Chapitre 3 : lien brisé
Lisbon revenait au bureau pour la première fois depuis cette horrible nuit. Presque un mois s'était écoulé mais la blessure était toujours bien vive. La colère ne l'avait pas quittée non plus, elle l'avait même cultivée jour après jour. Ce sentiment était devenu son principal allié. Elle lui évitait de sombrer mais était aussi un bon moyen de cacher ses réels sentiments et elle savait que, face à Jane, ce serait primordial. Plus elle serait en colère contre lui, plus facile il lui serait de le tromper. Elle ne feignait pas, elle lui en voulait réellement. Il avait remis en cause son travail pour lequel elle avait tant sacrifié, même avant lui. Mais elle ne lui en aurait pas voulu autant s'il n'avait aucune valeur à ses yeux, si son opinion n'avait aucune importance. L'évidence s'était imposée à elle encore plus durement : elle l'aimait toujours. Elle s'en voulait à elle-même d'être aussi faible, elle aurait dû le haïr mais elle n'en était pas capable. Elle chassa vite cette pensée quand les portes de l'ascenseur s'ouvrirent.
Elle avait entendu le silence se faire dans l'open space et avait senti les regards qui se posaient sur elle. Elle était désormais la survivante, celle que Red John avait épargnée alors qu'elle était en fait une victime de plus, vivante mais victime ignorée de tous. Elle s'en sentait presque coupable, coupable d'avoir survécue, mais dans quel état... Pire, la honte l'avait envahie car, au fond d'elle même, elle s'en voulait, elle n'avait pas été à la hauteur de la confrontation, Jane avait raison. S'ils savaient tous ….Elle se dirigea directement vers son bureau sans un regard autour d'elle, sans aller les saluer, elle n'était pas prête à les affronter tous en même temps.
Jane avait juste eu le temps de l'apercevoir, elle avait glissé jusqu'à son bureau tel un fantôme. Son corps semblait encore plus frêle, son teint était d'une extrême pâleur, elle ne lui avait jamais parue si fragile. Comment avait-il pu être aussi cruel avec elle ? Cette question le hantait depuis des semaines. Elle qui l'avait toujours soutenu, qui avait risqué sa carrière et sa vie à plusieurs reprises pour le sauver, lui, sans jamais rien attendre en retour. Et lui, qu'avait-il fait pour elle ? Il lui avait fait les pires reproches. Il aurait dû lui dire à quel point il avait eu peur pour elle parce qu'elle était la personne la plus importante de sa vie. Mais non, il avait passé sa colère sur elle. Il se souvenait de ses yeux remplis d'incompréhension et de tristesse face aux mots qu'il avait employés. Il avait osé lui dire qu'elle était inconsciente et incompétente. N'importe qui se serait laissé avoir, lui même était tombé dans le panneau plusieurs fois. Il lui avait dit qu'elle n'avait pas été foutue de se défendre alors qu'il savait bien qu'elle n'avait pas pu. Quand la colère était retombée, il avait pris conscience de tout ce qu'il avait dit et avait tout de suite voulu s'excuser. Mais elle n'avait répondu à aucun de ses appels, Cho avait pris soin de faire garder sa chambre au cas où Red John voudrait s'en prendre à elle à nouveau et avait donné la consigne au garde de ne pas le laisser entrer. Cho était un vrai molosse quand il s'agissait de Lisbon, pouvait-il lui en vouloir ? D'ailleurs, il lui avait clairement dit ce qu'il pensait de lui. Grace et Rigsby, eux, avaient pris le temps de discuter avec lui. Ils avaient eu l'air de comprendre même s'ils ne l'excusaient pas.
Sitôt Lisbon entrée dans son bureau, Jane en avait vu les stores se fermer.
Il avait alors rassemblé son courage pour aller la voir, le plus tôt serait le mieux, trop de temps s'était déjà écoulé. Il se doutait que la confrontation allait être difficile mais pas à ce point...
Pour une fois, il frappa. Le « entrez » qui suivit le tendit un peu plus avant d'entrer.
- Monsieur Jane, que me vaut votre visite ?
Le regard qu'elle leva sur lui était encore plus glacial que le ton de sa voix.
- Bonjour, Lisbon
- Agent de Lisbonne!
- P ... Pardon?
- Pour vous, c'est agent Lisbon !
- Mais je...je...
- Si vous n'avez rien d'autre à dire que de bégayer, vous pouvez disposer .
Il était complètement décontenancé.
- Je...Je voulais m'excuser de mon attitude à l'hôpital. C'était tout à fait injuste et ignoble. Vous savez que je ne le pensais pas, c'est juste que...
- Stop ! On est au moins d'accord sur le « injuste et ignoble » ! Si c'est tout, vous pouvez partir.
- Je n'ai plus de temps à perdre avec vous.
- Mais enfin Lisbon, laissez moi...
- Sortez de mon bureau ! Maintenant !
Il ne la reconnaissait plus. Elle, si douce, si compréhensive, si prompte à pardonner ses écarts de conduite , agissait comme un animal blessé et comme si les dernières années n'avaient jamais existé. Il entendait encore le « Mr Jane » résonner à ses oreilles. Mais bon sang, ils étaient amis ! « étaient » c'est bien ça. Il avait tout gâché encore une fois, la fois de trop.
Les jours suivants furent tout aussi pénibles. Lisbon avait repris les nombreuses affaires en cours et se contentait de donner des ordres depuis son bureau qu'elle ne quittait pratiquement pas. L'enquête sur Red John était pour l'instant en stand by, il n'avait pas fait parler de lui depuis quelques semaines maintenant. Jane s'enfermait encore dans son grenier, pas pour travailler sur l'affaire car il n'y avait pas d'élément nouveau et la peur le freinait. Avec Lisbon, Red John lui avait donné un avertissement, il la lui avait laissée mais s'il s'entêtait encore, il n'hésiterait pas à la tuer cette fois. Ça ne devait pas arriver, il n'y survivrait pas. Il l'aimait trop pour permettre ça. Il en avait perdu le sommeil. Dès qu'il fermait les yeux, il la revoyait étendue, inconsciente. Son grenier était aussi devenu un refuge, un moyen de fuir l'open space. Il avait du mal à supporter la distance qui s'était installée avec Lisbon. Elle ne lui adressait plus du tout la parole.
Pourtant ce jour là, il allait avoir l'occasion d'essayer de renouer le dialogue.
Elle pénétra dans l'open space et il fut à nouveau surpris par son état de maigreur et son visage diaphane. Ses doux yeux verts étaient désormais sombres et glacials. Elle s'adressa à lui pour la première fois en quinze jours.
- Nous avons une affaire, vous venez !
- Génial !
- On m'a imposé de vous prendre alors, non, ce n'est pas génial ! On y va !
Le silence dans la voiture était une véritable torture.
- Ecoutez, on pourrait au moins échanger quelques paroles civilisées...
- Ah oui ? Et pour dire quoi ?
- Bin des trucs normaux, vous savez « Bonjour » « comment ça va ? »...
- Ça va très bien, merci.
- Et moi, vous ne me demandez pas ?
- A vrai dire, je m'en fous ! C'est bon pour les civilités ?
Arrivés sur les lieux du crime, un fils de procureur assassiné, il était encore perturbé par leur échange. Ils inspectèrent la scène mais son esprit n'arrivait pas à réfléchir correctement.
- Alors Mr Jane, éclairez-nous de vos lumières.
- Je … Je ne sais pas, c'est un peu confus.
- Eh bien, entre une flic incompétente et un charlatan comme consultant, on va pas aller loin ,dit-elle de façon ironique.
- Vous n'êtes pas obligée d'être blessante.
- Voyez-vous ça... et c'est vous qui dîtes ça ?
- Je me suis déjà excusé, j'ai voulu vous expliquer mais vous refusez de m'écouter.
Elle tourna les talons et se dirigea vers la voiture.
- C'est ça, fuyez, c'est plus facile que de me dire en face une bonne fois pour toutes ce que vous ressentez !
Elle ne se retourna pas et le laissa là, à des dizaines de kilomètres de Sacramento. Il avait pensé que sa colère s'atténuerait au fil des jours mais c'était tout l'inverse qui se produisait.
Cho, Rigsby et Grace l'avaient vue revenir seule, visiblement énervée. Cho s'inquiétait de l'attitude de sa patronne. Au cours de sa carrière, il avait vu des femmes violées et toutes agissaient différemment. Lisbon tenait la barre du mieux possible depuis des semaines mais la chute serait d'autant plus dure. Cho avait organisé discrètement sa protection, autant pour la protéger de Red John que d'elle-même. Ils se relayaient avec Rigsby et Grace le soir venu pour la surveiller juste au cas où... Ils n'avaient posé aucune question mais avaient compris à l'hôpital que Cho savait quelque chose qu'ils ignoraient. Ce soir là, Rigsby l'avait vue sortir de chez elle dans une tenue beaucoup trop sexy et l'avait suivie jusqu'à un bar branché de Sacramento proche de chez elle. Remarquant sa démarche chancelante, il avait de suite appelé Cho et Grace. Ils arrivèrent peu de temps après. Ils l'avaient vue sortir du bar vers 1h00 du matin avec un gars à la carrure de joueur de foot, se dirigeant dans la ruelle qui jouxtait le bar. Quand ils l'avaient retrouvée, l'homme était plus qu'entreprenant.
- Lâche-la tout de suite !
- Dégage ! Elle est tout à fait consentante !
- Elle est saoûle ! Tu la lâches et tu dégages sinon je te descends !
Cho savait se montrait très persuasif, l'arme au poing et l'homme était parti sans demander son reste.
- Vous vous prenez pour qui, Cho ? Pour mon père ? Foutez-moi la paix tous les trois !
Mais elle était si ivre qu'elle n'arrivait pas à mettre un pied devant l'autre. C'est Rigsby qui l'avait prise dans ses bras et portée jusqu'à la voiture. Ils l'avaient raccompagnée chez elle. Grace l'avait dirigée jusqu'à la salle de bain et, l'aidant à se déshabiller, elle avait remarqué le smiley sur sa poitrine. Lisbon avait baissé la tête, honteuse. Elle avait ensuite glissé sous la douche pour se dégriser un peu et s'était mise à pleurer, complètement perdue. Pendant ce temps, Cho et Rigsby avaient trouvé les bouteilles d'alcool vides entassées depuis des jours. Quand Lisbon était apparue dans le salon les yeux rougis par les pleurs, elle s'était assise sur le premier fauteuil.
- Je suis désolée que vous m'ayez vue dans cet état. Je ne sais pas comment j'en suis arrvée à ce point, si vous n'aviez pas été là …. Je vous remercie de veiller sur moi.
- Vous ne croyez pas qu'il est temps de leur dire ? Ça vous enlèvera un poids et on pourra vous aider.
- Je... Je ne sais pas, un secret est plus facile à garder si peu de personnes sont au courant. Regardez pour la liste, il a su de suite...
- Vous pouvez avoir confiance en nous Patron, déclara Grace.
- J'ai confiance en vous, ce n'est pas le problème.
Elle hésita de longues minutes. Elle avait peur que Jane lise en eux et découvre ce qu'elle cachait depuis des semaines, mais elle craignait aussi leur réaction. Ils venaient de la voir dans une situation humiliante, allait-elle perdre le respect qu'ils lui témoignaient depuis des années en tout leur avouant ? La jugeraient-ils eux aussi incompétente et faible? De toutes façons, ils étaient déjà plus au moins dans le secret et Cho avait bien réussi à le duper jusqu'à maintenant. Et puis, la présence de ses subordonnés chez elle à 2h00 du matin et leur protection, prouvaient qu'ils étaient bien plus. Ils étaient ses amis et c'est maintenant qu'elle en avait le plus besoin.
- Ecoutez, j'aurais dû vous le dire mais je ne veux surtout pas que Jane soit au courant, il ne doit pas savoir !
-Ok, sur l'attention féra.
- Je sais.
Sa voix était à peine audible, elle triturait nerveusement la ceinture de son peignoir.
- Ce soir-là, quand Partridge est mort, il s'est passé plus de choses avec Red John que ce que j'ai raconté.
Elle fit glisser doucement le peignoir de son épaule gauche, dévoilant le smiley gravé par Red John. Rigsby en eut la nausée mais ne dit rien. Elle leur laissa le temps d'encaisser le premier coup. Elle avait bien vu le regard horrifié de Grace tout à l'heure et celui de Rigsby n'avait rien à lui envier. Elle comprenait leur réaction car ce smiley qu'elle avait qualifié de « ridicule » devant Red John était un dégoût de tous les instants. Elle remit son peignoir en place rapidement et regarda Cho, visiblement ébranlé car lui non plus ne savait pas. Elle venait d'avouer le passage le plus facile.
- Ce n'est pas tout.
Elle baissa les yeux, fixant un point imaginaire sur la moquette. Elle n'osait même pas les regarder. - Il...il m'a violée.
Rigsby avait serré ses poings si forts que ses phalanges avaient viré au violet tandis que Grace avait étouffé un cri de sa bouche et s'était mise à pleurer.
- Ne pleurez pas Grace, je vous en prie. Ça va aller, j'ai juste besoin d'un peu de temps pour oublier.
Elle avait essuyé une larme solitaire sur sa joue avant de continuer, cette fois d'une voix déterminée.
- J' insiste sur un point : Jane ne doit pas savoir ! Le but de Red John était non seulement de me punir pour participer à l'enquête mais surtout de le faire souffrir, qu'il se sente coupable encore une fois et ainsi lui prouver sa supériorité.
- Après tout ce qu'il vous a dit alors que vous aviez été…. Comment vous pouvez encore penser à l'épargner ? dit Rigsby durement.
Un léger sourire avait illuminé son visage.
- Je ne peux pas supporter l'idée qu'il soit encore plus malheureux qu'il ne l'est déjà...
- Comment avez-vous réussi à lui cacher ça ?
- Comme vous allez devoir le faire désormais. Vous devez faire attention à chacun de vos gestes, à chacun de vos regards, ne pas changer de comportement avec lui. Ne me regardez pas avec pitié comme vous le faîtes en ce moment, Rigsby, sinon c'est foutu. Essayez de détourner son attention par un sentiment dominant comme moi avec la colère pour masquer le reste.
- Et pour l'enquête ? Il faut qu'on coince cet enfant de salaud !
- Pas de précipitation, on sait où ça nous a menés la dernière fois. On va laisser passer quelques jours avant de s'y remettre car il sait tout, à croire qu'il a des yeux et des oreilles partout. J'ai réfléchi à une nouvelle piste et j'aurais besoin de votre aide et votre discrétion. De plus, je dois subir une petite intervention dans la semaine, donc patientons. Voyez comment ça a tourné la dernière fois. Quand il verra que son plan ne fonctionne pas, il sortira de son trou.
