Note : écrit en cours cet aprem', pas passé par ma bêta, j'avais juste envie de publier... c'est l'avant avant dernier chapitre, bonne lecture !
5.
Cette fois-ci, Jim n'avait eu aucun scrupule à descendre plusieurs verres en rapide succession. C'était idiot, parce qu'il savait que ça ne le rendrait que plus amer et déprimé, mais se noyer dans un verre d'alcool à la moindre contrariété était un réflexe qui, s'il se faisait rarement ressentir ces derniers temps, étaient toujours présents quelque part, ravi de revenir à la charge dans ce genre de situation.
Ses pensées étaient confuses.
Il ne sentait plus ni le goût de l'alcool ni celui des cigarettes que tous fumaient autour de lui. Il ne percevait plus ni les autres clients du bar, ni la musique agressive sur laquelle certains se déhanchaient sauvagement, et encore moins les tentatives maladroites de flirt dont il avait été l'objet plusieurs fois depuis son arrivée. En fait, sa perception du monde, actuellement, se résumait à deux choses : les reflets au fond de son verre, et le nœud de sanglot bloqué au fond de sa gorge.
Il oscillait sans cesse entre une colère noire et un désespoir sans fond. C'était en général ce que pouvait s'attendre à ressentir un homme qui sortait d'une dispute où les deux partis avaient autant tort que raison. Il aurait aimé pouvoir dire qu'il était sorti triomphant, ou au moins avec le dernier mot, de sa dispute avec Spock. Mais il n'en était rien. Non seulement parce qu'il reconnaissait ses torts, mais aussi et surtout parce qu'être en froid avec Spock ne pouvait avoir aucun autre gout que celui de l'échec et de l'erreur. Il y avait quelque chose de mal, d'anormal, dans l'état de fait d'être en froid avec Spock. Il ne voulait pas être en froid avec Spock. Ce n'était pas normal, et c'était très douloureux.
« Jim ! »
Jim ne donna aucun signe d'avoir entendu l'injonction. Il resta le regard fixé au fond de son verre, les spots multicolores enflammant les reflets du liquide ambré. Il ne comprenait pas ses propres cheminements de pensée.
On secoua son épaule.
« Jim ! Je suis content de te voir ! Qu'est-ce que tu fais ici tout seul ? »
Jim eu grand peine à se redresser, à regarder et à reconnaitre son interlocuteur. Finalement, il répondit, un peu incertain :
« Amiral ? Je ne suis pas tout seul. Je suis avec vous, vous voyez ? »
L'homme semblait de bonne humeur, peut-être même un peu ivre. Plusieurs officiers supérieurs riaient et jouaient aux cartes autour d'une table derrière lui.
La vision était pour le moins déroutante. En d'autres circonstances, Jim en aurait ri, et aurait pris soin de prendre des photos pour immortaliser tout cela. Dans l'état actuel des choses, il ne se sentait pas capable de formuler une opinion sur le sujet.
Il lui apparut bien vite cependant que l'amiral était de toute évidence en train de s'amuser. Il était avec ses amis de Starfleet, des gens qu'il connaissait surement depuis des dizaines d'années et qu'il ne devait pas avoir l'occasion de voir si fréquemment que ça. Jim n'était pas en pleine possession de ses moyens, mais il pouvait tout de même intégrer clairement que ce n'était surement pas le moment d'embêter l'amiral avec ses problèmes de sentiments ridicules.
« Bon, c'est pas tout, mais je dois rentrer. On m'attend. Ailleurs. Bonne soirée ! »
Jim se leva avec une foi absurde en son propre équilibre. Il trébucha deux fois, échoua trois fois à mettre ses bras dans les manches de sa veste, et se redressa finalement pour faire face à son mentor qui observait ses déboires avec un amusement teinté d'inquiétude – son expression par défaut en ce qui concernait Jim, en fait.
« Voilà. J'y vais hein… » lâcha-t-il maladroitement en échappant un rire forcé qui grinça horriblement à ses propres oreilles.
« Jim… »
Il aurait vraiment aimé pouvoir ignorer le ton à la fois autoritaire et gentiment exaspéré de son supérieur, partir sans avoir une fois de plus à se reposer sur l'homme pour l'aider.
« Jim.
-Laissez-tomber monsieur, ce n'est rien… re… retournez donc avec vos amis, je vais vraiment rentrer…je… »
Oh non. Pas ça, pas encore. Jim porta une main à son visage, se détourna rapidement, cherchant à se cacher. Sa gorge s'était refermée sur ses mots, ses yeux brûlaient dangereusement.
« Jim ? Regarde-moi. »
Il refusa d'obéir, gardant obstinément les yeux fixés au sol, se mordant violemment la lèvre inférieure, persuadé que s'il essayait de parler il ne pourrait pas s'empêcher de pleurer.
« Tu veux en parler ? »
Pourquoi était-il si attentif avec lui ? Pourquoi tant de gentillesse, tant d'intérêt ? Jim ne voulais vraiment pas en parler. Il voulait rester digne et calme et il voulait que Pike profite de sa soirée et oublie sa présence, il voulait…
« Je ne veux pas que vous vous dérangiez pour moi. Vos amis…
-Peuvent très bien comprendre qu'un de mes proches aient besoin de soutien. »
Jim abandonna aussitôt la lutte. En réalité il ne voulait surtout pas se retrouver seul. McCoy passait la nuit chez son petit russe et même s'il avait été présent, il était aussi maladroit et incompétent à réconforter ses amis que l'était Spock.
Et puis… « un de mes proches ». C'était tellement agréable à entendre.
Ils attirèrent des regards curieux et surpris en traversant le bar vers la sortie, le plus vieux fendant la foule comme si de rien n'était, le plus jeune le suivant les épaules basses et les yeux aux sols, une main refermé sur son l'ourlet l'uniforme d'amiral comme pour ne pas se perdre.
Ils se retrouvèrent rapidement attablés dans un endroit beaucoup plus confidentiel, une petite brasserie familiale tenue par un couple de Dokkarans non loin des quartiers d'habitation de Starfleet. Pike avait commandé un café pour lui-même, et un chocolat chaud pour le capitaine. Jim était mortifié.
Pendant un long moment, ils ne dirent rien. Pike était décidé à attendre que Jim prenne la parole et Jim était déterminé à garder le silence. Il s'était suffisamment embarrassé comme ça devant son aîné. Et plus le temps passait et la lucidité lui revenait, plus il se persuadait qu'il était complétement en tort : Spock avait eu raison de se mettre en colère, et Jim ne méritait rien de plus.
Il n'avait pas grand monde à qui se confier en fin de compte. McCoy et lui, tout ami qu'ils étaient, étaient incapable de partager leurs sentiments et leurs doutes. Il était ami avec Nyota, mais son tempérament et sa réputation empêchait Jim de créer des liens d'amitié solides avec des représentants du sexe opposé. Il avait toujours peur qu'elle ne le prenne pas au sérieux ou qu'elle ne soit pas intéressée. Et en tant que capitaine il se distançait des membres de son équipage, même les officiers aux commandes avec lui. Il avait l'impression qu'ils le croiraient faible, ou idiot.
Enfant, il avait été très proche de son frère. C'est à lui qu'il racontait la moindre de ses (més)aventures, mais son frère était loin et menait une vie bien différente à présent, et l'écart se creusait un peu plus à chaque fois qu'ils se parlaient. Quant à sa mère, ce n'était même pas la peine d'y penser.
Et c'est ainsi que tard le soir dans un coin peu éclairé d'un restaurant minuscule, Jim se confia pour la première fois depuis des années, longuement, et en détail, à l'amiral Pike
Il lui raconta Spock et lui, à quel point c'était déstabilisant et terrifiant, cette chose qui grandissait entre eux et prenait de plus en plus de place jusqu'à compter plus que tout autre chose. Il lui raconta comment ils ne devraient pas fonctionner et comment ils étaient parfaits ensembles, pourtant, comment il s'arrêtait parfois pour réfléchir et constatait à quel point il tenait au vulcain, à quel point il était investi dans cette relation. Et comment parfois il avait envie de s'enfuir pourtant, comment il était persuadé de ne pas en être capable, de ne pas être prêt, de ne pas le vouloir.
Comment Spock l'avait mis au pied du mur, ce soir, en lui demandant s'il allait se décider, oui ou non, à arrêter de faire comme si il était toujours célibataire et libre de courir les lits et les cœurs sans aucune considération pour son compagnon, s'il allait finir par s'engager réellement.
Et Jim de lui répondre qu'ils auraient pu en parler avant que Spock ne l'attache au banc des accusés, qu'il n'avait vocalisé aucun désir de la sorte, et qu'il ne pouvait pas s'attendre à ce que Jim prenne ce genre de décision seul.
De s'entendre dire que pour le vulcain tout cela avait été tout à fait sérieux et exclusif depuis le début et qu'il avait attendu, avec de moins en moins de patience, que Jim en arrive là également.
Jim de lui répondre que la communication servait à quelque chose. Eh bien voilà, ils communiquaient, avait répondu Spock. Et maintenant ? Et maintenant ? avaient-ils demandé et il n'arrivait pas à faire passer à Pike à quel point c'était frustrant et terrible cette dispute si lourde sur un ton si posé, à quel point il aurait voulu que Spock hurle et s'énerve et perde son calme, tout plutôt que cette retenue implacable, comme si tout cela ne le touchai qu'à peine, alors que Jim avait l'impression d'être en train de se noyer.Décide-toi alors Jim, et c'était absurde parce que Jim était décidé. Jim était sûr, Jim était amoureux. Mais il était incapable de le mettre en mot, pas devant la personne concernée en tout cas.
Pike souriait. Jim était rouge de honte. Mais il se sentait soulagé d'un poids qu'il n'avait pas eu conscience de trainer derrière lui.
Pike ne lui offrit pas de conseil, de jugement, de réconfort. A la place, il demanda :
« Comment est-il alors ? On m'a dit que pour un vulcain, il avait l'art d'être méprisant en restant parfaitement poli. »
Il n'en fallait pas plus à Jim pour le relancer sur un terrain beaucoup plus joyeux cette fois.
« C'est extraordinaire ! Il est tellement sarcastique que certains diplomates que nous avons rencontrés ont fini par refuser de lui adresser la parole. Une fois il a carrément insulté des Flaxians qu'on venait d'arrêté pour tentative d'assassinat, mais le temps qu'ils le comprennent, ils les avaient déjà mené dans les cellules du vaisseau… Un fourbe, voilà ce qu'il est ! »
Pike n'eut presque plus rien à ajouter du reste de la soirée. Il se contentait d'écouter et de relancer Jim de temps en temps juste pour qu'il continue à parler. De Spock, de l'Enterprise, de leurs missions, de ce qu'ils avaient vu pendant leurs voyages.
Il était tard et les rues étaient presque désertes quand ils quittèrent finalement le café qui fermait. Ils marchèrent un peu, prenant vaguement la direction de l'immeuble de Jim. Pike avait pris la parole désormais, partageant ses propres anecdotes et expériences, et il se sentait plus proche du jeune homme qu'il ne l'avait été de quiconque ces dernières années.
Quand ils approchèrent de leur destination, toujours en grande conversation, ils furent interrompus par quelqu'un qui se pressait dans leur direction. Spock s'arrêta à quelques mètres d'eux. Jim était à cours de mot. Ils se fixèrent longuement.
« Spock ? » interrogea Jim, incertain.
« Je… James m'a dit que tu n'étais pas rentré. Compte tenu de notre… conversation de toute à l'heure, je… m'inquiétais. »
Spock était de toute évidence embarrassé par l'aveu mais il avait la manie d'affronter avec un aplomb agaçant les situations les plus gênantes, contrairement à Jim qui préférait baisser les yeux et s'enfuir.
« Je vais vous laisser » dit Pike, amusé.
« Attendez ! »
Il se retourna vers Jim. Celui-ci semblait à la fois déterminé et hésitant. Il prit finalement sa décision et se rapprocha brutalement de l'amiral et, à la surprise de ce dernier, l'entoura de ses bras. Il posa son menton sur l'épaule de l'aîné, les sourcils froncés et fixant résolument un point loin derrière lui, dans ce qui devait être l'étreinte la plus raide de l'histoire de l'humanité. Pike la lui rendit pourtant, heureux que le garçon soit capable de surmonter ses instincts de tout dissimuler derrière un air bravache.
« Merci m'sieur. Pour tout. » marmonna-t-il presque trop bas pour être entendu.
« De rien Jim. Quand tu veux, n'en doute pas. »
Ils se séparèrent finalement et Jim se dirigea timidement vers Spock qui attendait à l'écart, aussi peu à l'aise que lui. Pike tourna les talons, amusé.
A partir de là, Pike et Jim prirent l'habitude de se retrouver régulièrement pour partager une repas ou un verre, et parler, comme le font les amis, ou les membres d'une même famille.
Spock se joignit même à eux de temps en temps.
