Les deux héros étaient en route pour Genovia dans la fidèle Laytonmobile du professeur depuis déjà trois heures. Luke ne faisait pour le moment que dormir depuis qu'ils avaient quitté Londres. En partant, ils avaient veillé à prendre suffisamment d'affaires pour la semaine qu'ils risquaient de passer à des centaines de kilomètres de chez eux. Il était cependant difficile d'estimer le temps de cette absence : la future enquête le déciderait pour eux.
Le trajet était loin d'être fini : ils n'étaient seulement qu'à la moitié du parcours qui les séparaient d'un grand mystère, et c'est lorsque Layton se mit à repenser à l'avant dernière phrase de la lettre que Luke émergea à l'avant de la voiture.
« Professeur, est-ce qu'on est bientôt arrivés ? demanda le jeune garçon, endormi.
- Patience, Luke. Il nous reste encore deux cent cinquante kilomètres, je pense.
- Je suis pressé d'être là-haut. Je suis certain que ce qui nous attend est le plus gros mystère que j'aie jamais vécu avec vous ! » dit-il avec entrain.
Layton eut un léger sourire, car il pressentait la même chose que son apprenti. Cependant, était-ce pour le mieux ?
« Tu as sans doute raison. Mais je me demande vraiment pourquoi l'auteure tenait à rester anonyme.
- Euh… Elle a peut-être un rôle clé dans tout ça, et ne veut pas que vous découvriez ses manigances avant d'avoir atteint son but ? s'enquit Luke, qui était entraîné par son imagination. Après tout, c'est déjà arrivé par le passé, non ? Souvenez-vous de notre visite à Dorémont.
- Oui. Mais ce n'est pas dit que la même chose se reproduise.
- Et si c'était Descole ? continua Luke, qui essayait de trouver une théorie plausible.
- Quelque chose me dit que nous n'allons pas tarder à en savoir plus, mon garçon, peut-être même à ce lieu de rendez-vous qui est indiqué sur la lettre.
- Alors dépêchons-nous. Et, regardez, professeur, la nuit va tomber dans moins de deux heures ! s'inquiéta Luke.
- On y sera à temps, ne t'en fais pas. Repose-toi encore un peu, peut-être que notre soirée risque d'être mouvementée. »
Le petit garçon hocha la tête et ne se le fit pas dire deux fois : en effet, il était déjà en train de s'assoupir contre la fenêtre, des questions plein la tête.
Comme prévu, deux heures plus tard, ils arrivèrent à Genovia. Le soleil allait disparaître dans une dizaine de minutes et la lune ne tarderait pas à dominer le ciel.
Layton gara sa voiture près d'un ponton, à l'entrée de la ville. En sortant, il trouva le paysage magnifique. Il n'y avait pas d'autre village à des kilomètres, mais ce qui entourait l'endroit mystérieux où les deux protagonistes étaient amenés à faire leur enquête était un long désert magnifique. Les derniers rayons du soleil se reflétaient sur le sol : c'était un superbe coucher de soleil qui les accueillait. La seule chose qui laissait croire que cet endroit était habité était une longue et petite route, celle qu'ils avaient empruntée pour venir ici, pourtant très peu fréquentée. Après avoir regardé les horizons tout comme son mentor, Luke s'exclama :
« C'est vraiment magnifique, hein professeur ?
- Oui, Luke. Les étrangers comme nous pourraient croire que rien dans ce coin n'est habité, mais la preuve du contraire est à quelques mètres devant nous. L'évolution fulgurante de cette ville et son évocation dans de nombreux journaux l'ont aidée à se faire connaître. »
Le jeune garçon vêtu de bleu se trouva en accord avec lui et ils prirent la décision commune de se rendre à la place centrale, puisqu'ils étaient arrivés à l'heure, afin de ne pas manquer leur rendez-vous.
Dès qu'ils franchirent l'entrée, ils ne savaient pas réellement où ils devaient aller car tout n'était pas indiqué comme il le fallait et la lettre n'avait pas donné suffisamment de renseignements. Layton arrêta alors un homme dans une petite rue.
« Bonsoir monsieur. Excusez-moi mais est-ce que vous pourriez nous indiquer le chemin de la plus grande place de la ville ?
- Vous êtes des touristes, n'est-ce pas ?
- J'imagine qu'on peut le formuler ainsi… répondit Layton, pensif.
- C'est très simple. Il vous suffit de continuer tout droit et de tourner deux fois à droite aux prochains croisements. De toute façon, vous ne pouvez pas vous tromper : il y a toujours énormément de monde à cette heure, là-haut.
- Je vous remercie beaucoup pour votre générosité. »
Le professeur adressa un sourire à l'homme qui les avait renseignés, et suivi de son fidèle apprenti, ils suivirent le chemin indiqué, qui en effet les mena là où il le fallait.
Arrivés là-bas, ils furent étonnés de voir tant de monde à une heure plutôt tardive. Certaines personnes semblaient inquiètes, et d'autres totalement innocentes.
« Vous savez si la personne qui vous a contacté va venir, professeur ?
- Je le pense, oui. Mais il me sera difficile de la voir dans cette foule, puisque je ne la connais pas… »
Aussitôt qu'il eut prononcé ces quelques mots, Luke aperçut une jeune femme s'approcher d'eux en courant. Elle était magnifique : elle avait une longue chevelure blonde, bouclée sur les pointes et volant au vent. Ses cheveux lui arrivaient au milieu de son dos ; sur son front reposait une mèche plutôt rebelle. La mystérieuse était vêtue d'une robe noire qui lui arrivait à peine aux genoux.
« Professeur, regardez derrière vous ! » s'exclama Luke.
Il s'exécuta et aperçut en effet cette même fille qui semblait sans nul doute s'approcher d'eux. Au même moment, un terrible cri se fit entendre dans toute la place, ce qui figea l'ensemble des personnes présentes. Plus aucun son ne pouvait se faire entendre pendant un moment ; soudain, certains se mirent à hurler de façon incontrôlable. Ce furent des cris de terreur mélangés à de la surprise.
Lorsque tout le monde commençait à courir dans tous les sens sur la grande place, l'auteure de la lettre arrivait à leur hauteur, essoufflée.
« Professeur… Layton… Je savais que… je vous trouverais ici ! Il ne faut pas rester là, suivez-moi… je vous en prie. »
Son regard navigua entre les deux hommes et s'arrêta un instant sur Luke, mais elle ne tarda pas de nouveau à poser ses yeux d'un brun étrange qui virait au rouge sur le visage du professeur. Elle leur fit un signe de main pour leur demander de la suivre rapidement, ce que les deux firent. Ils n'avaient de toute façon pas le choix.
Lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit prévu, une sorte de planque près d'une cave assez éloignée mais qui était tout de même dotée d'une vue sur la place, elle était hors d'haleine à force de courir, tout comme eux.
« Expliquez-moi à quoi rime cette mascarade, jeune fille. Qui êtes-vous, à la fin ? Et que me voulez-vous ? »
Layton semblait troublé par le regard de cette femme. Cela lui rappelait quelqu'un, mais il était totalement incapable de dire qui. C'est comme si une partie de ses souvenirs avait été effacée.
« Je vous l'expliquerai plus tard. Peu importe mon nom, tant que vous savez pourquoi vous êtes venus, n'est-ce pas ? » répliqua-t-elle, ayant retrouvé ses esprits.
Le gentleman ne sut quoi répondre. Elle n'avait pas tout à fait tort, mieux valait d'abord qu'il connaisse les faits.
Luke était silencieux, blotti derrière le professeur. Il n'osait pas intervenir et voulait d'abord en apprendre plus avant de donner son avis.
« Je vous ai entraînés ici car je sais qu'on sera à l'abri de toute menace et de toute oreille indiscrète, et il le faut pour que je vous éclaire au sujet de la lettre.
- Bien. Je vous écoute, dans ce cas, répondit Layton.
- Merci. Je pense que vous ne savez pas exactement ce à quoi vous avez assisté ce soir, non ?
- Je suis perplexe, en effet. J'ai bien une théorie mais j'apprécierais entendre votre histoire en premier.
- D'accord, professeur Layton. Eh bien, tout a commencé il y a une quinzaine de jours, lorsque plusieurs scientifiques ont fait irruption dans cette ville, tous ensembles. Ils semblaient tous se connaître plus ou moins. Le lendemain, une affreuse nouvelle m'est parvenue : deux d'entre eux avaient été enlevés peu de temps après que le soleil se soit couché. Chaque fois, le même scénario : de l'agitation sur la place où je vous ai demandé de venir, un long cri puis plusieurs touristes affolés imitant les autres, tombant dans la folie. Au début, on croyait à une coïncidence mais chaque soir, c'est la même chose. La police est incapable de savoir qui est responsable, elle n'a pas une seule piste.
- Mais c'est horrible ! intervint Luke, interloqué. Et personne n'a été capable de voir le visage de la personne, ou ne serait-ce qu'une partie de son corps ?
- Non, personne. Etrangement, dès que cela se produit, personne ne regarde dans la bonne direction. L'individu mystérieux qui est responsable de ces enlèvements doit avoir une parfaite manière de procéder pour ne jamais se faire repérer.
- Je vois. Et quant à ceux qui se font enlever, a-t-on la moindre idée d'où ils pourraient se trouver ? reprit Layton.
- On l'ignore. Et une fois que toute la bande de scientifiques s'était fait enlever, des touristes innocents ont subi la même chose.
- Et ces scientifiques ne savaient pas ce qui était arrivé à leurs amis, avant de se faire enlever eux aussi ? demanda Luke. Ils n'essayaient pas de fuir et n'étaient même pas inquiets ?
- Ils devaient forcément le savoir, mais ne cherchaient même pas à fuir. De plus, rien dans les journaux ne paraît, il n'y a qu'un couple dans la ville qui est capable de savoir toutes les rumeurs. Beaucoup s'informent auprès d'eux. Je pense que quelqu'un d'influent modifie les titres et les articles, mais qui ? Et dans quel but ? »
Le professeur et Luke étaient très étonnés de ce qu'ils venaient d'apprendre. Ils ne savaient pas vraiment quoi répondre, ils étaient simplement déterminés à prendre part à l'affaire.
Elle les avait éclairés sur le sujet mais cela restait très vaste. Le gentleman était persuadé qu'elle n'avait pas avoué tout ce qu'elle savait à ce propos, mais il n'en dit rien. De toute façon, quoi qu'il en soit, il était venu ici pour résoudre ce mystère, et il honorerait sa parole. Même s'il devait travailler avec une « inconnue ». Il avait déjà résolu une enquête en présence d'un homme prêt à tout pour détruire Londres il y a plusieurs années, bien qu'il ne le sache pas tout de suite. Pourtant, même en ayant découvert la vérité, il avait continué à vouloir le sauver. Layton ne renonçait jamais à une affaire de ce type, quoi qu'il en coûte.
« Maintenant que vous savez tout, je vous en prie, aidez-moi à élucider tout cela. Vous êtes un homme influent, connu dans le monde entier et je ne connais personne de plus intelligent que vous ni plus apte à faire toute la lumière sur l'affaire. Je vous implore de me faire confiance.
- Je pense qu'en envoyant cette lettre, vous saviez parfaitement que j'allais venir. En effet, vous avez égayé ma curiosité et je compte bien vous apporter mon aide. Dites-moi simplement qui vous êtes, désormais.
- Je m'appelle Aurelia et je peux également vous dire que ce que vous découvrirez dans cette ville dépassera certainement les limites de l'imaginable. Et vous avez besoin de moi… »
Hershel Layton ne répondit rien, il se contenta d'hocher la tête en signe d'accord. Elle semblait si désemparée. Quoi qu'il en soit, il était sûr de n'obtenir aucun renseignement de plus. Mais il comptait bien mener sa petite enquête sur cette mystérieuse jeune femme de son côté, avec son apprenti. Elle était si étrange ! Elle paraissait tellement mystérieuse quand il s'agissait de parler d'elle, mais on pouvait croire qu'elle savait tout de cette ville. La plupart de ses phrases étaient construites uniquement sur des sous-entendus.
Ils ne tarderaient sans doute pas à en savoir plus, de n'importe quelle manière.
Lorsque la jeune femme rentra chez elle après cette soirée mouvementée, elle fut à nouveau assaillie de visions du passé. Elles lui donnaient l'effet d'un coup de poignard dans le cœur. Chaque soir rimait à la même chose depuis un an. Elle était incapable d'y échapper, à cette torture mentale. Mais que faire, désormais ? Elle n'avait fait qu'aggraver son état lorsqu'elle s'était embarquée dans un plan où il était à présent bien trop tard pour abandonner, et le fait qu'elle refusait de l'admettre ne changeait guère la réalité : au fond d'elle, elle le savait pertinemment. Elle savait pertinemment ce qui était vraiment en jeu.
De toute évidence, elle ne disait pas toute la vérité.
