Il savait très bien qui elle était et ne comptait pas l'écouter. Au fond, Descole ne savait même pas si cela lui faisait ressentir quoi que ce soit. La pauvre blonde continuait de se débattre, ce qui lui déplut fortement mais il refusait de ne placer ne serait-ce qu'un seul mot tant qu'il ne l'aurait pas enfermée.

Il ne risquait pas grand-chose de toute façon, personne n'était à moins de 800 mètres d'ici, et il avait déjà tout prévu. Elle ne criait même pas : cela empêcherait que demain, des rumeurs se propagent.

Il pénétra dans le vaisseau quelques mètres plus loin, en entraînant Aurelia tout en maintenant fortement son bras. Il se dirigea vers une paire d'escaliers qui menaient à un repère situé comme au sous-sol de l'appareil, et la lâcha une fois qu'il fut dans la bonne pièce.


Sentir l'homme qui s'était occupée d'elle pendant sept ans la tirer violemment contre lui faisait un mal fou à la jeune femme qui se sentait si faible qu'elle était incapable de manifester la moindre réaction envers ses actes. Comment pouvait-il faire ça ? Elle aurait aimé se convaincre qu'il y avait forcément une raison logique derrière tout ça mais n'y parvenait pas. Elle avait tant de questions à lui poser, mais il n'avait lui-même pas dit un seul mot depuis son apparition, alors, à part se laisser traîner elle ne savait où, il n'y avait rien à faire.

Lorsqu'il la jeta tel un vieux jouet dans cette sorte de cave complètement vide à l'exception d'un matelas de qualité médiocre à un coin de la pièce, et une chaise de l'autre, elle avait encore plus mal. Elle parvint à se relever et se traîna jusqu'à la chaise, tout en entendant la porte claquer derrière elle.

Soudain, elle médita. Cette méditation ne dura que quelques secondes mais c'était suffisant pour la faire réagir : elle n'avait jamais été du genre à abandonner, même dans les cas extrêmes, et elle refusait d'abandonner maintenant.

La jeune blonde se mit alors à crier à l'aide. « Je sais bien que cela finira par l'agacer, il n'a jamais aimé les caprices » pensait-elle.

En effet, elle eut raison : à peine une minute après, il était revenu et ouvrit la porte d'un mouvement de rage.

« Pourquoi ? Je t'en prie, réponds au moins à cette question ! insistait la jeune fille.

- Ta présence ici était inévitable pour mettre mon plan à exécution, dit le gentleman masqué d'un ton relativement calme.

- Mais quel plan ? De quoi parles-tu, à la fin ? Et pourquoi t'en prendre à ta propre fille ?

- Tu es vraiment naïve si tu imagines que je vais te communiquer les détails, Aurelia. »

« Aurelia ». Cela faisait combien de temps qu'elle n'avait plus entendu ce prénom sortir de sa bouche ? Elle en tremblait. Elle ne pensait jamais le revoir, pas après tout ce qu'il s'est passé, et encore moins dans de telles circonstances…

« Je vois, j'imagine que je n'ai plus qu'à être oubliée ici pendant Dieu sait combien de jours ou même de mois, s'exclama Aurelia qui commençait à perdre son calme habituel.

- Cela se terminera bien assez vite.

- Je ne te crois pas, je ne peux pas te croire. Tu n'as même pas eu la bonté de chercher à me retrouver quand je… il y a plus de dix ans de cela, reprit-elle soudainement. Où étais-tu ?! »

C'en était trop : les larmes coulaient le long de ses joues sans qu'elle ne puisse les retenir. Elle n'était pas du genre à montrer ses faiblesses ni même à perdre son sang-froid, ça n'arrivait jamais tant elle était habituée à la dureté de la vie, avec ce qu'elle avait connu. Descole était planté en face d'elle et ne répondait rien : son visage était fermé, sans aucune expression. Elle ne pensait pas que son père pouvait devenir un tel monstre en une dizaine d'années. Elle qui était d'habitude si intelligente, cela était au-dessus de ses forces que de chercher une explication plausible.

Il était reparti, la laissant seule dans cette pièce terrifiante.

On aurait dit la même que lorsqu'elle avait été enlevée.


Descole avait ressenti quelque chose qui le trahissait lorsque la jeune fille lui a posé cette fameuse question qu'il aurait aimé éviter. La voir s'énerver ainsi, il ne s'y attendait même pas. Lui, il avait gardé son calme comme il le faisait dans toutes les situations et comme si rien ne pouvait l'atteindre. Était-ce vrai ?

Il décida tout de même de faire abstraction du mieux qu'il pouvait de ce qu'il venait de faire et de ce qu'il avait entendu, et se dirigea plus au cœur du Bostonius pour parler à Raymond de son plan avec plus de précision.

« Eh bien, je pense qu'une des parties les plus importantes s'est terminée avec succès, dit-il en arrivant près de lui.

- En effet, monsieur.

- Une dernière précision : je ne pense pas revenir de la journée ici, je serai trop occupé à mettre mon plan à exécution.

- D'accord. Eh bien, je serai toujours ici si vous avez besoin de quoi que ce soit » lui indiqua Raymond.

Descole le remercia et ne tarda pas à s'en aller.

Un peu plus tard, alors que la nuit était déjà bien avancée, il voulait en savoir plus sur les réelles intentions d'Aurelia, les raisons de sa présence ici et le lien qu'elle avait avec les enlèvements, afin de ne pas faire d'erreur lorsqu'il jouerait le jeu, le lendemain. En effet, cette présence ne pouvait pas être due au hasard. Jamais rien n'était dû au hasard.

Il décida de redescendre, de toute façon, il doutait qu'elle dorme : il ne se trompait pas, la jeune femme était éveillée, recroquevillée sur elle-même dans un coin du vieux matelas.


Elle avait bien compris que c'était lui qui venait de pénétrer dans cette pièce horrible où elle était retenue depuis déjà cinq heures environ. Elle n'osait rien dire de peur qu'il ne lui fasse subir des choses encore plus affreuses, mais en était-il seulement capable ? Elle n'en savait rien, elle ne s'était jamais sentie aussi mal de toute sa vie, aussi loin qu'elle puisse se le remémorer. Aurelia avait réussi à haïr son père en une dizaine de minutes dès qu'elle avait réalisé l'acte terrible qu'il avait osé faire. Pourtant, celui-ci avait toujours été son modèle quand elle était plus jeune, et le voir ainsi la laissait dans un état indescriptible.

Finalement, la jeune fille finit par murmurer d'une voix tremblante :

« Qu'est-ce que tu veux ?

- Des informations, rétorqua Descole.

- Je ne vois pas pourquoi je t'en donnerai, tu es suffisamment intelligent pour les trouver seul, non ?

- Aurelia, je te conseille de me répondre, dit-il en prenant un ton qui se voulait menaçant.

- Je vois. »

La jeune fille se redressa et posa son regard brun envoûtant sur celui qui se tenait en face d'elle.

« Si c'est ce que tu souhaites, j'imagine que je n'ai rien d'autre à faire que de te répondre, n'est-ce pas ? reprit-elle. Eh bien, que veux-tu savoir ? demanda-t-elle, elle voulait sa voix assurée mais elle avait du mal à contrôler les tremblements.

- Que se passe-t-il ici, au juste ? Et pourquoi y es-tu mêlée ?

- Je pensais que tu aurais récolté ne serait-ce qu'un minimum d'informations avant de passer ici.

- C'est le cas, mais il y a encore des questions sans réponses.

- Je dois être ici. Il le faut, c'est mon devoir, je dois empêcher un malheur d'arriver

- Mais de quoi est-ce que tu parles ?

- Quelqu'un veut détruire la ville. Et cette personne a un lien très étroit avec les acteurs de cette histoire » répondit-elle d'un ton inquiétant.

Elle savait parfaitement de quoi elle parlait, mais lui devait tout ignorer. C'était d'ailleurs une bonne chose : si par malheur il apprenait quoi que ce soit par mégarde comme Layton l'avait fait, tout cela se terminerait encore plus mal que quiconque aurait pu l'envisager.


Il était perplexe. Si seulement elle pouvait cesser de faire tant de mystère ! Il doutait cependant qu'elle dise quoi que ce soit de plus, il valait peut-être mieux qu'il découvre le reste de lui-même. « Ce ne sera pas bien compliqué » se dit-il.

Descole s'apprêtait à laisser sa fille seule, quand celle-ci l'interpella. Il revint donc sur ses pas pour voir ce qu'elle voulait.

« Si tu es ici, tu ne dois pas être sans ignorer que le professeur Layton est également présent.

- Tu es très perspicace, lui dit-il d'un ton ironique.

- Je l'ai aperçu, hier, dans l'après-midi, lire un dossier qu'il n'aurait jamais dû lire me concernant.

- Quel était-il ?

- Le dossier de mon identité où tout est répertorié, mes parents compris.

- Je ne vois pas en quoi cela te pose problème qu'il apprenne que je suis ton père, avança-t-il en haussant les épaules.

- Certes, il l'aurait appris de toute façon… As-tu pensé à ma mère ?


Ce n'est que trois secondes plus tard environ qu'elle se rendit compte de l'énorme erreur qu'elle venait de commettre. Bien sûr que non, son père, lui n'en savait rien ! Il l'avait d'ailleurs toujours ignoré, et elle aurait espéré que le passé ne referait jamais surface… Ces secrets étaient inavouables, et jamais qui que ce soit n'aurait dû s'en mêler. Il ne faut jamais remuer le passé.

Cette affaire était bien plus que risquée, au-delà de tout ce qu'elle aurait pu imaginer.

« Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, tenta-t-elle de se rattraper. Maman n'a rien à voir là-dedans…

- Tu ferais mieux de dormir au lieu de débiter des choses sans aucun sens ! » rétorqua-t-il avant de partir subitement en claquant la porte de la pièce.

Ce sujet semblait être resté un sujet sensible pour lui au vu de sa réaction, ce qu'elle pouvait admettre malgré tout.

La jeune fille avait compris bien des choses alors qu'elle était encore très jeune : son intelligence s'était développée très tôt, bien plus tôt que les autres, et ce soir-là, elle aurait préféré ne rien savoir.


Encore une fois, la petite semblait revivre ce qu'il s'était passé deux ans auparavant, lorsqu'elle avait surpris sa mère entre les mains de ces brutes. Mais cette fois-ci, c'était au téléphone qu'elle était.

Il était vingt-trois heures, son père n'était pas encore rentré pour le moment, mais il ne saurait tarder.

Aurelia, âgée de six ans, descendait les marches dans le but d'aller quémander un verre d'eau à sa mère. Elle vit qu'elle était occupée et se stoppa alors, restant cachée derrière le mur, ce qui lui permettait tout de même d'entendre une partie de la conversation téléphonique.

« Ne t'en fais pas… Je sais que je n'ai pas pu être présente ces derniers jours, mais je t'assure qu'on rattrapera le temps perdu » promit-elle d'une voix douce contre le combiné.

Aurelia se demandait à qui elle pouvait bien parler. Certainement pas son père, malgré ses absences répétées en soirée cette semaine-là.

« Oui, on se voit demain, Hershel. A bientôt… »

« Hershel ». Elle n'avait jamais entendu ce prénom nulle part. Sa mère raccrocha quelques secondes après avoir dit des mots tendres, et la petite s'empressa de remonter se coucher discrètement, abandonnant l'idée de boire un peu. Ce à quoi elle venait d'assister la laissait perplexe. A 6 ans, les enfants sont en général trop jeunes pour comprendre quoi que ce soit : elle, en revanche, avait compris que sa mère faisait quelque chose de mal. Et elle n'avait pas tort…