« Aïe Patron... »
Mathieu ouvrit ses paupières suite au coup de pied qu'il venait de recevoir. Il se tourna vers son frère, qui s'agitait dans le lit, les yeux résolument clos. Il se redressa pour poser sa man sur son épaule. Elle était trempée de sueur.
« Patron ? »
Ce dernier commença à pousser quelques cris. Il souffrait visiblement, se débattant contre un ennemi invisible. Mathieu força sa prise sur son épaule, inquiet.
« Réveil toi ! »
Son jumeau le saisit brusquement pour le plaquer contre le matelas. Il l'immobilisa sous son corps, la main sur sa gorge comprimant sa trachée et sa région carotidienne.
Mathieu tenta de parler mais n'y parvint pas. Il entendait la respiration lourde et saccadé au dessus de lui. Le Patron ne semblait plus répondre de lui même. Pour la première fois de sa vie, Mathieu n'arriva pas à comprendre ce qui brillait dans ses yeux écarquillés.
Il leva sa main pour la poser sur celle du Patron, la caressant tout en le suppliant du regard. L'étrange lueur disparaissait peu à peu, laissant place à de l'incompréhension. Et de la peur. Bouleversante. Oppressante. Destructrice.
Il relâcha la gorge de Mathieu et bondit hors du lui. Ses lèvres tremblaient, alors qu'il balbutiait dans le langage sibyllin de l'émotion. Il fixait Mathieu, son cou plus précisément, tout en se laissant tomber contre un mur. Ses fesses percutèrent le sol lourdement. La violence de ses spasmes s'intensifiait. Son corps entier se mettait à battre, comme luttant contre lui même.
Mathieu passa sa paume sur sa gorge pour en vérifier l'intégrité. Il se leva une fois sa respiration calmée, pour rejoindre son jumeau.
« Patron... Calme toi...
- Math'... Math'... Je voulais pas...
- Je sais, ça va aller. Je n'ai rien. »
Il s'assit à côté de lui, l'enlaçant avec délicatesse.
« Tu n'as rien fait de mal.
- Si... Si... C'est moi...
- Ce n'est pas ta faute. »
Les tremblements du Patron semblèrent se calmer alors que ses larmes s'écoulaient enfin.
« Ca va aller.
- Mais...
- Je suis là, donc ça va aller petit frère, lui murmurait Mathieu en le câlinant. »
En se réveillant le matin, le Patron, allongé seul sur leur lit, souffrait d'un mal de crâne digne d'un coup de batte sur l'occipital. Son oreiller humide le força à se remémorer sa nuit. Il se redressa tout aussi brusquement, et courut à travers la maison en hurlant le nom de son frère.
Il arriva dans le salon, où ses parents se tenaient la main. Une bible trônait sur la table basse. Sa mère se tourna vers lui. Ses yeux céruléens le transpercèrent.
« Ca suffit tout ce vacarme ! C'est l'heure de la prière, alors tais toi ! Respecte au moins ça, déjà que tu as renié ta foi !
- Mais où est Mathieu ?!
- Je suis là, lui sourit son frère en arrivant dans la pièce de vie. »
Il portait un plateau sur lequel se trouvait quatre tasses et des croissants. Le poids semblait le déranger un peu, aussi son frère se saisit d'une poignée pour le soulager.
« Je... Tu vas bien ?
- Bien sûr. J'ai préparé le petit déjeuner. »
Ils déposèrent le support sur la table.
« Pardon pour le bruit mère, s'excusa le Patron en se retournant vers leur génitrice.
- Que t'est-il arrivé pour une telle paranoïa ?
- J'ai refait un cauchemar... Comme quand j'avais huit ans... Et j'ai fait mal à Mathieu...
- Je n'ai rien du tout, arrête de t'en faire. »
Leurs parents, alors que les enfants parlaient, échangèrent un regard inquiet. Le père, qui ne mesurait pas plus d'un mètre soixante, mais qui dominait tout de même ses fils d'une quarantaine de centimètres, saisit le Patron par la nuque.
Celui-ci remonta les épaules, effrayé.
« Père... ? Demanda-t-il.
- Faut qu'on cause nous deux. »
Il l'entraîna dans une des salles de bains à l'étage, et l'assit sur un tabouret. Ses doigts se portèrent tout d'abord à sa ceinture, puis il se ravisa.
« De quoi rêvais-tu ?
- C'est flou père... J'étais dans un bâtiment... Un pièce exigu, mais le plafond était si haut... La lumière était comme filtrée... Et il y avait cet homme... »
Les pleurs du Patron revenaient. Il tenta de les retenir. Son père alluma la douche derrière eux.
« Il … Je ne sais plus ce qu'il faisait... Je ne veux pas me souvenir...
- On t'avait pourtant dit ta mère et moi de ne pas impliquer ton frère dans tes délires ! »
La voix de son père, sèche et accusatrice, le fit se replier sur lui même.
« Tu avais pourtant réussi à te détâcher de ça ! On t'avait dit de ne plus y penser, de ne plus en parler, d'oublier !
- J'ai oublié ! Je jure que j'ai oublié !
- Alors qu'est-ce que tu as fat pour que ça revienne maintenant ?!
- Je... Je ne sais pas... Pardon papa... Pardon... »
Il prit son visage entre ses mains, quittant le tabouret pour se recroqueviller sur le sol.
« Prends une douche. Redescends. Tu y repenses une seul fois et ton frère et toi ferez chambre à part. »
La porte claqua. L'enfant se releva pour s'effondrer à nouveau sous l'eau chaude. Il ne pleura que quelques secondes. Puis il prit sur lui. Il enfouit tous ses sentiments de souffrance, pour n'en garder qu'un seul. Celui qui augmentait toujours un peu dans son coeur. La haine.
Des coups contre la porte le sortir de ses émotions. Trois petits coups, un grand. Il retrouva le sourire.
« Entre ! »
Mathieu passa la porte.
« Il a dit quoi ?
- Rien, t'inquiètes pas. En gros que je dois faire attention à toi.
- T'es sûr ?
- Mais oui. »
Le Patron se releva et coupa l'eau.
« Tu m'en veux pas ?
- Bien sûr que non, lui sourit son frère en lui tendant une serviette. »
Son regard dériva sur l'entre-jambe de son jumeau, qui ne manqua pas de le remarquer.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Depuis que tu m'as montré ces vidéos, je me pose pas mal de questions...
- Du genre ?
- Bah à partir de quel âge on a le droit de faire ça, avec qui et tout. »
Le Patron enfila son t-shirt. Il s'agissait comme toujours du même que celui de son frère.
« Ouai je sais pas trop.
- T'as déjà eu envie de le faire ?
- Oui. »
Mathieu parut étonné.
« Mais avec qui ?
- Tout seul. Tu as l'heure ?
- Il est bientôt neuf heures trente.
- Faut qu'on se dépêche, on a cours à dix non ?
- Oui, pour tes deux seules heures !
- Jeudi, ce jour sacré où mon après midi est libre, rigola le Patron. »
Il reprenait doucement constance, rassurant Mathieu. Il dévorèrent leur petit déjeuner, enfilèrent leur veste et quittèrent la maison.
Durant les deux heures de la matinée, le regard de Jeremy ne cessa de dévier entre l'horloge murale de la salle de classe et les jumeaux.
Il frémissait chaque quart d'heure qui l'approchait de l'après midi. Il craignait une vengeance. Ses yeux se détournaient alors sur celui qui devait le protéger. Mais le Patron allait mal. Il le voyait. Mathieu, à ses côtés, gardait son air habituel, mais trahissait son inquiétude par des coups d'œil vers son jumeau.
Quelque chose ne tournait pas rond.
La sonnerie annonça la fin de la première heure de cours. Jeremy hésita longtemps avant de se lever pour les rejoindre.
« Bonjour, dit-il timidement, le regard au sol. »
La masse d'élèves à leur côté s'agitait pendant l'intercours.
« Salut, lança Mathieu sans trop s'attarder sur lui.
- Qu'est-ce que tu veux miniature ?
- Vous avez l'air un peu mal alors... »
Le regard pesant du Patron se leva sur lui. Jeremy se tortillait.
« Retourne t'asseoir geek.
- Mais... Est-ce que tu seras là ce soir Patron... Je veux dire après les cours... »
Les lèvres du Patron s'étiraient dans un rictus. Est-ce que Jeremy y lisait de la déception ? A côté, Mathieu semblait prendre le même air.
« Tu as peur qu'ils ne reviennent te taper ce soir...
- Donc tu viens te rassurer chez nous.
- Avec une excuse de merde pour venir nous parler.
- Avec tes allures d'innocent.
- En faisant croire que tu peux lire ce qu'il nous arrive.
- Déjà que tu ne nous différencies qu'avec de la chance.
- Tu as juste peur pour ton petit cul.
- Et tu nous prends pour tes gardes du corps ?
- On ne nous utilise pas ainsi.
- Surtout pas une demi portion comme toi.
- Nous n'obéissons qu'à nous même.
- Nous sommes une unité, l'un et l'autre.
- Ne crois pas pouvoir nous séparer.
- Nous éloigner.
- Nous individualiser.
- Je suis Mathieu.
- Je suis Mathieu. »
Pour peu, le geek se serait perdu entre les deux frères. Il les observa alternativement à la fin de leur monologue. Il tremblait légèrement alors qu'il pointait l'un des deux.
« Ce n'est pas vrai, tu es le Patron. »
Il se mordit la lèvre avant de retourner s'asseoir, cachant son visage rouge dans un bouquin.
Mathieu se tourna pour lui lancer un regard sec, alors que son frère restait de marbre.
« Ca ne t'énerve pas ? Qu'il sache si facilement ? Et comment il sait ça ?
- Si, ça m'énerve. Mais ce n'est que lui. On devait s'attendre à quelqu'un comme ça.
- Je n'aime pas ça. Ca t'inquiète pas ? Si ça se trouve, on devient différent. »
Le Patron plongea ses yeux dans ceux de son aîné. Il se leva en lui prenant la main, l'attirant dans les toilettes. Alors qu'il passait la porte, quelques bribes d'images firent se réchauffer son sang. Il s'empressa de les renier.
« Regarde, dit-il en désignant le miroir. »
Mathieu contempla les reflets. Leur pose : identique. Leur expression : identique. Il tendirent tous deux la main au même instant en avant.
« Nous sommes les mêmes.
- Exactement pareil... »
Le Patron se faufila derrière son frère pour prendre ses hanches et le tourner face à lui.
« On s'en fout qu'il nous reconnaisse. Il est faible. Il ne peut rien contre nous.
- Si les profs se rendent compte qu'il peut le faire... Si les autres élèves... ?
- Il a peur de moi. Il est admiratif devant toi. Il ne nous fera rien. On peut le contrôler.
- Pourquoi ne pas juste le faire quitter l'école ? Pourquoi ne pas simplement le forcer à changer ? »
Le plus jeune jumeau sembla hésiter quelques instants.
« Sa présence ne me dérange pas autant que les autres. Et il peut être utile, vraiment. »
Mathieu s'était tendu directement en l'entendant.
« Tu l'aimes bien ?
- Ne dis pas n'importe quoi, se braqua son frère. »
Il posa sa main sur la nuque face à lui.
« Il n'y a que toi que j'aime. »
Mathieu ne comprit pas de suite ce que son frère venait de faire. Il le vit sortir des toilettes, lui tenant la porte de dehors. Ses doigts s'élevèrent jusqu'à ses lèvres. Elles étaient encore humides, comme celles qui s'étaient posé quelques instants auparavant dessus.
Quand les cours du jeudi après midi prirent fin, Jeremy et Mathieu sortirent tous deux ensemble. Ou plutôt, le geek suivait son protecteur. A l'entrée de l'école, le Patron les attendait.
Jeremy fut bien vite évincé. A peine les deux jumeaux furent-ils réunis qu'il s'enlacèrent. Main dans les main, ils avançaient, laissant le plus jeune en retrait. Tout de même heureux par les quelques coups d'œil en arrière de la part du Patron, il ne prêta aucune attention aux ombres au coin d'une ruelle, qui disparaissaient sans bruit.
Bonjour ! Après mon absence (merci mes examens !), me revoilà !
N'hésitez pas à commenter, merci à toutes pour vos compliments sur cette fiction !
