombs soudés sur une partie du corps, après tout - mais en en plus, elle se voyait mal lui expliquer pourquoi un coup qui pouvait la tuer très facilement à cause de sa stature ne le faisait pas.

Alors quand il était un peu trop énervé, elle avait pris l'habitude soit de l'ignorer, soit de changer de sujet. C'était le mieux qu'elle pouvait faire.

- Mais Jeremiah voulait parler, dit-elle calmement.

L'homme fronça sourcils. Puis après avoir bu une gorgée de son café, il lui fit :

- Tu as essayé de t'enfuir.

C'était une évidence, en effet.

En réponse, elle hocha la tête.

- Je ne vais pas te demander pourquoi, dit cruellement l'homme. Par contre, j'imagine que tu comptais retourner là où je t'ai récupérée?

De nouveau, elle hocha la tête, aussi impassible qu'elle l'était habituellement.

L'homme en face d'elle était irrité. Et facilement irritable. Un jour, le peu de contrôle qu'il avait sur ses émotions le tuerait.

- Pourquoi? continua Jeremiah après un moment de silence.

Elle ne répondit rien. Elle ne le voulait pas. Jeremiah pouvait interférer dans sa vie, mais il n'avait pas le droit d'interférer dans ses pensées et ses secrets.

- La vie que tu as ici est-elle si horrible comparée à celle que tu avais il y a encore trois mois? demanda l'homme, sombre et énervé.

Ce n'était pas ça. Jeremiah se trompait ; et elle savait qu'il le savait aussi. Sa question n'était qu'une provocation de sa part afin de la forcer à admettre quelque chose qu'elle ne voulait pas admettre. Mais il n'aurait pas sa réponse, parce qu'autant que possible, elle garderait le silence.

Le silence la préservait.

- Anya... fit l'homme, menaçant.

Et le silence continuerait à la préserver.

- Réponds-moi, continua Jeremiah. C'est un ordre !

"C'est un ordre !" ; un ordre... C'était mauvais pour elle, parce que même si elle ne le voulait pas, elle répondrait. Les ordres étaient les ordres...

Involontairement, elle laissa sa voix dire ce qu'elle ne voulait pas dire :

- Ici, c'est très bien. Mais ce n'est pas ma maison.

En face d'elle, Jeremiah était surpris ; et un peu, juste un peu ! sa surprise enlevait un peu de sa colère. Le visage irrité de l'homme n'était pas son plus beau.

- Ta maison? la reprit-il avec un étonnement incertain.

Il ferma les yeux et se massa les tempes. Puis rapidement, même si prenant son temps, il ré-ouvrit ses yeux et les fixa sur ceux d'Anya - qui ne pouvait voir qu'un seul des yeux de l'homme, l'autre étant caché par son masque étrange.

Puis une irritation nouvelle se superposa sur sa surprise, et comme si il sifflait dangereusement ses mots, il continua :

- Es-tu vraiment en train de me dire que cette base militaire était ta maison?

En réponse - une fois encore, Anya hocha la tête, imperturbable, mais retenant néanmoins son envie de partir en courant. Elle ne se préoccupa pas du fait que l'homme venait d'utiliser le passé pour parler de la base.

Jeremiah était en colère. Et menaçant. Et surtout, il était dangereux...

Alors, pour sa propre protection, et avec sincérité, elle lui dit :

- Mais ce n'est pas pour ça que je veux partir.

- Alors pourquoi? fit furieusement l'homme.

Il était effrayant, et involontairement, Anya eut un mouvement de recul. Honteusement, elle se maudit elle-même de montrer ainsi sa peur à l'homme ; et elle espérait secrètement que ce dernier n'en tienne pas compte.

- Je veux savoir.

Pourtant, il y avait encore trois mois, elle se souvenait être celle qui prétendait qu'elle ne voulait rien savoir. Mais elle ne se souvenais déjà plus si elle avait été sincère ou non, à l'époque.

- Savoir quoi? interrogea l'homme, avec mauvaise humeur. La raison pour laquelle tu es avec moi?

Elle secoua la tête, puis lui dit :

- Je sais déjà pourquoi je suis avec Jeremiah.

En face d'elle, l'homme attendait qu'elle continue. Et même si il semblait encore en colère, il avait l'air de vouloir entendre ce qu'elle avait à dire.

- Mais je veux savoir pourquoi mes supérieurs se sont débarrassés de moi.

Elle avait supposé que ses supérieurs l'avaient mise sous la garde de Jeremiah parce qu'elle devenait plus sensible, parce qu'elle n'était plus aussi obéissante qu'avant. Mais... même elle comprenait que quelque chose dans ce raisonnement n'allait pas. Ils auraient pu la droguer pour mieux la faire obéir, après tout.

Durant les trois derniers mois, elle y avait énormément réfléchi. Et quelque chose la dérangeait.

En face d'elle, Jeremiah soupira lourdement.

- Il y a quelques jours, j'ai reçu une convocation, dit-il. Dans deux semaines, je vais devoir rencontrer le Commandant. Peux-tu attendre jusque là?

Elle hocha la tête ; elle attendrait.

Elle ne s'attendait pas à ce que l'homme doive retourner à la base, et l'apprendre était pour elle un soulagement.

- Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt? demanda-t-elle amèrement.

- J'avais oublié.

Il était stupide, pensa-t-elle. C'était elle qui avait des problèmes de mémoire, et c'était lui qui oubliait? C'était vraiment trop stupide.

L'homme grand en face d'elle reprit la parole :

- Le Commandant a fortement insisté dans sa lettre pour que tu m'accompagnes. Je suppose que tu sais pourquoi?

Elle pensait savoir, en effet. Et la raison pour laquelle elle était convoquée était bien celle qu'elle croyait, elle n'avait pas le droit de le divulguer à Jeremiah. Et profondément, elle ne le voulait pas non plus.

Elle hocha simplement la tête. Ce qui ne sembla pas plaire à l'homme, qui souleva son seul sourcil pour la questionner.

- Je pense savoir pourquoi, dit-elle. Mais cette information est confidentielle.

- Je trouve ça vraiment étrange, fit l'homme. Qu'une gosse maigre comme toi soit dans l'armée aussi jeune n'est déjà pas normal, mais qu'autant de secrets tournent autour de toi ne fait que renforcer ce côté bizarre. Je comprends que tu ne veuilles pas me dire ce que tout ça signifie, mais je suis désormais ton tuteur, et ni toi ni moi n'avons plus rien à voir avec l'armée, si ce n'est un contrat qui se finira dans trois ans.

Elle n'aimait pas le ton de Jeremiah. Elle aimait encore moins le fait qu'il ait entièrement raison. Et surtout, elle détestait où la conversation les menait.

Sèchement, elle rétorqua :

- Qu'est-ce que tu essayes de me dire, au juste? Que je devrais te dire tous mes secrets et trahir mes supérieurs?

Rapidement, il frappa ses mains sur la table, se relevant avec une force qu'il puisait très certainement dans sa colère. Et Anya, d'instinct, eut un mouvement de recul, maudissant le fait qu'elle soit si proche de l'homme, et maudissant aussi sa propre réaction.

- JE suis ton supérieur ! cracha Jeremiah, l'irritation déformant vulgairement son visage.

Elle voulut y répondre, mais tristement, parce que son insensibilité l'avait abandonnée, sa voix resta bloquée dans sa gorge. Et elle se trouva incapable de dire ne serait-ce qu'un seul mot.

Si seulement l'homme avait tort en disant être son supérieur, elle aurait peut-être pu rétorquer sèchement, comme si ce qu'il avait dit ne l'avait pas atteinte. Mais la réalité étant un fardeau qu'elle assumait avec de plus en plus de mal, l'homme avait raison, et alors qu'elle savait qu'elle lui devait une totale soumission, elle ne pouvait malgré tout se permettre de déballer des secrets qui ne le concernaient pas et qui avaient fait de sa propre existence une arme de guerre vouée à la destruction.

- Et je ne te demande pas de me dire tous tes secrets, siffla Jeremiah. Je te demande de me dire pourquoi tout ce qui tourne autour de toi est classé confidentiel !

- Je ne peux pas, répondit-elle machinalement.

C'était étrange d'être capable de parler alors que le regard de l'homme était si intense et autoritaire, et Anya, qui était plus tôt presque paralysée par la peur, avait désormais l'impression d'avoir réussi quelque chose d'incroyable.

Elle savait que c'était exagéré, mais pourtant, en voyant l'homme qui se forçait apparemment durement à se calmer, elle pensait pouvoir le persuader qu'elle n'était pas seulement un corps auquel il pouvait donner des ordres qu'elle ne voulait pas exécuter.

Non... Ce n'était pas ça, pensa-t-elle. Les ordres de Jeremiah étaient égoïstes, mais ils n'étaient ni meurtriers, ni douloureux. Jeremiah était le seul qui ne l'avait pas utilisée à sa guise pour détruire, pour faire du mal, et pour causer une désolation dont elle aurait été la seule coupable aux yeux des familles des victimes, et qu'elle aurait, comme toujours, enduré par simple automatisme, ne sachant comment se rebeller, et n'ayant rien d'autre que les ordres qu'elle aurait exécuté.

Elle n'avait rien.

Elle n'avait personne.

Mais elle aimait la ferme, les orangers, et Jeremiah. Et elle aimait aussi son seul ami, Gino, dont elle avait oublié le visage, mais dont le sourire restait pourtant gravé dans sa mémoire.

Comment avait-elle pu oublier Gino, au juste? Non, pas Gino... son visage. Comment? Elle ne savait plus.

Quels étaient la couleur de ses yeux, déjà?

- Tu ne peux pas... répéta Jeremiah. Te rends-tu vraiment compte de ta position?

- C'est parce que je connais ma position que je ne parlerai pas.

Jeremiah ne comprenait pas. Jeremiah était un idiot égoïste qui n'acceptait pas qu'elle ait des secrets. Et Jeremiah l'abandonnerait probablement si il savait ce qu'elle cachait.

Elle imaginait son visage enlaidi par le dégoût en apprenant ce qu'elle était ; elle pouvait presque sentir son choc premier, ne croyant pas une vérité qu'elle pourrait prouver sans mal... Il la jetterait ; elle serait un déchet. Et alors, elle n'aurait réellement plus rien.

Parce qu'au fond, Jeremiah était désormais la seule chose qu'elle avait. Et c'était dur d'admettre qu'elle avait fini par lui donner suffisamment d'importance pour se raccrocher à lui et à sa considération comme si il était une bouée de sauvetage.

Et c'était ça : Jeremiah était sa bouée de sauvetage. Il était le seul à guider sa vie...

L'admettre ainsi lui brisa le cœur.

- Ne me force pas à te supplier, Jeremiah.

L'homme la regarda longuement et, sans un mot, se rassit, attirant presque un soupir de soulagement de la part d'Anya.

Puis il dit, plus calme, presque vaincu :

- Ta maison est ici, maintenant. Juste... ne l'oublie pas, d'accord?

Elle le regarda dans les yeux et, à demi à contrecœur, hocha la tête.


Les deux semaines qui suivirent furent tendues. Anya évitait Jeremiah autant que possible, allant même jusqu'à lui tourner le dos la nuit pour éviter de croiser son regard à travers la chambre obscure.

Elle évitait d'ailleurs autant que possible son regard.

Jeremiah, de son côté, n'insistait pas : il savait que la jeune fille avait besoin d'espace, et il faisait son possible pour le lui donner. Mais il n'avait pas suffisamment confiance en elle pour ne pas la garder à l'œil ; alors il avait prit l'initiative de cacher la clef de la chambre sous son oreiller quand il dormait.

Ensemble, les deux étaient pourtant à l'aise. Ils vivaient bien dans ce lieu isolé et, assez étonnamment pour leur étrangeté respective et leur désir de solitude, ils vivaient confortablement autour de l'autre.

Mais ils étaient trop différents, et si le meilleur moyen pour chacun d'entre eux de guérir était de vivre avec l'autre, rien ne pouvait garantir que l'avenir serait aussi paisible que leur vie actuelle. Car il ne leur restait que trois ans... mais qu'arriverait-il après le temps qui le leur avait été imparti?

Jeremiah n'en savait rien, mais il ferait tout pour qu'il n'ait rien à regretter. Et il n'oublierait pas pourquoi il avait choisi de superviser Anya en premier lieu.

Les deux semaines étaient passées, et désormais, il était temps de couper les fils qui reliaient la jeune fille à l'armée.

La convocation du Commandant n'avait pas pu mieux tomber, au final.


A SUIVRE


Note d'auteur : En ce qui concerne le fait que Jeremiah ait des morceaux de plomb soudés sur le corps, je n'en sais rien : je n'ai pas vu la première saison de Code Geass, après tout.
Mais je crois avoir lu ça un jour dans une fan-fiction ( je ne sais plus laquelle, par contre : ça remonte à trop longtemps ), alors je l'ai juste réutilisé.