Épilogue : Chute


Dix-neuf heures.

C'est environ le temps qui s'était écoulé depuis que c'était arrivé. Dix-neuf heures. Pratiquement un jour entier.

Mais c'était seulement ça, toutefois. Je n'avais pas l'impression qu'un jour avait passé - c'était beaucoup trop long. Ou trop court. Je ne savais pas. Que ce soit l'un ou l'autre, ça n'avait plus d'importance. Mon sens du temps avait disparu depuis longtemps... Je savais quelle heure il était, grâce à la petite horloge digitale sur la table près du divan, mais je fonctionnais complètement sur autopilote. Mon esprit était encore engourdi ; quelque distinction entre de véritables minutes ou des heures ne voulait plus dire grand-chose pour moi.

Mon cerveau était à peine capable de traiter même les plus simples informations, comme de me redresser pour que Jazz puisse changer mes bandages, ou de répondre quand elle me demandait si j'étais confortablement installé sur le sofa - ce que je n'étais pas, mais au moins hocher la tête et forcer un petit sourire sur mon visage suffisait pour ne plus avoir ma sœur sur le dos... même si l'insouciante émotion était évidemment feinte.

Quelque part, au plus profond de moi, j'étais follement reconnaissant de tout ce que ma sœur faisait pour moi. Jamais dans me vie je n'avais dépendu d'elle à un tel point qu'à cet instant. Je lui aurais offert des milliers de « merci » et de sourires appréciatifs, mais, seulement, je n'avais plus l'énergie ou la volonté de montrer ce genre d'émotion. Tout autour de moi, moi-même inclut, semblait être complètement mort. Tout était distant et embrouillé - quand j'échangeais quelques rares mots avec Jazz, je n'étais pas vraiment . C'était comme si quelque chose m'avait retiré du monde et que je ne pouvais que l'observer de très loin.

Je dormis la plupart du temps. Jazz insista constamment sur le fait que mon corps avait besoin de repos, et je n'étais pas vraiment en position d'être en désaccord. Toutefois, je ne pouvais rester endormi pour plus de quelques heures à la fois - les cauchemars étaient toujours là, attendant de jaillir derrière mes paupières closes et de s'infiltrer dans mes rêves. Ils étaient d'exactes répliques de la nuit dernière, les mêmes souvenirs qui continuaient de me hanter, peu importe la force que je mettais à les réprimer. Chaque fois que je fermais les yeux, et chaque fois que je me réveillais, mes parents étaient toujours là. Leurs formes se dressaient devant la table d'opération, outils tranchant comme des rasoirs en main, des sourires excités sur leurs visages alors qu'ils commençaient à me couper en morceaux. Mais derrière leur curiosité, une plus profonde sorte de haine brûlait dans leurs yeux. Qui s'en souciait si je criais ? J'étais un fantôme. Je les dégoutais.

Et le pire de tout ? J'ignorais si leur opinion de moi avait changée durant ses dix-neuf dernières heures.

Quand je ne dormais pas, je fermais simplement mon esprit au monde extérieur et essayais de ne penser à rien. C'était surprenant à quel point c'était facile. D'une étrange façon, j'étais en fait un peu fière d'être capable de faire face à tout ça. Que je le veuille ou non - cela avait-il vraiment de l'importance ? - mon esprit se comparait à une ardoise vierge, ou un ordinateur fraichement redémarré. Sans souvenir. Sans réalité.

Et à d'autres moments - chaque fois que tout menaçait de s'effondrer et de submerger mon cerveau à nouveau, j'arrêtais simplement ce que j'étais en train de faire (ce qui n'était absolument rien), fermais fermement les yeux, enfonçais les ongles dans mon cuir chevelu, puis, simplement, m'arrêtais. Je n'avais aucune envie de bouger, aucune envie de penser, aucune envie de faire quoi que ce soit. J'étais totalement et complètement calme. Simplement enfouir le monde dans un lointain recoin de mon esprit aidait à amoindrir la brûlure de la trahison, de la culpabilité et de la douleur que je savais terrées là, à attendre de revenir d'un coup à chaque instant.

Mais quelque chose d'autre me trottait derrière la tête, malgré tout le mal que je me donnais pour ne pas y penser - aurais-je un jour complètement récupéré physiquement ? Tôt ce matin-là, quand Jazz avait changé les bandages enveloppant mon corps, j'avais été trop fatigué et émotionnellement mort pour y porter attention. Plus tard dans l'après-midi, alors qu'elle changeait les bandages et nettoyait mes plaies une seconde fois, j'ai regardé. Je souhaiterai ne pas l'avoir fait.

Le dommage n'était rien de plus qu'une grande entaille ressemblant un terrible « Y » sanglant courant sur ma poitrine et s'arrêtant juste quelques centimètres au-dessus de mon nombril. Ma sœur avait raison - plusieurs de mes côtes avaient été brisées ; je pouvais le dire par l'horrible ecchymose et la douleur encore incrustée dans mes os. La blessure était profonde, sensible, et dégageait une légère odeur - je m'évanouis pratiquement juste à la brûlante agonie provoquée par les antiseptiques de l'enfer que Jazz utilisa pour nettoyer cette horrible entaille. Ironiquement, mon esprit voltigea, se rappelant les longues tirades activistes de Sam sur les épouvantables horreurs de la vivisection animale en laboratoire. Seulement maintenant réalisai-je l'importance de son argument. J'étais un cadavre vivant.

Malgré tout, je pouvais me considérer comme béni que mon côté fantôme soit parvenu à se guérir à ce point de lui-même. Je ne voulais même pas imaginer comment ça aurait pu effroyablement finir si j'avais dû être trainé d'urgence aux soins intensifs. Mais poussé par une morbide curiosité malade qui ne voulait juste pas être ignorée, je considérai tout de même véritablement prendre forme spectrale, voulant voir quelle sorte de dommage l'expérience de mes parents avait fait. Un ferme avertissement de Jazz termina la discutions avant même qu'elle ne commence. Ce serait pousser ma chance avec le processus de guérison, a-t-elle dit.

Mes yeux bleus parcoururent le salon, la cuisine et fixèrent la porte menant en bas, dans le laboratoire. Elle était fermée. Elle l'était depuis au moins quatre heures du matin.

Je demeurais assis sur le divan, faisant distraitement tournoyer un peu de ce qui avait été de la chaude soupe poulet et nouilles dans ma cuillère, une chaude douillette enroulée autour de mon corps. Jazz était partie prendre une douche. La télévision vacillait et montrait quelque documentaire de National Geographic sur les étoiles, mais je n'y portais pas attention. Mon esprit était encore involontairement verrouillé sur mes parents. Avec un soupire résigné, j'ignorai le bol de soupe froide, préférant étendre les jambes sur la table du salon et m'écraser dans les coussins, mon appétit inexistant.

Regardant toujours la porte, mon cerveau assembla une liste mentale de potentielles raisons expliquant pourquoi ils étaient encore là, en bas. Ils pouvaient être en train de travailler sur une nouvelle invention pour expérimenter sur moi. Ils pouvaient être en train de se disputer. Ils discutaient peut-être d'une façon de me tuer pour abréger mes souffrances. Je ne pouvais m'empêcher de les imaginer défoncer la porte du sous-sol, se précipitant pour m'attraper avec des couteaux et des scalpels, une folie meurtrière suintant de leurs yeux.

Aussi ridicule que cela semblât, ça me fit vraiment réfléchir. Voyaient-ils leur fils qui se révélait être un fantôme ? Ou un fantôme qui se révélait être leur fils ?

Le poids de l'émotion que je tentais de retenir et d'enfouir occasionnait une douleur pratiquement physique dans ma poitrine. Pourquoi ne m'avaient-ils pas écouté ? J'avais essayé si fort de leur dire avant qu'il ne soit trop tard - oh, comme j'avais essayé. Cela leur a-t-il seulement traversé l'esprit que je pouvais ressentir de la douleur ? Du chagrin ? S'ils avaient su, cela aurait-il même fait une différence ? Ils étaient mes parents, pour l'amour. Ils étaient censés être les deux personnes dans le monde à se soucier de moi indépendamment de tout. Ne s'en souciaient-ils pas ? Ne m'aimaient-ils pas ?

Et alors, tendit que je gisais là sur le sofa, je sentis mon état d'esprit relativement vide se vaporiser, les noirs souvenirs, la peur et les cauchemars me percutant sans avertissement. Un faible cri silencieux me traversa la gorge tandis que je me recouvris la tête de mes bras, grimaçant à la douleur dans ma poitrine, sentant mes yeux brûler. Je ne voulais plus tenter de les retenir. Je ne pouvais simplement pas lutter alors que les souvenirs se tordaient et tourbillonnaient à travers mon cœur, leur permettant de m'avaler sous la surface et de me déchirer en morceaux, fragment par agonisant fragment.

Je tentai de trouver une raison d'être en colère contre mes parents, tentai de trouver une façon de me convaincre que tout ça était de leur faute et de leur faute seulement. Mais il n'y avait juste aucune colère à diriger sur qui que ce soit d'autre que moi - c'était aussi simple que ça. Blâmer Maman et Papa pour ce désastre semblait raisonnable, mais ce n'était pas bien. J'étais égoïste. Et, avec un sentiment malade dans les tripes, je me détestais pour ça.

Je changeai légèrement de position sous la couverture, tirant le doux tissu par-dessus mes bras et sentant mon cœur se serrer douloureusement alors que je reportai les yeux sur l'image vacillante de la télévision. Je lui jetai un regard noir tandis que je frottai, essuyai de nouvelles larmes avant qu'elles ne puissent glisser sur mes joues et concentrai mon attention sur les images colorées de naines blanches et noires, mais j'étais encore à des années-lumière de la réalité. Il y eut un autre scénario potentiel qui me traversa l'esprit... et il semblait beaucoup plus probable que tous les autres.

Ils restaient dans le laboratoire parce qu'ils étaient en colère. Contre moi, peut-être - contre eux même, définitivement. Je sentis un lourd poids glacial écraser mon cœur encore davantage qu'il ne l'était déjà. Peu importe contre qui ils étaient en colère, ils ne voudraient certainement pas me voir de sitôt.

D'une étrange façon, cette ligne de pensée sembla éveiller quelque chose au fond de moi. Cette chose n'était qu'un petit, minuscule tiraillement dans un coin de mon esprit.

Au début c'était inusité, ne faisait aucun sens du tout, et puis la pensée que peut-être ce n'était pas si incommodant se changea en une chose terrifiante. Ça devint une idée, puis une possibilité et finalement un plan hypothétique. Mais mon cerveau refusa de l'accepter, retraitant avec horreur, essayant de l'ignorer comme il y était si bien parvenu avec tout le reste. Non. Je ne pouvais pas...

Je devais faire face à mes parents.

D'une façon malade et tordue, c'était sensé. Je ne pouvais juste rester assis là pour toujours à me vautrer dans ce gâchis qu'était ma situation actuelle. Je devais leur faire face. Éventuellement, d'une façon ou d'une autre, ils auraient à me parler et je ne pouvais rien faire pour les en empêcher. Ils ne pouvaient pas rester en bas, dans le laboratoire, éternellement, et je ne pourrai pas les éviter éternellement non plus - c'était inévitable.

Je ne sais pas combien de temps je restai là, immobile sur le divan, à m'inquiéter de ce simple fait. Me tortillant sous la couverture, je fermai fermement les yeux. La voix monotone du narrateur du documentaire n'était rien de plus qu'un écho glissant au travers d'oreilles sourdes, l'émission n'ayant aucun sens pour moi. Je luttai continuellement pour - encore une fois - comprendre ce qui se passait. Une horrible pensée après l'autre assaillie mon esprit fatigué... comment ils allaient prendre tout ça, ce qu'ils m'avaient fait, si j'étais encore leur fils ou non.

Ils savent que je suis vraiment Phantom, me présenta inutilement mon esprit, et même après avoir répété cette pensée une centaine de fois, cela semblait toujours si irréel. Tous ces scénarios hypothétiques et ces « peut-être » qui m'avait assailli sans relâche depuis l'accident avec le portail... aucun d'entre eux n'avait d'importance maintenant, ils n'en avaient plus. Ce n'était pas juste un autre « peut-être ». C'était la vraie chose.

Je twistai anxieusement le doux tissu de la couverture entre mes doigts, ma gorge incroyablement serrée et l'effroi s'enroulant dans mes tripes. C'est vraiment en train d'arriver, pensai-je. Et je ne pouvais rien faire pour y changer quoi que ce soit, pas de bouton rembobiner pour effacer ce cauchemar - tout était totalement hors de mon contrôle... Je n'avais absolument aucune idée de ce qui allait arriver. Comment allaient-ils réagir quand j'irai leur faire face? C'était terrifiant.

Tu dois leur faire face éventuellement, me souffla une petite voix trottant dans un coin reclus de mon cerveau, mais je secouai la tête en réponse.

- Je ne peux pas...

Tu le dois.

Je n'allais pas m'obstiner avec une voix dans ma tête. Je fermai les yeux avec un soupir, reposant la tête sur un coussin du divan, souhaitant seulement pouvoir me blottir dans un coin sombre et oublier le monde jusqu'à ce qu'il disparaisse. Jusqu'à ce que le temps s'arrête. Peut-être que Chronos, l'esprit sage du temps lui-même, pourrait juste rembobiner la dernière journée pour que rien de tout ça ne soit arrivé. Je pourrais retourner - nous pourrions tous retourner - à l'habituelle routine de mensonges et de secrets.

En esprit, je ronchonnai. Comme si. J'étais complètement seul.

-zzz-

- Tu n'as pas fini ta soupe.

Des heures plus tard, j'étais toujours dans le salon. Je relevai les yeux pour voir ma sœur descendre l'escalier, les cheveux encore humides de sa récente douche, une mine renfrognée sur le visage.

Je hochai distraitement la tête.

- Pas faim.

Elle marcha jusqu'à la table du salon et prit le bol de soupe froide pour l'apporter à la cuisine.

- Tu ne l'as même pas touchée ?

Elle fronça les sourcils, dressée là dans l'entrée de la cuisine à me regarder intensément.

- Danny, tu dois te mettre quelque chose dans l'estomac.

L'enfer sait en combien de morceaux serait probablement mon estomac si ça n'avait pas été de toi.

- Je n'ai pas faim, Jazz, insistai-je en détournant les yeux vers la télévision.

Encore une fois, je tentai d'ignorer ce qui m'entourait et de ne juste rien faire pour quelque temps. Mais mon esprit revint vers ma sœur - elle se tenait encore là, adossée au mur, les yeux fixés sur ses pieds.

- Quoi ?

Elle releva les yeux vers moi et souris quelque peu.

- Rien.

Je plissai les yeux.

- Ce n'est pas « rien »... Tu veux quelque chose, pas vrai ?

Changeant légèrement de position sous son regard, je me débâtis un peu avec cette ligne de pensée.

- Tu veux parler, ou quelque chose, marmonnai-je puis me tût. Non, attends... tu veux que je parle.

Elle demeura silencieuse.

Je soupirai, exaspéré.

- Je vais bien, Jazz.

Sceptique, Jazz fit une sorte de petit marmonnement avant de contourner la table du salon et de s'assoir sur le divan à quelques décimètres de moi. Elle contempla ses doigts un instant, comme pour réfléchir à la bonne chose à dire avant de répliquer.

- Je n'veux pas te forcer à parler de quoi que ce soit si tu n'es pas prêt à en parler, dit-elle prudemment, avec hésitation. Mais ça...

Je plissai les yeux.

- Oublie ça, dis-je en me retournant vers la télévision, planifiant déjà d'ignorer le reste de cette conversation. Je ne veux pas en parler.

- Me parler à moi n'est probablement pas la meilleure option, convint-elle.

Il y eut une longue pause.

- Tu dois aller voir Maman et Papa.

Je relevai la tête d'un coup, pratiquement instinctivement à la simple mention de nos parents, mon corps se tendit et mes yeux s'écarquillèrent.

- Tu... je luttai pour retrouver la voix. Tu blagues, pas vrai ?

L'expression morose, ma sœur secoua la tête.

- Je souhaiterais honnêtement que ce soit le cas, chuchota-t-elle. Mais sérieusement, écoute-moi juste un moment. Ils sont restés en bas pour presque vingt-quatre heures. Ils n'ont pas défoncé la porte pour essayer de tirer sur quoi que ce soit ; ils ne t'ont pas bombardé de menaces de mort, et toi-

- Non.

- Danny, tu es-

- Bien, insistai-je. Je vais bien.

- Non, tu ne vas pas « bien ». Tu n'as pas l'air bien, tu ne sonnes pas comme quelqu'un qui va bien, et si l'on prend en considération ce qui est arrivé la nuit dernière, tu ne vas pas bien.

Sa voix était douce, mais inflexible. Elle passa une main dans ses cheveux roux et soupira.

- Ça, à mon avis, ça commence à ressembler à un trouble de str-

- J'ai pas de stress post-traumatique, murmurai-je en évitant ses yeux. Je n'ai pas besoin de thérapie. J'ai juste... Jazz, je ne veux pas en parler, d'accords ?

Elle demeura douce, mais persistante.

- Peut-être pas, dit-elle, mais tu en as besoin. Maman et Papa ne vont pas juste passer à travers ça, Danny. Toi non plus. Physiquement, oui... mais pas émotionnellement. Ignorer tout ça peut seulement finir par te briser à plus long terme-

Je reniflai.

- Tu parles comme si j'étais un morceau de verre ou quelque chose, marmonnai-je.

- D'une certaine façon, ta psyché l'est. Si tu ne descends pas dans ce laboratoire pour aller leur parler aussi tôt que possible... Les conséquences émotionnelles vont finir par te dévaster à plus long terme. Tu ne parviendras plus à t'approcher d'eux pour très longtemps.

J'ouvris la bouche pour protester, mais - étrangement - mon cerveau refusa de coopérer. Normalement, j'aurai trouvé une façon de réfuter son argument ou une remarque sarcastique sur le babillage psychiatrique de ma sœur, mais je n'étais pas d'humeur. Mon esprit fut transporté de force quelques heures plus tôt quand j'avais suivi une ligne de pensée similaire. Mais je ne pouvais pas l'admettre - pas comme ça. Mais, là encore... n'avait-elle pas un bon argument ?

- Danny, je suis sûre que c'est déjà en train de les détruire de l'intérieur, et à moins que tu leur fasses face, ça va seulement empirer. Quelque chose comme ça ne peut pas guérir en une nuit. Ils sont tes parents. Tu es leur fils.

Je demeurai silencieux, fixant le plancher. L'idée m'ayant dérangé plus tôt était toujours bien présente dans ma tête. Tu dois le faire. Mon estomac se serra douloureusement. Une bonne minute passa alors que l'on demeura tous deux silencieux, puis je me résolus finalement à regarder ma sœur, un millier d'émotions différentes brûlant dans les yeux.

- J'ai essayé de leur dire tout ça alors que j'étais sanglé à une table d'opération et ça ne les a pas empêchés de vouloir me tuer.

Ma voix était froide, vide. Même Jazz sembla troublée un instant, tentant de trouver les bons mots, avant de parler doucement.

- Mais ils ne savaient pas. Ils ne savaient pas que c'était vraiment toi derrière le fantôme - et si vous voulez tous passer au travers de tout ça, c'est ton devoir de les laisser savoir ça, p'tit frère.

Devoir. Responsabilité. En fin de compte, était-ce toujours à ça que ça revenait ?

- Tu as besoin de les laisser savoir que ce n'était pas de leur faute, Danny, et que ce n'était pas de ta faute. On va passer à travers ça.

Elle tenta de sourire légèrement, étirant le bras pour me toucher la main.

Ce ne serait tout de même que mentir.

- Mais d'abord...

Jazz se leva et se dirigea vers la cuisine, me laissant mijoter mes propres pensées.

- Tu vas manger quelque chose.

-zzz-

- Ne peux-tu pas juste les appeler pour qu'ils viennent en haut ou quelque chose ? demandai-je doucement pour la énième fois depuis que Jazz et moi avions discuté de ce que j'allais leur dire.

Elle se contenta de me regarder en gloussant quelque peu, secouant la tête.

- Non. Je sais que ça a l'air dur, et crois moi - je souhaite qu'il y ait une autre façon... Mais tu dois y aller par toi-même.

Elle hésita avant de poursuivre.

- Veux-tu les craindre pour toujours ?

C'était censé être assez facile. Je devais descendre dans le laboratoire, parler à Papa et Maman, et essayer d'arranger les choses avec eux malgré le fait que chaque partie de moi protestait et tentait de trouver une autre excuse, une autre raison de retarder l'inévitable. Toutefois, je savais que je réagissais d'une façon ridicule. Je savais que je devais faire ça. J'étais censé être le héros, pas vrai ?

Seulement... le plus difficile dans tout ça était que peu importe ce que j'allais faire, à quel point j'allais tenter de m'excuser et de les pardonner (si c'était même possible), ce ne sera plus pareil. J'étais encore leur fils, je suppose... mais ils ne me regarderaient plus pour voir Danny Fenton. La moitié de mon être était un fantôme qu'ils détestaient. Ils étaient mes parents... mais j'étais sur le point de les perdre pour de bon.

Ne les as-tu pas déjà perdus ?

Je lançai un dernier regard à ma sœur avant de me retourner vers la porte du sous-sol, laissant échapper un soupir tremblotant.

- D'accord, murmurai-je pour me rassurer, mains tremblantes alors que j'agrippai la pognée de la porte. D'accord. D'accord...

Je continuai de répéter le mot dans ma tête, essayant désespérément de me calmer. Je pouvais faire ça... Je pouvais parler à mes propres parents ; j'avais définitivement fait face à bien pire. Ça allait bien aller.

- Je serai ici si tu as besoin de moi, murmura Jazz derrière moi.

Je ne répondis pas. À la place, je serrai les dents, j'ouvris la porte et commença lentement ma descente de l'escalier.

- Ça va bien aller, soupirai-je, fermant les yeux subitement et utilisant la rampe pour me stabiliser.

Je devais bouger précautionneusement - ma poitrine brûlait encore comme l'enfer et je ne pouvais me surmener. Mes pieds nus produisirent un léger écho dans la petite cage d'escalier, l'espace confiné pressant chacun de mes nerfs.

- Ça va bien aller. Tout va bien aller.

J'étais à quelques marches de la fin de l'escalier quand je m'arrêtai, écoutant attentivement. Le laboratoire était silencieux comme la mort, le léger vrombissement des machines et des ordinateurs le seul son audible. Je pouvais à la fois entendre et sentir mon cœur battre frénétiquement malgré le mantra que je répétais dans ma tête : ça va bien aller ça va bien aller ça va bien aller...

Je mis silencieusement le pied sur le froid linoléum du plancher - et figeai complètement. Le sang s'enfuit de mon visage, je ne pouvais respirer, et dans ma poitrine, mon cœur s'arrêta pratiquement de battre.

À une certaine distance, dans le fond du laboratoire, à côté de la porte fermée du portail fantôme, était un ensemble de vives lumières, d'étagères et de comptoirs, de plateaux métalliques, et...

J'eus une soudaine faiblesse dans les genoux. La table d'examen sur laquelle j'avais été sanglé était encore là, menaçante dans l'intense lumière. Les entraves de métal près des coins de la table étaient ouvertes et plusieurs outils coupants étaient éparpillés au hasard sur le sol. Mais ce qui capta mon attention fut la géante tache rouge dans ma vision. Du sang - foncé, rouge, poisseux et scintillant - baignait l'entière surface d'acier. Je pouvais apercevoir des tourbillons de vert vif, légèrement luminescent, mêlés à l'écarlate... mon propre sang et ectoplasme. Barbouillés sur la table, le plancher - s'étendant même vers moi où je savais que ma sœur m'avait tiré pour me sauver la vie. Une bonne partie avait séchée en suintant paresseusement sur le plancher, le fluide collant silencieusement suspendu sur les côtés de la table créant un exhaustivement nouveau niveau d'horreur.

Je n'avais pas remarqué mes parents assis dans l'autre coin du laboratoire - jusqu'à ce moment-là. L'orange pastel de la combinaison de Papa contrastait vivement contre le noir de la chaise d'ordinateur où il était affalé. Maman s'était affaissée contre le mur près de lui. Ils regardaient tous les deux dans le vide, perdu dans leurs pensées. Ni l'un ni l'autre ne m'avaient remarqué.

Pour quelques secondes de plus, rien de bougea. J'ouvris et refermai légèrement la bouche, mais aucun son n'en sortit. Le monde s'était complètement immobilisé, tout plan minutieusement réfléchi de ce que j'allais dire s'enfuit de mon esprit avant que je ne puisse tenter de l'y retenir.

Mes yeux revinrent involontairement sur la table d'opération, sur les divers scalpels et aiguilles, sur le sang. Les tourbillons de vert et de rouge s'entremêlant comme l'huile et l'eau. Je pouvais en sentir l'odeur acide et cuivrée. C'était comme quelque scène dramatique qu'on pourrait s'attendre à voir dans un macabre film d'horreur... mais ça c'était... réel.

Les souvenirs me submergèrent à nouveau. Plus clairs et vifs que jamais, cascadant à travers moi de tout côté, quand je ne pouvais rien faire d'autre que de rester là et de regarder. Je pouvais me voir entravé. Hurlant et suppliant. Essayer de m'éloigner des scalpels et des aiguilles creusant dans ma peau. Mes parents ignorant mes sanglots désespérés, poursuivant leur macabre travail ; complètement ignorant du fait qu'ils étaient en train de lentement tuer leur propre fils. Je me sentis physiquement malade de peur alors que des douleurs fantômes me tordirent les tripes, tranchantes telles des couteaux, la réalité me percutant tel un bus.

À l'instant où mon cerveau sortit de sa torpeur et cria DANGER, je trébuchai avec un petit hoquet et chancelai au bas de l'escalier. Papa releva la tête au soudain bruit et cligna des yeux, complètement surpris de me voir là.

- Danny...?

Je ne pouvais pas faire ça.

- Je-je...

La panique m'enserra le cœur, je me retournai sans un autre mot et m'enfuis en haut de l'escalier, claquant la porte derrière moi.

-zzz-

Je ne sais pas combien de temps je me dressai là, appuyé sur le comptoir de la cuisine, les yeux douloureusement fermés alors que je me concentrai sur ma respiration. Inspire. Expire. Ça aurait pu être des heures ; ça aurait pu être des minutes. Jazz était occupée à divaguer encore et encore, se réprimandant furieusement de m'avoir même laissé descendre dans le sous-sol en premier lieu après que j'aie résumé ce qui s'était passé d'un air hébété. Pendant ce temps, mes pensées s'étaient figées tandis que je tentai de réprimer la réminiscence de ce qui venait juste d'arriver - le laboratoire, mes parents, la table... le sang-

Non, sifflai-je, réprimant fermement les flashbacks au fond de mon esprit. Ma sœur poursuivit sa tirade d'auto reproche. Inspire, expire. Inspire... expire.

- ... arrive pas à croire que j'aie été assez stupide pour le laisser aller en bas maintenant, se grogna-t-elle à elle-même. Bon sang ! Bien sûr que Papa et Maman n'allaient pas être assez rationnels pour nettoyer quoi que ce soit après la nuit passée... Maudits déclencheurs de stress post-traumatique ; maintenant ils vont tous-

- Jazz, marmonnai-je, les jointures blanches à force de serrer le bord du comptoir, arrête... d'accord. Ça va.

Inspire, expire.

- Mais je... soupira-t-elle, s'appuyant sur la table de la cuisine et me regardant avec des yeux emplis de regret. Je n'aurais pas dû... Merde, je suis une telle idiote.

J'ouvris la bouche pour répondre, mais ce que j'allais dire mourut dans ma gorge quand j'entendis le doux chuintement de plusieurs pieds montant l'escalier. Jazz les entendis aussi - ses yeux s'écarquillant légèrement et elle se crispa, fixant la porte.

- Ils sont réellement...

Maman et Papa posèrent silencieusement le pied dans la cuisine. Je reculai inconsciemment de quelques pas, me pressant contre le dessus du comptoir. L'espace d'un instant, personne ne bougea. Appuyée contre le bras de mon père, Maman regardait tout sauf moi, mais même d'ici je pouvais voir la douleur sur son visage et le petit scintillement de récentes larmes dans ses yeux injectés de sang. Mon père lança un regard à Jazz, les lèvres étirées en un demi-sourire tendu.

- Peut-on... peut-on s'assoir et parler, s'il te plait ?

Sa voix était douce - et étonnamment fragile. Notant toutefois qu'il ne m'avait pas demandé à moi de « s'assoir et parler », je tournai le regard vers ma sœur. Elle hocha faiblement, tournant les yeux vers le salon.

- Pourquoi n'irions-nous pas... nous assoir dans le salon ? dit-elle prudemment, croisant mon regard.

Après s'être répété encore et encore à quel point elle avait manqué son coup plus tôt, il était évident dans son expression qu'elle voulait être sûre que j'étais d'accord avec ça.

Je haussai légèrement les épaules alors que je me dirigeai vers le salon en premier. Je sentis plusieurs yeux me fixer longuement le dos tandis que je m'assis sur le bord du divan, trop conscient de la douleur aigüe me transperçant le torse. Jazz s'assit près de moi et, bizarrement, je me sentis un peu moins exposé et un peu plus calme. Mes parents oscillèrent dans le passage un instant avant de nous suivre avec hésitation - ils semblaient agir comme s'ils n'étaient plus dans leur propre maison. Papa choisit une chaise à une distance raisonnable de ma sœur et de moi, tandis que Maman se contenta de rester debout. Elle regardait dans le vide, une expression illisible sur le visage.

Pour quelques précieux moments, personne ne dit quoi que ce soit. Le silence brisé seulement par le vif tictac de l'horloge murale, je ne pus m'empêcher de changer inconfortablement de position, regardant tout dans la pièce sauf mes parents. Personne n'était disposé à briser le silence et à parler en premier - mais ça n'aurait pas eu d'importance de toute façon. Avec une nauséeuse familiarité, je me retrouvais à n'avoir absolument aucune idée de quoi faire ou de comment dire quoi que ce soit. La tension dans l'air aurait pu être coupée au couteau.

Finalement - finalement - il sembla que ça en fut trop à supporter pour mon père. Il se racla la gorge et sembla lutter silencieusement pour dire quelque chose. Presque dans l'expectative, je regardai mes deux parents, et - pour un horrible, fugace moment - nos yeux se croisèrent.

Différent. C'était le seul mot que mon esprit put trouver à l'instant, mais c'était assez pour frapper au plus profond de mon cœur, fracassant quelque chose en moi. La façon qu'ils avaient de me regarder - c'était seulement... différent. Il manquait à leurs regards cette familière étincelle de chaleur et d'amour qui était censée être là. Ils ne me regardaient pas comme leur fils... mais comme une personne entièrement différente. Presque comme si j'étais un étranger. Juste un fantôme.

La bouche sèche et les épaules tendues, je détachai mon regard des leurs, préférant fixer le plancher. Ce que j'avais vu quelques secondes plus tôt toujours frai dans mon esprit, s'étant brûlé au fer rouge sur ma rétine - et ça me dévastait de réaliser que ma propre mère et mon propre père me regardaient encore avec une expression que je n'aurais jamais voulu voir : une prudente méfiance.

C'est tout de ta maudite faute, tu sais ?

Cette simple pensée noire se blottit dans mon cœur tel un serpent venimeux, refusant de partir. J'étais dégouté de moi même. Si seulement je leur avais dit auparavant ; si seulement ils avaient su. L'espace d'un moment je restai juste assis là, concentré sur cette insupportable quantité de haine pour moi-même, de douleur et de culpabilité se tordant en moi tous à la fois, sur la façon dont je parvins à ravaler tout ça avec difficulté. Prenant une difficile, tremblante inspiration, je regardai mes parents et toussotai finalement :

- Je suis désolé.

Papa remua légèrement, baissant les yeux sur ses pieds, sa voix fut douce, pratiquement brisée.

- Ce n'est pas de ta faute.

- Oui, ça l'est... murmurai-je, détournant les yeux.

Jazz se crispa à côté de moi, mais je l'ignorai.

- C'est ma faute. Si ce n'était pas de ce stupide, dégoutant secret-

- Tu aurais dû nous le dire.

L'accusation dans la voix de ma mère me transperça le ventre comme une dague. J'eus un mouvement de recul, ne sachant pas comment répondre.

- Je... Je sais...

- Tu nous as menti...

- Maddie.

...Ce n'est pas en train d'arriver, chuchota mon esprit. C'était ça. Tout ce que j'avais tenté de dénier dans le passé était soudainement en train d'arriver. Déglutissant difficilement, je baissai les yeux sur mes pieds et tressaillis, attendant le rejet et la colère de mes parents qui étaient sûrs de venir. Je ne pus stopper la nouvelle vague de lancinante culpabilité brute de refluer, menaçant pratiquement de me réduire à nouveau en morceaux.

- Je-J'ai juste-

- Pourquoi ?

- Je...

- Bon sang, Danny, pourquoi ?

Les yeux de Maman brillaient d'une incroyable quantité de culpabilité, de douleur et de colère. Je me trouvai incapable de parler au premier vrai regard noir que je l'avais vue me donner, mais elle me battit de vitesse à n'importe quelle réponse que j'aurai pu tenter.

- Pourquoi ne nous as-tu rien dit ? Nous... Pourquoi n'as-tu... pourquoi...

Croisant les bras plus près de sa poitrine, elle ferma la bouche et essaya de retenir un petit sanglot étouffé, incapable de finir. Mon père ne semblait pas être aussi angoissé que Maman l'était - mais son visage était tout de même défiguré par un étrange mélange de chagrin fatigué.

Mon esprit était tout aussi foiré, des pensées paniquées courant simultanément partout et nulle part. Je pus littéralement sentir un large gouffre s'ouvrir entre nous. L'entier salon semblait irradier d'une sorte d'impénétrable tension qui - je le sus avec une morne certitude - allait complètement tout changer pour toujours.

Alors que je luttai désespérément pour trouver quelque chose à dire, ma famille sur le point de littéralement se briser en deux, la même culpabilité et le dégoût de moi même de plus tôt commencèrent à s'amasser à l'intérieur de moi et à brûler telle une plaie ouverte. Je jurai silencieusement, fermant les yeux avec une grimace et enfonçant les ongles dans les coussins du sofa. C'était injuste, complètement injuste. J'aurai dû leur dire à la seconde où ce stupide accident avec le portail était survenu. Pourquoi tout ça devait-il arriver, détruire complètement les ruines de tout ce que je pouvais encore appeler « normal » dans ma vie ? Pourquoi ne pouvais-je l'empêcher ?

Stupide... À la fin, je ne pouvais rien faire d'autre que de garder le silence - mais à l'intérieur je me frappai de toutes les insultes me venant à l'esprit. Stupide, malade, sale idiot. Tout est ruiné et c'est de ma faute.

- Fils, entendis-je mon père finalement murmurer. Nous... Si tu n'avais pas gardé ça... secret, alors... on n'aurait pas-

- Est-ce que ça aurait eu de l'importance ? demandai-je doucement, ouvrant un regard vide sur les petits nœuds dans le bois de la table du salon. Est-ce que ça aurait eu la moindre importance ?

- Bien - bien sûr. Mais... tu aurais dû nous le dire, parce qu'on-

- Ben, pardonne-moi si j'étais incapable de parler pendant que j'étais drogué, dis-je, la voix amère. J'ai essayé. Vous ne m'auriez même pas cru même si j'avais essayé.

- Non, murmura ma mère, serrant les bras autour de sa taille et refusant de me regarder. Non, avant, dans le passé... avant qu'on...

Elle se mordit la lèvre inférieure.

- Pourquoi ? Pourquoi ne nous as tu pas fait confiance ? On... on t'aime !

Venant pratiquement de nulle part, fut un puissant éclair de dégoût et de terreur qui explosa dans ma tête telle une bombe.

- C'est ça, dis-je. C'est ça. Toi et Papa avez surement montré une tonne de cet amour et de cette compassion quand vous avez essayé de me disséquer vivant la nuit passée, crachai-je, les yeux brûlants. Pourquoi pensez-vous que j'aie continué de mentir tout ce temps ?

- Mais...

- Mais quoi ? Vous l'avez dit vous-même que j'étais juste ce dégoutant monstre diabolique, vous vous souvenez ?

- Mais... mais... N-non, tu ne l'es pas- ...Mais on aurait pu... aurait pu t'aider, t'arranger...

Laissant ses paroles en suspens, les yeux de Maman s'écarquillèrent. Elle aurait préféré ne pas dire ça.

Arranger ?

Ça aurait été un faux espoir de penser que mes parents allaient vraiment m'accepter pour qui j'étais, n'est-ce pas ? Ils détestaient toujours Phantom. Des mois de secrets, de mensonges et de trahisons avaient infligé un dommage irréparable à notre relation. Leur fils était maintenant une sorte d'inutile, misérable, horreur à demi fantôme qui n'était plus réellement leur fils... pas vrai ? Dans leurs yeux, étais-je juste une sorte d'erreur ? Un monstre, une erreur de la nature qui avait besoin d'être arrangé ?

Je plissai les yeux malgré l'écrasante explosion d'incroyable détresse et de culpabilité qui me transperça. Je pouvais sentir mon cœur battre fermement, ma respiration stable, mais superficielle.

- Alors j'aurai dû être arrangé.

- Danny.

Jazz parla pour la première fois depuis le début de la conversation, plaçant une timide main sur mon épaule. Je l'écartai doucement, osant un autre coup d'œil à mes parents.

Mais mes derniers mots semblèrent rompre quelque chose à l'intérieur de ma mère et une douleur plus grande que tout ce que j'avais vu auparavant étincela dans ses yeux.

- Non... non, non... J-je ne voulais pas dire ça... murmura-t-elle, pratiquement à elle même.

Regard distant, elle se balança un peu, sa précédente colère s'écroulant en ce que je ne pouvais reconnaitre que comme une complète angoisse et un complet regret alors que la vérité de la nuit passée sembla finalement la percuter.

- Je... ne voulais pas... Bon sang, j... J-j'ai torturé mon propre enfant...

N'exagères-tu pas un peu ? ne pouvais-je m'empêcher de me demander alors que Maman s'effondra subitement sur le plancher, sanglotant. Papa se releva de sa chaise pour s'agenouiller près d'elle, murmurant ce que j'assumai être des mots de réconfort. Maddie Fenton fut réduite à une complète désolation. Je ne l'avais jamais vu agir de quelque façon qui aurait pu s'approcher de cela.

Je doutai soudainement de moi-même. Je relevai les yeux vers Jazz ; ma sœur était restée silencieuse tout ce temps, mais maintenant elle me regardait, hochant sobrement la tête une fois. Vas-y, disaient ses yeux.

J'hésitai, mais pas parce que mes instincts me criaient de me lever et de juste courir hors de la maison. Autant que je veuille leur parler, comment étais-je censé le faire ? Il n'y avait aucune chance que je parvienne à résoudre ce désastre de moi-même ; Jazz avait raison - s'il ne l'avait pas déjà, un torrent de culpabilité consumait mes parents de l'intérieur.

Avant que je puisse le réaliser, ma décision était prise. Je me relevai du divan et marchai (péniblement) jusqu'à mes parents affalés sur le plancher, bras entourant mon ventre, une vigilante incertitude évidente sur le visage.

- Je suis désolé.

Papa releva les yeux sur moi tandis que Maman continua à pleurer doucement dans ses bras, revêtant une expression solennelle, un complet, sinistre contraste à son usuel enthousiasme joyeux. Il m'offrit un petit sourire. Je laissai mon regard glisser vers ma mère. Rien n'arriva pour un long moment, tandis que j'étudiai l'étrange expression de son visage alors qu'elle remarqua ma présence - ses yeux écarquillés, la façon dont elle se crispa légèrement et se blottis contre mon père. L'étrange expression de mon père. Et alors - avec un silencieux supplice de désespoir - je compris.

Ils étaient effrayés...

Mes propres parents étaient... effrayés par moi.

Malgré tout, j'eus à me questionner, avec une malade curiosité - était-ce vraiment moi, ou se craignaient-ils eux-mêmes en réalité ? Chacune des deux options aurait eu du sens, vu les circonstances. Je tassai cette pensée pour l'instant alors que je m'accroupis précautionneusement devant ma mère, essayant de ne pas visiblement grimacer à la douleur aigüe me vrillant les tripes. Je me demandai brièvement si je devrais étirer la main et toucher l'un de leurs bras pour les réconforter, ou parler, ou quelque chose. Mais en fin de compte, je me contentai de regarder le tapis, restant ou j'étais.

- Je suis désolé, murmurai-je encore une fois, évitant leurs yeux.

- Fils, dis mon père à la suite d'un autre douloureusement long moment de silence.

Il hésita.

- Ne le sois pas... Si qui que ce soit - qui que ce soit - devait être désolé, c'est nous.

- C'n'est pas... ce n'est pas...

Je pris une profonde inspiration, mon esprit submergé de tant d'émotions différentes à la fois. « Ce n'est pas de votre faute » ? Était-ce leur faute ? Était-ce ma faute ? Comment étais-je censé les réconforter ?

Étrangement, Papa n'eut pas besoin d'entendre la phrase complète pour savoir ce que j'allais dire.

- Mais c'est de notre faute. Nous aurions dû savoir...

- J'ai... J'ai genre fait tout ce qui était en mon pouvoir pour vous empêcher de savoir, dis-je doucement.

- Non, chuchota ma mère, fermant fermement les yeux. Non, non, non... tout est de notre faute.

Sa voix trembla un instant et Papa lui serra gentiment le bras.

- Nous... t'avons chassé et tiré dessus et... les expériences la nuit dernière...

Lumières vives. Agonie. Cris. Il y eut une menace imminente des impitoyables flashbacks à nouveau - mais, serrant les dents, je parvins à les réprimer au fond de mon esprit.

- Tu aurais tout de même dû nous le dire avant tout ça, marmonna mon père, pratiquement à lui-même. On t'aime.

Je levai les yeux vers lui, une expression morne sur le visage.

- Vous avez dit que vous me détestiez.

...et juste alors, quelque chose sembla se briser à l'intérieur de ma mère. Elle étouffa un autre léger sanglot, se tirant soudainement des bras de mon père pour me prendre dans ses bras, me serrant contre elle - aïe - et enfouissant la tête dans mon épaule. Les yeux écarquillés sous le choc, je me raidis, tentant d'ignorer l'impulsion instinctive de me tordre hors de ses bras. Je ne savais pas quoi faire, comment répondre. Aucun mot ne vint.

- Non, murmura-t-elle, je t'aime. Mon bébé... Je t'aime, Danny ; je suis désolé, je suis désolé, j-je suis désolé...

Je voulais leur pardonner à tous les deux et à moi-même. Je le voulais - vraiment, vraiment beaucoup. Je voulais retourner le câlin, m'excuser et dire que tout allait bien aller, juste laisser tout ça derrière moi et aller de l'avant. Mais malgré sa douce présence maternelle rassurante, les mots prononcés par ma mère la nuit passée me hantaient, leurs échos me traversant les oreilles, leur signification gravée pour toujours dans mon esprit.

Tu es un fantôme. Un dégoutant monstre menteur. Et tu n'es certainement pas notre fils.

- Oh, Danny, Danny, je suis si désolé...

Ils n'accepteront jamais ça.

- Ça va bien aller, fils.

Entourant ses grands bras autour de nous deux, la tentative de Papa à afficher un véritable sourire sembla légèrement forcée, cachée sous une façade rassurante imaginaire qui, j'en étais sûr, sera aussi présente sur le visage de ma mère le moment venu. Quoi qui se trouva derrière ce masque ne se montra pas, et les pièces finales de mon monde brisé se mirent en place. Je décidai que la seule réelle option était de tout laisser aller et de juste... jouer le jeu pour l'instant, je supposai.

- On va... on va arranger ça. Ça va bien aller...

Je levai les yeux vers mon père et tentai de répondre à son sourire.

- Je sais, mentis-je doucement.

Mon sourire fut forcé.

~FIN~


Un gros merci à tous et à toutes d'avoir lu.

Remerciements spéciaux à Urania Crystal pour son aide à la correction de cette fanfiction et à Saekeryan pour ses commentaires enthousiastes qui m'ont bien fait rire ! :D

À tous ceux ayant apprécié cette fanfiction qui seraient à la recherche d'autres bonnes histoires Danny Phantom (Mangaka folie, Lexx ;)), je vous invite à lire mon autre histoire «Renaissance» mettant en scène l'accident avec le portail fantôme.

-Savi ;)