Réponse à la review de Lectrice : merci ! Et non, ce n'est pas que ton imagination...


5.

La mention de ce surnom l'entraine dans ses souvenirs. Elle se rappelle de cet homme aux yeux gris et au sourire vissé sur les lèvres, débordant d'entrain, tête brulée sur les bords mais quoi de plus normal pour un expert en explosifs ? Il disait souvent en riant qu'il s'était engagé parce qu'il avait un goût prononcé pour le « facho grillé ». Parfois, dans un moment de sérieux, il laissait tomber le masque et révélait qu'en fait, c'était parce qu'il voulait un monde meilleur pour sa femme et son fils. Pour toute réponse, elle posait alors silencieusement sa main sur la sienne.

Une vague de nostalgie se déverse en elle tandis qu'elle se souvient de l'ardeur inébranlable qui l'emportait lorsqu'il s'agissait du Front. Cette ardeur, qui l'avait emportée avec lui ce jour où il lui avait justement proposé de le rejoindre après l'avoir entendue défendre les Frontistes au cours d'une discussion de rue. Elle vient de percer le dernier des secrets de cet homme qui parlait beaucoup mais dont on connaissait finalement peu de choses : son pseudonyme trouvait donc son origine dans une contraction des deux prénoms qui lui étaient chers. Jusqu'au bout, elle aura compris ce qui le motivait.

Puis vient la terrible prise de conscience. Celui qui l'avait recrutée, celui qui l'avait intégrée, celui qui lui avait tout appris, celui à qui il manquait trois doigts perdus dans des explosions, celui qui rendait volontiers des comptes à Severus autour d'une bière au beurre pour le rassurer sur la situation de sa « p'tite nièce », celui qu'elle appelait « oncle Léni » était mort et elle ne l'apprenait que maintenant. Elle retient dignement ses larmes de couler car chez les Frontistes, on ne pleure pas les morts mais les vivants. Sentant le regard d'Hélène s'intensifier, elle se décide enfin à répondre à sa question.

— Oui, je l'ai connu, opine-t-elle. Ça a été un honneur et un privilège. Il comptait parmi les meilleurs d'entre nous.

— Vous avez dit que vous en aviez « longtemps voulu au Front » intervient Anna avec curiosité. Ça signifie que vous ne lui en voulez plus ?

— Non. Un peu après la disparition de mon mari, un garçon est venu se présenter chez moi, expliqua Hélène. Il était à peine plus âgé que vous, précise-t-elle en adressant un regard vers Alan qui détourne la tête. Il m'a dit qu'il était un Martin, avant, mais qu'en devenant un Frontiste, il était devenu quelqu'un, avec une identité personnelle et que c'était grâce à « Loulène ». Parce qu'il l'avait tiré d'un passage à tabac par d'autres Frontistes et qu'il lui avait dit cette unique phrase : « tu es trop jeune pour qu'il ne reste rien de toi en-dessous. »

— Le Front sauve aussi les gens d'eux-mêmes, en conclut Anna, pensive.

— Tu ne vas quand même pas croire ça ! s'exclame Alan en lui attrapant le bras.

— D'où vous vient cette antipathie pour le Front ? lui demande poliment Ernest.

— Ça ne vous regarde pas.