« Non ! Ah ! Arrêtez ! Non ! »
Mathieu s'éveilla en sursaut, alors que son frère, toujours endormi, luttait contre un ennemi invisible. Les larmes lui montaient aux yeux. Il se sentait faible. Lamentablement faible.
La fin de leur année de sixième étonna Mathieu au plus haut point. Suite à l'agression, il ne restait que quelques semaines de cours, avant les vacances d'été. Le retour de Jérémy et lui, après leur séjour à l'hôpital, se passa normalement. Le réel changement résidait dans le comportement du Patron.
Celui-ci s'était « accidentellement » blessé au front, de manière à ce que les deux frères soient à nouveau identiques. Et soudés comme jamais. Ils ne passaient plus une seconde l'un sans l'autre, parlaient dans un simultané effrayant. Leur conversation se limitait à eux mêmes. Ils daignaient parfois répondre quand on leur parlait, et s'accordaient quelques échanges avec Jérémy.
Même chez eux, le Patron s'isolait très rarement, quand son aîné jouait à Mass Effect, qu'il ne tarderait pas à finir. Il se posait alors devant son piano, et faisait danser les touches sous ses doigts.
Mathieu et Jérémy voyaient l'état de leur sauveur se dégrader de jour en jour, sous leurs regards impuissants. Ses cernes s'accentuaient, si bien qu'on reconnaissait de plus en plus aisément les jumeaux. Et pour cause. Les nuits, le benjamin Sommet ne connaissait plus le repos.
Son frère le savait. Les cauchemars le harcelaient. Le Patron se réveillait en sueur, en hurlant, à toutes heures. Il se retrouvait souvent au sol, à force de s'agiter, croyait d'abord Mathieu. Il le veilla un jour, faisant semblant de dormir. En vérité, le Patron attendait de penser son aîné endormi, avant de s'allonger lui même par terre. Sans doute avait-il peur de le blesser à nouveau.
Les soirées d'horreurs se répétaient inlassablement. Peu importe la solution qu'il avait un jour trouvé pour ne plus en faire, elle ne fonctionnait plus, ou il ne la pratiquait plus.
Le début des vacances n'arrangea rien. Les hurlements et les agitations persistaient. Quand il passait plusieurs heures à faire de la natation ou du karaté, il pouvait plonger dans un sommeil sans rêve. Ces moments étaient trop rares. Mathieu, quand il le voyait ainsi dormir, se demandait toujours ce qu'il pouvait faire pour calmer les chimères de son frère. Lui qui le protégeait, veillait sur lui, il ne pouvait rien pour lui en retour. Il se devait de trouver une solution.
Ses parents, voyant leur fils insomniaque, trouva bonne l'idée de les séparer de chambre, aussi longtemps que le Patron ne se contrôlerait pas -ou que Mathieu n'exigeait pas d'être avec son petit frère-. Cela n'arrangea en rien le cas de se dernier.
Un soir, de début août, alors que le moral et la santé du Patron se détérioraient toujours, Mathieu sortit de son sommeil. Il n'entendit pas le Patron crier ou se débattre. Il savait pourtant qu'il ne dormait pas non plus. Il sauta de son lit et rejoignit la chambre du cadet. Recroquevillé dos à lui, celui-ci sanglotait. Il se faufila dans les draps et lui caressa le flanc.
« Patron...
- Je peux plus Mathieu... Vivre avec ça... J'en peux plus.. »
Il le sentait trembler, et le prit dans ses bras.
« Je veux mourir. Pends moi putain... J'en peux plus...
- Ne dis pas n'importe quoi, s'inquiéta Mathieu en se collant contre lui. Tu peux pas me laisser.
- Je veux dormir... Pourquoi je peux pas ! Pourquoi ! »
Ses pleurs redoublèrent d'intensité. Mathieu l'enserra encore plus fort.
« Mathieu... Je veux plus vivre... Je suis à bout...
- Tu... Avant pour dormir tu faisais … Ce truc...
- Je veux plus le faire. Ca t'a mis en danger. Je veux plus être un problème pour toi...
- Tu seras jamais un problème pour moi ! »
Mathieu, outré des pensées de son frère, le força à se mettre sur le dos, et s'installa sur son bassin. Il lui saisit le menton pour imposer un contact visuel.
« On va trouver une solution. Je vais m'occuper de toi. Je vais te faire dormir.
- Mathieu...
- Je vais prendre soin de toi, à chaque fois que tu auras un cauchemars. Plus question de chambre à part. Je serais toujours là. »
Son ton était ferme. Il crut déceler une once d'espoir dans la diminution des soubresauts du Patron.
« On commence dès ce soir, suggéra-t-il en s penchant pour l'embrasser. »
Il s'agissait de leur premier baiser depuis quatre mois. Mathieu s'avouait que cette pratique lui avait manqué. Il s'allongea sur le côté , entraînant le Patron contre lui. Il lui parut particulièrement chétif.
« Je t'aime, lui murmura-t-il entre deux baisers. Viens contre moi. »
Leurs jambes s'entrelacèrent. Mathieu se décala légèrement pour que la tête du Patron repose contre son torse.
« Ferme les yeux, et ne pense qu'à moi. »
Il lui massait doucement le dos, alors que leur respiration se synchronisait. Il attendit d'entendre le souffle endormi de son frère, avant de s'assoupir lui aussi.
Les nuits se succédaient, et Mathieu n'avait de cesse de trouver de nouvelles techniques pour apaiser son frère. Un jour il l'embrassait, l'autre il lui jouait du piano, parfois, il s'installait sur son bassin et lui massait le dos. Progressivement, ses efforts payaient. Le Patron reprenait des couleurs et de la vivacité.
Désireux de toujours trouver de meilleurs solutions, il guettait, avec l'aide virtuelle de Jérémy, les sites pseudo-médicaux où se logeraient des informations sur le sommeil. Il découvrit alors Doctissimo, et sa crédulité y prit un coup : attention à internet, se dit-il, cependant toujours admiratif.
Les principales données fiables conseillaient la branlette -que le Patron s'interdisait, à tord selon son frère-, l'alcool et la clope. Habitué à boire un verre de vin sans plus y ressentir d'effet, Mathieu opta pour le cigarette. Avant que ses parents ne partent en voyage d'affaire, il leur déroba deux clopes.
Quand ils s'en allèrent, il proposa une balade à son frère, le soir. Ils se promenèrent à travers Saint-Étienne, jusqu'à trouver un coin tranquille, excentré. Là, Mathieu sortit son acquisition, ce qui surpris, mais attisa l'admiration de son benjamin. Ils s'y essayèrent tous deux, et en rentrant, se promirent de tenter à nouveau une fois plus âgé. L'odeur prit trois jours à partir entièrement. Ils s'amusèrent bien à se nettoyer l'un l'autre dans leur énorme bain – jacuzzi. Ce moment de nudité partagée leur fit découvrir que leur corps, bien que grandissant, se voulait toujours scrupuleusement identique l'un à l'autre.
Quand il faisait beau, ils se rendaient dans les terrains de sport appartenant à sa famille, ou ceux dont ils possédaient la carte. S'épuisant ainsi le corps, ils s'endormaient l'un contre l'autre, parfois même dans la voiture du chauffeur. Mathieu n'aimait pas le sport, mais voir son frère reprendre de l'assurance en valait le prix.
Les cours reprirent sans briser leurs habitudes. Ils continuèrent de se dépenser, surtout le Patron, qui courrait plusieurs kilomètres le soir, après ses devoirs, quand il en avait l'énergie. Les élèves de leur classe n'avaient rien de bien intéressant. Jérémy ne s'y trouvait pas. Appréciant tout de même légèrement ce petit, ils allaient parfois le voir, simulant un hasard pourtant fréquent. Le geek y croyait dur comme fer.
« Tu me conseillerais quoi comme jeu, demanda Mathieu. J'ai terminé Mass Effect...
- Le suivant sort bientôt, en attendant, je te conseille Hallo ! Mais je ne l'ai que sur console... Je ne crois pas qu'il existe sur ordinateur... Tu n'as toujours pas de console ?
- Non... Nos parents n'aiment pas ça.
- Oh... Ah ! Tu pourrais venir jouer chez moi ! »
Le Patron se tendit, et passa son bras par dessus l'épaule de son frère, soudain intéressé par une conversation qui, quelques instants auparavant, ne le concernait pas le moins du monde.
« Je te demande pardon ?
- J'ai trois manettes, ne t'inquiètes pas, tu joueras aussi ! »
Il lui sourit avec innocence, comme s'il n'avait pas songé un seul instant à inviter Mathieu sans le Patron.
« Je voulais vous inviter depuis longtemps... Mes parents sont d'accords, mais ils ont peur que notre maison soit trop petit ou pittoresque pour vous... Ils vous aiment beaucoup, vu que vous m'avez sauvé, mais ils ont honte je crois.
- On verra, gronda le Patron. »
Son aîné lui prit la main et l'entraîna dans les toilettes. A peine le porte fermé, il se colla à lui pour l'embrasser, créant une nuée de baiser papillons.
« S'il te plaît. S'il te plaît. S'il plaît. J'ai envie de jouer à la console... Allé... »
Il se frottait contre lui tel un chat affamé, ce qui ne manqua pas de plaire à son benjamin. Quand ses baisers descendirent dans son cou -technique mise au point par Mathieu récemment, et fonctionnant un peu trop bien-, il frissonna.
« Pas là...
- S'il te plaît, murmurait Mathieu su sa gorge. »
Le Patron sauta presque en arrière et accepta. Ses joues rouges, dues à des battements de cœur bien trop vifs, et à un afflux de sang considérable, amusèrent Mathieu. Il se sentit même un peu honoré de l'effet qu'il produisait, sans savoir pourquoi. Ils retournèrent chez Jérémy, et Mathieu, cachant sa joie derrière son visage inexpressif habituel, accepta. Jérémy vit très bien l'impatience et l'euphorie éclairer dans son regard, et lui sourit en retour.
Le logis de Jérémy, en effet, ne payait pas de mine devant leur villa, ou même leur maisons de vacances. Il s'agissait d'une ancienne maison à architecture en ferme visible, sur deux étages.
Au rez de chaussé, dans la cuisinait, la mère du geek les attendait avec un gâteau au citron. C'était une femme rondouillarde, mais qui s'occupait d'elle. Ses cheveux teints en blonds, coupés court, encadraient un visage aux joues saillantes. Ses yeux, les mêmes que son fils, brillaient avec bienveillance.
Le duo s'excusa poliment de leur venue et du dérangement, et ne se privèrent pas d'une part de pâtisserie. En la goûtant, ils échangèrent un regard, qui ne manqua pas d'inquiéter la mère de Jérémy.
« Ce... Ce n'est pas bon ?
- Je trouve ça délicieux, sourit son fils innocemment, les lèvres pleines de miettes.
- Nous n'avons jamais goûté quelque chose de similaire.
- Ce que nous mangeons est toujours commandé.
- Nous avons goûté tous les pâtissiers de la ville.
- Nous n'avons jamais eu quelque chose de comparable.
- Où l'avez vous achetez ? »
Déconcertée par la discussion en diagonale, elle n'arriva pas à forger une réponse spontanée. Jérémy les interrogeait du regard.
« Bah, elle l'a cuisiné pour vous ! »
Ils se regardèrent à nouveau, et rougirent simultanément. Le geek aperçut les yeux du Patron s'humidifier, alors que la lèvre de Mathieu eut un rictus tout à fait singulier de reconnaissance.
« Merci, lui dirent-ils d'une même voix chargée d'émotion.
- De rien, leur répondit-elle avec un sourire identique à celui du geek. »
Ce dernier leur proposa de se rendre à l'étage. Ils s'installèrent sur son lit, dans sa chambre, qui pouvait difficilement comprendre encore un bureau, son ordinateur portable à droite, et sa console face à eux. Il leur tendit deux manettes, et s'installa au sol pour leur assurer de la place confortable.
« Elle est ridicule ta chambre, se moqua le Patron, qui avait retrouvé ses esprits.
- Elle n'est vraiment pas grande, affirma Mathieu. Et c'est quoi ce papier peint ? Des éléphants en fresques ?
- Ce orange est tout à fait horripilant.
- On t'a jamais dit qu'on pouvait retapisser ou quoi ? »
Jérémy releva des yeux larmoyants vers eux. Visiblement, ils ne pouvaient pas s'attendrir sans en ressortir encore plus cassants. Mathieu, soudain concentré sur la musique du jeu qui s'enclenchait, ne lui accorda pas d'intérêt. Le Patron, songeant peut-être qu'il n'avait pas l'argent pour refaire la tapisserie, soupira :
« C'est douillet au moins. On sent que t'es chez toi. »
Jérémy ravala ses larmes et hocha la tête. Mathieu et lui eurent tout le mal du monde, le reste de l'après midi, à pousser le troisième garçon à jouer avec eux. Celui-ci, après plusieurs heures à les voir se passionner pour leur écran, accepta de jouer une partie avec eux. Jérémy et Mathieu échangèrent un hochement de tête, et se décidèrent silencieusement à le laisser gagner. Ainsi motivé, le Patron s'empressa, à la fin du jeu, d'en recommencer un, où ils formeraient cette fois une seule équipe.
Leur année de cinquième se déroula donc paisiblement. Quand ils ne travaillaient pas leur cours, leur piano, ou ne réceptionnaient pas avec des clients des leur parents, le Patron faisait du sport, ou rejoignait Mathieu et Jérémy, qui connaissaient de plus en plus de jeux par cœur. Cette relation, avec ce garçonnet dont les parents ne gagnaient qu'une misère, ne plaisait pas aux aïeuls Sommet. Mais, leurs enfants se montrant toujours aussi parfaits, et plus dociles, dans le cas du Patron, ils ne leur refusèrent pas leurs escapades .
Durant un ans et demi, les jeunes adolescents connurent des moments paisibles, amusants même. Seulement, spécifiquement à cet âge là, la vie ne se comportait pas longtemps comme une sœur.
