« Professeur, Luke a disparu ! cria la jeune femme à l'intention du professeur alors que celui-ci s'apprêtait à ouvrir la porte du restaurant.
- Comment ?! » s'étonna l'intéressé en se retournant.
En effet, le professeur constata que son fidèle apprenti n'était plus avec eux : cela le glaça complètement. Où pouvait-il bien être ? Il avait dû s'aventurer un petit peu plus loin…
« Vous n'avez rien vu, vous en êtes sûre ? lui demanda-t-il.
- Non… Je regardais pourtant autour de moi et je ne faisais que vous suivre. Je ne l'ai même pas entendu parler, ni crier… La jeune femme baissa la voix. Et s'il s'était fait enlever ? se demanda-t-elle en murmurant.
- Que dites-vous ? s'étonna Hershel.
- Oh, euh… Je réfléchissais, rien de bien intéressant. Allons interroger des témoins, il y a beaucoup de personnes sur la place !
- Bonne idée, allons-y ! » acquiesça Layton.
Sur la place, quelques mètres plus haut se trouvait un homme qui semblait assez perturbé, balayant du regard les environs. « Peut-être a-t-il aperçu quelque chose qui pourrait nous aider ? » se demanda Hershel avec une once d'espoir.
Arrivé à leur hauteur, ce fut Aurelia qui l'accosta :
« Excusez-moi, monsieur ?
- Oh, oui ? Que voulez-vous ? demanda celui-ci en se retournant d'un air assez surpris.
- Je m'appelle Aurelia, voici le professeur Layton… Nous enquêtons sur cette ville depuis plusieurs jours et voyageons habituellement avec un petit garçon habillé de bleu, portant une casquette de la même couleur, s'expliqua-t-elle. Il se trouve qu'il a disparu… Auriez-vous été témoin de quoi que ce soit ?
- Eh bien, pour vous dire la vérité… Oui, je le crois bien. À peine cinq minutes auparavant, une femme assez étrange qu'on aperçoit assez souvent ici, le soir, rôdait non loin de lui et je les ai vus disparaître. »
Layton se figea à l'entente de cette déclaration. Il venait de comprendre. Malgré lui, il venait certainement de résoudre une partie du mystère de cette ville. L'homme au témoignage ne semblait pas réaliser ses propos : c'était pourtant flagrant. Enfin… peut-être n'était-ce évident que pour lui, après tout.
« Savez-vous où ils sont allés ? demanda Aurelia en voyant le malaise que Layton ressentait : elle savait bien qu'il serait incapable de poser des questions pour le moment.
- Ils ont pris la direction du sentier forestier à quelques mètres derrière moi.
- Je vois. Merci beaucoup, monsieur, vous nous avez été d'une grande aide ! s'exclama-t-elle, souriante.
- Je vous remercie également » dit Layton qui semblait avoir repris ses esprits. Il remit son haut-de-forme correctement en saluant l'homme qui les avait aidés.
Les deux héros prirent congé de lui ensuite afin de s'éloigner un peu de la place.
La jeune femme n'osait le laisser paraître, mais depuis les déclarations du témoin, elle avait aussi perdu pied. Impossible… Elle le savait pourtant bien. Depuis le début, elle savait tout : qui tirait les ficelles dans l'ombre, et elle savait parfaitement quelle pouvait être la cause de la disparition de Luke. Seulement, pourquoi le dire au professeur ? Il devait tout découvrir de lui-même, il n'était plus très loin de la vérité…
Quelques heures encore les séparaient du grand final.
Bien qu'elle ne soit plus du côté de sa mère, elle devait continuer à mener sa double existence. Il fallait à tout prix qu'elle se rende aux grilles avant le professeur… mais comment ? Quelle excuse allait-elle trouver ?
« Professeur ! s'écrit-elle soudainement, en faisant mine d'être alarmée.
- Qu'y-a-t'il, Aurelia ? Vous avez vu quelque chose ?
- Non, ce n'est pas cela… Je viens de me rappeler une chose importante que je devais faire. Je m'excuse sincèrement, mais il faut vraiment que je vous laisse. Cela ne sera pas long… mentit-elle.
- Oh, je vois… Eh bien, il n'y a aucun problème, allez-y et bien que je m'inquiète fortement pour Luke, je vous attendrai. C'est de mon devoir que de ne pas continuer l'enquête sans vous, sourit-il. Nous irons chercher Luke une fois que vous serez revenue.
- Merci beaucoup, professeur ! » lança-t-elle avant de partir en courant vers l'ouest de la place.
Aurelia se dirigeait vers l'ouest, là où était situé son appartement mais c'était pour ne pas laisser quelques soupçons au professeur. Elle était satisfaite de voir qu'il n'avait pas demandé plus de détails… Cela l'arrangeait puisqu'elle n'aurait guère su quoi lui répondre pour assurer sa sécurité.
La jeune femme savait ce qu'elle risquait en se rendant au sentier, mais elle devait absolument régler les comptes avec sa mère. Tout ce qu'elle cachait était déjà d'une grandeur insoupçonnable, mais alors enlever un petit garçon, cela, elle ne pouvait le tolérer. Avait-elle définitivement perdu le moindre soupçon d'humanité qu'il lui restait ?
Une fois qu'elle se fut suffisamment éloignée, elle changea de chemin et traversera la forêt à grande vitesse. Elle courait à en perdre haleine et ne regardait pas vraiment où elle mettait les pieds, si bien que ceux-ci frôlèrent plusieurs fois des racines au sol qui manquèrent de la faire tomber à maintes reprises. Soudain, une ronce bien trop grosse eut raison d'elle : elle se prit les deux pieds dedans et bascula en avant, s'écrasant violemment de tout son long sur le sol boueux de la forêt où les feuilles s'amassaient en grand nombre. Son bras érafla une pierre, si bien qu'elle ne put retenir le léger cri qui s'échappa d'entre ses lèvres.
C'en était trop pour elle : cette douleur intérieure qui la rongeait depuis de longues semaines, et à présent, cette douleur physique qui l'envahissait. Elle saignait certainement mais n'osait bouger pour le vérifier. Des larmes coulèrent le long de ses joues alors qu'elle enfouit sa tête dans les feuilles. Elle craquait… la culpabilité était bien trop grande pour qu'elle continue à rester souriante aux côtés de l'homme qu'elle trahissait chaque jour un peu plus.
L'homme qu'elle trahissait… Non, elle refusait de devenir comme sa mère.
Cela faisait quatre ans que la petite Aurelia avait assisté à la malheureuse altercation qu'avait eue sa mère un soir, alors qu'elle ouvrait la porte à deux hommes menaçants. Cela faisait également six mois qu'elle l'avait surprise au téléphone en train de parler entre amoureux à un homme prénommé Hershel. Cet homme qui lui était inconnu mais qui s'immisçait très souvent dans leurs vies : leurs coups de fil devenaient de plus en plus réguliers. La petite savait que c'était mal mais quelque chose la forçait à ne pas en toucher mot à son père. C'était sûrement le meilleur choix à faire… « Ça ne me concerne pas, après tout ! » se disait-elle souvent.
Sa mère travaillait à un Institut de recherches situé à Londres. Ils étaient, à cette époque, en pleine conception d'un projet qui était assez risqué mais qui pouvait leur procurer une richesse extraordinaire si jamais cela aboutissait.
D'ailleurs, ils avaient presque terminé sa réalisation. Il serait certainement prêt dans moins d'un mois.
Aurelia ignorait quel était ce projet : sa mère ne lui en touchait jamais mot. Elle semblait cacher bien des choses, mais cela aurait été trop compliqué à assimiler dans l'esprit de la petite fille de six ans et demi qu'elle était à l'époque.
La nuit, sa mère s'absentait. Elle prétendait travailler sur ce même projet jusqu'à pas d'heure, tant il était long à mettre au point. Son père, Jean, la croyait aveuglement. Aurelia était parfaitement au courant de tout mais jamais elle n'aurait pu les trahir… elle avait besoin de ses parents, et révéler tout ce qu'elle savait ferait plus de mal que de bien, bien que cela lui pèse sur la conscience.
Ce soir-là, alors que le père de la petite était encore une fois parti en voyage, ce n'était pas le téléphone qui sonnait mais la porte. Aurelia se figeait : était-ce encore ces brutes qui allaient faire du mal à sa pauvre mère ?
« Aurelia, ma belle, monte te coucher s'il te plaît. Il est tard, tu sais… dit-elle en lui montrant l'horloge qui indiquait vingt-deux heures.
- Pourquoi, maman ? Je veux rester avec toi ! s'écria-t-elle de sa voix d'enfant.
- J'aimerais m'occuper seule de la personne qui vient de sonner.
- Bon, d'accord… Mais demain, je veux rester ! Tu le promets ? demanda-t-elle en venant se coller à elle.
- Je te le promets, assura-t-elle en souriant tandis qu'elle lui embrassa les deux joues. Monte, à présent. »
Aurelia finit par obéir et n'insista pas quant à l'identité de cette fameuse personne. Déjà à ce jeune âge, elle commençait à faire semblant et niait l'évidence devant ses parents.
Quel avenir lui serait donné ? Elle l'ignorait.
La petite fille n'alla pas directement dans sa chambre : elle se réfugia en haut, près de la balustrade, à un endroit où seule elle pouvait voir ce qu'il se passait en bas.
Elle vit clairement la silhouette d'un homme raisonnablement jeune : il devait avoir à peine trente ans. Il portait un semblant de béret de couleur rouge avec des habits de la même couleur ainsi qu'avec une touche de blanc. Sa mère semblait heureuse de le voir : en effet, elle l'embrassa lorsqu'il pénétra dans leur maison.
« Et si c'était lui, Hershel ? C'est lui qui remplace papa ? » se demanda Aurelia. C'était visiblement la première fois qu'il venait chez eux puisqu'il observait avec précision les lieux et complimenta certains meubles.
La petite refusait d'assister à cela plus longtemps. Elle se posait bien trop de questions, et ces questions l'empêcheraient de dormir, c'était certain. Elle regagna sa chambre et ne s'endormit qu'une heure plus tard, dans un sommeil agité.
Descole était en train de se rendre au Bostonius, qu'il avait garé avec Raymond dans un coin reculé de la forêt. Il valait mieux éviter de se faire trop remarquer en ville… Alors qu'il marchait tranquillement, le visage dénué d'expression suite aux pensées sur son passé qu'il avait eues quelques heures plus tôt, il entendit des pas devant lui et une voix de petit garçon. Il leva la tête et ce qu'il vit le choqua, si bien qu'en accourant, il perdit la cape qu'il portait très souvent sans s'en rendre compte.
« Mais à quoi rime tout ceci, à la fin ? s'exclama-t-il en arrivant derrière les deux personnes qui n'étaient autres que Claire accompagnée de Luke, l'apprenti du professeur.
- Tiens, tiens. Jean, quelle surprise de te trouver ici ! répondit-elle d'un ton sarcastique.
- Claire. Je vois que tu n'es pas seule. Pourquoi ce mioche est-il avec toi ?
- Eh bien… je me disais que kidnapper le garçon qui traîne sans cesse aux côtés de l'homme essayant de renverser mon plan était une bonne raison pour faire cesser ses agissements.
- Ah oui, vraiment ? » s'étonna le gentleman masqué.
Descole fronça les sourcils sous son masque noir. Alors comme ça, Claire était également au courant ? « Elle ignore certainement l'identité de cette personne, contrairement à moi » pensa-t-il.
Il se trompait fortement… mais cela, il l'ignorait encore. Pour combien de temps ?
« Et que comptes-tu faire ensuite ? À quoi cela va-t-il t'amener ?
- Et toi alors, à quoi cela va-t-il te servir de savoir cela ? lui requit-elle, un rictus aux lèvres.
- J'exige que tu le laisses partir. Il est innocent dans toute cette affaire ! tonna Descole, bien décidé à ne plus la laisser faire. Claire, tu as fait bien trop de mal déjà, ici, pourquoi continuer ? Aie au moins l'obligeance de répondre à cette question ! »
Descole commençait réellement à perdre patience : il avait beau avoir fomenté des plans presque aussi terribles que le sien, il voulait changer malgré l'acte irréparable qu'il avait commis en enlevant sa fille, quelques soirs auparavant. Il n'était ainsi pas du tout favorable à cet enlèvement qui n'arrangerait rien. Au contraire, Luke, malgré qu'il l'agace fortement, serait exposé au danger.
- Descole… lâcha Luke d'une voix assez faible. Le petit garçon semblait étonné de voir que l'homme masqué prenait sa défense.
- Cela me fera une bonne raison pour attirer Hershel ici et ainsi le revoir, révéla Claire.
- Comment ? Tu as bien dit « revoir » ?! s'écria-t-il.
- On se reverra tous bientôt, ne t'en fais pas, Jean. »
À ces mots, Claire lui lança un grand sourire moqueur avant de s'enfuir en tenant Luke encore plus fort. Celui-ci ne se débattait plus : à quoi bon ?
Descole fut fortement perturbé par les mots qui venaient de sortir de la bouche de son ancienne femme. Qu'avait-elle voulu dire ? Se connaissaient-ils par le passé ?
Comment était-ce possible ?
Aurelia continuait de pleurer à chaudes larmes, allongée sur le sol sale. Elle était incapable de s'arrêter : tous ces souvenirs ruinant son enfance, sa perte, les mensonges qu'elle accumule depuis ses quatre ans, la vérité que tous les citadins de Genovia ignorent, son enlèvement par son propre père… tout et bien d'autres choses encore la détruisent au plus profond d'elle-même, si bien qu'elle ne sentit même plus la douleur de son bras en sang et de ses jambes. Ces larmes, elle les a retenues depuis bien trop longtemps…
Mais était-ce digne d'elle que de s'abattre ainsi sur son sort ? Elle était incapable de répondre à cette question.
Cela devait bien faire plus d'un quart d'heure que la jeune femme était en train de pleurer. Il fallait qu'elle regroupe le peu de forces qu'il lui restait et qu'elle aille voir sa mère…
Elle y parvint finalement et jeta un coup d'œil furtif sur ses jambes et son bras droit. Ils étaient dans un bien sale état : ses jambes étaient recouvertes, en bas, de griffures liées aux racines et étaient rougies. Son bras, lui, saignait encore et le liquide rouge s'était étalé sur toute la longueur de son bras. La plaie semblait s'étendre à deux centimètres et était passablement profonde.
Elle détourna le regard, cette vision la dérangeait. Elle finit par descendre et atteindre plutôt rapidement ces fameuses grilles qui n'étaient pas compliquées à ouvrir : elle avait la clé. Elle l'avait toujours eue, mais jamais elle ne s'en était servie auprès de Layton.
Elle ouvrit les grilles à l'aide de celle-ci et marcha encore quelques mètres avant de tomber dans la fameuse pièce où Claire passait la majeure partie de son temps. Celle-ci ne s'y trouvait pas, mais la jeune fille pouvait entendre des pas lointains et une voix de garçon tentant de négocier. « Luke… » pensait-elle.
Elle pénétra entièrement dans la pièce et vit qu'une petite porte se distinguait au fond de la salle. Elle était si petite qu'il fallait avancer à quatre pattes pour y accéder : sûrement une mesure de sécurité, elle semblait s'ouvrir à l'aide d'un code. Heureusement pour elle, ce code était déjà inscrit et la porte ouverte. Elle donnait sur un long couloir d'où venaient les sonorités. Aurelia se mit à le parcourir du plus rapide qu'elle le pouvait, à quatre pattes.
Cela ne fut pas si compliqué que ça en avait l'air : elle fut de l'autre côté en moins d'une minute.
La pièce était très différente de celle de laquelle elle provenait : il y faisait très froid et tout était sale, vieux. Cette salle semblait négligée et ressemblait fortement à l'endroit où elle avait été captive il y a quelques semaines de cela.
L'endroit où elle avait été captive. L'endroit où elle avait souffert cinq longs jours. L'endroit où…
Non. Impossible.
Ça ne pouvait pas… C'était inconcevable !
Elle cligna des yeux plusieurs fois et se les essuyait avec son bras encore ensanglanté. Des visions lui étaient apparues juste devant les yeux, des visions horribles mais demeurant floues. Elle faisait de son mieux pour les oublier.
Ces visions l'eurent tant perturbée qu'elle n'avait même pas constaté qu'en face d'elle se trouvaient Luke, attaché à l'aide de plusieurs cordes et Claire, debout à côté du jeune garçon.
« Eh bien, Aurelia ! On dirait bien que le vent a tourné, à présent. »
Il se faisait tard et Layton commençait à perdre quelque peu patience. Cela faisait plus d'une heure et quart qu'Aurelia était repartie… Il commençait à douter. Allait-elle seulement revenir ? N'était-elle pas partie pour compromettre ses plans ?
Au fond, il avait toujours douté de cette femme depuis qu'il avait lu son fameux dossier à la mairie. Jamais il n'est parvenu à oublier cela bien qu'il n'y fasse aucunement référence et qu'il ne laisse rien transparaître. Il a malgré tout une confiance totale en elle.
Cette confiance semble s'être atténuée depuis qu'ils ont croisé cette mystérieuse femme qui lui ressemblait tant… Il préférait se convaincre que jamais cela n'aurait pu être possible. Pas après ce drame.
Mais elle… Cette femme aperçue le soir avant chaque enlèvement… S'il reliait tout ce qu'il avait appris, alors peut-être que tout ceci n'était que la dure vérité…
Le professeur Hershel Layton fut lassé de faire des tours sur la place et décida de s'aventurer dans la forêt. Il avait le sentiment qu'il trouverait Aurelia là-bas, et ses intuitions ne l'induisaient jamais en erreur.
Il s'enfonça dans la forêt obscure, tentant de se repérer et de trouver le petit sentier qui menait aux grilles où ils avaient déjà tenté d'accéder une première fois.
Après de longues minutes de recherche, il arriva à l'extrémité de la forêt et ce qu'il vit dans l'ombre l'étonna au plus haut point : il se précipita, saisit l'objet qui se trouvait au sol, légèrement sali par les feuilles.
« Ça par exemple… » s'exclama le professeur en tenant la cape de son plus grand ennemi, Descole, dans ses mains.
Il l'aurait reconnue entre mille.
