Mathieu et son frère fixaient avec le même air morose leur professeur de géographie se diriger vers son bureau. Sa silhouette dégingandée, de profil, ne se voulait pas plus large qu'une baguette chinoise aucune courbure n'affectait la longue tige que formaient ses membres et son tronc. Il posa ses mains sur le bureau, pencha son torse triangulaire, digne d'un personnage de Tim Burton, et observa chacun de ses élèves, comme il le faisait avant chaque cours. Son air grave et sévère, qui se rapportait parfaitement à tout son comportement, en faisait, parmi le corps pédagogique de l'école, le plus redouté.
Son regard sur la jeunesse ne traduisait qu'une lassitude, et on doutait qu'il exerçait son métier par passion. Il lui arrivait, entre deux phrases qu'il récitait depuis des années avec la même fadeur, de se lancer dans un discours plus vif, quand un collégien élevait la voix ou s'endormait. Il laissait alors libre cours à ses sentiments vis à vis des générations futures. Celle-là tombera enceinte à seize ans et donnera naissance à une fille encore plus apte à la prostitution qu'elle. Celui-ci vivra aux crochets de la société comme tous les pauvres, ces bons à rien. Lui, n'en parlons pas, un arabe de plus dealant la drogue que le RSA lui permet d'acheter.
En contrepartie, les frères Sommet ne recevaient jamais de commentaires péjoratifs. Au contraire, avec une famille de la vieille France -la seule méritante-, et une fortune pareille, ils ne pouvaient qu'être pris en exemple. Sans compter que leur bulletin était absolument parfait.
Son pessimisme s'étendait aux adultes également. Nul professeur dans cet établissement ne méritait son poste. Lui seul savait comment faire, mais ses méthodes ne servaient à rien quand ses « collègues », quand il acceptait de les nommer ainsi, ruinaient toute autorité. On murmurait dans les couloirs qu'il se plaisait, à l'époque presque entièrement révolue où ses cheveux se voulaient aussi noirs que son costume, à attribuer toute sorte de châtiments corporels. Un mélange de Snape et de Russard, pour les enfants, auquel on ajouterait, pour tout arranger, des convictions politiques digne de Zemmour, pour les plus âgés.
Mr Martin, car tel était son nom, relâcha son attention quand il entreprit de s'asseoir. Il déposa son fessier plat, quand un bruit d'explosion le fit sursauter. Il se leva brusquement dans un cri sur-aigu, renversant ses stylos et cahiers. La classe partit dans un fou rire après un instant de surprise.
Seuls les deux jumeaux échangèrent un simple regard satisfait, alors qu'un rictus étirait leurs lèvres avec le même contentement.
« On a attenté à ma vie ! Entendait-on hurler dans le couloir. A ma vie monsieur le directeur !
- Ce n'était que des claque doigts...
- Que ? Que des claques doigts dites vous ?! Bientôt, il vous faudra que l'école ne brûle pour que vous vous inquiétiez ?! Ces délinquants de la pire espèce...
- Ce sont des enfants...
- De futurs anarchistes ! De futurs mendiants ! De futurs terroristes ! En sixième ils font exploser leur enseignants, ils n'auront pas l'âge du BAC quand il feront sauter un église, je vous le dis ! »
Martin, hirsute et agité, fit une nouvelle apparition. Il menaçait de son doigt de pianiste les élèves un à un.
« Qui ?! Qui a osé, s'égosillait-il. »
Le silence régnait. Tout le monde connaissait le nom des coupables. Mais ils avaient bien trop ri pour les dénoncer. Et puis, leurs parents à tous avaient bien préciser de ne jamais se mettre les Sommet à dos.
Mathieu fixait son frère manger face à lui depuis maintenant plus de cinq minutes. Celui-ci, qui au début ne trouvait pas cela étrange le moins du monde, finit par le contempler en retour. L'aîné sourit.
« Tu as besoin de te rappeler à quel point tu es beau ou quoi ?
- Non, répondit-il en pouffant légèrement.
- Alors quoi ?
- Rien. »
Sa moue amusée s'accentua.
« Pas rien visiblement. J'ai de la sauce sur le nez ?
- Mais non !
- Alors dis moi. A quoi penses mon frère préféré ?
- Tu as l'air heureux c'est tout. J'aime ça. Je veux toujours te rendre heureux. »
Sur cette déclaration, Mathieu lui offrit un sourire tendre, puis se concentra avec ferveur sur son assiette. Il opta pour ne pas commenter les pommettes rosies de son double il se satisfit de son air guilleret. En effet, son cadet fut son principal sujet d'inquiétude -comme toujours d'ailleurs-. Il détestait le favoritisme fièrement exposé de ses parents envers lui. Se résoudre à désobéir ? Il y avait pensé. Mais son frère recevait souvent tous les coups pour lui. Il se refusait à l'idée d'être cause de sa souffrance. Alors le voir ainsi exclu lors de sa communion le tracassa bien plus qu'il ne lui avouait.
Heureusement, lorsqu'il s'agissait de remonter le moral au Patron, Mathieu savait se démener pour trouver de nouveaux concepts de gags en tout genre. Particulièrement à l'école.
« Je dois pisser. Tu viens ? »
Le Patron acquiesça, suivant son frère aux toilettes après avoir rangé leur plateau repas.
« On devrait faire quelque chose pour la nourriture ici... Sérieusement, c'est horrible.
- C'est parce qu'on mange comme les riches que nous sommes depuis qu'on est enfant.
- Vrai. »
Après avoir uriner, Mathieu se lavait les mains dans le lavabo à côté duquel le Patron s'était assis.
« Tu sais à quoi je pense ?
- Moi ?
- Bien essayé. »
Ils échangèrent un regard complice.
« J'ai récupéré ça à la maison... Je me disais qu'on pouvait en avoir une certaine utilité. »
Quand Mathieu sortit un bout de plastique de sa poche, il vit d'abord son frère devenir pâle comme la mort, avant de se ressaisir, semblant soulagé.
« Un ballon ?
- Oh oui little bro. Un ballon. »
Un adolescent pénétra dans les toilettes à cet instant. L'air lubrique des deux jumeaux le stoppa dans sa marche. Il les considéra, ouvrit la bouche pour satisfaire sa curiosité, mais ferma la porte après s'être contenté de hocher la tête, comprenant silencieusement qu'il valait mieux en savoir le moins possible.
Le Patron attendait avec impatience l'entrée de sa professeur de français. Cette ancienne hippie, s'habillant dans des rideaux toujours noirs et rouges lui offrait des sentiments mitigés. Il trouvait son visage décrépi par le temps et PAR une consommation supposée de cannabis, cependant, la façon dont elle s'embellissait par son maquillage le fascinait. Elle semblait cacher des années de débauche derrière quelques traits de noirs, de rouges, et de la poudre pâle. Avec ce masque, elle paraissait être la parfaite madame, digne et fière, qu'on imagine comme prof.
Ce type de façade plaisait au Patron. Ce mensonge, cette imposture, auxquels personne ne croyait vraiment. Il appréciait jusqu'à ses rides remplies de fond de teint. Elle le rendait perplexe, le captivait, l'excitait. Pendant qu'elle récitait sa poésie, son roman ou ses pages de conjugaison, il s'imaginait la gêner. Il voulait détruire le masque parfait. La mettre à nue. L'exposer pour l'humilier.
Il s'était demandé pourquoi elle en particulier, mais avait trouvé la réponse très vite. Elle était la seule à ne pas faire de traitement d'honneur aux jumeaux. Elle ne leur passait rien. Elle leur tenait tête. La faire tomber ne lui semblait alors que plus plaisant encore.
« Elle a déjà cinq minutes de retard, murmura Mathieu.
- Elle va venir, je l'ai croisé ce matin.
- Sûr ?
- Écoute, y a des pas dans le couloirs. »
En effet, quelqu'un s'approchait. Quand la porte entrouverte s'écarta, on entendit un bruit d'éclaboussure, suivi d'un gémissement. L'éclat de rire fut général. Même les deux frères riaient fortement. Jérémy, qui venait d'arriver dans la salle de classe, avait reçu la bombe à eau en plein sur le visage. Tout son corps était trempé, d'autant plus qu'il pleurait, se laissant tomber à genoux.
L'enseignante, un peu plus pressée par le bruit, le trouva donc sur le seuil, mouillé de haut en bas, en larmes. Comme si elle se doutait déjà des coupables, elle posa ses yeux sur les Sommet. Le silence revint dans la pièce.
« Vous pouvez m'expliquer ce qui s'est passé ?
- Pourquoi vous nous regarder madame ? Nous ne lui avons rien fait. Nous n'avons pas bouger de nos sièges. »
Ils parlaient dans un simultané parfait, malgré l'improvisation.
« Comment s'est-il mouillé alors ?
- Il est rentré dans la classe, avec une bombe à eau dans la main, sans doute pour faire une mauvaise blague. Mais il a trébuché et elle lui a explosé au visage. »
Elle les fixait avec l'œil de celui qui sait le mensonge, mais ne peut pas le prouver.
« Jérémy, est-ce que c'est vrai ? »
Il sanglotait trop pour donner une réponse. Elle soupira.
« On va aller chez le CPE. Viens. »
Elle lui saisit le bras et s'éloigna. Les jumeaux se sourirent.
« Encore mieux que prévu.
- T'as vu la tête de Jérémy ? Entrain de pleurer comme un bébé ?
- Tu sais quoi, c'est comme ça que j'aime le voir. En victime.
- T'es sérieux Patron ?
- Ouai. Je trouve que c'est la seule expression faciale qui lui convienne. »
Mathieu pouffa.
« T'es dégueulasse avec lui.
- Il n'avait qu'à se défendre. Il m'énerve à être quand il fait cette tronche, avec sa morve qui coule, il me plaît plus. »
Les doigts de l'aîné vinrent tripoter ceux de son benjamin sous la table. Il lui lança un regard en coin. Le Patron lui sourit.
« C'est toi et moi. Toujours. Je te le promets.
- Personne d'autre.
- Jamais. »
S'ils avaient été seuls, le plus jeune n'aurait pu résister à l'idée de lui sauter dessus. Il se contrôlait de plus en plus mal quand ils dormaient, ou même pendant la journée. Alors le voir ainsi jaloux, équivalait pour lui à de l'incitation.
Voyant son frère détourner les yeux, ses pupilles dilatées et ses joues rougies, Mathieu passa son bras sur ses épaules, de manière à le rapprocher, et lui embrassa la tempe. Il ne comprenait pas exactement ce qu'il se passait avec lui, mais quoi qu'il ferait, quoi qu'il dirait, il serait près à l'accepter. Du moment que personne ne se mettait entre eux.
Merci à tous de lire et commenter, vous êtes super ! :D
Un chapitre un peu plus court, de la vie de tous les jours des deux jumeaux. La suite bientôt mes agneaux.
Je vous parlerai aussi d'un autre bouquin qui m'a plu, parce que j'aime bien faire ça ! Ou d'une chanson, ou un truc du style !
J'espère que le BAC, le brevet ou les exams ont été pour tout le monde, pour ma part je passe en seconde année de kiné sans rattrapage, et j'ai enfin fini les cours et formations :D
Bisous !
Tendresse & Bigoudis Chauffants,
Maria
