Salut les enfants !
Pardon à ceux qui espéraient lire l'épilogue de Voilà les rêves, je le réécris toujours, mais je manque clairement de temps. C'est déjà un miracle que je sois parvenue à relire et corriger ce chapitre-ci. J'espère que ce chapitre vous plaira, l'histoire avance doucement parce que j'ai peur de vous noyer sous trop de termes, trop de références...
Bon, pas grand' chose d'autre à raconter. J'aimerais m'épancher sur la colère qui me prend depuis un peu plus d'une semaine lorsque je regarde un match de foot et que mon chouchou se fait siffler sans raison, mais c'est pas vraiment le lieu. J'écrirais une fiction sur le football, je le ferais, mais ce n'est pas le cas. Donc, laissons de côté mes coups de gueule, et bonne lecture !
- J'arrive pas à croire qu'il ait fait ça…
Le jeune homme fait les cent pas dans la chambre de son ami, pendant que celui-ci, assis sur son lit, arrête ses yeux sur la fenêtre, dans un ultime besoin de liberté. Pas loin de lui, une jeune fille observe le jeune homme qui tourne en rond à s'en rendre malade. Si la situation n'était pas si éprouvante, elle sourirait.
- A quoi on s'attendait ? Le Commandant surveille Jude vingt quatre heures sur vingt quatre ! On allait se faire pincer !
- David, arrête de ruminer, et arrête de gesticuler. Tu me donnes mal à la tête.
- T'as un plan, Jude ?
- Bien sûr que non !
Il sera bientôt minuit. Dans trois heures, il leur faudra être dehors, au rendez-vous. Sans quoi, Axel partira, et leur nouveau refuge sera perdu. Il faut trouver un moyen de sortir, un nouveau plan. Vite !
- La visite que Dark a annulée était importante. Il ne peut envoyer personne à sa place, et il ne pourra pas la repousser indéfiniment. Il nous suffit d'attendre qu'il se décide à nous lâcher et à prendre l'avion !
- Célia, répond son frère, j'admire ta patience, mais je n'ai pas de moyen de recontacter Axel, et il est hors de question d'attendre gentiment que des rebelles, parmi lesquels d'anciens amis, mettent le feu à la caserne. Toi et moi, on y passerait ! Non, il faut sortir maintenant !
- Et comment ? Dark a placé des gardes au bout du couloir et dans la cour. Tous les soldats expérimentés sont en alerte, ils pensent qu'on va provoquer une mutinerie ! Et avec un peu de chance, il a fait placer des micros dans la chambre.
- Non, objecte Célia. J'ai fouillé la pièce. Pour qui tu me prends ?
- Je suis désolé. Je n'ai pas de plan, et j'ai vraiment pas assuré sur ce coup-là. Je me suis fait avoir comme un gosse !
Le jeune homme se laisse tomber sur le lit, lourdement, éparpillant ses cheveux châtains au hasard sur les plis des draps. La jeune fille se mord la lèvre et lance un regard timide en direction de David. Il hausse les épaules. C'est vrai, Jude s'est comporté comme un enfant, il s'est fait prendre au piège.
En revenant de son rendez-vous nocturne, il a pris soin d'éviter toute la garde nocturne, avec agilité et méthode. Comme toujours. Une fois les portes de la caserne franchies, il est resté discret, au cas où des soldats somnambules traineraient dans les couloirs obscurs. En posant sa main sur la poignée de sa chambre, il se disait que son escapade tardive s'était déroulée sans accroche. Il a ouvert la porte, et la lumière a envahi le couloir. Sur la chaise de son bureau, Le Prince de Machiavel dans la main, un homme trop grand, trop inquiétant, trop mystérieux était assis.
- Commandant.
- Bonsoir Jude.
Il ne savait pas quoi dire, parce que son commandant le connaissait trop, il allait immédiatement lire le mensonge. Mais dire la vérité, ce n'était pas possible non plus. Il a fermé la porte, avec tout le naturel qu'il avait à disposition, attendant que son mentor prenne la parole. Il devait terminer son chapitre. Quatre minutes plus tard :
- Tu as encore beaucoup à apprendre, Jude. Esquiver la garde comme tu le fais force l'admiration. Mais le véritable exploit serait que tu parviennes à tromper ma surveillance. J'espère que cette petite balade au clair de lune t'aura remis les idées en place. N'oublie pas ce que j'ai fait pour toi, ce que je fais encore aujourd'hui dans ton intérêt.
Il sortit, et Jude ne put nier, parce qu'il savait que c'était inutile. Le lendemain, Célia apprenait que Dark avait annulé son vol pour sa rencontre avec le gouvernement. Et la sécurité était renforcée auprès des plus jeunes recrues, Dark ayant fait courir le bruit de la révolte de la vingtaine.
- Arrête de ruminer, ça ne sert à rien ! Ce n'est pas ta faute si Dark te fait surveiller. Au moins, maintenant, on le sait, et on peut élaborer un nouveau plan.
- Célia, au risque de me répéter et de me montrer désagréable, si on loupe notre passeur, on est fichu. Je ne sais pas où se trouve le QG des Orgueilleux, et on se fera rattraper en quatre heures maximum si on s'enfuit pour errer dans les rues.
- Donc, résume David, deux choix s'offrent à nous. Attendre patiemment que des enfants qui se prennent pour des rebelles nous brûlent la cervelle, ou tenter une fugue pendant un exercice et se faire rattraper et torturer à vie par les forces de Dark…
- Humm, murmure Célia. Pas très réjouissant.
Elle se lève et se dirige vers la bibliothèque pour intello de son frère. Il va se creuser les méninges toute la nuit, jusqu'à sortir une brillante idée de sa tête, ou jusqu'à s'apercevoir qu'il est quatre heures du matin, et qu'ils sont coincés, condamnés à se défendre contre tous. Célia sait se montrer patiente, mais il est hors de question de rester une minute de plus à observer David tourner en rond ou Jude se morfondre ! Elle tire de l'étagère un gros livre à la couverture rouge et or, probablement le seul de la pièce que son frère n'a pas lu. Elle le sait, c'est elle qui le lui a offert. C'est un recueil de contes occidentaux, le genre qui ne plait pas vraiment à un garçon droit et censé comme Jude. David la regarde faire, Jude fronce les sourcils. Il la connait trop, sa sœur. Elle reprend sa place sur le lit de son frère.
- Il était une fois, dans un royaume très lointain…
- Non Célia ! la coupe son frère. Je ne peux pas me concentrer si tu lis à voix haute !
- Je ne lis pas, je raconte.
- J'ai passé l'âge des histoires.
- Jude, ça ne sert à rien de réfléchir. Ça fait deux jours qu'on cherche comment rejoindre Axel, et on n'a toujours rien. Alors écoute mon histoire, ça t'inspirera peut-être.
Il soupire mais ne dit rien, c'est inutile avec elle. Un délicieux sourire victorieux vient se dessiner contre son visage, et les yeux couleur feu de son frère roulent pour signifier leur mécontentement. Les mots du conte sonnent avec les accents doux et aigus de sa petite sœur, il ne les entend plus, il écoute, il les voit danser. Porté par cette voix, familière et féminine, il oublie les ennuis nocturnes quelques secondes, quelques minutes…
Parfois, au milieu des soupirs, le bruit des bottes des militaires surentrainés résonne jusqu'à eux, mais Célia parvient à les dompter par ses phrases aux allures fantastiques. Des éclats de voix jouent les trouble-fêtes par moment, mais rien ne la perturbe, la jeune conteuse de merveilles à encre.
Par la lucarne entrouverte, on entend les deux gardes qui exécutent leurs rondes. Il y en a un troisième que l'on n'entend pas, parce qu'il est assigné à la chambre de Jude, ordre du Commandant.
Un murmure parvient jusqu'à la chambre, puis une explosion, très lointaine, très allusive. Célia se tait, Jude s'approche de la fenêtre, David sort un cran d'arrêt. C'est un peu tôt pour la révolte, non ? Les deux gardes s'éloignent, pas le troisième. Un soldat ouvre la porte, leur conseille à tous les trois de ne pas bouger. Ils n'y comptaient pas. Ça s'agite un peu dans le couloir, mais pas beaucoup. C'est la garde extérieure qui s'occupe de mâter les empêcheurs de tourner en rond. Dehors, le troisième garde esquisse une phrase : « Arrêtez-vous ou je… ». Il se tait tout à coup, on entend le bruit d'un corps qui s'effondre. Jude regarde par la fenêtre, mais il fait trop sombre, et la lucarne est trop haute, il ne distingue rien, si ce n'est le mouvement de bottes qu'il ne reconnait pas. Lui aussi sort son arme de poche.
- Jude, dégage de là !
La voix est froide, étouffée, mais familière. Il s'exécute. L'inconnu à la voix pas vraiment inconnue donne un coup de talon dans l'encadrement de la lucarne dont les barreaux cèdent. La fenêtre ne se rompt pas le cou sur le lino, elle tient toujours grâce aux charnières basses. On ne pourra probablement plus jamais la fermer, mais l'ouverture arrangée permet à un corps adulte de s'y glisser sans trop de difficulté.
Le jeune homme inconnu, et qui ne va plus le rester longtemps, glisse ses jambes, puis le reste dans l'encadrement de l'ancienne fenêtre devenue porte de sortie.
Célia referme son livre.
Et le prince charmant fit son entrée, sur son cheval blanc.
- Je ne referai pas ça tous les jours !
- Caleb ?!
- T'as l'air déçu !
- Surpris, répond Jude.
- Moi, réplique David, je suis déçu !
Les trois condamnés de caserne voient resurgir les fantômes de leur enfance, de leur adolescence, ces fantômes qu'ils ont laissé tomber pour passer à l'âge adulte sans jamais parvenir à les oublier. De toute façon, des personnages comme ça, ça ne se s'oublie pas facilement…
Cela fait deux ans qu'ils ne se sont vus, alors ils s'offrent à la contemplation, quelques secondes seulement. Est-ce qu'on change tant que ça, en deux ans ? Après tout, ils se sont quittés adultes, et c'est ainsi qu'ils se retrouvent. Pouvait-on vraiment leur prêter des caractéristiques adultes, à vingt ans ? Et aujourd'hui, le peut-on davantage ?
Caleb est très observateur, il a ça en commun avec Jude. Trois secondes lui suffisent pour remarquer toutes les différences survenues en deux ans. Les cheveux plus longs, les corps plus grands, la mine plus sérieuse. Bien sûr, tout n'a pas changé. Le sourire de Célia, l'air fâché de David. Le regard flamboyant de Jude… Non, finalement, les changements sont minimes.
- Qu'est-ce que tu fiches ici ?
- A ton avis ?! Je viens vous tirer de là !
- Comment tu as su qu'on était surveillé ?
- Grâce à Célia !
- Tu as réussi à faire passer une lettre ? demande David à l'adresse de la jeune fille.
- Bien sûr, répond Célia, ironique. Je n'avais aucune adresse, et aucun moyen de trouver un messager, mais j'ai quand même envoyé une lettre ! Sans vous le dire, évidemment, c'était plus drôle !
- Célia, implore son frère, s'il te plait…
Elle se tait pour laisser à Caleb le soin de s'expliquer.
- Vous vous souvenez de Nelly Raimon ? L'insupportable et très jolie petite rouquine, celle qui jouait les cheftaines ! Son père est pas mal gradé dans la hiérarchie politique, et c'est notre principale source d'info. Quand elle a su que ton nom figurait sur la liste des résistants, elle nous a prévenus, et elle a demandé à ce qu'on l'informe de tout ce qui bougeait à la caserne centrale. A la seconde où Dark a annulé son rendez-vous, on l'a su. Il a pas fallu trois heures pour qu'on apprenne que vous étiez repérés. Comme je suis le plus agile, et aussi le plus intelligent, on m'a envoyé vous récupérer !
- Eh ben, murmure Célia. Il faudra que je pense à lui envoyer des fleurs !
- Elle vient de te sauver la vie, elle mérite un peu plus que trois roses !
- Bon d'accord, interrompt Jude. Comment on sort ? On ne peut pas passer par les couloirs, Dark les fait surveiller. Et dehors, la garde a l'œil sur nous.
- L'un des gardes est assommé, et les gars font diversion, le temps qu'on décampe. On a combien de temps avant de voir le Commandant débarquer ?
- Une heure, pas plus.
- Alors on accélère. Vous prenez le strict minimum, on a de la marche, et on risque d'être poursuivis. Vêtements, argent, papiers d'identité… A propos, vous avez accès à quoi comme armes ?
- Un revolver pour moi et David, et une arme blanche chacun.
- Les filles sont interdites de port d'armes de tir ? demande Caleb avec un sourire.
- Elle n'est pas militaire, répond froidement David.
Il fait signe à tout le monde de ne pas traîner. Leurs sacs sont déjà prêts, Jude a insisté pour qu'ils le soient, au cas où il trouverait un plan de dernière minute. Il les sort du haut de son armoire. Les bruits de couloir s'accentuent. Il lance son sac à David et force sa sœur à enfiler une veste plus chaude avant de lui donner son sac.
Poussé par un caprice purement théâtral, Jude prend une feuille de papier qui trône sur le haut de son étagère. C'est une lettre signée de sa main, et adressée à son mentor. Il l'abandonne sur son lit, bien en vue et fait signe à Caleb. Ils sont prêts.
- On va passer par la fenêtre. Vous me suivez à la trace. Célia, je te veux derrière moi. Je te confie la fermeture de la marche, Jude.
Le jeune homme approuve. Caleb s'engouffre par la lucarne, appuyé sur les épaules de David. Il aide ensuite les deux suivants à se hisser jusqu'à lui. Jude est le dernier à sortir. Un dernier regard à la chambre qui l'a accueilli pendant quatre ans. Pas de remords, pas de regrets. Il n'éteint pas la lumière pour simuler une présence. Puis il attrape la main de son ami et se hisse par la lucarne.
- Ça va être le moment de me prouver la résistance d'un entraînement militaire. On ne s'arrête pas, on ne parle pas, et on risque d'aller vite. Ça va aller ?
Tous les trois hochent la tête. Quel autre choix ont-ils ? Il va falloir courir sans jamais regarder en arrière, jouer les fugitifs en vadrouille pour un nouveau monde.
Jude inspire profondément l'air frais et nocturne. Dans quelques temps, Dark va ouvrir la porte de sa chambre, et il sera loin. Il ne trouvera plus rien, Jude aura disparu. Ne restera que cette lettre, cette ultime lettre : Cette fois, c'est un adieu.
Le Prince, Machiavel, 1532 : Traité politique italien dans lequel Machiavel explique comment devenir prince et comment le rester. Il prend notamment l'exemple de Cesare Borgia. L'adjectif "machiavélique" découle de ses idées. En y réfléchissant, Dark fonctionne exactement comme un prince de Machiavel. Il avance sans état d'âme, quitte à sacrifier pour obtenir ce qu'il souhaite.
