4ème journée (partie 2):
_ Toi tu as couché avec mon double.
Francis regardait d'un air faussement accusateur son anglais qui bafouillait devant lui. Il était tellement mignon avec ses joues rouges et sa chemise froissée. Il n'avait visiblement pas eu le temps de faire un tour près d'un miroir et ses cheveux en bataille ainsi que son air embarrassé le rendait encore plus attirant aux yeux du français.
_ Euh, et bien, en fait c'est lui qui … Ne me regarde pas comme ça Francis, c'est comme si j'avais couché avec toi. Et puis venant de toi, je trouve ça gonflé de me faire des reproches, t'as quand même couché avec la moitié de la terre !
_ Mais je ne t'ai pas fait de reproches.
Là Francis était plutôt surpris. Pourquoi remettait-il la question de ses anciennes conquêtes sur la table ?
_ Tu veux que je te cite le nombre d'amants que tu as eu? Il y aurait de quoi remplir dix gros bouquins !
_ Mais j'ai jamais …
_ Oh et puis tu sais quoi tu me gonfles !
_ A … Arthur !
Le français regarda impuissant son amant sortir furieux de la pièce. Il avait juste voulu le taquiner, pourquoi s'était-il mis en colère tout seul ? Il savait le sujet de ses nombreux amants douloureux pour Arthur c'est pourquoi ils n'en parlaient que très rarement, mais là il n'avait pas du tout voulu parler de ça. Et puis cette manie de partir dès qu'ils avaient un problème, c'était pénible. D'accord comme ça ils ne se sautaient pas à la gorge à tout bout de champs, mais enfin des disputes dans un couple c'est normal. Si Arthur était parti, c'était qu'il n'allait pas bien, et s'il n'allait pas bien, alors Francis devait aller le voir.
Tout à coup, une tornade entra dans le salon :
_ Francis ! On a un problème.
_ Qu'y a-t-il Gilbert ? soupira le français.
Le prussien semblait paniqué et derrière lui son double et celui d'Arthur reprenaient leurs souffles.
_ Si ça se trouve on est déjà tous touché par le sort de Carwyn.
_ Et alors ?
_ Ça veut dire que n'importe qui peut apparaitre enfant. Y compris Féli et Lulu.
Francis resta un instant sans voix, le temps que l'information monte à son cerveau et que les connexions se fassent pour comprendre toute la portée d'une telle révélation.
_ … Merde.
_ C'est exactement ce que j'me suis dit. Bon on fait quoi ?
_ Je vais appeler Carwyn tout de suite.
_ Il est au courant ?
_ Non. Tu ne veux pas ?
Gilbert fit la grimace. Non, ils s'étaient mis d'accord pour qu'un minimum de personne soit au courant.
_ Mais de quoi est-ce que vous parlez ? Pourquoi a-t-on dû fuir ?
Francis s'accroupit pour être à la même hauteur que son jeune double.
_ Ecoute, hem, pourrais-tu ne pas parler de Karl aux autres ? Et l'appeler Ludwig.
_ Pourquoi ?
_ Je … je ne peux pas te le dire mais c'est important.
Le jeune France échangea un regard complice avec le petit Arthur.
_ Et qu'est-ce que j'ai en échange de mon silence ?
_ … ?!
Malgré la gravité de la situation Gilbert ne put se retenir de rire quand il vit la tête que faisait son ami. Alors comme ça il avait oublié qu'il n'y a encore pas si longtemps tout se monnayait si un enfant nation voulait survivre. D'une voix plus rude que d'habitude, Francis réplica :
_ La vie amoureuse de deux personnes que tu considères comme tes frères est en jeu.
_ Oh ça va, je ne dirais rien. Viens Arthur on s'en va.
Entrainant l'anglais à sa suite, l'enfant quitta la salle sans se retourner, même lorsqu'ils croisèrent le France corsaire qui se dirigea vers Francis.
_ Dis-moi je n'ai pas encore vu Matthieu. Il n'est pas là ?
_ Si.
Francis le regardait les lèvres pincées. Le problème n'était pas qu'il ait couché avec Arthur, le problème était que son lapin s'était fâché à cause de ça, ou du moins il était sûr que son double avait sa part de responsabilité.
_ Ah. Je suppose qu'il a grandi, je ne l'ai peut-être pas reconnu.
_ C'est ça.
_ J'ai fait quelque chose de mal ?
_ Arthur est fâché.
_ Ah ! J'en étais sûr. C'est parce que je suis meilleur que toi au lit et il regrette mon époque.
_ De quoi !
_ Matthieu, Matthieu. Ce nom me dit quelque chose…
_ Gilbert c'est pas le moment. Je viens de recevoir une des seules insultes que je ne peux accepter.
_ Oh voyons, je ne m'insulterais pas moi-même.
Le prussien laissa soudain échapper un couinement désespéré.
_ Ma … Mattieu ! Je l'ai complétement oublié ! Oh non. Francis, dis-moi où il est !
_ Mais j'en sais rien. T'affoles pas comme ça, tu le verras surement à midi.
_ … Ouais.
Gilbert vacilla, sa génialitude soudainement remise en question. Mais comment avait-il pu oublier le doux Canada ?
.
.
Elisabetha écoutait son double se plaindre que Gilbert la snobait et refusait de lui adresser la parole, fait vivement approuvé par son autre double plus jeune. Ah, mais pourquoi avait-elle deux apparitions enfants plus turbulente l'une que l'autre qui se fâchaient dès que quelqu'un émettait l'idée qu'elles n'étaient pas des garçons comme elles en étaient persuadées. En tout cas elles ne tenaient pas en place et avaient trouvé très drôle de faire peur au double gaulois de France qui avait fini par se réfugier près d'Alfred. L'américain était plus que ravi de l'attention que lui portait l'enfant, en revanche, ça ne plaisait pas vraiment à sa copine qui en voulait encore à Danël de lui avoir volé un de ses précieux couteaux.
Les deux petites filles devant elle se ressemblaient énormément. La première devait avoir 6 ou 7 ans d'âge physique, la deuxième en avait 12, et toutes deux lui tournaient autour depuis une heure pour qu'elle aille dire à Gilbert de s'occuper d'elles. Franchement ce serait peut-être une bonne idée de laisser le prussien se débrouiller avec ces deux petits monstres mais elle ne voulait rien lui demander. En fait, elle ne voulait pas lui parler et si elle pouvait aussi éviter de le voir, ce serait parfait. Inutile de dire qu'il l'insupportait à parler fort, gesticuler continuellement et rire de tout sans se demander si ses moqueries ne blessaient personne. Mais elle ne devait pas penser à ça, après tout, elle appréciait plus ou moins Gilbert à l'époque ottomane, c'était un bon adversaire et si ses doubles voulaient lui parler, elle n'allait pas les en empêcher. Mais hors de question qu'elle s'approche de ce malotru. Le mieux serait qu'elle les confie à Sadik, comme ça elle serait libre d'aller espionner les autres nations. Elle avait bien vu que l'apparition du double corsaire de France avait réveillé des souvenirs chez la plupart des nations et elle se doutait qu'ils essaieraient de calmer leurs pulsions avec leurs amants d'aujourd'hui, ce qui signifiait plein de couples gays se tournant autour au même étage qu'elle. Elle ne pouvait pas laisser passer une telle chance de prendre quelques photos.
.
.
Arthur rageait tout seul depuis qu'il avait revu son Francis. Mais quelle idée d'aller le voir tout de suite après ! Et puis d'abord c'était la faute de son stupide double. Si ce corsaire n'était pas aussi magnifique, avec un corps de rêve, musclé comme il faut, le teint parfaitement halé, Francis dans toute sa splendeur quoi ! Il n'avait jamais aimé sa peau pale de bon aristocrate anglais, alors que celle de Francis lui allait tellement bien, et il aimait tellement l'embrasser et la mordiller, surtout au niveau de son cou. Et après, descendre ses lèvres sur cette peau douce, retracer les lignes de ses muscles, s'attarder sur ses tétons qui durcissaient sous ses attentions et ... bref. En tout cas tout à l'heure, c'était le corsaire qui s'était jeté sur lui donc il n'avait rien à voir la dedans. Fichu corsaire! La voix suave de son amant qui lui susurrait des paroles perverses à l'oreille, et ces yeux, qui brillaient si ardemment, et ces manières, à la fois délicates et rudes, tout l'avait comblé. Francis qui laissait ressortir son côté animal, ça lui plaisait tellement. Le corsaire avait eu l'air surpris qu'il se laisse prendre aussi facilement. Non ce n'était pas de la passivité, sombre crétin ! Ils n'étaient juste pas obligés de se battre à chaque fois. En tout cas ce n'était pas de sa faute.
Il ne comprenait pas pourquoi il s'était énervé comme ça, et surtout pourquoi est-ce qu'il s'en était pris à Francis et ses nombreux amants.
En fait si, il savait pourquoi il se sentait si mal. Et ce n'était pas la faute de son Francis. Le problème c'était son double. Il avait couché, et avait apprécié, avec le plus grand débauché que la terre ait porté. Le Francis de l'époque de la piraterie avait couché avec toutes les nations qu'il connaissait. Et Arthur était au courant à chaque fois. Ça avait commencé juste après la guerre de 100 ans, ils ne se voyaient plus mais les histoires du magnifique blond de France et ses innombrables conquêtes arrivaient en Angleterre. Il savait que c'était une vengeance de la part du français, un message pour lui faire comprendre qu'il ne serait jamais à lui, qu'il serait toujours libre. C'est pourquoi, lorsqu'ils s'étaient revus sur les océans, Arthur ne lui avait pas demandé son avis. Enfin il ne le violait pas non plus mais c'était assez brutal.
Il s'en fichait que Francis le blesse sur un champ de bataille, au moins l'anglais était sûr d'occuper toute son attention. Mais en temps de paix, quand il savait son amour dans les bras d'un autre, surtout quand c'était une autre nation, il sentait son cœur saigner comme jamais une épée ne pourrait le faire même en le transperçant jusqu'à la garde. Il voulait Francis pour lui, rien que pour lui. Il le désirait si fort que ça lui faisait presque peur. Il lui suffisait de croiser les reflets bleus de ses prunelles pour vouloir se jeter sur lui et le prendre sur la première surface plane venue jusqu'à ne plus se soucier de rien, peu importe le lieu et les personnes présentes. Il voulait absolument tout avoir de lui, son corps, son cœur, son âme, et occuper ses pensées les plus pures comme les plus obscènes.
Quand il avait compris qu'il ne pourrait jamais posséder entièrement cet homme, et l'avoir à lui seul, il s'en était éloigné et avait tenté de taire ses sentiments. Mais où qu'il aille, le français était là, trouvant toujours une remarque désobligeante à lui faire, aussitôt suivie d'une autre, beaucoup plus sensuelle, murmurée à son oreille.
Insaisissable.
Cet homme était insaisissable. Même prisonnier dans une cale il lui avait toujours paru libre comme l'air. Un soir ici, un soir ailleurs. Pourtant petit à petit il avait fini par gagner sa confiance, jusqu'à ce que son amant se livre de lui-même et se laisse enchainer à son amour. Ça avait été long, mais cela en valait la peine. Et il semblait aimer ça ce stupid frenchy. Toujours chez lui, à lui faire à manger, à lui dire des mots doux, à le regarder comme s'il était la chose la plus précieuse au monde. Bon il continuait à se moquer de lui mais Arthur ne se laissait pas marcher sur les pieds. Et il était heureux avec lui.
Donc il était vraiment stupide qu'il se soit énervé tout seul. En râlant, Arthur fit demi-tour.
.
.
_ Je ne le vois nulle part.
_ Ne t'inquiète pas comme ça Gil, il va arriver.
_ Oui mais si il ne vient pas, je l'ai quand même lâché alors que je venais de le rencontrer.
_ S'il est arrivé quelque chose à mon petit Matthieu, Gilbert je te promets que tu vas le sentir passer !
Francis soupira. Son double corsaire l'agaçait de plus en plus. Et maintenant Gilbert était inquiet à propos de Canada. En même temps même si Matthieu était discret, il ne l'avait pas vu de toute la matinée.
La salle de réunion se remplissait petit à petit. On avait bougé les tables de façon à ce que chacun puisse manger avec ceux qu'il voulait. Francis nota une certaine crispation en provenance de la table des Nordiques, mais son regard fut attiré par Sadik, le représentant de la Turquie, qui avait pris la nouvelle Hongrie sur ses genoux et qui souriait comme un papa gâteau. La petite en profitait pour chiper sans retenue dans son assiette mais cela ne le faisait que rire davantage. Sentant un regard insistant sur elle, l'enfant se retourna et fixa France avec un petit sourire en coin. Francis se sentit aussitôt mal à l'aise, pris d'un mauvais pressentiment. Reportant son attention sur Gilbert qui gesticulait en expliquant à l'autre France pourquoi le génial lui allait retrouver Matthieu, Francis ne vit pas la petite fille sauter de son perchoir et se diriger dans leur direction. Par contre il vit très bien la tête de son anglais préféré apparaitre à l'entrée de la salle et sourit en le voyant s'avancer vers eux. Alors qu'il n'était plus qu'à quelques mètres, Francis sentit quelque chose tirer sur sa chemise et baissant les yeux, il remarqua la hongroise qui lui souriait d'un air moqueur.
_ Salut France, tu n'as pas trop changé à ce que je vois. C'est vrai que la dernière fois que je t'ai vu il faisait sombre mais j'ai bien reconnu ton visage. Tu avais l'air tellement pressé et content de rejoindre Sadik dans sa chambre l'autre nuit.
L'enfant continuait de sourire tandis que Francis sentait son estomac se remplir de plomb. Il releva la tête avec appréhension. Arthur savait qu'il avait eu beaucoup d'amants, mais avec la discussion qu'ils venaient d'avoir, il risquait de mal le prendre. Et en effet, le regard vert remplis de tristesse que Francis croisa le fit se sentir encore plus mal.
Avant qu'il n'ait pu esquisser le moindre geste Arthur tourna les talons et s'en alla précipitamment.
_ Non mais ça va pas d'embêter Franny avec ça ?
_ Ah tu as fini par voir que j'existais ?
Gilbert se mordit la langue. Non il ne voulait pas lui parler à cette chipie.
Le corsaire posa une main qui se voulait réconfortante sur l'épaule de Francis.
_ Ne t'inquiète pas il reviendra. En attendant Matthieu n'est toujours pas là.
Francis se crispa à cette phrase en se demandant comment son double pouvait être aussi insouciant vis-à-vis de son anglais et se retournant un sourire sadique aux lèvres, il attrapa la main du corsaire toujours posée sur son épaule, la lui tordit et siffla entre ses dents :
_ Ne t'approches plus d'Arthur.
_ Sinon quoi ? minauda le corsaire pas le moins du monde impressionné.
Francis ne prit même pas la peine de répondre et partit à la recherche de son amant. Le corsaire le regarda disparaître en se demandant où en était sa relation avec l'Angleterre au 21ème siècle. Se retournant vers Gilbert, il sourit en le voyant aux prises avec une hongroise qui avait décidé de ne pas le lâcher.
_ Je peux savoir à quoi tu joues ?
_ Et toi alors ? A chaque fois que je m'approche de toi tu pars en courant. Je suis si effrayant que ça ?
Gilbert soupira. La jeune Hongrie était plantée devant lui et semblait bien s'amuser à lui tourner autour dès qu'il faisait mine de changer de direction. Visiblement il n'avait pas le choix, il allait devoir affronter l'un des monstres de ses cauchemars.
_ Ok, céda-t-il, qu'est-ce que tu veux ?
La fillette releva ses grands yeux et le regarda avec une pointe d'inquiétude. Soudainement mal à l'aise devant son ami à présent adulte, elle se mit à se dandiner d'un pied sur l'autre tandis qu'elle triturait ses petites mains. Gilbert la regarda ébahit. Il n'avait jamais vu Hongrie hésiter à lui parler ni même se mettre dans cet état-là devant qui que ce soit. Se radoucissant, il s'accroupit devant l'enfant et tenta de se rattraper :
_ Euh… je suis désolé, … c'est juste que je suis en froid avec ton double en ce moment. Je sais que ça n'a rien à voir avec toi mais …
Ouais, pas très doué en excuses. En même temps d'habitude il s'arrangeait pour éviter ce genre de situation. Il essaya de reprendre ses explications sans s'embrouiller davantage quand le rire sonore de Hongrie parvint à ses oreilles. Il se figea, déconcerté par le changement rapide d'attitude de la brune qui le regardait à présent avec une pointe de pitié. Oh qu'il la détestait quand elle était comme ça.
_ Ah, ah, ce que t'es bête ! Si tu es fâché avec mon double c'est à elle que tu dois faire des excuses.
Oui parce que les deux jeunes Hongrie avaient dû se rendre à l'évidence qu'Elisabetha était une femme. Seulement pour elles, c'était un coup de Roumanie qui l'avait transformée en femme pour une obscure raison (ça c'était la version de la plus petite) ou pour profiter honteusement de son corps selon la plus grande à qui Elisabetha avait répondu en riant qu'elle savait se défendre.
Gilbert regarda l'enfant comme si elle avait dit une énormité, et d'ailleurs elle avait dit une énormité. Présenter des excuses à Eli, non mais et puis quoi encore, c'était elle qui était en tort !
_ C'est hors de question ! C'est à elle de s'excuser pour ce qu'elle m'a fait.
La petite fronça les sourcils. Gilbert ne restait pas en colère très longtemps d'habitude, il y avait toujours quelque chose pour le distraire de ses rancunes et il passait facilement à autre chose. Qu'est ce qui avait bien pu se passer entre eux ? Elle décida de mener son enquête mais n'insista pas de peur de braquer le prussien. Autant commencer par lui rappeler qu'ils étaient amis.
Francis était resté silencieux durant l'échange et même s'il n'appréciait pas tellement Hongrie, il devait avouer que le comportement du prussien était étrange. Celui-ci se retourna vers lui et lui empoigna le bras pour le guider vers la porte.
_ Allons chercher Canada.
_ Tu t'enfuis ? cria l'enfant.
Gilbert grimaça mais ne ralentit pas et fut heureux qu'elle ne les suive pas.
.
.
(Deux heures plus tard) :
Gilbert et le double corsaire de Francis avaient cherché Matthieu dans toutes les pièces où il aurait pu être mais ne l'avait pas trouvé. Il ne restait plus que la chambre devant laquelle ils se trouvaient à présent. L'auto-proclamé génialissime prussien était un peu stressé, ne sachant s'il devait entrer en premier ou laisser passer France, défoncer la porte comme il le ferait avec n'importe qui ou bien frapper en premier. Parce que voilà, il devait bien admettre que le petit Canada n'était pas n'importe qui. Il avait était frappé de la douceur et de la délicatesse qui se dégageaient de cette nation et il ne comprenait pas pourquoi tout le monde ne se retournait pas sur son passage. La voix du corsaire interrompit le cours de ses pensées.
_ Tu comptes attendre encore longtemps ?
Gilbert lui décocha un regard noir. Non mais il ne voyait pas qu'il était en pleine préparation mentale pour son face à face avec un ange. Respirant un grand coup, il ouvrit la porte. La pièce était dans un désordre tel que le prussien ne put faire un pas sans se prendre les pieds dans un tas de linge et il s'étala de tout son long. Relevant la tête, il contempla ce fouillis en se demandant comment on pouvait vivre, ou même simplement respirer dans cette pièce. Le corsaire s'avança à son tour en prenant garde de ne pas tomber et s'approcha du lit où une grosse forme était cachée par la couette. Gilbert s'approcha à son tour, inquiet. Le silence pesant qui régnait dans la chambre lui faisait craindre que le canadien ne soit malade. Après un regard entendu, les deux amis tirèrent les couvertures et se retrouvèrent nez à nez avec un énorme ours polaire de très mauvaise humeur d'avoir été dérangé dans son sommeil. Ils reculèrent instinctivement jusqu'à ce que Francis bute contre la cloison qui séparait la salle de bain de la chambre et que Gilbert se cogne contre l'armoire. L'ours ne leur prêta pas plus d'attention et récupérant la couverture, il se recoucha dans un grognement. Gilbert croisa le regard de Francis et vit avec soulagement qu'il était aussi terrifié que lui. Mais qui garde une telle bête féroce dans son lit ?
_ Je … je vais vérifier la salle de bain.
Parce qu'on a beau être un pirate, pardon corsaire, très courageux, voir le petit ourson tout mignon tout gentil qu'on laisse dormir avec sa petite colonie, tout à coup devenir un gros ours grognon et pas commode, ça fait quand même un choc. Francis se glissa dans la pièce d'à côté, abandonnant le prussien à son triste sort.
Gilbert regarda autour de lui, espérant trouver quelque chose pour se défendre si l'animal venait à l'attaquer. Ses yeux se posèrent sur un monticule de vêtements plus gros que les autres. Intrigué, il s'approcha et glapit quand la forme émit un gémissement. Reprenant ses esprits, le prussien s'aperçut que la chose avait une forme humaine et qu'elle sanglotait sous la couverture qui la recouvrait entièrement. Tout doucement, Gilbert avança sa main et fit glisser le tissu au sol. Deux grands yeux mauves emplis de larmes se fixèrent alors sur lui.
_ Mat …
Avant d'avoir pu se remettre de sa surprise de découvrir le canadien recroquevillé par terre et pleurant comme une madeleine, le dit canadien se jeta à son cou. La forte odeur d'alcool qui se dégageait du blond déstabilisa le prussien qui failli s'étrangler en voyant les bouteilles vides autour d'eux. Il ne s'imaginait pas du tout que son nouvel ami aimait se réfugier dans la boisson. Comme celui-ci s'accrochait toujours désespérément à son T-shirt, il passa ses bras autour de sa taille et essaya de le consoler du mieux possible. Lui donnant de petites tapes dans le dos, Gilbert se retourna pour appeler Francis quand Matthieu se détacha de lui et cria de sa voix fluette tout en le fusillant du regard :
_ Méchant ! C'est de ta faute !
_ Ma faute ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ?
La douleur qu'il lut dans le regard du canadien répondit à sa question sans que celui-ci ait besoin d'ouvrir la bouche. Impuissant, Gilbert sentit la porte de sa propre peur s'ouvrir doucement, assez lentement pour qu'il puisse prendre pleinement conscience de l'horreur qui l'attendait s'il ne la fermait pas immédiatement. Mais il était paralysé, incapable de se protéger lui-même. Il avait fait vivre à celui avec qui il voulait être ami, la pire expérience possible, celle d'être invisible. Il connaissait ça pourtant. Ça lui était arrivé. Lorsqu'il avait perdu son statut de nation, le lien qui l'unissait à son peuple et à sa terre s'était brisé. Ce lien qui était la raison même de son existence n'était plus et il s'était senti fondre petit à petit. D'une certaine manière c'était Russie qui l'avait sauvé, séparant l'Allemagne en deux, et il l'avait gardé avec lui, l'empêchant de disparaître pour de bon. Il ne souhaitait ce qu'il avait subi en URSS à personne, mais au moins il était toujours là, même après la réunification avec son frère. Pourtant, il était toujours terrifié quand il se réveillait le matin que les gens ne le voient plus, qu'ils passent devant lui sans le remarquer. C'est pourquoi il se levait aussitôt et allait chercher quelqu'un, n'importe qui, qui pourrait le rassurer en lui disant que oui, il existait toujours. Son frère et ses amis avaient pris l'habitude de cette drôle de manie et ne faisaient plus attention, mais c'était tellement important pour lui.
Ivan l'avait sauvé d'une mort certaine, mais la peur de disparaître aux yeux du monde était toujours présente. Gilbert l'avait enfermée dans un coin de son esprit, refusant de céder à la panique. Pourtant elle était toujours là, insidieuse, le forçant à se faire remarquer, à ce que tout le monde le voit, que tout le monde sache qu'il était toujours vivant. Il n'avait pas eu à se forcer beaucoup, il était du genre très sociable et sûr de lui avant. Maintenant il faisait juste semblant. Parce que le lien était rompu, et que la peur le contrôlait.
Des bruits de pas le sortirent de ses souvenirs. Le corsaire se pencha vers Canada et lui murmura des paroles réconfortantes en lui caressant les cheveux. Gilbert croisa ses yeux bleus plein d'inquiétude et mit un peu de temps à comprendre que ce regard était pour lui. En effet, il tremblait comme une feuille et il était difficile de dire qui, entre le canadien et le prussien, s'accrochait à l'autre.
_ Ça va aller Franny. C'est juste que je m'attendais pas à le voir dans cet état. Il faudrait peut-être aller chercher Francis et Arthur.
_ Pourquoi veux-tu aller chercher Arthur ?
_ Bah Canada est une de ses anciennes colonies.
_ …
_ Oublie. Ou Alfred.
_ Non !
La voix de Matthieu était vraiment aiguë mais aussi tellement désespérée que ni Francis ni Gilbert ne purent se résoudre à le quitter même pour aller chercher de l'aide.
_ Dis-moi Matthieu, reprit le français d'une voix douce, c'est la première fois que tu bois comme ça ou bien tu le fais régulièrement ?
Canada releva la tête et fit une moue absolument trop craquante d'après Gilbert qui voyait le visage du canadien de trois quarts mais qui fit frémir Francis.
_ Kuma … je-sais-plus-comment a bu aussi…
Bon, ça expliquait l'état de l'ours.
Matthieu regarda le français un moment puis tourna la tête lentement pour regarder Gilbert. Celui-ci lui sourit le plus gentiment possible mais le canadien fondit en larme, faisant culpabiliser le prussien.
_ Je veux plus être tout seuuul…
Gilbert sentit son cœur se serrer devant cet aveu. Il restait là, stupidement assis par terre avec Matthieu qui pleurait dans ses bras, et il avait beau se dire qu'il devait faire quelque chose, rien ne lui venait. Francis lui parla mais il n'entendit rien, trop concentré sur les larmes qu'il s'efforçait de retenir pour prêter attention au français. Soudain il sentit qu'on éloignait le canadien de lui. Le corsaire l'avait soulevé et se dirigeait vers la salle de bain. Gilbert le suivit des yeux mais était incapable de bouger. Sa peur revenait, et avec elle, tous les souvenirs qu'il essayait d'enfouir loin de lui. Il posa ses mains sur ses oreilles, afin de réduire leurs tremblements et d'atténuer le bruit des coups qui résonnaient dans sa tête. Doucement il se laissa glisser au sol. De toute façon il n'y avait personne dans cette chambre, et Francis était suffisamment occupé avec Matthieu. Il ferma les yeux, sombrant dans l'inconscient.
.
_ Si tu es invisible, comment ça se fait que je puisse te frapper ?
Il lui mit une claque qui résonna contre les murs froids de la salle.
_ Si tu n'existes plus comment ça se fait que je puisse te toucher ?
Il colla sa bouche contre la sienne et l'embrassa fougueusement.
L'air autour d'eux était froid, les lèvres du russe étaient gelées, mais sa langue qui se battait avec la sienne était chaude, le sang qui coulait de ses blessures le brûlait.
_ Je vis dans le froid depuis toujours, pourtant je suis toujours en vie. Tu crois vraiment que les apparences sont importantes ?
Il le frappa de nouveau, au visage, dans le ventre, sur son torse. Sous l'avalanche des coups, Gilbert sentait ses blessures se rouvrirent, il sentait la douleur dans tout son corps, il sentait son sang bouillonner dans ses veines.
Ivan s'arrêta et se pencha pour lui murmurer à l'oreille :
_ Ne t'inquiète pas RDA. Tant que tu as mal, c'est que tu es vivant.
.
.
RDA : République Démocratique d'Allemagne = Allemagne de l'Est
Ne frappez pas l'auteur s'il vous plait, elle a conscience d'être sadique au point de faire souffrir Canada mais elle vous promet un happy ending pour lui.
Après réflexion je crois que j'adore tourmenter les personnages et les pauvres, ils ne sont pas au bout de leurs peines.
Je ne vais pas avoir accès à un ordinateur pendant quelques jours donc le prochain chapitre sera posté dans 3 semaines environ.
