Chapitre 2

Un frisson parcourut son bras droit. Il avait froid mais il ne voulait pas encore ouvrir les yeux notamment à cause de la brûlure qu'il ressentait sur ses rétines. Sans parler du fait que sa tête lui faisait atrocement mal. A vrai dire, il n'y avait pas une parcelle de son corps qui ne lui renvoyait pas de signaux de douleur. Et les frissons de froid incessant étaient insupportables.

Pourtant, il avait envie de hurler de joie. Car sous ses doigts, il sentait le métal de la plate-forme du Tardis. Et il savait qu'il était sauf pour le moment. Tant qu'il n'ouvrait pas les yeux.

Non pas qu'il prétendait ne pas vouloir aller jusqu'au bout de cette affaire. Mais il n'avait rien contre le fait de profiter d'une petite minute de répit, à profiter de la douleur d'être bien vivant, entier et aussi sain d'esprit que possible. Cependant, après une telle démonstration de pouvoir où une force inconnue avait réussi à le maintenir prisonnier et l'avait presque fait disparaître, il ne pouvait que vouloir en savoir plus. Même sans le blocage du Tardis.

Il se figea un instant lorsque la phrase de Ood Sigma lui revint en mémoire. "Je crois que votre chanson doit bientôt se finir." Depuis des mois il fuyait son propre appel, terrifié à l'idée de sa mort. Mais il ne pouvait pas continuer à fuir éternellement. C'est à ce moment là qu'il prit sa décision. Dès que le Tardis serait près, il irait voir les Oods. Il se sentait prêt.

Après quelques instant supplémentaires, il se décida à regarder autour de lui. Et la première chose qu'il vit fut Jenny penchée sur lui et son regard d'inquiétude intense.

"Oh merci, vous êtes vivant !"

Et elle se jeta sur lui et l'embrassa vivement avant de se serrer contre lui en sanglotant.

Ce qui n'était pas tout à fait la réaction à laquelle il s'était attendu. Coincé au sol, il n'eut d'autre choix que d'attendre que l'effusion passe d'elle-même.

Lorsqu'enfin il fut libre de ses mouvements, il s'assit et regarda autour de lui. Le Tardis n'avait pas bougé. Tout semblait en place. Lui-même avait été allongé à l'endroit exact où il avait pris place lorsqu'il avait voulu entendre l'appel de Jenny.

Il avait d'ailleurs sans écoper d'une autre bosse dans sa chute...

Il revint à Jenny et l'observa d'un œil inquisiteur. Le rouge aux joues, elle était probablement embarrassée par son comportement.

"Jenny...

- Je suis désolée ! Je me suis laissée emportée par l'émotion !

- Jenny...

- Ça ne se reproduira plus !

- Jenny !"

Surprise par le haussement de ton, elle finit par oser le regarder. Il gardait un air profondément sérieux afin de lui faire comprendre qu'ils ne parlaient pas du tout de la même chose.

"Combien de temps s'est écoulé ?

- Le contact n'a pas duré plus de 3 secondes je dirai. Et vous êtes resté inconscient plusieurs minutes."

3 secondes ? Trois ridicules et insignifiantes secondes. Là où il aurait pu jurer que près d'une heure s'était écoulée.

"Je suis désolée. Je n'ai pas compris tout de suite ce qui s'était produit. Sinon, je serai venue vous chercher plus tôt."

Le Docteur interrompit le fil de sa pensée à ses mots.

"Comment ? C'est toi qui est intervenue ?

- Oui, j'ai créé une brèche dans l'espace et je vous ai tendu la main en vous appelant."

Sous le choc, il changea sa façon de s'adresser à elle.

"Tu as ouvert une brèche dans l'espace de ton propre esprit..."

Il la prit par les épaules si violemment qu'elle poussa un petit cri de douleur.

"Mais enfin ! Qui es-tu ? Aucun être humain ne peut résister à ce que tu as dans la tête ! Même moi, j'aurai pu être détruit après une exposition incroyablement courte ! Et toi, tu y résiste constamment ! Qui es-tu ?!"

Se levant, il se mit à faire les cent pas. Tout cela dépassait l'entendement. Cette fille ne pouvait pas exister.

Jenny gardait les yeux rivés sur lui, visiblement effrayée par son déchaînement. Elle avait l'air aussi perdue qu'il l'était.

"Tu entends toujours ton appel ?

- Ou...oui, bien sûr."

Il réfléchit un instant à la meilleure route à suivre. Et de son plus beau sourire, il lui tendit la main :

"Alors, allons-y !"

"Tu réalises que nous sommes devant un mur ?"

Ils étaient revenus exactement à l'endroit où il l'avait trouvée sous le pont de Westminster. Elle approuva d'un léger signe de tête et lui fit signe de passer devant.

Il scanna les briques du regard avant de se décider à en faire autant à l'aide de son tournevis sonique. Ce qu'il y lut lui plut particulièrement.

"Oh, oui. C'est brillant. Très brillant comme idée."

Jenny haussa les épaules et s'avança vers le mur qu'elle traversa comme s'il n'avait pas était là.

Le Docteur resta là où il était, visiblement décontenancé.

"Mais, tu ne veux pas savoir qu'ils ont inversé la polarité des atomes du mur en cet endroit précis pour ensuite le lier à un filtre de perception couplé à un disperseur de particules pour maintenir l'illusion qu'il y a là un mur ?"

Quelques instants plus tard, la tête de Jenny reparu seule, comme flottant dans le vide.

"Je sais déjà tout ça. Tu viens maintenant ?"

Il la suivit docilement, les yeux froncés.

"Mais comment le sais-tu ?

- Je suis déjà venue jusqu'ici, tu te souviens ?

- Mais ça n'explique pas comment tu..."

Le reste de sa phrase se perdit une fois le mur traversé. Jenny l'y attendait, tournevis à la main, et le scanna.

Il la regarda faire, l'air interdit.

"Seigneur du temps. C'est amusant, j'ai cru un instant que le résultat serait monsieur je-sais-tout."

Une expression de dépit traversa le visage du Docteur.

"Mais...tout le monde aime mon charabia technique...

- Ça n'est pas tout à fait le moment le plus opportun. Ça devient de plus en plus obsédant. Il faut qu'on y aille."

Il était évident qu'elle n'était pas aussi insensible à la force de l'appel qu'il l'avait cru à prime abord.

Il prit tout de même un instant pour regarder où il se trouvait. A l'aspect du couloir, il déduit être dans une espèce d'entrée de service. Le métal riveté rouillait par endroit du fait de sa proximité avec le fleuve. Il passa un doigt sur le mur et le lécha. Il ne put s'empêcher de faire la grimace lorsque le goût de l'acier lui chatouilla les papilles. La construction était clairement d'origine humaine. Ce qui, en soi, était plutôt une bonne nouvelle à son sens. Il est plus facile d'arrêter un humain du XXIème siècle avec sa technologie limité qu'un alien.

Toutefois, quelque chose clochait. Manufacturer un signal aussi complexe que cet appel et l'implanter dans l'esprit de quelqu'un était bien au delà des capacités actuellement présente sur cette planète.

Alors qui était vraiment derrière tout ça ?

Mais revenant à la situation présente, il passa devant Jenny et s'enfonça dans la pénombre chichement éclairée du couloir.

A chaque intersection, il s'arrêtait et Jenny lui indiquait la direction à prendre d'une pression de la main sur son bras. L'avancée était lente et le silence n'était perturbé que par le bruit de leurs pas sur les structures métalliques.

Aucun garde, aucune défense. Juste...une longue succession de couloirs. Cela ressemblait trop à un piège. Mais sans doute ceux en charge de cette histoire n'avaient-ils escompter que sur la présence de Jenny. Et non la sienne.

Du moins l'espérait-il. Il y avait bien trop d'inconnues jusqu'ici. A commencer par Jenny elle-même. Il ne pouvait que croire qu'il aurait des réponses avant qu'il ne soit trop tard.

Une pression plus forte sur son bras le fit s'arrêter. Il se retourna vers Jenny qui s'était figée au beau milieu du couloir.

"Tout va bien ?

- Je suis terrifiée, Docteur."

Il s'approcha d'elle et la prit par les épaules.

"Jenny, je ne peux pas te dire que tout ira bien. Je ne sais pas où nous sommes, qui nous avons face à nous, ni même qui tu es. Mais tu as l'air de me connaître moi. Tu sais que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que les choses se terminent le mieux possible pour tout le monde."

Elle resta de longues secondes à le regarder, une peur très visible dans les yeux. Mais sa voix ne trembla pas lorsqu'elle lui répondit :

"Peut-être que si j'échoue ici, les choses se termineront vraiment pour le mieux."

Il aurait voulu lui demander ce qu'elle entendait par là, mais il avait fini par comprendre qu'elle ne lui donnerait pas les réponses qu'il cherchait pour le moment. Aussi se contenta-t-il de dire:

"Quand nous en aurons fini ici, je pense qu'il sera temps que tu me donnes quelques réponses.

- Si j'en ai la possibilité, je le ferai."

Le bruit d'une porte métallique coupa court à leur conversation alors qu'un flot de lumière bleutée inonda leur couloir.

"Je crois que nous venons d'être invité à entrer." souffla-t-il.

Ils avancèrent l'un derrière l'autre et entrèrent dans ce qui ressemblait à un laboratoire. Tout y était calme. On entendait seulement un bruit de pas qui se traînaient sur le sol à l'autre bout de hall.

Mais le docteur n'eut d'yeux que pour la machine qui tournoyait en silence au fond de la salle: des dizaines de cercles imbriqués les uns dans les autres, chacun tournant dans un sens différent du précédent, et de matériaux différents. De loin, il estima que la plupart devaient être en métaux tel que le cuivre, le bronze, l'argent ou l'or facilement trouvable sur cette planète. Des inscriptions étaient gravées sur tous mais le mouvement et la distance les rendaient illisibles. L'ensemble formait une harmonie hypnotisante et proprement fascinante. Il sortit ses lunettes de sa poche et les mit afin de se donner une contenance mais le sourire qu'il arborait trahissait totalement son admiration pour le travail qu'il avait sous les yeux.

Il eut très vite la certitude d'être face à la machine qui générait l'appel qu'entendait Jenny. Et malgré l'appréciation qu'il ressentait et son envie de l'analyser, il n'aimait pas ce qu'il voyait. Car cela ne faisait que confirmer ce qu'il soupçonnait déjà depuis un bon moment: quelque chose d'autre que des humains étaient derrière tout ça.

Par ailleurs, les bruits de pas s'approchaient toujours. Ils allaient sans doute être bientôt fixés.

"Bien, tu as enfin trouvé ton chemin jusqu'ici. Je pensais que tu arriverais plus..."

Un vieillard en blouse blanche émergea de derrière une console et s'arrêta pour regarder ce qu'il avait devant lui.

"Hum, je ne m'attendais pas à avoir plusieurs invités aujourd'hui bien que l'on m'ait averti de cette possibilité. C'est fâcheux. Mais qu'importe. Suivez-moi."

Le docteur haussa les épaules lorsque Jenny l'interrogea du regard et lui fit signe de le suivre.

Ils remontèrent l'allée jusqu'à la machine étrange et tournèrent sur la gauche. Ce qui les y attendait les laissa momentanément sans voix.

Dans un réservoir cylindrique transparent et plein d'un liquide bleutée flottait une jeune fille qui devait avoir une vingtaine d'années. Le docteur fit quelques pas pour s'approcher mais le vieil homme lui barra la route de sa canne.

"Vous n'approcherez pas de ma fille, Docteur."

Sans même sembler noter l'intervention de son hôte, le docteur continua à observer l'installation.

"C'est fascinant. Fascinant. Nous avons là une cellule de stase en parfait état de marche. Évidemment. Mais comment ?"

Il sortit son tournevis sonique et scanna le scientifique qui n'avait pas bougé avant d'en faire de même avec la jeune fille.

"Vous appartenez bien à cette époque ainsi que votre fille. Cela dit, excusez-moi pour ce que je vais dire, mais je doute que vous soyez assez brillant pour inventer une technologie qui n'existera pas sur cette planète avant au moins cinq siècles. Donc où se cache votre associé ? D'autant plus qu'il vous a apparemment parlé de moi et j'adore tomber sur de vieilles connaissances. Enfin, je vous demande ça, j'espère que la question ne vous dérange pas trop ?"

Il se détourna de l'homme sans même attendre de réponse de sa part et se mit à examiner les installations alentours.

"C'est très intéressant tout ce que je vois là. Si nous n'étions pas au vingt-et-unième siècle, j'en déduirais que nous avons là le parfait petit laboratoire du généticien qui tente de ranimer un corps au bord de la mort. Mais je me trombe sûrement, n'est pas...docteur...?

- Hamilton. Richard Hamilton.

- Parce que, voyez-vous Richard, ce que vous tentez de faire est totalement impossible. Et croyez bien que j'en suis le premier désolé. Ses organes internes ont cessé de fonctionner ou presque. Il n'y a rien à faire."

Le silence qui tomba sur le laboratoire était lourd et pendant quelques secondes, le docteur se prit à retenir son souffle.

Hamilton se redressa du mieux qu'il put et le regarder droit dans les yeux avant de frapper le sol de sa canne.

"Ce n'est pas ce que d'autres sources sans doute plus éminentes que vous m'ont dit. Et vous m'excuserez de vouloir les croire.

- Et ces autres sources ne viendraient pas d'une autre planète et du futur à tout hasard ?"

Hamilton eut l'air sincèrement surpris.

"Oh allons, vous n'avez pas encore saisi tous les signaux que je vous envoie depuis tout à l'heure ? Non ? Alors je vais vous le dire tout simplement. Je viens d'une autre planète et je connais le futur. Maintenant, continuons. Je doute que vos 'amis' aient des intentions purement désintéressées. On vient rarement dans le passé pour le plaisir. Sauf moi, mais c'est une autre question."

Ce disant, il se retourna vers Jenny, tout sourire mais la jeune fille avait disparu.

"Jenny ?!

- Désolé, Docteur, mais je n'ai besoin que de celle que vous appelez Jenny. J'ai donc profité de votre monologue. Par contre, vous ne m'êtes d'aucune utilité."

Il fit un signe dans la direction du docteur et des robots humanoïdes sortir des détours du laboratoire pour se saisir de lui. Face à leur nombre, il décida de ne pas tenter de s'échapper. Hamilton s'approcha.

"Je pense que mes amis seront ravis d'avoir quelqu'un à qui parler. Je m'en voudrai de vous priver de vos retrouvailles.

- Que voulez-vous à Jenny ?"

Hamilton le fixa longuement avant de répondre.

"Vous n'avez vraiment aucune idée du fonctionnement de cette machine. C'est intéressant. Et décevant en même temps après tout ce que j'avais entendu sur vous. Je suppose que vous le saurez tôt ou tard. Mais autant que ce soit tard, après tout."

Un autre geste pour ses robots et le docteur fut traîné hors du laboratoire. Il n'eut que le temps d'apercevoir Jenny entouré des mêmes robots, affairés à l'attacher à une chaise métallique. Bâillonnée, elle fixa sur lui un regard suppliant avant qu'une porte ne se referme sur lui et ne le plonge dans le noir complet.