Riley lui avait fait visiter l'école et lui avait présenté ses amis. Elle appréciait beaucoup le nouveau de la classe qui s'était bien intégré à leur groupe. Il aimait beaucoup raconter des histoires drôles et, afin de rendre ses histoires plus vivantes, il imitait la voix et la posture des différents protagonistes de son histoire.

Mary profita du petit rassemblement de leur groupe au sein de la cour de récréation pour proposer sa sortie cinéma.

- « M. Davis osera-t-il regarder un film avec plein de monstres terrifiants ?, le défia Mary avec humour.

- M. Davis va venir, déclara fièrement l'intéressé sur le même ton. Et en plus, il est sûr que tu vas sursauter et crier dans le cinéma. »

Il se moqua et mima une Mary terrifiée. Les autres rirent, bon public. Riley se joignit à eux mais ne put s'empêcher d'ajouter :

« Si tu te mets à côté de Mary, c'est toi qui sera terrifiée : ton pop-corn va disparaître comme par magie. »

Le jeune garçon éclata de rire, suivi par Riley qui riait à en être essoufflée. Les autres rirent de cette moquerie et Mary, fit la moue avant de bousculer légèrement Riley.


Joie s'écroula, ivre de rire, sur les commandes. Elle se redressa ensuite et essuya de son doigt, les larmes de rire qui perlaient au coin de ses yeux.

- « J'adore ce gamin, il est vraiment drôle, souffla Joie en riant encore.

- Enfin quelqu'un qui a un vrai sens de l'humour » souffla Dégout.

Colère regardait l'écran sans y trouver une raison de faire son travail... Puis une camarade de Riley s'approcha du groupe et ceci ralluma une vive flamme dans le regard de l'émotion d'un rouge brique. Dégout regarda Cindy s'avancer, imbu de sa personne comme jamais, énervante au possible. Elle se leva et passa une main dans ses cheveux dans un geste désinvolte. Ses cheveux verts retombèrent avec harmonie, léchant ses épaules.

- « Je sens qu'on va s'amuser, fit Colère en se craquant les doigts.

- Où est le bouton 'brocoli n°3' ? » demanda Dégout en parcourant les boutons du regard.

Elle le trouva au bout de quelques secondes et le pressa d'un doigt assuré. Elle reporta ses yeux sur l'écran, sachant que Riley avait affiché une subtile et exquise expression de dégout, saupoudré d'un soupçon de haine.


Cindy rejoignit le petit groupe. Elle ignora Riley sans aucun scrupule et déposa un baiser sur la joue du garçon. Ce dernier se recula et lui demanda l'explication de son geste. Cindy était d'une subtilité toute relative ou d'une franchise à toute épreuve. Elle lui répliqua d'une voix mielleuse qu'elle pouvait l'embrasser sur la bouche. Ceci fit rougir le garçon qui balbutia quelque chose d'incompréhensif.

« Oooooooh » firent les autres d'un air entendu.

Riley serra le poing.


L'émotion vêtu de blanc s'approcha du réseau central des commandes. Son corps vira au rouge pivoine. Avant que Colère n'ait pu lever le petit doigt, l'émotion anonyme pressa quatre boutons dans un geste vif.

Elle croisa ensuite les bras et souffla de dépit. Colère regarda successivement l'émotion et les boutons comme s'il doutait de l'avoir vue les presser.

« Je hais cette Cindy » déclara-t-elle fermement.

Son visage s'empourpra encore et elle le lâcha pas l'écran des yeux, absorbé par la réaction de Riley.


« On parlait d'aller voir un film de monstres, pas un documentaire sur les poulpes qui bavent sur tout le monde. » lança Riley en élevant la voix.

Cindy fusilla Riley du regard. Riley ne cilla pas. Le silence se fit. Puis le nouveau de l'école plaqua ses mains devant sa bouche pour étouffer un rire. Cindy le regarda avec dégout et déception. Elle lança une insulte à Riley et au garçon et partit aussi vif qu'elle était venue. Son pas était par ailleurs plus hâté qu'à l'aller.

La cloche sonna la fin de la récréation. Les élèves prirent le chemin du préau pour se mettre en rang et le garçon rattrapa Riley.

« C'était vraiment drôle, souffla-t-il en souriant encore. Faudra voir avec les autres pour le cinéma. Ce serait bien d'aller le voir samedi. »

Il poussa son épaule et ils échangèrent un sourire complice. Riley le poussa à son tour.


Cinq sphères arrivèrent au quartier général, suivant le chemin de la rampe. Elle était respectivement rouge, jaune, verte, violette et bleue. Joie fronça les sourcils : il n'aurait dû y avoir qu'un seul souvenir. Colère attrapa la sphère d'une seule main.

Il rejoua le souvenir et on voyait Riley s'emporter contre Cindy. Riley fronçait les sourcils, crachait ses mots d'une colère presque froide mais bien vibrante. Elle serrait les poings. Joie se pencha sur le souvenir puis intriguée, joua le souvenir de la sphère jaune dont l'émotion lui était dédiée.

Riley plaisantait avec ses amis. On entendait ses pitreries et ses blagues raisonner comme un écho. On entendait la rumeur des éclats de rire et on voyait distinctement les mines réjouies au cœur du souvenir. Le souvenir s'étendait au-delà de ces moments d'amitié. On voyait alors le jeune garçon apparaître : il n'y avait que son visage et Joie comprit que Riley s'était intéressé aux signes d'émotion du garçon.

« C'était vraiment drôle. Faudra voir avec les autres pour le cinéma. Ce serait bien d'aller le voir samedi. » disait-il encore dans le souvenir.

Tristesse traina des pieds et prit le souvenirs entre ses petites mains. Elle rejoua le souvenir. On y voyait la même scène que dans le souvenir de Joie. Mais la voix du garçon raisonnait étrangement.

« C'était vraiment drôle. Faudra voir avec les autres pour le cinéma. Ce serait bien d'aller le voir samedi. », raisonna la voix lointaine du garçon.

Tristesse essuya ses larmes naissantes du revers de sa manche. Joie contempla les trois souvenirs avec incrédulité : ils étaient pourtant tous identiques.

Peur joua le souvenir de sa sphère. Le garçon répétait la même phrase mais Riley semblait être stressé quant au samedi à venir. Elle tordait nerveusement ses mains et son sourire était gêné et non rayonnant.

Dégout voyait la réplique cinglante lancée à Cindy et chérissait déjà ce souvenir mémorable.

Tous cinq, leurs sphères en mains, regardèrent la dernière émotion, encore dépourvue de nom. Elle changeait de couleur, alternant les cinq variantes que présentait Joie, Colère, Tristesse, Peur et Dégout.

« Il trouve qu'on est pas assez bien, souffla Tristesse la voix noyée de larmes. C'est pour ça qu'il veut que les autres soient là. »

Son ton était dramatique et affligé. Tous replacèrent leur souvenir à leur place sur l'étagère.

- « Ce sont de beaux souvenirs..., commenta l'émotion de blanc dont la peau rayonnait. Mon préféré est le jaune... Ou alors le vert... ou le violet... Mais j'aime beaucoup le bleu et le rouge aussi...

- Mais qu'est-ce que tu es... ?, demanda Joie.

- C'est pas normal de changer de couleur, pointa Peur du doigt.

- Les caméléons changent de couleur..., fit Tristesse d'une voix trainante.

- Ce n'est pas un caméléon, c'est une émotion, répliqua Dégout formelle. Et elle n'a pas essayé de nous gober. »

L'émotion se balançait doucement sous le son d'une musique qu'elle seule semblait entendre. Elle ramena ses longs cheveux d'un bleu électrique sur sa poitrine et entreprit de les tresser, tout en regardant la vie de Riley. Cependant cette dernière s'en était retournée en classe et les émotions n'avaient guère leur rôle à jouer.

- « Elle nous pique notre job !, s'écria soudain Peur. C'est ça l'évolution : une super-émotion qui va nous remplacer ! On va être au chômage et finira tous dans les méandres de l'oubli !

- On ne peut pas disparaître, contredit Joie sachant pertinemment que c'était une possibilité.

- Moi qui pensait avoir une utilité..., pleura Tristesse se résignant déjà à sa fin.

- Personne n'a disparu, les raisonna Joie. Riley a juste... plus de souvenirs que d'habitude. Elle a peut-être meilleure mémoire ! N'est-ce pas formidable tous ces nouveaux souvenirs ? »

Un sourire éclatant illumina son visage mais ses compères étaient plus perplexe. Tristesse s'était déjà allongée sur le sol, ramenant ses genoux contre sa poitrine dans une position fœtale réconfortante.

« On a un nouvel ami en plus ! » s'écria Joie en montrant sa sphère où le garçon s'amusait avec Riley.

Les autres acquiescèrent, plus par automatisme que par réelle conviction. L'émotion, paré de jaune et de bleu, s'attarda sur les derniers souvenirs colorés de Riley. De curiosité, elle prit la sphère de saphir entre ses mains et son être se fit du bleu des larmes. Les perles salées roulèrent sur ses joues et elle fut agitée de sanglot. Elle reposa la sphère sur l'étagère et se traina jusqu'à Tristesse avant de se laisser tomber mollement au sol à ses côtés.

« Il nous a touché le bras. C'est une catastrophe » souffla l'émotion aux cheveux longs.

Puis elle fondit en larmes. Ses pleurs étaient inconsolables. Tristesse se tourna vers elle, son regard était compatissant derrière ses grandes lunettes rondes.

- « Il nous voit comme les autres. On a rien de spécial. C'est horrible. J'ai si mal que je vais mourir, pleura-t-elle.

- Je comprends, assura Tristesse.

- J'ai trop peur d'être samedi...

- Tu n'es pas forcée d'y assister... » proposa Tristesse.

L'émotion hocha la tête et s'approcha de Tristesse qui la prit dans ses petits bras. L'émotion en quête d'identité pleura à chaudes larmes et le pull épais de Tristesse essuya les stigmates de ses pleurs.

- « Là j'y comprends plus rien, fit Colère éberlué. Elle est quoi ?

- Heu..., fit Joie pour se donner le temps de la réflexion. Mie-joie, mie-peur, mie-dégout, mie-tristesse, mie-colère... ?

Tristesse tapota l'épaule de l'émotion et caressa ses cheveux pour l'apaiser. La chevelure était si épaisse que Tristesse perdait aisément son bras dans cet océan aux couleurs des larmes.

Peur dressait un tableau du risque monumental que représentait cette inconnue dans la tête de Riley, marmonnant des hypothèses aussi improbables qu'effrayantes.

« Ok. Mais le désespoir est total là. » conclut Dégout.


La semaine était passé bien vite. Samedi semblait avoir dépassé les autres jours pour arriver plus tôt. Riley et Mary étaient arrivées les premières. Elles furent vite rejointes par les autres et prirent place dans la salle. Pendant deux heures, ils frémirent d'effroi, vivant les mêmes émotions que les protagonistes qui évoluaient sur l'écran.

Le film se termina, faisant défiler une liste de noms sur un fond noir. Le groupe d'amis sortit de la salle, évoquant déjà les meilleurs moments du film. Mary parlait avec une copine qui faisait partie de l'équipe de hockey de Riley. Elles se moquaient allégrement de la niaiserie de certains personnages, rejouant certaines parties du film.

Riley discutait avec ses autres amis. Elle riait en évoquant le monstre bleu qui avait surgit de l'écran dans un hurlement à glacer le sang.


Joie éclata de rire, tandis qu'un souvenir doré et éclatant envahissait les pensées de Riley. Peur était vautré sur le canapé, blanc comme un linge, se remettant difficilement des émotions du film. Tristesse l'éventait doucement pour l'aider à se rétablir.

Joie et l'émotion inconnue partageait les moments heureux du film tandis que Colère était détaché de la scène car focalisé sur la lecture de son journal et Dégout se limait les ongles, sans se préoccuper de l'état de Peur.

L'émotion en quête de son identité, attacha ses longs cheveux en une haute queue de cheval afin de dégager son visage. Sa tête sympathique était ivre de joie et elle trépignait d'impatience. Elle dévorait l'écran du regard, savourant chaque parcelle d'images qu'elle y voyait.


Les enfants rentrèrent chez eux. Les chemins se séparèrent. Mary, Riley et le nouveau garçon de l'école continuèrent un peu le chemin ensemble car habitant seulement à quelques rues les uns des autres. Mary fut la première à arriver dans sa rue. Elle dit au revoir à Riley et à leur nouvel ami et leur souhaita de passer un bon week-end.


Joie conférait à Riley, une mine réjouie et d'usage car l'après-midi avait été agréable. Mais l'émotion anonyme n'était pas en reste. Son corps passait du bleu pastelle au rouge pale pour se faire violette avant de virer à un jaune rayonnant.

Elle se mordit la lèvre, de stress ou de malice, nul n'aurait su le dire. Elle appuya sur un bouton avant de se reculer rapidement et de joindre ses mains sur sa poitrine. Elle était extatique et trépignait sur place, attendant la réaction de Riley.


Les deux enfants parlèrent alors brièvement des devoirs à faire. Le garçon mentionna son envie d'essayer le hockey et Riley s'enthousiasma à l'idée de lui montrer ce sport qu'elle aimait tant.

Le garçon arriva devant chez lui. Riley regarda la maison qui était une petite maison de banlieue dans un coquet jardin.

- « On se voit lundi alors ?, demanda le garçon.

- Ouais, répondit Riley dans un sourire.

- Faudra qu'on se refasse un truc comme ça, c'était chouette. »

Riley acquiesça et se proposa de le laisser aire quelques pas sur la glace avant l'entrainement de mardi soir. Le garçon s'en réjouit et anticipa ses performances, s'en moquant déjà. Ils rirent encore puis Riley prit le chemin de chez elle.

Elle tourna la poignée et rentra à la maison d'un pas léger. Elle meumeumait une chanson heureuse. Maman passa sa tête dans l'embrasure de la porte de la cuisine et regarda sa fille. Riley déposa la monnaie du cinéma sur la table circulaire de la salle à manger et s'assit. Elle entreprit de raconter, avec animation et ferveur, la prouesse cinématographique que représentait le film. Elle mimait les scènes de ses mains, imitait les expressions faciales des scènes cruciales. Sa mère montrait son intérêt pour le film, trouvant cependant plus de satisfaction à voir sa fille réjouie.

Derrière ses lunettes, Maman remarqua quelque chose de nouveau sur le visage de Riley. Elle le lui fit remarquer et Riley rougit. Elle démentit avec véhémence mais sa mère réitérait son discours dans un sourire moqueur.


Dans la tête de Maman, les émotions y allaient de bon cœur. Peur regardait Riley avec des yeux ronds.

« Non pas déjà ?! » s'écria-t-elle en prenant son visage entre ses mains.

Le violet de son visage se faisait plus pale.

Joie repoussa de ses doigts les mèches brunes qui barraient sa vue. Elle avait le regard brillant et regardait Riley avec émotion.

Joie l'interpella et l'émotion sortit d'un recoin de la tête de Maman. Elle était vêtue d'une petite robe blanche au tissu fluide et en s'avançant, elle jaunit, se faisant aussi éblouissante que le soleil. L'émotion rajusta ses lunettes à la monture rouge sur son nez : elle voulait voir la scène d'un œil clair.

Elle était en tout point semblable à la nouvelle émotion qui était née dans la tête de Riley si ce n'est que ses cheveux étaient plus courts. L'émotion s'assit sur un siège qui longeait le large tableau de bord. Tristesse, Dégout, Joie, Colère et Peur étaient présentes à ses côtés et la sixième émotion était tout aussi émue et amusée que ses amies.

« On va l'embêter un peu... » déclara Dégout dans un fin sourire.

Joie acquiesça et pressa quelques boutons. Elles s'adossèrent à leurs sièges et burent leur thé à petites gorgées, se délectant du spectacle.


« Qu'est-ce que c'est que ce petit sourire niais? » demanda Maman dans un sourire taquin.

Riley se raidit et tenta de faire disparaître son sourire. Elle ne parvint qu'à le rendre plus net.

- « Je n'ai pas de sourire niais, dit-elle néanmoins.

- Ooooh si, contredit Maman d'un air jovial. Je le vois là. »

Elle pointa le coin des lèvres de Riley. Sa fille rougit et ses yeux se firent plus brillants encore.


Dans la tête de Riley c'était l'euphorie. Les cinq émotions regardaient l'écran, ressassant encore les paroles de Maman. L'émotion sans nom, passa par toutes les couleurs que connait le cœur.

Elle attrapa les émotions de Riley et les serra contre elle, les remerciant de l'avoir aidée à trouver son identité.

« Je suis Amour ! », s'exclama-t-elle en brillant comme le soleil.

Riley a treize ans. Que pourrait-il lui arriver de plus beau ?


FIN.


Notes :

Davis est le nom de famille de Andy dans Toy Story.

Mary Gibbs est la petite Boo de Monstres et Compagnie.