A Darkklinne
En espérant satisfaire ta curiosité.

Chapitre 2 : La chute de Rhosgobel

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8 août de l'année 3018 du T. A. - Rhovanion - Vallée de l'Anduin - Fermes fortifiées des Béornides

Confortablement assise à l'abri des rayons brûlants du soleil mais pas de la chaleur étouffante, Siobhan savourait avec délectation le lait tiède que Grimbeorn venait tout juste de lui apporter. Elle étendit ses jambes douloureuses. La jeune Tuatha ne sortait que peu des limites du village de la tribu et les effets des deux jours de marche au rythme soutenu à laquelle on l'avait soumise commençaient sérieusement à se faire ressentir. Mais elle ne s'en plaindrait pas. Sortir du village et voyager avec ses amis était grisant. Et surtout lui permettait de souffler. Depuis que sa grand-mère l'avait pris en charge, elle s'était mis en tête d'en faire son apprentie. Et même si devenir la servante de Dana était quelque chose dont elle avait toujours rêvé, avoir Etain continuellement dans son dos était épuisant. Alors quand Nuada avait décidé d'envoyer son fils Kenan, Essylt et Sloan au Carrock pour échanger des marchandises, elle avait saisi l'occasion.

Oui, sans aucun regret.

Des éclats de voix lui parvinrent. Elle mis sa main valide au dessus de ses yeux et tenta de voir ce qu'il se passer un peu plus loin.

Il fallait qu'ils recommencent….

Son handicap ne lui permettant pas de participer, c'était Essylt, Kenan et Sloan qui se chargeaient de remplir les deux traîneaux que les loups bruns de son amie allaient tirer jusqu'au village. Et visiblement, Essylt et Sloan étaient encore entrain de se disputer. Déjà durant le voyage, ils avaient eu le droit à plusieurs altercations entre les deux guerriers. Kenan s'en amusait mais Siobhan ne trouvait pas très agréable de voir ses deux amis se déchirer pour des choses futiles. Tout y était passé : le nombre de kobolds lors du dernier affrontement, celui qui en avait tué le plus, le plus sanglant, le bruit des loups qui couraient dans les bois, la cuisine de Sloan…. Bien que pour la recette de brochettes de rat que leur avait préparé le Tuatha, Essylt n'avait pas eu tort.

Voyant que le ton montait entre eux et que Kenan n'avait pas l'air de vouloir intervenir, Siobhan finit par se lever très énervée. Elle franchit la distance qui les séparait avec des pas peu assurés. Cette fois ci, la dispute avait l'air d'être tournée autour de l'agencement du traîneau accroché à Cyann.

- Qu'est ce qu'il se passe encore ? Demanda t-elle froidement en les rejoignant.

Seul Kenan prit en compte sa présences, les deux autres Tuathas préférant continuer à s'insulter.

- Sloan veut mettre les sacs de farine dessous les carottes et Essylt par dessus.

Siobhan ne put s'empêcher d'ouvrir des yeux ronds, complètement atterrée. Puis elle réalisa, honteuse, que plusieurs gens des Béornides les regardaient dont Ragnar, le fils de Grimbeorn.

Pourquoi fallait il que ses deux idiots se montrent aussi ridicules.

- Non mais vous avez pas fini !

Essylt et Sloan s'interrompirent immédiatement au cri de leur compagne, les visages choqués.

- Depuis deux jours, vous nous agressez les oreilles avec vos histoires stupides ! Continua t-elle. Je n'en peux plus ! Vous êtes la honte de la tribu ! Il fallait peut être vous servir de vos têtes avant de vous lier, parce que là ça devient n'importe quoi ! Kenan, tu es le fils de Nuada, tu aurais dû intervenir au lieu de rire comme un de ses kobolds puants ! Et toi Essylt, réfléchis ! Si il pleut, la farine sera perdue !

Elle vit apparaître une rougeur impressionnante sur le visage des trois Tuathas.

Fière d'elle et du silence qu'elle était parvenu à imposer, Siobhan se retourna en les foudroyant tous une dernière fois du regard. La tête haute, elle repartit en boitant jusqu'à l'appentis où elle avait trouvé refuge quelques temps auparavant. Elle se rassit violemment sur le banc. Elle vérifia d'un coup d'œil que le chargement reprenait et, satisfaite, porta le verre de lait à la bouche.

- J'ignorais que vous pouviez être aussi effrayante, Siobhan.

La jeune femme, surprise, avala de travers. Une toux monstrueuse la secoua alors que Ragnar se penchait vers elle, inquiet. Quand elle parvint enfin à se calmer, le goût de la bile lui avait envahi la bouche. Elle prit le morceau de tissu qui lui tendait le change-peau et ôta salive, lait et larmes de son visage brûlant.

- Merci, Dit-elle d'une voix rendue rauque.

Une légère quinte survint. Elle avala une grande gorgée d'eau fraîche du verre qui apparût devant elle.

- Mon fils, ce n'est pas ainsi que tu prendras femme, Rit Grimbeorn en prenant place face à elle.

- Je suis certain, père, que Siobhan ne m'en tiendras pas rigueur.

La concernée croisa le regard interrogatif de Ragnar. Elle trouvait ses yeux d'or tellement beaux, rempli de chaleur. Depuis leur arrivée dans la matinée, elle ne parvenait pas à détacher son regard du petit fils de Béorn. L'observant à la dérobée dés qu'il lui en était possible. Et lorsque enfin il prenait la peine de tenter de discuter avec elle, il fallait qu'elle trouve le moyen de se rendre à son tour ridicule. Peut être aurait elle dû rester avec Etain finalement.

- Bien sur que non, Rougit elle gênée. Vous m'avez juste surprise.

Sa réponse le satisfit. Ragnar prit à son tour place à coté de son père. Stupéfaite de ne pas l'avoir vu avant, elle découvrit qu'il faisait une tête de moins que ce dernier. Mais que question largeur, il le surpassait. Elle se demanda si l'ours dont il prenait la forme était aussi imposant et de quelle couleur il était.

Elle réalisa que l'héritier des Béornides était complètement absorbé par son bras gauche que toute vie avait abandonné. Mal à l'aise, elle se tourna de sorte qu'il lui soit caché. Le plus gênant fût le sourire contrit qu'il lui adressa.

La puissante voix de Grimbeorn la fit sursauter.

- J'ai entendu dire que Nuada avait décidé de migrer à nouveau vers le Nord, est ce vrai ?

- Le pourriture du Sud ne nous laisse pas un seul instant de répit, seigneur Grimbeorn, répondit Essylt en s'installant à côté d'elle. Et nous sommes de moins en moins nombreux chaque jour.

- Un groupe de cinq de nos meilleurs guerriers n'a pas reparu depuis trois jours et mon père craint pour la sécurité du village, Ajouta Kenan à sa droite.

Siobhan avisa Sloan qui choisit quand à lui de rester débout contre une des poutres. Elle soupira doucement alors qu'il ne quittait Essylt des yeux. Il faudrait vraiment qu'ils aient une discussion tout deux.

- Dites à Nuada que les Tuathas seront toujours les bienvenus parmi les nôtres. Ajouta Grimbeorn. Ce serait un honneur pour les Béornides d'accueillir un peuple tel que le vôtre. Nous vous constituerons habitations et tolérerons vos habitudes alimentaires, si vous veniez à nous.

Les quatre compagnons le remercièrent de son offre avec un grand respect, les paumes jointes pointant vers le ciel. L'alternative qu'il leur offrait était d'une grande bonté et éviterait peut être leur extinction dans les années à venir. Mais seulement si le fier Nuada acceptait, ce dont Siobhan doutait.

Ils restèrent quelques heures ainsi. Les trois guerriers Tuathas échangeant leurs récits avec ceux des change-peaux. Quand Ragnar évoqua une partie de chasse aux Fras* des montagnes, que les Béornides nommaient gobelins, Siobhan se sentit bouleversée. Elle imagina sans peine le puissant Ragnar combattant ces saletés. Et il y transpirait une telle sensualité animale que son corps s'échauffa. Sans le quitter des yeux, elle s'imagina totalement soumise à son ardeur alors qu'il la prenait entouré des cadavres de ses ennemis.

Kenan interrompit ses pensées inavouables en se levant.

Le soleil commençait à rejoindre l'Ouest. Il était temps de partir.

Déçue, Siobhan quitta le banc à son tour, un peu flageolante. Elle suivit le groupe, le pas lourd.

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Essylt se releva après avoir embrassé et caressé chaque loup. Elle ne se faisait pas vraiment de soucis, Kenan les ayant toujours eu dans les jambes quand il partait chasser sans elle. Mais elle ressentit tout de même un pincement au cœur. Ses deux fidèles compagnons allaient lui manquer.

Elle rejoignit les trois Tuathas qui l'attendaient.

A la suggestion de Grimbeorn, elle ne les accompagnerait finalement pas sur le chemin du retour. D'après lui, Radagast était rentré. Et il était inquiet. Le magicien avait traversé la plaine de la vallée de l'Anduin sur son traîneau, s'arrêtant chez les Béornides pour que ces lapins puissent se reposer et que leur maître dévore quelques pâtisseries. Le change-peau affirmait que le vieillard était étrange.

Comme si Radagast pouvait ne pas être étrange…

Mais elle avait confiance en l'instinct de Grimbeorn, aussi, avec l'accord de Kenan, elle partirait à Rhosgobel le lendemain matin puis rejoindrait la tribu plus tard.

- Fais attention à toi, Essylt, lui souffla Kenan en la serrant dans ses bras.

- Toi aussi. Sourit elle.

Elle détestait ces moments. A chaque fois qu'un membre de la tribu s'éloignait des autres suffisamment loin, la coutume était de lui faire ses adieux. Au cas où. Et les nombreux disparus ne faisaient que confirmer ce geste bien glauque.

Kenan ne lui rendit pas son sourire.

- Tu seras seule cette fois, pas même un de tes loups pour te couvrir. Alors fais très attention !

La jeune femme opina de la tête. Elle se tourna vers Sloan ne sachant pas comment agir. Le jeune homme lui n'hésita pas. Elle retint son souffle quand il déposa un baiser sur le tatouage de son front. Le baiser du mari lors du mariage…La jeune femme baissa les yeux tandis qu'il s'éloignait vers les traîneaux sans un mot. Essylt connaissait ses sentiments en son encontre et même si elle avait réalisé au cours de l'année de leur union qu'elle ne les partageait pas, il lui avait été difficile de refuser de renouveler leurs noces sachant que son époux en serait blessé. Elle n'aurait jamais imaginé qu'elle en souffrirait autant. Si seulement, elle avait refusé sa demande... Ils n'en seraient pas là aujourd'hui, à se battre, mais comme avant, tel un frère et une sœur.

- Ne t'inquiètes pas, Lui souffla Siobhan. Il finira par s'en remettre.

Essylt serra à son tour son amie dans ses bras.

- Toi, crois moi qu'on va avoir une petite discussion sur un certain change-peau, lui chuchota t-elle à l'oreille.

Siobhan se détacha d'elle, écarlate. Amusée, Essylt lui fit un clin d'œil. Si elle croyait franchement avoir été discrète à toujours observer le fils unique de Grimbéorn, elle rêvait. Surtout qu'elle avait aussi vu ce dernier porter une certaine attention à son amie. Elle se prit à imaginer la tête d'Etain si elle apprenait que sa petite fille se faisait courtiser par un change-peau. Elle étouffa un petit rire. La pauvre, elle serait sous la surveillance constante de l'aînée de la tribu.

Ils prirent la route.

Elle décida de les accompagner jusqu'en haut de la colline proche. Essylt resta debout à les regarder jusqu'à ce qu'ils ne deviennent trop lointain. Ils n'arriveraient réellement sous le couvert des arbres que d'ici trois ou quatre heures.

« Pourvu qu'ils arrivent sain et saufs. » pensa t-elle.

Quand elle amorça son retour vers les fermes des Béornides, le soleil avait disparu. Elle se hâta, n'ayant aucune envie de rester ainsi à découvert. La vallée était infesté de gobelins dés que la nuit tombait et même si aucun ne s'aventurait prés du Carrock, elle n'avait aucune envie de se faire prendre à défaut. Elle vit en arrivant que Ragnar s'était posté sur un petit promontoire de pierres surveillant les alentours. Elle sourit en devinant qu'il avait veillé sur elle. Décidément, si Siobhan parvenait à le prendre dans ses filets, ce ne serait pas une mauvaise chose, loin de là. Quand elle arriva à sa hauteur, il sauta et atterrit à coté d'elle dans un bruit sourd. Ils marchèrent côte à côte sans échanger le moindre mot jusqu'aux fortifications. Elle l'attendit quand il referma derrière eux la lourde porte de bois gravé d'ours, bien décidée à ne pas se mêler de ses affaires.

- Je suis étonnée que tu n'es pas encore de petits oursons, Lâcha t-elle comme si de rien n'était.

Son compagnon la regarda un court instant.

- Pourquoi tu me dis ça ?

- Comme ça, je me disais juste que tu étais largement en âge de prendre femme.

Ragnar la sonda, suspicieux. Ça allait être serré. Il était loin d'être bête le bougre. Ils reprirent leur marche. La maison de Grimbeorn était la plus éloignée des quatre fermes, ce qui lui laissait largement le temps d'ennuyer un peu son ami.

- Sauf si bien sûr tu préfères une amitié… disons...plus virile.

A peine, eut elle fini sa phrase que l'immense change-peau la saisit violemment par les épaules et pencha la tête vers elle.

- Ce n'est pas parce que certains de ta tribu vivent de cette manière , qu'il en ai de même pour moi !

La jeune femme ferma les yeux éclaboussée par la salive de son vis à vis. Elle leva les mains, paumes tournées vers lui, en signe de paix. Ragnar la relâcha.

- C'est ce qui se dit parmi les tiens, que je préfère les… hommes ? Demanda t-il sans cacher son inquiétude.

- Pourquoi cela t'inquiète t-il ? Rétorqua Essylt.

Le fils du chef des Béornides ne répondit pas et reprit sa marche sans l'attendre. La Tuatha trottina jusqu'à arriver à sa hauteur et du forcer le pas pour maintenir son allure.

- Noooon, Fit-elle après un petit moment. Ne me dis pas que tu as des vues sur l'une des miennes ?

Ragnar grogna. Il se mit à marcher encore plus rapidement quand elle laissa échapper un petit rire.

Elle commença à donner les noms de toute les femmes de la tribu, surveillant sa réaction. Quand elle arriva à Siobhan, elle perçût une discret coup d'œil dans sa direction. Elle était si contente qu'elle eut envie de frapper dans ses mains.

Malheureusement pour elle, ils arrivèrent devant la porte ouverte de la maison du père du Change-peau. Ragnar en profita pour fuir à coté de son père surprit. Essylt, elle, se contenta de prendre place à gauche de son hôte avec douceur arborant un sourire victorieux promettant mille tourment au concerné. Elle connaissait le fils de Grimbéorn depuis une quinzaine d'années, lorsqu'à l'époque elle accompagnait Galaad chez les Béornides, et elle ne se lassait pas de l'ennuyer. Ce qu'il savait parfaitement lui rendre.

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9 août de l'année 3018 du T. A. - Rhovanion - Forêt Noire

Le jour était encore jeune quand elle quitta la sécurité du Carrock, sa besace pleine des gâteaux et d'un pot de miel dont raffolait le vieux mage. Son arc bandé et passé à travers l'épaule, son couteau à portée de main, elle marcha pendant plusieurs heures ne faisant pas même une halte pour déjeuner, préférant manger en marchant. L'après midi était déjà bien entamé quand elle arriva à l'orée de la forêt noire et de l'ancienne route qu'empruntaient autrefois les marchands nains et humains pour Erebor. Normalement si tout se passait bien, elle arriverait à destination avant la fin du jour.

Essylt grimpa dans l'arbre le plus proche. Elle s'agenouilla sur la plus haute des branches qu'elle pût atteindre et observa scrupuleusement les alentours. Pas de toiles. Ce qui était déjà positif. Si il y en avait eu, elle aurait rebrousser chemin pour les contourner car seule, elle n'aurait aucune chance.

Elle choisit de traverser la forêt de branches en branches comme à son habitude.

Ses loups lui manquaient maintenant qu'elle était dans la pénombre étouffante des bois. C'était la première fois depuis qu'elle les avaient trouvés qu'elle était séparé d'eux. Sept ans déjà. Kenan et elle, les avaient découvert dans le garde mangé d'une de ses horribles araignées géantes. La mère et trois louveteaux étaient déjà morts mais eux, par elle ne savait qu'elle force, avaient survécus. Comme elle. Contre l'avis de son ami, et d'une grande partie de la tribu, elle s'en était occupé, les avaient nourris et élevé. Les tout premiers de son clan. Plutôt de sa meute. Car elle doutait sincèrement de vivre assez longtemps pour prendre un nouvel un homme qui accepterait de porter sa marque et avoir des enfants. L'expérience avec Sloan ayant été un échec. Et les hommes de la tribus ne lui faisaient aucune cour. Même si son front portait la marque de la tribu de Nuada, elle resterait toujours l'étrangère. Son physique différait sensiblement de celui des Tuathas. La couleur de leur peau était d'une jolie teinte de miel alors que la sienne était blanche. La plupart avaient les yeux verts, les siens étaient bruns. Et elle était plus petite et plus trapue qu'eux. Trop différente pour les attirer.

Sauf Sloan. C'est pour cette raison qu'elle lui avait cédé. Quelle erreur.

Elle s'arrêta. Elle n'était plus très loin de Rhosgobel à présent, a peine quelques mètres à franchir. Elle apercevait même la petite maison construite autour du grand chêne.

Elle descendit de l'arbre, décidée à finir à pied.

Plus elle se rapprochait plus son instinct lui disait que quelque chose n'allait pas. Elle attrapa son couteau de chasse prête à s'en servir et avança sans le moindre bruit, sur ses gardes.

Pourquoi les oiseaux ne chantaient pas ? Pas une seule fois qu'elle était venu, le silence ne l'avait accueillit.

Elle pénétra dans la clairière. Grimbéorn avait raison. Quelque chose ne tournait pas rond. Pas un seul des animaux avec lesquels vivait Radagast n'était là. Elle vit que la porte de la petite maison était entrouverte.

Elle courût jusqu'à elle et entra.

Et elle comprit pourquoi il n'y avait personne dehors. Ils semblaient être tous à l'intérieur. De la petite entrée, elle pouvaient voir que les volatiles avaient trouvé refuge dans les branches du chêne, les souris et les autres rongeurs restaient en tas de fourrures mêlées contre le mur face à elle. Il y avait même un petit renard roux assis. Tous silencieux. Tous entrain de regarder dans la même direction.

Nerveuse, Essylt s'avança.

Au milieu de la pièce, assis sur son fauteuil, se tenait Radagast. Le vieux mage tremblait le visage figé dans un masque de douleur.

La jeune femme laissa son couteau tomber au sol et courut à lui.

- Par Dana ! Radagast !

Elle voulut le toucher pour voir si il n'était pas blesser mais se ravisa craignant de ne pas améliorer l'état du magicien. Elle secoua une main devant ses yeux grands ouverts.

- Je ne sais pas quoi faire….Il faut me le dire…. Dites moi quoi faire….

Complètement paniquée, elle tenta de se remémorer tout ce qu'elle avait apprendre d'Etain. Mais rien ne lui venait. C'était comme si elle ne savait plus rien. Sa tête était vide. Elle sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle était inutile, une fois de plus.

- Gen…

La voix d'outre tombe qui sortit de la gorge de son ami la fit sursauter.

- Radagast ?

- tian...neuh.

Essylt se reprit. Gentiane. De la gentiane. Il lui fallait de la gentiane.

Elle courût jusqu'à la table contre le mur où se trouvait en partie tous ses petits pots de choses séchées. Chacun d'eux portaient de fines inscriptions. Le problème était qu'elle ne savait pas lire. Pourquoi par la déesse n'avait elle pas plus écouté quand Radagast déblatérait sur ses préparations…. Quelle idiote.

Elle ferma les yeux tentant de se souvenir de l'odeur de la petite fleur bleue. Il fallait qu'elle se concentre. Elle ouvrit le premier pot et renifla. Le parfum piquant l'assaillit. Des fourmis. Elle en prit un second.

Elle continua ainsi pendant un temps qui lui parût interminable, le cœur battant à tout rompre.

Elle jeta le dernier pot sur la table. Elle n'avait pas reconnu la plante dans aucun d'eux. Elle s'apprêtait à fouiller la maison de fond en comble quand elle avisa une petite souris au bord d'une des fenêtres, qui tournait sur elle même en poussant de petits cris. Elle était tellement fixée sur son objectif qu'elle ne l'avait même pas remarquer.

Elle se rapprocha de l'animal qui continuait son petit manège. Derrière elle, accroché par un fil au rebord, séchait la tête en bas un bouquet de gentiane. Elle l'arracha et retourna vivement auprès du magicien.

- Radagast ! J'ai la gentiane ! Je fais quoi ?

Le vieil homme leva une main tremblante vers la cheminée. Elle vit qu'une petite marmite avait été mise sur le feu. Elle s'en approcha. Elle était vide. Le vieil homme avait dû mettre de l'eau la dedans et elle avait dû s'évaporer. Tentant de ne pas penser au temps que le magicien avait passé à souffrir sur son fauteuil, elle posa le bouquet de fleurs à même le sol et, sans réfléchir se saisit du récipient pour le remplir.

Le bruit de la marmite qui rebondit au sol fût couvert par son cri. Maudissant sa stupidité, Essylt serra les dents pour oublier sa propre douleur. Elle prit le premier linge qu'elle aperçut et s'empara à nouveau du récipient. Elle courût au demi-tonneau à eau de pluie et le remplit. En tentant d'éviter d'en renverser le contenu, elle se hâta de le replacer au crochet au dessus de l'âtre.

Et maintenant il fallait attendre.

Elle trempa le linge qui s'avérait être un vieux gilet de lin troué dans l'eau et rejoignit le mage. Avec autant de douceur qu'il lui était possible, elle tamponna le visage couvert de sueur de Radagast.

Dés que l'eau émit un clapotement significatif, elle le laissa pour arracher les fleurs séchées des tiges et les jeta dans l'eau. A l'aide d'une louche, elle remua l'infusion. Ignorant le temps qu'il fallait pour que la plante soit efficace, elle laissa la préparation bouillir un petit moment.

Elle finit par remplir un gobelet et dés qu'il fût un peu refroidit, le mit sous le nez du vieil homme.

- C'est la gentiane, Radagast…

Le magicien entrouvrit les lèvres. Essylt versa le liquide encore bien chaud dans la bouche de son ami qui avalait très lentement. Il referma la bouche. Au bout d'un petit moment, ses tremblements cessèrent. Rassurée, la guerrière s'autorisa à s'asseoir. Elle posa le gobelet et tira une chaise pour prendre place prés de lui.

Même quand il ferma les yeux et s'endormit, elle resta à ses cotés pour le rafraîchir avec son pauvre tissu mouillé.

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Ce fût la cuisante douleur de ses mains qui réveilla Essylt. Une douleur pulsante. Elle avait fini par s'assoupir dans un sommeil sans rêve sur sa chaise. Elle s'aperçût que Radagast n'était plus à coté d'elle. Maudissant sa faiblesse, elle se leva. Elle fit craquer sa nuque qui l'élançait et entreprit de mettre la main sur ce magicien , où tout du moins ce qui en restait vu le nombre de cloques. Elle se rassurait en se disant que si il avait été capable de se lever c'était qu'il devait aller mieux.

Elle finit par le trouver à l'étage dans sa petite chambre farfouillant dans un tas de papier. Il avait même remit cet horrible couvre-chef à oreilles de lapin.

- Vous allez mieux à ce que je vois, Lança t-elle. Vous savez que vous m'avez fichu une sacrée peur !

Le vieil homme ne daigna pas relever la tête et continua ses recherches. La jeune femme leva les yeux au ciel. Finalement, tout redevenait à la normale. Il lui allait falloir retourner chez Grimbéorn pour le rassurer.

- Qu'est ce qui s'est passé, Radagast ? Demanda t-elle. Qu'est ce qui vous est arrivé ?

Toujours aucune réponse. Maudissant tous les magiciens bornés de ce monde, elle se décida à le rejoindre. Avant même qu'elle n'eut le temps de poser sa main sur son épaule, il se releva, sa tête rentrant en contact avec le menton d'Essylt.

- Par Dana, Radagast ! Cria t-elle. Vous voulez m'achevez ?

Il se contenta de lui mettre un tas de feuille remplies d'écritures dans les mains avant qu'elle ne réagisse et trotta jusqu'à l'escalier branlant. Faisant fit de la soudaine douleur, la Tuatha prit les feuillets entre ses doigts et le suivit. Oui, il avait l'air parfaitement remis.

Arrivée dans la salle, elle le découvrit entrain remplir sa besace de petits pots.

- Hé ! Protesta t-elle.

Le temps qu'elle arrive à sa hauteur, il avait aussi glissé son étrange cristal bleue dans son sac. Il se retourna vers elle pour lui arracher les papiers. Alors elle vit. Elle avait eu tort. Il n'allait pas mieux, loin de là. Sa peau avait pris la couleur des cendres. Mais le pire venaient de ses yeux. Des larmes épaisses et noires coulaient sur son visage.

- Radagast !

Le magicien lui jeta sa besace rempli à craquer sans lui jeter un regard.

- Tu dois partir…

Même sa voix était sifflante.

- Radagast, vos yeux…

- Il faut que tu partes, maintenant !

Essylt lui attrapa le bras violemment.

- Qu'est ce qui vous arrive ? Cria t-elle. Dites moi !

- Va voir… Gandalf. Lui saura. Oui lui saura.

- Gandalf peut vous soigner. Et il est où Gandalf ?

Elle se souvenait très bien de l'autre magicien venu l'année précédente et qui parvenait à allumer sa pipe sans feu.

- Va a Fondcombe. Il saura.

- Mais c'est où ça, Fondcombe ?

- De l'autre coté des montagnes.

Essylt se sentit désemparée. Il lui faudrait des jours pour rejoindre les montagnes. Et pour les traverser, sûrement plus encore. Et elle ne connaissait pas du tout ces terres. Elle ignorait totalement comment on pouvait passer de l'autre coté des montagnes. Vu l'état de son ami, elle ne trouverait jamais ce Gandalf à temps.

- Mais, c'est impossible vous…

- Ah ! L'interrompit le magicien en criant. J'ai failli oublier. Et faut pas que j'oublie… Ahh non.

Elle lui fit un sourire qui se voulait rassurant et s'approcha de lui. Il fallait à tout prix qu'il se calme. Avant qu'elle ne rouvre la bouche, il lui attrapa violemment le visage et se mit à chuchoter dans une langue incompréhensive. Elle se débattit quand il sembla entrer en transe mais elle ne parvenait pas à se libérer. Les iris de Radagast montèrent sous ses paupières.

Et sans qu'elle n'eut prévu une telle chose, il l'embrassa.

Les yeux grands ouverts sous le choc du geste de son ami, Essylt ne bougea pas.

« Il est complètement fou » pensa t-elle.

Elle tenta de parler mais il ne la relâcha pas, au contraire. Le dégoût la saisit quand il força ses lèvres. Elle se débattit à nouveau avec plus de vigueur. Alors qu'elle sentait la prise sur ses joues se desserrer, une chose glaciale et vaporeuse remplit sa bouche. Avec horreur, elle la sentit descendre le long de sa gorge.

Radagast s'écarta d'elle sans la relâcher. Essylt était terrifiée. Elle ressentait le trajet de la chose glaciale au sein de son corps.

- Trouve Gandalf, dis lui que je… suis navré pour Curumo. Je ne savais pas.

La douleur qui la saisit fût si fulgurante qu'elle en eut le souffle coupé. Ses jambes lâchèrent. Radagast la suivit dans sa chute, les mains toujours posées sur son visage.

- Lilotëniel. N'oublie surtout pas. Lilotëniel.

Quand des milliers d'aiguilles de douleurs lui transpercèrent le crâne, Essylt voulut hurler mais sa bouche ne répondit pas. Elle s'entendit pousser un râle affligeant. Un voile noir recouvrit ses yeux et la dernière chose qui lui parvint avant se sombrer fût la voix lointaine de Radagast.

« Pardonne moi ».

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* Fras : Nom donné par les Tuathas pour gobelins. En "réalité" il s'agit de lutins en vendée.