6.
Malgré l'envie de connaître la réponse à cette question, Hermione se garde d'insister pour qu'il la leur donne. Familière avec cette réaction de rejet, elle sait que c'est une façade qui cache des plaies. Nombreux sont ceux dont un proche a été arrêté pour avoir approvisionné ou hébergé un Frontiste. Nombreux sont ceux dont un proche a été tué en représailles d'une action menée par le Front. C'est qu'un choix s'impose aux activistes, un choix auquel personne ne devrait être confronté, pas même une seule fois, et auquel ils le sont régulièrement : sacrifier pour sauver. Entre eux, ils appellent cela le coup du magicobus, en référence à une expérience moldue, le dilemme du tramway.
— Vous connaissez le coup du magicobus, Alan ? l'interroge Hermione.
— Non, admet-il. Je suppose que c'est un de vos arguments de défense…
— Pas tout à fait. Mais c'est à vous de voir, après tout, réplique-t-elle en souriant. Alors voilà : vous êtes le conducteur d'un magicobus dont les freins ont lâché en pleine descente. Il se dirige droit sur un groupe de cinq personnes qui ne pourront pas s'écarter à temps de sa trajectoire. Grâce à un bouton, vous avez la possibilité d'actionner un aiguillage qui vous déviera sur une voie parallèle sur laquelle ne se trouve qu'un seul piéton. Que faites-vous ? Si vous faites le choix d'appuyer sur le bouton, vous causerez la mort d'une personne. Si vous faites le choix de ne pas appuyer sur le bouton, vous causerez la mort de cinq personnes.
— Comment je saurais ? Je ne suis pas dans cette situation !
— Selon les statistiques, 90% des interrogés optent pour le premier choix, intervient Ernest d'un ton connaisseur.
— On parle de tuer un innocent ! s'égosille Anna, choquée.
— Si la mort est inévitable, il vaut mieux qu'elle frappe une personne plutôt que cinq, lui fait remarquer Hélène.
S'étant mise elle-même à l'écart de cette discussion, Hermione constate que le coup du magicobus fonctionne toujours mieux qu'une longue et ennuyeuse plaidoirie qui dissuade plus qu'elle persuade.
— Comment tu fais pour accepter qu'y a des gens qui meurent à cause de toi ? finit cependant par l'interpeller Louis.
— Je ne l'accepte pas, affirme-t-elle dans un mouvement de recul, comme si sa question l'avait percutée. Je me dis seulement que c'est… la moins pire des solutions, tu vois ?
— J'imagine que votre condition doit être difficile à vivre pour votre compagnon, pense tout haut Hélène. Quelque chose dans votre assurance laisse entendre que vous n'êtes pas célibataire, répond-elle au regard interrogateur d'Hermione.
— Quelque part, ma déportation est peut-être une bonne chose pour lui.
Et elle le pense vraiment. Elle n'irait pas jusqu'à dire qu'elle voudrait qu'il la remplace par une autre femme, avec laquelle il se marierait et aurait des enfants. Mais n'en est finalement pas si loin.
— Ne dites pas cela, par Merlin ! lui lance Ernest qui plaque immédiatement après sa main contre sa bouche tel un enfant ayant échappé une grossièreté.
