Chapitre 44 : Amour et Haine
Angela soupira.
«Il n'y a rien. Rien du tout. La vie de ce type est totalement normale. Pas un mouvement de liquide suspect, pas un appel qui nous permettrait de savoir où ils sont. Rien.
-Tu es sûre ?
-Non. Mais je ne vois pas ce qui a pu m'échapper…il n'a aucun portable connu, à part celui que le détective nous a ramené, et il ne contient qu'une correspondance avec le téléphone prépayé de la voiture de Bloom et Green.
-Sa voiture ?
-Il l'a déposée chez le garagiste il y a un mois pour réparations. L'avis de recherche ne sert à rien. Par contre, il a acheté une moto il y a trois mois.
-Elle est où ? Spencer n'a pas vu de moto quand il est allé chez lui.
-Je ne sais pas. Il faudrait lancer un avis de recherche. J'appelle Garrett.»
Garrett et King entrèrent dans le bureau de Cullen aux alentours de dix heures.
«Alors, la perquisition ?
-Chou blanc. On a découvert la pièce où il cachait les dossiers de ses victimes, mais il n'y avait plus rien. Juste l'ordinateur, qu'on a ramené. Les dossiers avaient été remplacés par ceux d'anciens patients, les vidéos par des cassettes vierges. Les étagères étaient vides. En revanche, le détective avait pris des photos des murs de photos.
-Quel genre de photo y avait-il ? Plutôt intimes, dans la rue, sur leur lieu de travail ?
-Il y en avait plusieurs de Booth dans la rue, dans son bureau, au Jefferson et avec son fils. Les photos du bureau semblent avoir été prises de près, probablement du couloir, certainement par Allison Bloom.
-Pas dans son appartement ?
-Non, aucune de lui dans son appartement.
-Curieux. Il n'a pas réussi à y entrer ?
-Non, je n'ai pas dit ça, répondit King. Mais il n'a pas pris Booth dans son appartement. Par contre, il y avait des photos de l'appartement vide.
-Et pour le docteur Brennan ?
-Il y avait beaucoup plus de photos d'elle. Il y avait des photos d'elle au Jefferson, surtout dans son bureau, et quelques-unes dans la rue. Beaucoup de photos dans un bar, avec Booth. Il y en avait même deux où…»
King se tut, plein de tact. Garrett prit le relais devant le regard interrogateur de Cullen.
«Ils s'embrassaient, monsieur.»
Cullen sourit intérieurement. Il savait que ça finirait fatalement par arriver, mais il ne se doutait pas que c'était le cas. Il s'étonnait surtout que Booth ait réussi à le cacher à Sweets et à lui-même. Et surtout, que Brennan n'en ait pas parlé, ça, ça l'étonnait. Elle qui était d'un naturel franc, toujours très cash, à évoquer des sujets parfois inconvenants, il était surprenant qu'elle ait réussi à garder ce secret.
«Il y avait aussi des photos d'elle chez elle. Mais contrairement à Booth, elle est dessus, monsieur, continua Garrett. Il y en a plusieurs où elle dort, d'autres où elle fait la cuisine…
-Elle est seule ?
-Oui.
-Vous pensez qu'elle savait qu'il était là ?
-Je ne sais pas. C'est possible.»
Le téléphone de Garrett se mit à sonner.
«Excusez-moi, fit-il en décrochant. Oui. Une moto ? Je note. Très bien. Merci.»
Il revint près de Cullen et King.
«Le Jefferson. Ils ont découvert que Samuel a acheté une moto récemment, sûrement pour remplacer sa voiture qui est au garage. Il faudrait faire passer un avis de recherche la concernant.
-Tout à fait d'accord.
-De plus, ils ont découvert que le portable de Green a servi à appeler Samuel. Mais ils ne savent pas si c'est Bloom ou Green qui a passé cet appel.
-Bon…»
Le directeur du F.B.I. se caressa le menton quelques instants, promenant inconsciemment ses yeux tandis qu'il réfléchissait. Sa main se reposa quelques minutes plus tard sur le bureau, et il les fixa.
«Demandez au Jefferson un relevé d'empreintes sur le portable à carte trouvé dans la voiture et comparez-les avec celles de Bloom et de Green. On doit en avoir le cœur net.
-Bien monsieur.
-Sinon, où est l'agent Green ? Il est sorti de l'hôpital il y a quelques jours, si je ne m'abuse.
-Il doit être chez lui, répondit Garrett.
-Vérifiez. Si c'est lui, on ne doit pas le lâcher.»
Max et Fred étaient penchés sur une carte de la forêt désignée par leur ami. Elle était vaste, mais ils avaient réussi à cerner un périmètre dans lequel Samuel devait forcément se trouver. Ils avaient éliminé certains terrains qui étaient inconstructibles, trop en pente ou pas assez isolés.
Ils réfléchissaient à présent à la tactique à adopter. Sillonner la forêt jusqu'à trouver l'endroit exact ? Trop long. Mais que faire d'autre ? Quel autre choix avaient-ils ? Même en admettant qu'ils arrivent à trouver un hélicoptère, ils ne verraient rien à cause des arbres. Et si le F.B.I. les aidait, ce serait si peu discret que Samuel ne manquerait pas de les remarquer et tuerait Booth et Brennan avant qu'ils aient pu l'en empêcher.
Décidément, c'était un vrai casse-tête.
Le téléphone de Max sonna. Numéro inconnu.
«Allô ?
-Alors Max, tu approches du but ? Je l'espère pour toi, et pour eux…»
Samuel ricana.
«Apparemment, tu as l'air bloqué. Périmètre trop grand, j'imagine. Bon, je vais te donner un petit indice, si tu es d'accord bien sûr. Tu le veux l'indice, Max ?»
Fred observait son ami. Il avait deviné.
«Passe-moi le téléphone» fit-il en prenant le portable des mains de son ami, rendu muet par la colère.
Gallagher le porta à son oreille.
«Écoute-moi bien, espèce de fumier, quand on te retrouvera, on s'occupera tout spécialement de toi. Tu sais ce que ça fait de se faire vider les tripes ?
-Tiens, Fred. Te voilà redevenu aussi combatif qu'avant, ça fait plaisir. Oui, je le sais. Je l'ai déjà fait, rappelle-toi. Je vais peut-être renouveler l'expérience, tiens…enfin, quoi qu'il en soit, il leur reste deux heures. Après, je commence, avec ou sans vous. Elle mettra une heure, peut-être deux à mourir…ne soyez pas trop longs, si vous voulez en sauver au moins un…»
La communication fut coupée. Max interrogea Fred du regard.
«Qu'est-ce qui se passe ?
-On a deux heures.»
Brennan réfléchissait. Il devait y avoir un moyen, il y en avait forcément un. Un moyen de se sortir de là, de survivre à tout ça. Il devait y avoir un moyen de s'évader de cette prison. Pour ça, il fallait qu'ils s'allient. Ils régleraient leurs comptes plus tard. Pour le moment, il s'agissait de se sauver. Ils se sauveraient ensemble ou pas du tout.
«Booth, il faut qu'on trouve le moyen de sortir d'ici.
-À quoi bon, Bones…c'est fini…on a essayé…ça a toujours échoué…
-Alors vous allez le laisser vous tuer comme ça ? Sans rien tenter ?
-Il n'y a plus rien à faire. C'est fini.
-Mais Booth ! Vous vous êtes battu, vous avez survécu à des balles, des coups de couteau, des tortures ! Vous n'allez pas vous laisser tuer comme ça, quand même ! Vous ne ressemblez pas au Booth que j'ai connu. Ce Booth-là se serait battu pour vivre.
-Je suis fatigué, Bones…j'en ai assez…je veux juste que ça s'arrête…»
Brennan était bouche bée. Elle laissa tomber. Il ne voulait pas s'en sortir. Elle avait plus de chances de s'en sortir seule.
Booth soupira. Il était fatigué, c'était vrai. Mais qui était-il pour se plaindre ? Brennan avait bien plus souffert que lui. Depuis le début, Samuel la faisait souffrir elle. Il s'en prenait à elle, il prenait un malin plaisir à lui faire du mal. Il se servait de son propre esprit contre elle, il la faisait pleurer. Il l'avait blessée, plusieurs fois, s'attaquant à ce qu'elle donnait le moins facilement aux gens : sa confiance profonde et entière.
Lui, il n'avait personnellement reçu que quelques piques. Des coups, certes, et de la douleur physique. Mais mentalement, il avait plutôt eu la paix, ce qui l'étonnait d'ailleurs. Il avait presque oublié que Brennan mourrait à la fin. Il était désorienté, perdu, il ne réfléchissait plus, ne pensait plus. Il commençait à oublier la voix de ses proches, de ses amis. Il se rendait compte à quel point une voix s'effaçait vite. Comme la voix de sa mère. Sa mère…il ne se souvenait qu'à peine de son visage. Tout ce à quoi il pensait en appelant des souvenirs d'elle était son sang, cette mare de sang qu'il avait un jour découverte un jour autour d'elle dans le salon familial. Autant de sang…tellement de sang. Ce sang-là avait une couleur rouge, une teinte particulière, une nuance spéciale qu'il ne pourrait jamais oublier.
Le sang de la mère qui l'avait élevé, qui l'aimait, qui le protégeait, qui le soutenait.
Booth chassa les larmes qui menaçaient d'envahir ses yeux. Sa mère n'aurait pas voulu qu'il se laisse mourir comme ça. Elle l'aurait poussé à se défendre, à tenter quelque chose. Elle aurait tout fait pour qu'il ne meure pas. Tout. Même mourir.
Il n'avait pas le droit de faire ça. Il ne pouvait pas abandonner. Non seulement pour lui, mais aussi pour Brennan, et pour tous ceux qui les aimaient : Parker, Max, Russ, Angela, Hodgins, Camille…il ne pouvait pas leur faire ça. Il ne pouvait pas abandonner Brennan, pas comme ça. Il tenait à elle, il ne pouvait pas la laisser mourir. Pas comme sa mère. Il n'allait pas être lâche, pas une seconde fois…
Mais il devait sauvegarder les apparences. Pousser Samuel à baisser sa garde, à croire qu'il avait gagné. L'effet de surprise serait son seul atout.
Non, décidément, il ne se laisserait pas mourir. Et, surtout, il ne la laisserait pas mourir.
Brennan, pendant ce temps, s'était levée. Elle tirait sur la porte, vérifiant qu'elle n'était pas ouverte. Elle inspecta le reste du local. Une petite grille, en haut, servait de ventilation. À part la porte, il n'y avait aucune issue. La lumière de l'ampoule devenait obsédante, presque aliénante. Elle devenait insoutenable, insupportable. L'être humain a besoin, de temps en temps, de lumière naturelle; à terme, l'exposition à la seule lumière électrique devient néfaste pour l'homme. Et ça, Brennan le savait et en était parfaitement consciente.
Samuel entra, deux bouteilles dans les mains.
«Si vous avez soif... je m'en voudrais que vous ayiez la bouche sèche au moment de votre mort.»
Il déposa une bouteille d'eau près de chacun d'eux, et ressortit rapidement.
Il s'assit à son bureau, comme toujours. Jetant de temps à autre un coup d'œil à ses écrans, il vit Booth vider la moitié de sa bouteille, et il sourit. Tout allait pour le mieux. Dans une à deux heures, il pourrait passer à la dernière phase de son plan. Au feu d'artifice final, à l'aboutissement de tout son travail. À ce qu'il attendait depuis plus d'un an. Mettre fin à la vie de Temperance Brennan. Et détruire Seeley Booth à tout jamais.
On ne se relève pas d'un décès. Pire encore, après avoir vu son amour mourir, il est bien pire de rester en vie. Parce qu'on se sent coupable. On se sent malheureux. On se sent anéanti. On croit valoir moins que rien.
Samuel le savait mieux que quiconque. Il avait vécu cet instant. Il avait tenu la main de son Alexandra, dans l'ambulance, alors qu'elle se vidait de son sang. Il avait eu son sang sur les mains, il avait senti sa vie filer entre ses doigts, il avait vu l'étincelle de vie peu à peu s'éteindre dans ses yeux. Et, à cet instant, fou de son impuissance et ivre de sa rage, il avait voulu mourir. Simplement pour la rejoindre. Pour être avec elle. Pour pouvoir la toucher, lui parler, l'aimer. Tout simplement pour pouvoir rester avec elle.
Certains appellent ça "la culpabilité du survivant". Ils n'ont peut-être pas tort. Dans ces cas-là, le pire n'est pas de mourir, mais de survivre.
Son cœur lui appartenait, pour l'éternité. Elle le lui avait volé en partant, et elle avait également repris son cœur à Samuel. Il se retrouvait seul, sans cœur. Sans rien de sentimental, sans rien d'humain. Juste un corps, avec un cerveau. Et une haine. Cette haine qui lui coulait dans les veines, c'était le seul sentiment qu'il ressentait encore. Cette haine qui l'animait, elle lui permettait de tenir, de vivre, et exigeait en retour du sang. Le sang de ces couples en passe d'être heureux qui ne méritaient pas de l'être. C'était une expédition punitive. Et elle ne prendrait fin que le jour où cette haine prendrait elle aussi fin. Et ce jour serait également celui de sa propre fin, celui où il la rejoindrait enfin, ailleurs. Dans un autre monde, où même la mort ne peut séparer ceux qui s'aiment.
Et ils s'aimeraient. Ils réaliseraient l'absolu, le couple parfait, l'amour inconditionnel et éternel. Ils se donneraient totalement, complètement à l'autre.
Je serai bientôt là, Alex. Je te le promets.
Encore désolée, mais la rentrée a été particulièrement intense. J'essaierai de poster de nouveau avant la fin du mois.
