Claire fit quelques pas dans la direction de Descole, le visage dénué d'une quelconque expression. Descole, lui, avait extrêmement de mal à cacher l'immense choc qu'il venait de subir. Mais était-ce réellement un choc ? Cela faisait de longues années qu'il n'avait plus ressenti quelque chose de concret, il y a exactement dix ans, depuis cet accident.
« C'est bien moi, en effet, lui dit-elle.
- Pourrais-je savoir où tu étais durant ces longues années ?
- J'ai cessé d'accorder de l'importance à de tels détails le jour où j'ai tout perdu, Jean, répondit-elle d'un ton particulier.
- Cela n'excuse rien. Tu as mis dix ans à préparer ce plan ?
- De quel plan parles-tu ? lui demanda-t-elle en prétendant ignorer ce qu'il sous-entendait.
- Je ne suis pas si ignorant que cela. Figure-toi qu'en apprenant que notre fille se trouvait dans cette ville en même temps que les enlèvements, j'ai compris que quelque chose de bien plus compliqué se cachait dans les recoins de Genovia.
- C'est très intéressant. Tu es très perspicace, encore plus qu'avant… elle marqua un arrêt et se souvint brusquement de ce qu'il avait dit il y a quelques secondes. Tu parlais de notre fille, reprit-elle. Où est-elle ?
- Je suis persuadé que tu en sais plus que tu le laisses entendre. Tu dois certainement avoir la réponse à ta question, n'est-ce pas ? » déclara celui qui se faisait craindre par Layton et Luke.
La blonde esquissa un rictus au coin des lèvres et ne répondit pas à la question. Bien sûr qu'elle le savait, puisqu'elle avait été responsable de son enlèvement ! Mais elle préférait laisser l'homme avec qui elle a partagé de longues années de sa vie le deviner.
« Claire, que faisais-tu tout ce temps ? Pourquoi es-tu si différente ? la questionna-t-il. Les questions se bousculaient dans sa tête, mais il essayait de ne pas trop en demander : laisser les émotions le submerger était la pire chose pour lui.
- Je ne voyais plus aucun intérêt à me comporter comme je l'ai toujours fait lorsque j'ai tout perdu, souffla-t-elle en faisant les cents pas dans la pièce et en lançant par moment quelques regards à Descole.
- Aurelia et moi, étions-nous tout pour toi ? » lui demanda-t-il.
Dix ans auparavant, la romance qu'ils vivaient était telle qu'il ne se serait jamais permis de poser la question ; mais aujourd'hui, il voulait en avoir confirmation, bien qu'il doute de la véracité de ce qu'elle avançait.
En effet, sa méfiance était justifiée : Claire pensait à lui et leur fille, mais pas que. Mais cela, il était trop tôt pour qu'elle le lui dise : il devait l'apprendre de lui-même, et cela ne saurait tarder.
« Tu préfères ignorer mes questions, très bien. Réponds au moins à celle qui concerne tous les habitants de cette ville et peut-être bien plus : en quoi consiste ton plan ? insista Descole qui commençait à s'énerver.
- Voyons, Jean… Comment peux-tu te soucier de la sécurité des habitants alors que toi-même, tu les mets en danger ?
- Comment ? s'exclama-t-il, interloqué.
- Tu me croyais morte ces dix dernières années, mais je ne l'ai jamais été. J'ai également appris des choses, tu me sous-estimes…
- Je suis incapable de te comprendre, Claire. Mais ces bavardages incessants ne répondent pas à ma question ! répéta-t-il, sentant la colère monter suite à ses mots.
- Bien, lâcha-t-elle en levant les yeux au ciel. Je veux détruire cette ville. Est-ce suffisamment clair, ainsi ? »
Descole était offusqué par ce qu'il venait d'entendre : elle, qui était si innocente, partisane de la bienveillance autrefois, préparait un massacre d'une telle ampleur ?
Il n'avait même pas le courage de demander d'autres détails. Il est vrai qu'il n'était, encore quelques années plus tôt, jamais le dernier à vouloir semer la panique dans les villes, mais il avait changé. Tout ce qu'il désirait à présent, c'était mettre des bâtons dans les roues de Layton, et il s'assurerait que cela fonctionne tout en empêchant la femme qu'il avait aimée de mettre son plan à exécution, bien que ce soit peine perdue d'avance, il continuait à espérer.
La jeune fille était parvenue à fermer les yeux une bonne heure et demie, mais son sommeil avait été agité entre cauchemars et inconfort du lieu où elle était prisonnière depuis plus d'un jour, désormais. Il semblait qu'elle fut seule, et avec le peu de forces qu'elle avait, elle réussit à se lever et à atteindre la grande porte verrouillée.
Malgré son état déplorable comparé à la jeune femme joyeuse qu'elle était habituellement, elle était encore capable de réfléchir et pressentait quelque chose d'alarmant dans cette ville. Son père ne s'absentait jamais longtemps, et elle ignorait encore qu'il prenait son apparence le reste de la journée. Le saurait-elle un jour ?
Elle essaya de faire céder la porte, en vain tout d'abord, mais après maintes tentatives elle réussit à briser la serrure, non sans mal.
Aurelia sortit de ce qui était pour elle une cellule de détention, et était soulagée comme jamais elle ne l'avait été. Il lui restait encore de parvenir à s'enfuir de ce lieu qu'elle ne connaissait pas. Paniquée, elle accéléra le pas lorsqu'elle aperçut un escalier à quelques mètres de la pièce d'où elle provenait, et après avoir navigué dans un long couloir, elle se trouva au cœur du Bostonius.
Lorsque son regard balaya les environs et s'arrêta sur Raymond, elle ne put retenir un cri. Le vieil homme n'était pourtant pas méchant : il ne faisait qu'obéir à Descole, qu'il connait depuis des années.
Elle décida de vaincre sa peur et fit quelques pas vers lui. Il ne bougeait pas : il se contentait de la regarder approcher, devinant qui elle était.
« Qui… Qui êtes-vous ? bafouilla-t-elle lorsqu'elle fut près des commandes de l'appareil.
- Vous n'avez pas de crainte à avoir, mademoiselle, dit-il d'un ton calme en lui tirant sa révérence, comme il le faisait souvent. Je m'appelle Raymond.
- Êtes-vous ici avec les mêmes intentions que mon… père ? demanda-t-elle.
- Je ne fais que l'accompagner et le protéger, rien de plus. Il me parle aussi de ses plans.
- Je vois… »
La jeune fille trouva cela étrange que Raymond ne tente pas quoi que ce soit pour la retenir, mais elle avait peur de lui causer du tort si elle partait sous ses yeux, ce qu'elle refusait car il n'avait pas l'air d'être aussi méchant que son père l'était devenu.
Elle repartit de la pièce centrale pour visiter un peu l'endroit où elle était prisonnière. Aurelia se sentait soulagée de ne pas avoir à crainte une visite de son père sans cesse, mais il fallait être réaliste : cela ne durerait pas. Il allait certainement revenir d'une minute à l'autre.
Lorsque Raymond s'absenta un instant, elle en profita pour sortir, et fut extrêmement soulagée lorsqu'elle respira l'air frais. Il faisait nuit, elle estima qu'il était trois ou quatre heures du matin.
Elle rejoignit la Grand-Place, et sur la grande horloge elle put lire « 3h33 ». Cela confirmait donc ses impressions : il était très tard et Descole n'était pas encore rentré.
La ville était déserte, ce qui semblait normal à une telle heure. Aurelia fut troublée, pas réellement habituée à sortir si tard. Elle ne savait guère où aller : son père avait pris ses affaires, et à cette heure-ci, personne ne l'accueillerait.
« Je pourrais essayer de passer à l'hôtel, peut-être que le professeur y séjourne… » pensa-t-elle. Elle fut finalement convaincue qu'il devait s'y trouver, et décida d'y aller malgré l'heure tardive.
La jeune fille n'était pas très fière à l'idée de le réveiller, mais elle n'allait tout de même pas rester dehors et risquer de se refaire kidnapper, ou errer dans les rues jusqu'au lever du jour… De plus, elle était très faible, ne s'étant pas nourrie ni dormi correctement ces deux derniers jours.
Elle arriva à l'hôtel deux minutes plus tard et y entra : Elizabeth, la gérante qu'elle connaissait de nom au vu de la réputation de son bâtiment, était encore au comptoir et devait certainement attendre qu'on la relève pour aller se coucher.
« Oh, une cliente… fit cette dernière en baillant après avoir posé son regard sur Aurelia.
- Bonsoir, madame. J'aurais besoin d'un renseignement…
- Je vous écoute. Oh ! fit-elle subitement. N'étiez-vous pas sortie il y a une heure ? »
Aurelia fut perplexe. Elle n'était pourtant jamais venue dans cet hôtel depuis qu'elle avait emménagé à Genovia ! Au risque de s'attirer les interrogations de la gérante, elle préféra passer outre.
« Certainement. Dans quelle chambre est le professeur Layton ? demanda-t-elle, sûre de ce qu'elle avançait.
- Un instant… Elizabeth vérifia dans un gros cahier pendant quelques secondes avant de reposer son regard sur la jeune blonde. Eh bien, vous êtes chambre 107, non ?
- Oh, eh bien… C'est certainement un oubli de ma part, veuillez m'excuser. Je n'ai pas les idées très claires… se défendit-elle comme elle le pouvait. Il se fait tard.
- Il n'y a pas de souci. J'espère que votre séjour se passe comme vous l'entendez. »
Elle hocha la tête, remercia la gérante et s'empressa d'aller au premier étage afin de retrouver Luke et Layton. Elle toqua à la porte de la chambre, et attendit quelques longues secondes qui lui parurent des heures, quand enfin, Layton ouvrit la porte, d'un air endormi.
En le voyant ainsi, elle ressentit quelque chose d'indescriptible : la sensation de manipuler tout le monde depuis le début, la sensation d'avoir été manipulée, la sensation d'avoir pris les mauvaises décisions.
Et ces mauvaises décisions, elle les regretterait, c'était certain.
