Le Patron, assis sur le lit d'hôpital qu'occupe son frère, caressait sa main. Malgré la luminosité rosée qu'offrait le crépuscule, Mathieu dormait paisiblement. Les couleurs chaudes, sur sa peau laiteuse, adoucissaient ses traits. Le pansement sur son front laissait place maintenant à une petit cicatrice verticale, seul relief sur sa bouille immaculée.
Son torse s'élevait lentement à un rythme régulier, auquel s'associait un souffle audible. Quand ses poils s'étirèrent dans un frisson, son jumeau remonta sa couverture blanche sur lui. Le soleil disparaissait progressivement derrière les bâtiments à l'horizon, plongeant dans le pénombre les frères.
Les doigts du Patron parcoururent la joue de Mathieu. Il se pencha sur lui, respirant son odeur, qu'il reconnaissait, bien que masquée par des médicaments. Il caressa son nez du sien, fermant doucement les yeux.
« Ce sera le dernier... »
Ses lèvres se guidèrent vers celles exposées en dessous. Il les savoura avec lenteur, en retenant la forme, la douceur, la tiédeur. La tendresse de son baiser éveilla son frère qui y répondit chaleureusement. Les yeux du Patron s'ouvrirent, croisant ceux de son frère, alors que leurs bouches s'appréciaient encore. A peine sentit-il une vague d'excitation monter en lui qu'il se retira. Le petit sourire de Mathieu le réconforta.
« Merci.
- De quoi ?
- De toujours m'aider, petit frère. »
La main froide de Mathieu retrouva celle du Patron.
« J'ai parlé avec les parents, pour t'innocenter à leurs yeux autant qu'aux miens.
- Je les ai croisé à leur arrivé, Mère m'a enlacé, avant que j'aille à l'école.
- Ils sont allés voir les parents de Jérémy ?
- Ils les ont emmené au tribunal oui. Médiatiquement, l'affaire est presque entièrement censurée. »
Mathieu acquiesça, satisfait.
« Ils ne seraient pas contents qu'on donne une mauvaise image d'eux. »
Le Patron se mordit la lèvre.
« Que je donne une mauvaise image d'eux.
- Ne sois pas comme ça Patron. Ils t'aiment aussi. »
Devant la moue déconfite de son frère, qui traduisait toute sa peine, Mathieu se redressa pour l'embrasser doucement. Il réalisa stupéfait que son frère esquiva l'approche, lui baisant longuement la joue.
« Je vais y aller, c'est bientôt la fin des visites. Je reviens demain.
- D'accord... J'irais voir Jérémy je pense. »
Ils se saluèrent dans une étreinte, et le Patron partit. Il rentra chez lui sur son vélo. Son esprit ces derniers temps virevoltait dans tous les sens. Pour la première fois depuis l'incident, il eut une idée fixe.
Mathieu vivait en réalité son séjour à l'hôpital plutôt agréablement. Étant un « invité de marque » du service hospitalier, il recevait des plats bien meilleurs, voyait un kinésithérapeute trois à quatre fois la journée, et rencontrait chaque jour un interne ou médecin, qui s'émerveillait de sa santé grandissante.
Quand, enfin, on le libéra de la surveillance omniprésente des soignants, il put se promener près des chambres des autres malades. Il prit ses cours du jour sous le bras, s'instruisit de l'emplacement de Jérémy auprès de quelque infirmier, et le rejoignit. Il frappa avant d'entrée, bien que cette marque de politesse lui semblait abusive.
« Oui ? »
Il reconnut sans mal la voix frêle du geek, et pénétra dans la salle. L'expression de celui-ci s'émerveilla à sa vue.
« Mathieu !
- Bonjour, sourit-il poliment. Je viens t'apporter les cours, vu que j'ai le droit de me balader. Je m'ennuie pas spécialement, mais si tu veux, on peut les faire ensemble, ce sera plus sympa peut-être. Moins chiant en tout cas. »
Bien qu'il s'étonnait de la sociabilité de son vis à vis, Jérémy lui sourit avec reconnaissance. Lui non plus n'avait besoin de personne, mais, ce sentiment provenait d'une éternelle solitude. Il se redressa, puis s'assit. Mathieu poussa la table à roulette devant lui, avant de s'installer à côté.
« Ca a l'air d'aller toi. Ton nez, il est explosé, ou il se remettra sans chirurgie ?
- On ne sait pas encore, je vais faire une radio cet après midi.
- Malgré la sécurité sociale, mes parents sont d'accord pour prendre à leur charge tout frais pour ta guérison. Donc, j'espère que tes parents n'hésiteront pas pour l'argent, si le besoin est de te faire refaire le nez.
- C'est tellement gentil de la part de tes parents !
- Pas tant que ça. Ils préfèrent simplement ne pas ébruité cette affaire.
- Le Patron a parlé de quelque chose du genre oui. »
Ils commencèrent l'apprentissage de l'histoire, qu'ils se récitaient l'un à l'autre en une vingtaine de minutes seulement.
« Dis moi, osa craintivement Jérémy, ton frère, il a l'air très.. Perturbé par tout ça...
- Cet idiot croit que c'est de sa faute.
- Oui... Il s'est même excusé...
- Leur vendetta est certes dû à ses images, mais sans lui, on serait sans doute à moitié mort actuellement. Et ce n'est pas à lui de toujours me protéger, ça m'énerve.
- Qu'est-ce que je devrais dire alors... Il n'est même pas mon ami... »
L'héritier Sommet observa la petite tête brune du surdoué.
« Il était jaloux, quand il a su que je t'ai protégé. Mais maintenant, je crois qu'il ne te déteste pas. Tu es la personne la plus proche de nous.
- Je n'ai pas l'impression de vous être proche...
- Ca ne signifie peut-être pas grand chose pour toi, mais je n'ai jamais fait mes devoirs avec quelqu'un d'autre que le Patron. »
Cette réflexion charma le geek, qui rougit.
« Tu peux nous reconnaître en plus. Comment tu fais ?
- Vos yeux... Si je ne les vois pas, j'ai beaucoup plus de mal. Sauf quand vous êtes séparés, il est super simple à reconnaître le Patron quand il est seul.
- Pourquoi ?
- Il est plus vulgaire et ronchon que toi.
- N'insulte pas mon frère, rétorqua froidement Mathieu. »
Jérémy s'agita d'un coup, faisait d'amples gestes de bras.
« Ce n'est pas une insulte ! Loin de là l'idée de vous insulter ! C'est sa façon d'être c'est tout ! Je te trouve plus admirable que lui dans ton caractère, mais le sien ne vaut pas moins pour autant !
- Plus admirable, s'étonna Mathieu.
- Quand tu m'as sauvé... Quand tu ne t'es pas enfui... Je ne sais pas si le Patron aurait réagi pareil , à part si tu avais été concerné. »
Mathieu ne se permit pas d'acquiescer, mais sa pensée convergeait avec elle de son interlocuteur.
« Mon frère est et restera toujours l'être qui m'est le plus cher, et la réciproque est exacte également. Cependant, je ne supporte pas l'injustice ou l'abus de pouvoir. C'est un peu ironique vue la place de ma famille...
- Du tout ! C'est formidable que tu puisses penser comme ça!
- Arrête de me complimenter tout le temps, t'es chiant ! »
Jérémy se concentra sur son cahier, non sans songer qu'à cet instant, Mathieu ressemblait incroyablement à son frère. Ils finirent les mathématiques en silence.
« J'ai une question... ?
- Quoi ?
- Le prénom du Patron, c'est pas « le Patron », n'est-ce pas ?
- Bien joué Sherlock.
- Pourquoi il n'utilise pas son prénom ?
- Il ne l'aime pas, c'est tout.
- C'est pour ça qu'il m'appelle geek, gamin etc ?
- Ca, c'est plus un caprice. Mais ça montre déjà que tu es spécial un tant soit peu, vu que tu es dans un de ses caprices. Pour son prénom, c'est autre chose. Si un jour il doit t'en parler, il t'en parlera. Je n'ai rien à dire là dessus. »
Le geek hocha la tête. Après une lecture de français qu'ils firent tous deux, Jérémy présenta à Mathieu son jeu portable. Ils jouèrent tour à tour, allongé dans le lit du geek. Si Mathieu se fermait rapidement à la discussion dès qu'elle se voulait personnelle, il appréciait les jeux presque autant que le geek.
Les aide-soignants apportèrent le repas du soir, et demandèrent aux deux garçons de se séparer. Le plus âgé affirma qu'il repasserait pour jouer le lendemain, et ils se quittèrent plus proches que la veille.
Bénéficiant de passes spéciaux, qu'on ne donne qu'à ceux qui financent en parti l'institut, les parents de Mathieu purent le voir après les heures de visite, brièvement. Sa mère le couvrait de baiser, sans pour autant risquer d'abîmer son nouveau rouge à lèvre carmin, son père le fixait avec sollicitude. L'enfant prononça encore quelques paroles au bénéfice de son jumeau. Ses parents, même s'ils n'arrivaient pas à lui être reconnaissant, jugeaient sa conduite acceptable pour la situation. Ils demandèrent simplement qu'en cas futurs, on les informa plus tôt.
« Mère, Père, demanda Mathieu avant qu'ils ne partent.
- Oui ?
- Pourrais-je avoir un ordinateur portable ? Je pense que ces outils sont l'avenir, et qu'il faut m'habituer rapidement à en utiliser. De plus, je passerai mon temps plus agréablement ici.
- Bien sûr mon ange, accorda sa mère. »
Le collégien sourit. Il n'aurait qu'à demander à son benjamin de récupérer Mass Effect pour poursuivre son jeu devenu fétiche.
Quand le Patron arriva dans leur villa, ses parents s'absentaient. Il les croisa à peine, avant de se retrouver seul. Il saisit un couteau dans sa cuisine, et se dirigea jusqu'à la salle de bain. Fixant son visage dans le miroir, il vit celui de son jumeau.
Son souffle s'accéléra. Ses membres tremblaient. Il monta la lame près de sa joue. Ses mouvements erratiques compliquaient l'opération qu'il s'apprêtait à réaliser. Ses yeux s'emplissaient de larmes de peur. Mais, au fond de ses globes humides, brillait une lueur de détermination démoniaque.
« Mathieu, murmurait-il. Mathieu. »
Le moindre éclair de lucidité lui aurait permis de lâcher son arme. Mais, cette lucidité, disparaissait à chaque pensée pour cet horrible après midi. Alors, sa folie s'écoula jusqu'à son bras, qui monta encore, pour appuyer la lame contre son front. Il grondait sa douleur, alors qu'il plantait le couteau, pour recopier avec exactitude la cicatrice de son jumeau.
A peine eut-il terminer qu'il se débarrassa du couteau, et vivement, couvrit sa plaie suintante d'un chiffon. Le sang, toujours très présent au niveau de crâne, coulait à flot sur le côté de sa face. Quand la souffrance s'apaisa, il releva son regard vers le miroir. Il se contempla, admirant le sang pourpre sur sa peau.
Son cœur s'accéléra encore, voyant ses doigts souillés. Des images vinrent en rafale, des quelques instants où il ne contrôlait plus son corps. Un sourire dément s'empara de lui. Il revoyait ses poings frappés le crâne qui se brisait d'un des adolescents. La semence poisseuse de sa victime se mélangeait encore à sa sueur. Le coup qu'il reçut, qui amocha sa mâchoire lui fit goûter son sang. Il allongea sa langue sur sa joue pour en récolter les gouttes. Un rire sadique résonna dans toute la maisonnée, avant que le Patron ne s'écroule en arrière, fatigué par la perte de ses liquides.
Quand il se redressa, saignait toujours. Il attacha un bandeau autour de sa tête, qu'il serra vigoureusement. Il s'en alla manger quelques aliments, affamé par sa blessure. Il se doucha ensuite, et alla se coucher.
Dans son lit, où l'odeur de Mathieu l'ensorcelait, il ne se masturba pas ce soir. Il y songea, mais se le refusa . Plutôt les cauchemars. Plutôt l'insomnie. Plus jamais, plus jamais ses envies ne mettrait en danger son frère. Il se le jura.
