Chapitre 4
Pour comprendre une machine ou les gens, rien de tel que de plonger au cœur même de ce qu'ils sont. Dans le cas d'une machine, c'est une expression assez littéral. Allongé sous la console de la machine à appel, le Docteur essayait de comprendre son fonctionnement. La technologie Dalek n'était pas vraiment son forte mais son expérience avec Davros et Donna lui avait appris quelques "trucs" supplémentaires sur le sujet. Il en savait déjà assez sur la mécanique de l'engin pour être sûr que l'arrêter devrait permettre à Jenny de retrouver sa forme originelle. Voilà qui était sans doute la partie la plus simple du puzzle.
Maintenant, comment l'extraire du timelock...Le champ de force autour d'elle l'empêchait de pouvoir utiliser ton pouvoir télépathique. Sans cela, il ne savait pas par quel moyen il pourrait entrer en contact avec elle.
Si seulement il pouvait ouvrir une brèche dans l'espace temps où elle se trouvait...Il fronça les sourcils un instant. Une brèche...
"Oh ! Mais oui ! Évidemment ! Il me suffit d'ouvrir un portail dans sa réalité depuis celle-ci comme elle l'a fait pour moi ! Mais il me faut tout de même un lien. Quelque chose qui puisse nous relier de façon assez forte...Mais quoi ?"
Il revint vers Jenny et s'attacha à fouiller l'espace autour d'elle. Ses yeux tombèrent alors sur la forme allongée et métallique de son tournevis sonique qui avait roulé à quelques mètres de là.
"Oh, Jenny, petite maline !"
Il se précipita et le ramassa. Le tenant devant lui comme une relique, il en admira le design qui lui sembla vaguement familier dans certain aspect. Puis, il finit par se souvenir.
"Alors voilà d'où il me vient alors. Je comprends mieux. Oh, Docteur River Song, tu vas me sauver à nouveau la vie. Et quelque chose me dit que ça ne sera pas la dernière."
Il rangea précieusement l'outil dans sa poche intérieur mais ne put s'empêcher de jeter un regard vers Jenny.
"Je suis désolé. Vraiment. Mais je vais te ramener à la maison. Je te le promets."
A l'extérieur, le bruit de la bataille avait fini par s'éloigner. Et il savait qu'il devait faire vite s'il voulait limiter les dégâts.
Hamilton, quand à lui, s'était effondré devant le pod de stase de sa fille et gardait le regard rivé sur elle.
Le Docteur le considéra un instant et 'empathie finit par prendre le dessus. Il s'approcha du vieil homme et lui tendit la main.
"Levez-vous, Hamilton."
Sans bouger, une voix faible lui répondit:
"J'ai tout échoué. Ma fille meurt, votre amie aussi, et la planète entière avec elles. Et je suis le seul à blâmer.
Le Docteur leva les yeux au ciel et représenta sa main.
"Ce ne sera vrai que si l'on ne fait rien pour l'empêcher. Allez, levez-vous maintenant. C'est l'heure de réaliser l'impossible."
Dubitatif face à ce qu'Hamilton prenait pour une bravade, il tourna son regard vers le Docteur qui attendait sa réaction, un sourire contagieux sur les lèvres et le regard pétillant malgré la gravité de la situation.
"Docteur, soit vous êtes le plus grand génie que cette Terre ait connu, soit vous êtes fou.
- Et les deux sont incompatibles ?"
Il accepta la main qu'on lui présentait et se remit difficilement sur pied.
"Que puis-je faire pour vous aider ?
- Oh, trois fois rien. J'ai besoin que vous trouviez de quoi mesurer les ondes cérébrales puis que vous le calibriez sur moi pour qu'il puisse un pic de puissance dans leur activité.
- Mais, pourquoi faire ?
- Pour détecter l'instant où je sortirai de ma transe télépathique.
- De votre transe...
- Et cela sera votre signal pour arrêter votre machine à appel.
- Qu'est-ce que vous espérez en...
- Et après, ce sera à moi de jouer et Jenny sera sauvée."
Le Docteur improvisa quelques entre la danse et l'activité hyperactive d'un adolescent quand Hamilton le ramena à la réalité.
"Docteur, tout cela est bien beau mais...Qu'en est-il des Daleks ?"
Le Docteur s'arrêta au milieu d'un mouvement. Tournant le dos à Hamilton, celui-ci fut incapable de voir son expression. Aussi fut-il très surpris de soudain l'entendre rire. Il pivota sur ses talons et fixa sur Hamilton un regard un peu fou et y ajouta ses mots en souriant:
"Oh, Hamilton, c'est là que les choses deviennent fantastiques !"
Sans hésitation, le Docteur se dirigea vers la console principale du laboratoire. Son tournevis sonique à la main, il lut les informations à l'écran avant de faire à nouveaux face au vieux scientifique.
"Les Daleks ! Ils échafaudent des plans toujours plus complexes. Et, il faut bien l'avouer, j'ai parfois eu du mal à les contrecarrer. Mais cette fois-ci, on peut dire que j'ai été plutôt chanceux."
Il marqua une pause, et jetant un regard dans la direction où se trouvait Jenny, il grimaça devant son choix de mots malheureux.
"Il s'avère que ceci, dit-il en brandissant son tournevis sonique, est capable de grande chose.
- Est-ce une arme ?
- Bien mieux que ça, Hamilton ! Une arme aurait pour effet d'amener toujours plus de destruction et je refuse de me laisser aller à la violence. Non, ceci va me permettre de faire bien mieux. Et tout cela sans bouger d'ici !"
Il regarda autour de lui un instant avant de traverser au pas de course le laboratoire.
La console qu'il avait devant lui possédait un écran, un clavier et était reliée à une unité de stockage. La seule information affichée répétait encore et encore "Instruction en cours de traitement..."
D'un geste impérieux, il brandit son instrument qu'il accola au disque dur et le mit en marche.
Le bras ainsi tendu, il se figea pendant de longues secondes pendant lesquelles il ne cessa de murmurer:
"Allez, allez, allez..."
Sur le pont, il ne régnait que mort, silence et désolation. La boule qui se forma dans la gorge du Docteur traduisit tout l'angoisse qu'il ressentait et qui lui mettait le cœur au bord des lèvres. Son plan avait de grandes chances de marcher. Non ! Il devait marcher !
Le bruit que captait la caméra continuait de se rapprocher et le ciel petit à petit se couvrit de points noirs. S'il était impossible de voir clairement pour le moment ce dont il s'agissait, les deux hommes n'avaient aucun doute sur le fait qu'il s'agissait des Daleks.
Bientôt, des milliers de formes avaient envahi les airs au dessus de Londres mais autour d'eux, alors qu'ils s'approchaient de plus en plus du pont de Westminster, les feux et les bâtiments en ruine disparaissaient et le miracle commença à s'accomplir: Les immeubles reprenaient leur état d'origine et la ville redevenait ce qu'elle avait toujours été.
Le plus incroyable se produisit sur le pont même: au fur et à mesure que les Daleks s'y amassaient, les gens reprenaient vie, se relevaient et la terreur qui s'était inscrite pour toujours dans leurs yeux éteints laissait place à l'insouciance alors qu'au dessus d'eux, les Daleks disparaissaient un à un dans un flash de lumière.
Le Docteur ne put retenir une exclamation de joie:
"Oh yes ! Vous voyez Hamilton ?
- Mais comment est-ce possible ?
- Totale inversion des flux de conduction spatio- temporelle générée par une simple modification de l'instruction de base que les Daleks avaient introduit dans la machine !"
Hamilton n'était pas sûr d'avoir totalement compris ce qu'il venait de se passer et ce qu'il avait vu se produire n'avait pour le moment aucun sens mais il ne pouvait que constater le résultat: Grâce au Docteur, les Daleks avaient disparu et Londres ne semblait avoir aucun souvenir du spectacle de désolation qui venait d'aller lieu dans ses rues.
Hamilton se tourna vers la silhouette du Docteur qui s'éloignait vers une autre console, visiblement déjà absorbé par sa prochaine tâche. Et il ne peut s'empêcher d'admirer la désinvolture de cet homme qui venait de sauver probablement le monde et arrivait déjà à passer à autre chose, comme s'il ne s'agissait là que d'une action somme toute banale.
Tant de pensées et de sentiments différents se bousculaient dans la tête de cet homme convaincu d'être au crépuscule de sa vie. Tant de convictions balayées par cette dernière demie-heure. Et par un seul être.
Assis à une console, le Docteur se concentrait sur son travail de soudure. Hamilton n'osait piper mot et s'était absorbé dans une réflexion. Le Docteur, lui, se consacrait à son travail minutieux.
Il essayait d'extraire, grâce à une manipulation délicate, le modulateur de cristaux de son tournevis afin de le greffer sur celui de Jenny.
Quelques autres modifications seraient ensuite nécessaires afin que tout concorde avec ses souvenirs.
La difficulté provenait principalement du fait qu'il ne pouvait pas utiliser son propre sonique pour avancer plus vite à cause des interactions néfastes qu'avaient l'utilisation d'un tel outil sur un autre de même nature.
De plus, le Tardis s'occupait d'ordinaire de tout concernant son tournevis.
Sauf cette fois-ci pour le modulateur. Lors d'une escapade trop paisible, il avait décidé d'expérimenter de nouveaux réglages et avait grillé quelques soniques dans le procédé. Il avait d'ailleurs tenté de copier ce qu'il avait retenu de sa rencontre avec River sans succès si ce n'était le modulateur de cristaux.
Et aujourd'hui, finalement, toutes les pièces du puzzle se mettaient enfin en place.
Les fines soudures à l'étain traçait des motifs élégants le long de l'outil et il trouva un certain charme à cette nouvelle version.
Son propre tournevis, redevenu basique, presque banale, lui paru même "nu" en comparaison.
Il poussa un soupir en contemplant la finalité de son travail. L'heure approchait de mettre sa théorie à l'épreuve. Mais il lui restait encore bien du travail.
De ce qu'il se passait à l'extérieur du laboratoire, Hamilton percevait le bruit de la ville qui avait repris un cours normal, sans se douter qu'une menace encore plus grande qu'une invasion Dalek planait sur la planète entière.
Jetant un regard vers la silhouette du Docteur, il s'assura que ce dernier était toujours profondément occupé sur sa station de soudure, puis tendit une main mal assurée vers sa canne et s'éloigna lentement et silencieusement vers sa fille.
Il ouvrit alors sa main libre et contempla un instant les lignes qui s'étaient creusées au fil des années sans qu'il n'y prête vraiment attention. Levant sa paume, il vint la poser doucement sur la surface froide et polie de la cuve.
Ce même mouvement qu'il avait eu il y a quinze ans quand il avait juré à la forme inconsciente de sa fille qu'il ferait tout pour lui rendre la santé.
Il ferma les yeux un instant et ce fut comme s'il y était de nouveau. Mais aujourd'hui, il comprenait mieux ce qui s'était passé. Il était alors déjà penché sur la santé problématique de sa fille depuis 3 ans. Il avait entièrement dédiée ses recherches à la découverte de procédure qui lui permettrait d'inverser les effets néfastes de la maladie. De telles idées et son insistance lui avait valu au fil du temps un désaveu de la communauté de ses confrères qui ne croyait pas un instant à la possibilité d'une telle prouesse.
Alors il s'était réfugié ici, dans ces locaux abandonnés sous le pont de Westminster.
Lorsque la maladie sembla finalement sur le point d'emporter sa fille, il décida de la plonger tout d'abord dans un coma artificiel, puis il l'avait amenée jusqu'à cette cuve dont le liquide ralentirait le métabolisme de tout organisme qui y serait plongé. Ce qui incluait également la maladie. Avec sa fille ainsi suspendue dans le temps, Hamilton avait gagné de précieuses années. Mais après treize ans de recherches, il se trouvait toujours au même point. S'il avait bien trouvé des pistes sérieuses, l'équipement et les connaissances actuelles n'étaient pas assez avancées pour les explorer plus en avant. Et c'est alors qu'une de ses nouvelles pistes se révéla infructueuse qu'il fit son apparition.
Un éclair de lumière et un tonnerre assourdissant avaient retenti dans le laboratoire, laissant le professeur désorienté et aveugle quelques instants. Mais lorsque le chaos se dissipa, il laissa derrière lui cet être étrange et très endommagé qui se faisait appelé Dalek.
Hamilton avait vite outrepassé sa panique lorsqu'il avait compris que la créature venait du futur et possédait des connaissances qu'il ne pouvait même pas imaginer. Aussi ne chercha-t-il pas à comprendre pourquoi cette créature disait vouloir l'aider et accepta-t-il de créer une machine à laquelle il ne comprenait rien tant sa folie pour sa fille l'avait aveuglé totalement.
Il aura fallu le Docteur et que celui-ci le mette devant les conséquences de ses actes pour qu'il réalise enfin ce qu'il était devenu.
La main maintenant raidie par le froid de la cuve, il caressa doucement la surface lisse et polie comme si cela lui permettait d'atteindre sa fille et murmura:
"Pardonne-moi, Emma."
