Troisième Partie : Sombre réalité


Tout était noir, et puis blanc. Embrumées par la panique étaient d'infinies pensées de désespoir parcourant mon cerveau alors que je louchais sur les deux silhouettes s'abaissant sur moi, un brillant reflet de métal aux dents de scie dans chaque main. Déni, frustration et absolue terreur me poussèrent à tenter de m'échapper - mais c'était futile ; le lisse acier de la table d'examen refusait de me laisser fuir. Non, suppliai-je intérieurement. Ce n'était absolument pas en train d'arriver... pas encore.

- Maman, Papa, non !

Les lèvres de la large forme s'étirèrent en un sourire. Ce sourire se mua en un rire profond et chaleureux, faisant distraitement tournoyer la lame crantée entre ses doigts. Il ne voulait pas faire ça. Il ne savait pas. Il était inconscient de ce qu'ils s'apprêtaient à faire - ils l'étaient tous deux, n'est-ce pas ?

- C'est moi ! Je suis votre fils, D-

- Hah !

La plus petite des deux formes tourna ses rutilants yeux rouges vers moi. Un désir pour quelque chose de beaucoup plus torturant et lent que ce que j'anticipais tordit ses traits calmes. Gloussant sans joie, sa lèvre supérieure se tordit en un cruel ricanement.

- Et ?

Alors que cette simple monosyllabique réponse envoya le monde entier s'écraser et se consumer en un infini chaos, elle leva le bras. Meurtre et torture s'écoulèrent de l'écœurant sourire s'étirant sur leurs deux visages, et il n'y avait rien que je puisse faire.

L'éclat du métal m'aveugla momentanément. Maman et Papa commencèrent à lentement me tailler en morceaux-

Je m'éveillai en un cri étranglé.

Me relevant d'un coup, la première chose que mon corps enregistra - à l'exception de mon cœur battant la chamade, lequel se crispa et me monta aux lèvres - fut un combat perdu d'avance contre la gravité. Vacillant et titubant un instant en poussant un petit cri, je tentai vivement, mais vainement d'agripper la surface sous moi avant de rouler sur le côté. J'atterris sur une dure surface au moins un demi-mètre plus bas d'où j'étais précédemment étendu avec un fort bang.

- Agghhoooww..

Un gémissement étouffé s'échappa de ma gorge à travers une panoplie de profondes inspirations à la recherche d'oxygène, mon corps entier endolori.

- Quoi...

Serrant les dents et gardant les paupières fortement fermées, je ne fis aucune tentative de bouger de l'inconfortable et embarrassante position dans laquelle j'avais atterri. Chaque centimètre de mon crâne pulsait, brûlait et me donnait l'impression que quelqu'un le frappait avec un marteau piqueur alors que tout le reste de mon corps était aussi éprouvé qu'il l'aurait été si j'avais été frappé par un semi-remorque. Les persistants éclats du cauchemar s'agrippaient toujours à l'arrière de mon crâne comme de faibles chuchotis, les résidus de ce petit éclat d'adrénaline étant tout ce qui en restait. Je pus sentir un frisson me parcourir la nuque et le cou.

Me débattant pour l'ignorer à l'instant, je demeurai seulement où j'étais tombé un moment, essayant de m'ajuster à la douleur et permettant aux résidus du rêve de considérablement se flétrir. Un rêve, pensai-je. C'était seulement un rêve.

Ce n'est pas réel, me dis-je alors que je gardais les yeux fermés, luttant pour me ressaisir, calmer ma respiration et les battements affolés de mon cœur. Juste un rêve. Pas réel.

Attends - battements de cœur ?

J'ouvris difficilement mes yeux embrouillés par la clarté des lumières intérieures percutant ma vision. Clignant quelques fois, je parcourus mon environnement immédiat des yeux. Les sombres moulures brunes d'une table de salon en bois se dressèrent devant mon visage, l'une de ses pattes tout près de mon nez. À ce moment, je remarquai aussi le doux tapis pressé contre ma joue. Je levai les yeux, voyant le bas d'un long et pâle sofa.

Le salon ?

Je m'assis lentement, me démenant pour libérer mes membres d'un enchevêtrement de couvertures m'ayant tombé dessus et essuyant cette mince couche de sueur ayant perlée sur mon visage. Je laissai mes yeux parcourir la pièce un instant, maintenant habitué à la clarté de toutes ces lumières - il n'y avait que quelques lampes allumées tout près, chacune émettant une légère brillance jaune qui n'illuminait pas totalement l'entière pièce. Je remarquai que les fenêtres du salon étaient très sombres derrière leurs rideaux. Je trouvai la petite horloge digitale disposée sur une table tout près.

3:43 A.M.

Me rappelant ensuite ce qui m'avait poussé à ouvrir les yeux en premier lieu, je portai instinctivement une main à ma vue, avoir un aperçu d'une portion de peau pâle et non d'un gant blanc permit de satisfaire au moins une portion de mon esprit. Mais même là, je pressai doucement une paire de doigts sur le côté de ma gorge et attendis patiemment une réponse. Incontestablement, je sentis un rapide, mais stable battement, pulsant juste sous ma peau. Humain, observai-je, pas un fantôme.

Mais malgré le fait que tout était relativement « normal » pour l'instant, quelque chose manquait. Je n'avais pas été humain avant. Avec chaque seconde tictaquant, mes pensées fusionnèrent en quelque chose de beaucoup plus sensé. J'avais été un fantôme c'était la dernière chose dont je me rappelais... J'en étais certain.

Je plissai les yeux en réfléchissant. Quelque chose n'allait pas. Vraiment pas. Mais qu'est-ce que je manquais ?

Je me massai les temples avec une mine renfrognée, à la fois dans un effort de soulager mon mal de tête persistant et de clarifier mes pensées embrouillées. Je tentai de me rappeler ce que j'avais fait hier, fixant le vide dans ma concentration alors que diverses images d'un combat avec Skulker traversèrent mon cerveau. Puis, il y eut cette étrange confrontation avec ma mère, et ensuite le toit du centre d'opération... et ces étranges blobs-fantômes... Mes parents-

Parents.

Mes yeux s'écarquillèrent alors que le simple mot claqua dans mon esprit. Soudainement, un éclat d'inconsciente peur tourbillonna à travers moi, me figeant sur place affalé sur le tapis alors que je fus assailli pas un flot de souvenirs. Ils semblaient venir de nulle part. Ils étaient comme ces dramatiques scènes de flashbacks qu'on voit dans les films - le genre diffusé en séquence sans réel détail, mais qui font enfler l'émotion.

Cette émotion était une pure, déchainée terreur. Un involontaire frisson me fit tressaillir, une superficielle inspiration se coinçant dans mes poumons. Souvenir après souvenir éclatèrent comme des photos... une douloureuse piqure dans une ruelle, confusion et puis le noir. Me réveillant là en bas, dans le sous-sol/laboratoire. Regardant mes parents. Plaidant - non, suppliant - qu'on me laisse partir. Une forte gifle à la figure, cris et colère, plus de confusion, et puis tout était douleur.

Ça faisait... partie du rêve, pas vrai ? me demandai-je alors que mon esprit luttait pour comprendre, ne réalisant pas que je retenais toujours ma respiration. Inconsciemment, je glissai précautionneusement une main sur mon visage, un petit coin de mon esprit contestant véritablement l'autre quatre-vingt-dix-neuf pour cent qui rejetait la notion, la jugeant absurde. Ridicule. Impossible, raillai-je mentalement. Mes parents ne pourraient vraiment...

Je frissonnai. Sous mes doigts, je sentis la légère quoique évidente contusion s'étirer le long de ma joue.

Les éclats de confusion et de questions me parcourant l'esprit s'émoussèrent et s'effacèrent pour n'être plus qu'un bruit de fond quand je me figeai, mon cerveau et mon corps passant à l'autopilote. Je descendis prudemment la main et l'appuya contre ma poitrine, grimaçant à la poignante douleur dardant tout le long de mon torse. Hébété, je me rassis un peu plus droit sur le plancher couvert de tapis et utilisait les deux mains pour soigneusement relever mon T-shirt. Je fermai les yeux un instant, une glaciale peur s'insinuant déjà dans mes tripes, terrifié à l'idée de ce que j'allais voir.

Déglutissant difficilement, je me forçai à prendre une profonde inspiration et à baisser les yeux.

Le monde s'arrêta.

Un large bandage légèrement tâché de sang serpentait, bien ajusté autour de mon abdomen. C'était douloureux. Juste en bougeant de la mauvaise façon, une douleur aigüe tranchait et écrasait la quasi-totalité de ma poitrine et s'étirait plus profondément dans mon torse, juste au-dessous de mes clavicules puis descendait sous mes côtes. Je n'avais pas besoin d'y voir de plus près pour le dire, sous tous ces bandages, une grande part de peau était enflée, contusionnée et saignait encore. La petite poignée de tissu blanc tomba de mes faibles et immobiles mains, mon souffle frémissant pour une fraction de seconde.

Non.

C'était la seule chose me parcourant l'esprit à ce moment - ce simple mot signifiant tellement plus, une impossible suspicion brûlant dans au moins un coin de mon esprit. Un petit gloussement sans humour glissa à travers mes lèvres.

- C'est insensé, murmurai-je à haute voix, m'appuyant vigilamment le dos contre le divan et fermant les yeux. C'était juste un combat avec un fantôme...

Tout ça n'était que quelques résidus de ce petit cauchemar, coïncidant avec un ensemble de régulières blessures. Ce n'était pas réel. Mes... mes parents ne ferraient...

Maman et Papa ont fait ça...

- Non, chuchotai-je tout bas.

Les pensées ravagèrent mon cerveau avant que je ne puisse les en empêcher. Des éclats d'un impossible, horrifiant souvenir continuèrent de tourbillonner et de se condenser malgré mes protestations mentales, tout se tissant inexorablement en un vivide et extrêmement réel tableau.

- Non, non, non, non.

Soudainement, j'entendis un puissant cri de terreur et mes yeux s'ouvrirent d'un coup. J'étais , dans le laboratoire. Je pouvais sentir l'acier froid de la table d'opération à nouveau, les vives lumières, mes parents riants, la forte odeur d'antiseptiques et d'ectoplasme, le petit reflet d'une aiguille avant qu'elle-

- Non ! sifflai-je, serrant les dents alors que le flashback/rêve/peut-importe-ce-que-c'était disparu, s'évanouissant dans l'air comme s'il n'avait jamais existé.

Je n'allais pas laisser ce genre d'anxiété inconsciente me posséder à nouveau. Respirant difficilement et rampant sur le dessus du divan - grimaçant de douleur dans le processus - et ignorant l'amas de couvertures à mes pieds, je secouai toujours la tête lentement d'un côté à l'autre. Je n'étais pas dans le déni puisque ce n'était pas réel. Ça n'était pas arrivé. Ça n'était jamais arrivé. - Je refusais absolument de le croire. C'était... c'était impossible.

Mais même là, je plaçai délicatement les mains sur mon abdomen, l'esprit toujours engourdi. Je grimaçai à la douleur.

J'étais là.

Non.

C'est arrivé.

Non - c'était un rêve.

Ce n'était pas un rêve. Maman et Papa riaient pratiquement d'excitation à leurs expériences alors qu'ils commençaient à me tailler en morceaux.

- Tait toi tait toi tait toi.

Ils voulaient faire ça. « Tu es diabolique. Tu es un fantôme. Un dégoutant monstre menteur, » a-t-elle dit. Ils... Ils le pensaient vraiment. Tous les deux-

- Arrête, murmurai-je, serrant les côtés de ma tête, ne réalisant pas que j'avais ramené les genoux contre mon torse même si cela faisait immensément mal. Arrête... dis-je encore, cette fois ce n'était rien de plus qu'un soupire.

Serrant des poignées de mes cheveux noirs, je forçai cette boule aussi dure que la pierre coincée dans ma gorge à retourner là d'où elle était venue, les battements de mon cœur résonnant fortement dans mes oreilles, la douleur physique dans mon ventre épouvantable, mon esprit travaillant si fort pour ignorer la fausse vérité.

- Arrête ça, arrête ça...

- Danny ?

Je me redressai vivement sur le divan à la calme, prudente voix, mon désespoir s'évanouissant comme s'il n'avait jamais existé.

Retenant mon souffle, je tournai lentement la tête et regardai mon père.

La légère brillance jaune des lampes se réfléchissait sur son imposante, colossale forme orange. Debout dans le cadrage de porte de la cuisine, il cligna un instant, groggy, avant qu'une expression de choc ne traverse ses traits.

- Danny ? répéta-t-il, clairement surpris. Tu es réveillé ?

Je continuai simplement à le regarder, figé sur place, mon esprit vide et dépourvu de quelque potentielle réponse. À l'intérieur, quelque chose n'allait pas. Ça me prit une seconde ou deux pour comprendre ce que c'était, mais quand j'y parvins finalement, ça me prit tout mon sang-froid pour me retenir de juste sauter en bas du divan et courir hors de la pièce. Une primitive petite partie de mon cerveau pointait urgemment le fait qu'il était l'un d'entre eux - l'un des deux m'ayant attaché et coupé ouvert là-bas la nuit passée... et mes instincts me criaient de m'enfuir. Sa combinaison HAZMAT était comme un géant drapeau d'avertissement orange s'agitant devant mon visage.

Me rappelant où j'étais, toutefois, je déglutis difficilement et m'humectai les lèvres. Finalement, je parvins à hocher la tête.

Papa regarda ses pieds alors qu'une dense, palpable, inconfortable tension flotta dans l'air. Il tenait un biscuit et un petit verre de lait entre ses mains.

- Je... umm... suis monté pour une collation nocturne, marmonna-t-il, je ne voulais pas te réveiller.

- Je... m-mauvais rêve, soufflai-je.

- Oh.

Il changea son biscuit de main et se frotta maladroitement l'arrière de la tête.

- Umm... comment sont... tes bandages ? demanda-t-il tranquillement, grimaçant à ses propres mots.

Je laissai mes yeux s'abaisser vers mon ventre, où de petites taches de sombre rouge saignaient à travers mon mince T-shirt blanc.

- Ils... font mal.

La plus petite trace de colère étincela au plus profond de moi, sous tout ce miasme de terreur qui s'amassait davantage chaque seconde, mais c'était peu. J'aurai ironiquement froncé les sourcils si j'avais trouvé les bons muscles pour y parvenir. Duh. T'as essayé de me vider comme un poisson. Comment suis-je censé me sentir ?

Papa fit nerveusement passer son poids d'un pied à l'autre. Il s'approcha d'un comptoir près de lui et déposa sa collation.

- Umm... J-je devrais... probablement y jeter un œil, pour voir s'ils ont besoin d'être changés, dit-il, sa voix pratiquement inaudible.

Il commença à m'approcher précautionneusement.

(T'es mort, Phantom. Tu ne devrais même pas t'en soucier.)

NON ! Mes instincts hurlèrent à l'éclat de puissants et mortels souvenirs qui traversèrent instantanément mon esprit. (Papa marchant vers moi, scalpel en main, un regard avide sur le visage.) Avec un craintif glapissement, je reculai instantanément en bas du long divan du salon. Une vive série de douleurs traversa mes blessures à ce mouvement et je sifflai de douleur.

Papa se figea alors que j'essayai désespérément de m'éloigner de lui. Un peiné et stupéfié regard traversa son visage, ses yeux scintillants.

- Danny, je- commença-t-il, déglutissant. Je dois jeter un œil à tes bandages.

(Nous allons te réduire en morceaux, toi sale fantôme.)

Non, marmonnai-je.

(Molécule)

Il s'approcha à nouveau, contournant la petite table du salon avec hésitation pour me rejoindre. Reculant frénétiquement, mes yeux s'écarquillèrent quand une fraîche vague de panique me secoua le ventre.

- Non, r-r-reste loin de moi !

(par molécule)

De vifs fragments de la nuit passée défilèrent comme un diaporama sous mon œil mental, prompt et déchainé, alors que je frissonnai et m'éloignai toujours de mon père. Laboratoire. Scalpels. Ectoplasme. Aiguilles. Douleur. Sang. Peur.

- Danny, s'il te plaît...

- Va-t'en !

(par molécule !)

Je ne pus retenir le cri terrifié qui me déchira subitement la gorge quand Papa tenta de doucement me saisir le bras. Je perdis complètement l'équilibre et tomba - douloureusement - sur le tapis tandis qu'il recula d'un petit pas hésitant.

Malgré la relative noirceur du salon, mes yeux nyctalopes n'eurent aucun mal à parfaitement saisir le regard perdu défigurant le visage de mon père, une humble agonie entachait son expression, mais j'étais trop trappé de ma propre inconsciente panique pour m'en soucier.

- Fils, dit-il doucement en reculant un peu plus loin, sa voix craquant à la fin. S'il te plait. Tu saignes et je... je veux aider.

Très, très près de l'hyperventilation, je secouai la tête.

- Papa ? Qu'est-ce qui se passe ?

Nous nous figeâmes tout les deux à la voix féminine. J'étais encore en plein milieu de ma petite attaque de panique, le dos appuyé sur le plancher là où j'étais tombé. J'avais de la difficulté à respirer, ma poitrine se soulevant rapidement alors que mes poumons travaillaient à soutirer assez d'oxygène de l'air. Luttant pour retrouver le contrôle de mon souffle court, je perçai la noirceur des yeux pour apercevoir Jazz appuyée contre la rampe en haut de l'escalier, l'inquiétude claire sur son visage.

- Danny ?

- Qu- Jazz ?

Je me retournai pour regarder mon père. Douleur et terreur me parcourant incessamment les veines alors que je me redressai, voulant toujours m'éloigner de lui.

- Que... soufflai-je.

Timidement, mon bon sens parvint à s'agripper à ma forme tremblante et à dominer la majeure partie de l'irrationnelle peur.

- Je...

Jazz descendit l'escalier, jetant à Papa un vigilant, mais compréhensif regard.

- Papa, je... pense que je devrai m'en occuper à partir de là, dit-elle calmement.

Mon père donna un seul, hésitant hochement de tête puis me regarda, gardant toujours ses distances. Dans la faible lumière d'une lampe à proximité, je pouvais clairement voir la douleur dans son expression et ses yeux harassés.

- Ta... ta mère ne prend pas... ça.. très bien, dit-il lentement, la voix tremblante. Elle n'a pas quitté le laboratoire depuis... depuis...

Il referma la bouche, incapable de poursuivre. Ce n'était pas nécessaire. Nous savions tous les trois ce à quoi il référait. Depuis que toi et Maman m'avez cruellement torturé jusqu'à l'enfer et que vous m'en avez ramené déchiqueté.

Je changeai de posture difficilement, détournant les yeux.

- Uhm... l'inconfortable tension était de retour. Je vais juste... y aller, marmonna mon père avant de se tourner vers Jazz. Il a quand même besoin que ses bandages soient changés.

Tandis que Papa quittait lentement la pièce (sans oublier sa collation) et retournait dans le laboratoire, tentant évidemment de s'enfuir, Jazz m'aida à me relever. Je m'effondrai sur le divan d'un air hébété, passant une main dans mes cheveux noirs. Mon côté brûla en protestation, mais je tentai de l'ignorer. J'étais perdu. Je ne savais pas quoi faire.

Qu'est-ce qui vient d'arriver ? voulus-je demander. Mon esprit passa passivement du vide à un état de totale confusion - il était parcouru de questions partant dans toutes les directions avec diverses émotions. Mes parents étaient restés en bas dans le laboratoire ? Pourquoi ? Que faisaient-ils ? Plus important, me pressa mon cerveau, qu'allait-il arriver ensuite ?

Mes pensées étaient trop dures à gérer pour le moment. J'avais besoin de prendre une pause et de me calmer. Je tentai de briser le silence avec la première chose qui me traversa la tête.

- Alors... ils savent, n'est-ce pas ?

Ce n'était pas vraiment une question.

- ...Ouais, acquiesça ma grande sœur après un moment, une étrange expression sur le visage. Mais je... ne sais toujours pas comment ils prennent tout ça, soupira-t-elle.

Sa voix était prudente, restreinte pour dissimuler quelque émotion cachée.

- Ah.

Le plancher sembla soudainement beaucoup plus intéressant. Je fixai mes pieds, remarquant vaguement que mes mains tremblaient un peu et plissai légèrement les yeux tandis que je parvins à reprendre le contrôle de moi-même. Un moment s'écoula avant que je regarde ma sœur à nouveau.

- Uhmm... commençai-je, la gorge insupportablement serrée à l'idée de ce que je voulais demander ensuite - mais je devais savoir. Qu'est-ce... qu'est-ce qui est arrivé là en bas, Jazz ? demandai-je. Après que... j'aie perdu connaissance, je suppose.

Son visage s'assombrit tandis qu'elle m'évitait du regard. Elle fut silencieuse un instant avant de parler.

- Je ne sais pas, murmura-t-elle, serrant les doigts sur ses genoux. Je suis revenue tard à la maison hier, autour de dix heures... Je... J'ai entendu quelqu'un crier en bas dans le laboratoire aussitôt que j'ai traversé la porte d'entrée. (Elle ferma les yeux, ne voulant évidemment pas se souvenir.) J'ai couru en bas des marches avant même d'y penser. J'ai vu le... Maman et Papa se tenaient juste là, et je pense que c'est Maman qui avait crié parce que tu étais... tu étais inconscient, sous forme humaine - et ils avaient pratiquement déchiré ton ventre entier, e-et le sang...

Je ne pouvais parler.

- Il y avait tant de sang, dit-elle tranquillement, sa voix pratiquement un murmure. Je pense que Papa avait déjà commencé à te détacher des... des entraves alors que Maman se tenait juste là, figée, mais je les ai tous les deux poussés du chemin... Je leur ai crié de rester loin, et j'ai dû arrêter tous les saignements après t'avoir trainé en haut de l'escalier.

« Merci mon Dieu ou qui que ce soit d'autre que les plus sérieuses blessures n'aient pas transférées de ta forme fantôme à ta forme humaine. Ils ont... b-brisé certaines de tes côtes, je pense, mais l'enflure s'était résorbé et elles étaient probablement pratiquement guéries au moment où tu t'es réveillé... Ton corps à probablement juste... concentré toute son énergie à passer au travers de ça. Et... Maman et Papa n'ont pas quitté le laboratoire depuis.

Nous fûmes tous deux silencieux pour quelques longues et précieuses secondes ; le seul son étant le tictac de l'horloge sur le mur du salon avant que Jazz ne parle à nouveau.

- Papa n'aurait pas du monter, marmonna-t-elle. J'ai mis mon alarme à six heures du matin pour vérifier tes blessures et changer tes bandages. Je suppose que tes cris m'ont juste réveillé.

Je grinçai visiblement des dents à l'éclat de mémoire.

- ...Désolé pour ça, dis-je tout bas.

Son regard se durcit subitement.

- Ne le soit pas, insista-t-elle, cette étrange expression changeant apathiquement en un plus familier masque de douleur, de culpabilité et de chagrin.

Elle se mordit le côté de la lèvre et détourna les yeux, ses épaules se tendant légèrement.

- Bon sang, Danny, je- ... Je suis si désolée, dit-elle finalement en une voix brisée, soupirant et semblant au bord des larmes. C'est moi qui devrais m'excuser.

Je clignai.

- Pourquoi ?

- Parce que rien de tout ça ne serait arrivé si... si je n'avais pas été partie.

Elle gloussa apathiquement.

- De toutes les fois où je décide d'étudier tard à la bibliothèque...

- Jazz, commençai-je, déglutissant à la menace de plus d'indésirables souvenirs, ce n'est pas ta faute. Tu ne savais pas...

- Mais j'aurais dû savoir.

- Non, c'est pas vrai.

C'était ironique - j'étais celui tentant de la consoler. Si je me fiai à la façon dont mon esprit tournait inutilement en rond, ça aurait dû être l'inverse.

- Il n'y a... rien que tu aurais pu faire.

Jazz soupira de lassitude.

- Je sais, mais quand même.

Elle m'offrit un petit sourire triste, seuls les coins de sa bouche se relevèrent légèrement. Je ne pus le retourner.

- Vas-tu quand même changer la gaze et tout ça ? demandai-je après un autre moment de silence, me rappelant ce que Papa avait dit quelques minutes plus tôt.

Jazz secoua la tête.

- Je devrai les changer dans quelques heures. Papa était juste un peu paranoïaque et protecteur. C'est juste un peu de sang ayant passé au travers - pas assez pour s'en inquiéter -, mais je suis contente qu'il s'en soit inquiété. (Son visage se tordit en une mine renfrognée.) J'aurais juste... souhaité qu'il tente au moins de s'excuser, marmonna-t-elle sombrement.

Tout fut silencieux quelques secondes, ses mots s'insinuant insidieusement plus profondément qu'ils ne l'auraient dû. Je ne sais pas ce qui déclencha le soudain flamboiement d'émotion, mais subitement quelque chose de pratiquement audible sembla se rompre dans mon esprit. Je me redressai, jetant un faible regard noir.

- Quel aurait été le but ? m'emportai-je. Je veux dire, ce n'est pas comme si Papa pouvait juste entrer dans le salon et être genre « Hey, Danny ! Désolé d'avoir anéanti ton estime de toi puis d'avoir essayé de te disséquer vivant hier soir ; laisse-moi changer tes bandages ! »

Imité la voix grave et enthousiaste de mon père fut un échec, mais c'était aussi sardonique que je pouvais l'être. Je me fichais de comment je sonnais.

Ma sœur cligna, prise par surprise au ton acerbe de ma voix, mais je l'ignorai alors qu'un tourment de différentes émotions se percutèrent dans mon cœur, chacune se condensant en une géante boule noire. Tout ce que j'avais tenté de réprimer remonta soudainement à la surface - ça... ce n'était pas une situation où ils pouvaient juste dire « désolé » et on passe à autre chose. Ils m'avaient capturé, coupé ouvert, avaient ouvertement dit qu'ils me méprisaient... mais je n'avais pas travaillé assez fort pour tenter de les en empêcher. La seule raison pour laquelle c'était arrivé était simplement parce que j'existais. Et maintenant, à leurs yeux, je n'étais plus que quelque étrange, monstrueux truc à moitié fantôme...

Rien ne pourrait plus jamais être pareil à partir de maintenant.

Je contemplais mes pieds nus tandis qu'une horrible sensation glacée s'insinuait et enflait dans ma poitrine. Ça explosa telle une bulle d'acide à la réalisation pratiquement malade de ce qu'ils m'avaient fait la nuit passée et cela tira un vif halètement rauque de ma gorge. Tout sembla me frapper de plein fouet, les souvenirs frais et bruts.

- Il-Ils... bon sang, chuchotai-je, une expiration tremblotante figeant dans mes poumons.

Je déglutis difficilement, la gorge serrée. La froide, nauséeuse sensation de « je ne peux croire que c'est vraiment en train d'arriver » claqua dans mon esprit et sombra dans le creux de mes tripes, se réverbérant douloureusement à travers moi avant d'aller s'écraser dans mon cœur.

- Danny ? Est-ce que... ça va ? demanda gentiment ma sœur, mais elle connaissait déjà la réponse.

J'ouvris les yeux avec un profond soupir, sentant ma vision s'embrumer.

- Non, marmonnai-je vivement, refusant de la regarder. Non, Jazz, non, ça ne va vraiment pas. Je viens juste d'être torturé presque à mort, Maman et Papa détestent mon côté fantôme avec une brûlante passion, et maintenant ils sont soit si coupable ou le déteste tellement qu'ils ne vont même pas me parler et tout - tout - est ruiné et rien ne pourra plus être pareil et... et... tout est de ma faute !

Je laissai ma tête s'effondrer dans mes mains pour me couvrir le visage, de silencieuses larmes s'écoulant déjà de mes yeux.

À travers le chaotique désordre dans ma tête, tout bouillonna pour n'en revenir qu'à une seule question : pourquoi ?

Pourquoi ?

- Pourquoi ? murmurai-je, serrant lentement les bras autour de moi - ce qui fut douloureux - et fermai fortement les paupières. Pourquoi toi ça devait arriver ?

J'entendis Jazz s'assoir près de moi et placer un bras consolant autour de mes épaules.

- Je ne sais pas, dit-elle doucement, évidemment en perte de mots pouvant me rassurer de quelque façon.

Pour une fois, elle était complètement silencieuse, n'ayant aucune phrase psychologique déjà réfléchie ou quelque genre de thérapie pour nourrir mon cerveau complètement anarchique.

J'aurai pu comprendre si l'accablante angoisse avait été absente. Mais il ne restait pratiquement rien, la pleine puissance d'un genre paniqué de chagrin se répandant en moi. Je fus dégouté de la terreur et de la culpabilité alors que le désespoir tordait son chemin dans mon cœur telle une affreuse boue noire. Notre famille avait été détruite.

Jazz changea de position près de moi, incapable de faire quoi que ce soit alors qu'elle me regardait me briser et tomber en morceaux, impuissante. Elle m'entoura de ses bras avec hésitation en un tendre câlin.

- ...J'suis... désolé, marmonna-t-elle.

Mais je l'entendis à peine alors même que je pressai mon front contre son épaule. Des tremblements me traversèrent avec chaque silencieux sanglot infestant mon corps. Je pouvais sentir les yeux sympathiques et concernés de ma sœur sur moi, mais ne m'en souciai pas. Mes pensées étaient à peine assez cohérentes pour même me rappeler de respirer à travers mes halètements emplis de larmes, encore moins pour ressentir quelque embrassement tandis que j'étais réduit à un brisé, gémissant, pathétique gâchis.

Je continuai à pleurer comme un enfant ridicule, trop enveloppé de ma misère pour en avoir honte jusqu'à ce qui me sembla des heures aient passées. Un total épuisement physique et émotionnel pris possession de moi, et le fait qu'il était pratiquement quatre heures du matin n'aidait pas du tout. Avec Jazz silencieuse à mes côtés, mes paupières papillotèrent et se fermèrent doucement alors que je sombrais dans le sommeil avec une seule solitaire pensée me traversant l'esprit.

Je ne sais pas quoi faire.