Bonjour, bonjour les enfants !
Je n'ai pas grand'chose à raconter. Simplement, prévenir que j'entre dans une période relativement serrée, avec pas mal de boulot, révisions et DM. J'ai peu de temps pour écrire, et c'est un peu épuisant ! De ce fait, je ne suis pas sûre de parvenir à publier en temps et en heure. Les prochains chapitres sont déjà rédigés, mais je dois les corriger. Donc, je vais faire mon maximum.
Allez, bonne lecture !
Cela fait trois heures bien comptées qu'ils courent au beau milieu de la nuit. Conformément aux ordres de leur guide, ils n'ont pas esquissé un mot, pas une plainte, pas une question. Pourtant, ils le voudraient bien. Le bruit des bottes est plus lointain, mais il ne les a pas quittés. Jude le voit bien, ça ne faisait pas partie du plan. Si les soldats continuent à les suivre, ils ne pourront pas se réfugier au QG. Mais s'ils persistent à les promener pour les perdre, ils vont tous les quatre s'écrouler de fatigue.
La course et la fatigue brouillent l'esprit et les yeux, Jude le sent. Ils ne vont plus tenir très longtemps. Juste devant lui, il remarque que le rythme de sa petite sœur décélère. Elle est à bout. David et Jude ont été entraînés à l'endurance, pas Célia. Qu'elle ait tenu si longtemps relève du miracle. Tant pis pour le plan de Caleb, il faut agir ! Il rompt la formation et accélère pour arriver au même niveau que le jeune homme. Il entend son souffle haletant. Non, il n'avait pas prévu que les militaires seraient si résistants, qu'ils ne parviendraient pas à leur échapper. Jude chuchote.
- Célia est à bout de force. On va devoir élaborer un autre plan.
- Qu'est-ce que tu proposes ?
- Les semer. Tu connais une cachette ?
- Pas vraiment. On peut s'engouffrer dans la forêt de l'Eden. J'aurais préféré éviter, mais si ta sœur est à bout… C'est un labyrinthe, les soldats s'y perdront, et rebrousseront peut-être chemin. Par contre, c'est un vrai coupe-gorge !
- Elle est loin ?
- On y sera dans un quart d'heure. Elle va tenir, la gamine ?
- Va bien falloir.
Il reprend sa place, à l'arrière, et se laisse guider par le jeune homme. Chacun des muscles de son corps le fait souffrir, mobilisé pour un effort croissant. Les soldats sont toujours là, ils ne vont pas les lâcher si facilement. Finalement, il n'a pas fallu une heure au Commandant pour remarquer leur disparition… Il imagine déjà la une des journaux locaux, le lendemain, avec une photographie des trois fugitifs. Quelle nomination leur assignera-t-on ? Dark avouera-t-il que trois gamins de moins de vingt-cinq ans ont échappé à son contrôle ? Avouera-t-il que des militaires surentraînés se sont fait avoir par des rebelles, des révolutionnaires avides de coup d'état de seconde zone ? Non, probablement pas. On dira qu'ils ont été enlevés. Jude le sait, son nom servira de prétexte.
Caleb fait un signe, pour montrer aux trois autres qu'il va tourner à gauche, pénétrer dans la forêt. Très bien, c'est parti.
La forêt est tellement dense qu'on n'y voit pas à deux mètres. Ils se rapprochent les uns des autres, pour ne pas se perdre. Caleb a décidé de rompre la formation, parce qu'il est le seul à connaitre la forêt de l'Eden, mais il refuse de ralentir le rythme, pas tant qu'ils sont à découvert. Plus ils avancent et plus les arbres se resserrent, s'emmêlent à se donner des airs de poème surréaliste. Caleb ralentit un peu et sort un pistolet. Les autres jeunes hommes en font autant. Tous leurs sens se troublent. Les oreilles bourdonnent de leur effort, la vue est trouble, leur respiration saccadée. Ils ignorent depuis combien de temps ils sont là, au cœur de cette forêt qui semble bien mal porter son nom d'Eden. Avec cette impression de tourner en rond, Jude se demande s'il n'est pas prisonnier d'une hallucination, d'une divagation.
Alors que tout son corps et son esprit lui hurlent de s'écrouler, de se rendre, sa bouche entre en contact avec la main de Caleb. La paume plaquée contre les lèvres. Il cherche à le faire taire, le tirant de son introspection par la même occasion. Ses deux yeux glacés se plantent dans ceux de Jude, en forme d'amande salée, pour l'inciter à reprendre son souffle. Son corps est au bord de l'épuisement, il se rend compte qu'il s'est arrêté de courir, et chaque parcelle de son être hurle sa douleur, l'incendie qui se propage sous l'épiderme, au cœur de l'organisme. Il tourne la tête pour apercevoir sa sœur dans les bras de David, entre le sommeil et l'épuisement. Des éclats de voix sonnent par intermittence. Les soldats. Il faut être certain qu'ils vont partir avant d'oser bouger. Espérer qu'ils partiront affronter la colère de leur patron.
Près de vingt minutes plus tard, les voix se sont tues. Caleb attend encore un peu. Sa main se décide finalement à abandonner la bouche rugueuse de Jude. Ils respirent. Le jeune homme se précipite vers sa sœur qui n'a toujours pas repris connaissance.
- Elle a de la fièvre.
- Essaie de la faire boire. On ne peut pas quitter la forêt en pleine nuit. David, repose-toi. Jude, tu te sens d'attaque pour un tour de garde ?
Il hoche la tête. Son souffle est revenu, et ses muscles endoloris ne devraient pas l'empêcher d'assurer la garde. David ne se fait pas prier, il pose la tête de Célia sur son sac avant de s'endormir, appuyé contre un arbre.
La forêt s'offre aux deux veilleurs, impassible et silencieuse.
- Tu as dit qu'elle s'appelait la forêt de l'Eden, c'est bien ça ?
- Elle s'appelle la forêt d'Or, mais entre nous, on l'appelle l'Eden, parce qu'elle n'a jamais laissé un Homme vivre en son sein plus de vingt-quatre heures. C'est comme si les Hommes en avaient été chassés, comme Adam et Eve. Y a des trucs pas normaux qui se trament ici. On raconte que seuls les fantômes l'habitent…
- Dark, c'est un peu un fantôme, un cadavre ambulant…
- Dans ce cas, qu'il vienne ! On va bien voir si les fantômes sont immunisés contre le plomb !
- Tu n'as pas changé, Caleb…
- Toi, tu as changé ?
Jude hausse les épaules. Oui, sûrement. C'est toute cette guerre, cette société. Elle force les enfants à grandir trop vite, leur vole toute leur innocence, toute leur imagination. Il fait partie de cette génération sacrifiée, celle qu'on envoie se battre pour un oui ou pour un non, celle qu'on lance sur les pavés de la Capitale, qu'on rattrape à la volée quand c'est possible, quand c'est profitable. Et Jude fait partie de ces enfants qu'on a sauvés de justesse, pour le trésor que son nom représente, parce que son C.V a été approuvé par un homme influent.
- Caleb, qu'est-ce que tu fous là ?
- Je te sauve.
- Non, c'est pas ce que je voulais dire. Pourquoi t'as quitté la caserne ? Pourquoi t'as rejoint un groupe de rebelles bien moins puissant que les militaires ? Je te connais suffisamment pour savoir comment tu réagis face au pouvoir et à la gloire.
- C'est vrai. J'ai toujours cherché à évoluer dans la cour des grands. Mai j'ai mûri. Il est hors de question que je me sacrifie pour des types qui jouent avec des vies comme avec des pions ! Je ne veux pas attendre d'avoir plus de quarante ans pour apprendre à vivre. J'ai autant de droits sur ce pays et sur ma liberté que n'importe qui ! J'en ai marre de me laisser dicter ma conduite…
Le vent porte les accents vibrants de la voix de Caleb qui s'est un peu durcie à cause des années. Alors, c'est donc ça qui l'a poussé à déserter ? Un besoin de liberté ? Le régime actuel est une véritable anomalie de la République, une dictature qui se prétend gouvernée par un peuple. Une dictature gouvernée par un peuple, ça n'existe pas, ça ne s'est jamais vu. Les sept individus qui forment le noyau du gouvernement s'amusent à diriger leur pays en lui donnant des allures de guerre civile, de misère. Ils ont bâti de leurs propres mains une illusion de sécurité, une parodie d'absolution religieuse, une haine envers les étrangers, un besoin irrépressible de courber l'échine… Bien sûr, au milieu de ce chaos parfaitement contrôlé par le gouvernement, la nouvelle génération joue les trouble-fêtes, parce qu'elle sait bien ce qu'on lui réserve. Devenir de la chair à canon, gravir les échelons sociaux et baisser la tête, répondre « oui » à toutes les questions.
C'est pour échapper à cet avenir qu'ils voyaient se tracer devant eux que Jude, Caleb, Axel, Célia, Mark, David, Nelly et beaucoup d'autres se sont alliés à treize ans, formant ainsi le plus jeune groupe de marginaux de la région de l'Est. Certains étaient issus des cercles de la haute bourgeoisie, d'autres des milieux modestes. Ils ont fait de la liberté leur mot d'ordre, leur cri de ralliement, et ont donné à Eluard le statut de maître à penser. Plus ils grandissaient et plus ils comprenaient la nécessité de faire taire les voix du gouvernement. Malheureusement, les grands groupes résistants n'accordaient pas un grand intérêt à cette bande de jeunes enragés, et ils se rendirent compte, vers dix-sept ans, que leur combat ressemblait plus à la révolution avortée des amis de l'ABC des Misérables qu'à un nouveau Mai 68. Un an plus tard, leur groupe d'anarchistes implosait, et chaque membre prenait un chemin différent de ses camarades, sans se retourner.
Un sourire nostalgique s'anime sur le visage pâle de Caleb.
- Tu te souviens encore de notre devise ? demande-t-il.
- Bien sûr… C'est Mark qui l'avait proposé pour fêter le premier anniversaire de notre bande d'insoumis !
- Ah… Il me semblait que c'était ta sœur !
- Non. En parlant de ça, c'est toi qui as dit à Axel pour Célia ? Que le Commandant la gardait en otage ?
- Quand on a appris que le nom de ta sœur circulait sur la liste noire, on a été plusieurs à réagir pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que Célia a été l'une des nôtres. Mais avec Axel, on voyait surtout un moyen de te récupérer !
- Je te manquais ? demande Jude en plaquant un sourire ironique sur son visage.
- C'est ça, rigole, mais j'aurais été drôlement emmerdé de devoir t'affronter un jour ! Tu sais, le jour-même où j'ai rejoint le QG, j'ai cherché un moyen de te faire venir ici. Ce qui m'arrangeait, c'est que Mark était de mon avis. Pas la hiérarchie. Elle avait pas le temps de se prendre la tête pour un petit bourgeois à la botte des militaires. C'est pour ça que ça a un peu traîné. Finalement, cette histoire avec ta sœur aura été plutôt bénéfique !
- J'ai un peu de mal à comprendre comment vous avez convaincu votre boss de tenter une mission si périlleuse…
- C'est sûr que si on s'était pointé la bouche en cœur en le suppliant de nous laisser approcher la caserne, on pouvait aller se faire voir. Sauf qu'on ne discute pas un ordre qui vient d'en haut. Je te l'ai dit, c'est Nelly qui nous a prévenus pour la liste, et elle a fait pression pour qu'on ait carte blanche sur ce coup-là. On part du principe que la fille et le père ont le même pouvoir d'actions… Le pouvoir d'action d'un ministre.
Un craquement de branches les surprend à quelques mètres. Les deux garçons lèvent leurs pistolets dans cette direction, anxieux. Ils ne se font pas d'illusion, si par miracle les militaires parviennent à les retrouver, ils seront incapables de faire face. Une chauve-souris s'envole à leur rencontre et ils baissent leurs armes. Ce n'était rien… Jude regarde sa sœur étendue sur le sol, réchauffée par le corps distant de David. Caleb et lui ne tiendront pas toute la nuit comme ça, il faudra bien réveiller le jeune homme à un moment. Dans une heure ou deux… Il n'arrive même pas à savoir qu'elle heure il est. La nuit va être longue !
- T'as l'air gelé, remarque le jeune homme aux cheveux bruns.
- Je suis gelé, épuisé et à cran !
- Désolé. J'ai mal calculé mon coup, je pensais pas que le Commandant se rendrait si vite compte de ta disparition. Si ça peut te rassurer, je vais me faire passer un savon plutôt violent quand on rentrera. Si on arrive à passer la nuit, bien sûr !
- Je le connais, ton chef ?
- Peut-être. En fait, ils sont trois. Mais peu importe, tu les rencontreras bien assez tôt ! Par contre, tu les reverras rarement ! On est plutôt autonomes, et les ordres qu'on reçoit, on les a de Mark. C'est lui l'agent de liaison !
- Des conseils à me donner avant de les rencontrer ?
- Non. Ils ne te feront pas confiance au début, ni à David. Avec Célia, ça devrait mieux passer, parce qu'ils ont vraiment besoin d'elle. Vous allez être pas mal surveillés, et je doute qu'on vous confie des missions rapidement ! Tu vois, ça fait deux ans que je suis là, et y a encore deux chefs qui peuvent pas me saquer ! Je suis le seul stratège du lot, alors ça m'a permis de me démarquer et de diriger des opérations sans moisir dans ma chambre, mais c'était pas gagné ! Avec toi, ce sera pire ! Parce que, même si on manque vraiment de têtes pensantes, tu restes un militaire, et surtout le protégé de Dark !
- Tu veux me faire regretter la caserne ?
Le jeune homme soupire. Jude ignore tout de ce que la résistance est devenue en quatre ans. Elle s'est durcie, s'est renforcée. Elle n'a plus rien à voir avec ce mouvement en proie à l'émancipation qu'ils clamaient pendant leur adolescence. La bande de gosses marginaux et idéalistes, il faut faire une croix dessus !
- Jude, je dois te dire… n'en attends pas trop de notre mouvement. Tu serais déçu, et tu y perdrais tes illusions.
- Mes illusions d'enfant, je les ai perdues il y a longtemps. Tout ce que j'attends des rebelles, c'est qu'ils protègent Célia. Ils vont le faire ?
- Oui.
- Dans ce cas, c'est bon pour moi.
Le sourire moqueur de Caleb est englouti par les ténèbres.
Jude, je te connais. Tu n'as pas perdu tes illusions, tu les as juste cachées. Même si la Caserne et le Commandant ont cherché à les estomper, je te sais suffisamment intelligent pour les garder…
Le soleil se lève doucement depuis une demi-heure, grand maximum. Ce qu'il faudrait, c'est reprendre la route d'ici quelques minutes, ne pas s'attarder davantage dans cette forêt d'Eden. Mais le cœur n'y est pas. Ils n'ont dormi que quelques heures, et marcher encore deux heures pour rejoindre le QG leur semble infaisable. Et puis, cette forêt si dangereuse, elle ne les a pas mangés !
- On peut quand même leur laisser encore une heure de sommeil ! estime David.
- Ecoute, cette forêt, je la connais ! Crois-moi, il vaut mieux partir ! rétorque Caleb.
Un bruissement d'aile attire leur attention, au Nord. Caleb braque son arme, pour la douzième fois de la nuit, dans la direction du bruit. Il a un mauvais pressentiment… Les oiseaux commencent à dégainer leurs voix aigües pour annoncer la journée naissante, mais il n'y a pas que ça. Il se concentre. Des bruissements qui se rapprochent… Oui, il y a bien quelqu'un, peut-être plusieurs personnes qui viennent à leur rencontre. De la tête, il fait signe à David de réveiller Jude. Il obéit et plaque sa main contre la bouche du jeune homme qui se réveille brusquement. Un seul coup d'œil à David lui permet de comprendre la situation. Il porte la main à son arme et se lève silencieusement. Les bras tendus et l'index contre la gâchette, ils sont prêts à faire feu. Ils parviennent à identifier un seul et même bruit. Il n'y a qu'une seule personne à leur poursuite. Difficile de le rater, dans ce cas !
Alors que le cœur de Jude menace d'exploser dans sa poitrine, l'individu apparaît derrière un arbre, une main en l'air, comme pour signifier son pacifisme, l'autre cramponnée à un cran d'arrêt.
Axel.
Ils baissent leurs armes.
- Comment t'as fait pour nous retrouver ?
- Je vous cherche depuis une heure. Cette forêt, je la connais au moins autant que toi ! T'es complètement inconscient de les avoir amenés ici !
- Tu m'engueuleras plus tard ! Les troupes de Dark nous ont pistés pendant des heures, impossible de rentrer ! Et la gamine suivait plus, fallait bien que je trouve une solution ! J'ai trouvé que ça.
- Tu vas te faire massacrer ! On s'est mis en danger, et on a rarement été aussi exposés ! Crois-moi, ça râle dans les hautes sphères.
- J'ai l'habitude… On a perdu des hommes ?
- Non, deux trois blessés, c'est tout, on a dû vite se replier.
- Le cran d'arrêt, c'est pour quoi ?
- Les soldats… Dark est plutôt remonté, plus que ce qu'on avait pensé, il va bientôt envoyer quelqu'un ici, et je voulais pas risquer d'alerter les militaires par un coup de feu.
- Bon, si on décampait dans ce cas ? Célia est fiévreuse, va falloir la porter !
Le jeune homme aux cheveux blonds s'approche et la hisse sur son dos. Puis il s'élance, dans l'espoir d'être craché hors de l'Eden.
Paul Eluard : Poète ayant appartenu un temps au groupe surréaliste. Il écrira le poème Liberté en 1942, encore aujourd'hui considéré comme l'hymne de la liberté par excellence.
Les amis de l'ABC : Il s'agit du nom donné au groupe formé par les étudiants de la Sorbonne dont fait partie Marius, mené par Courfeyrac dans les Misérables de Victor Hugo. Souhaitant rétablir la République en France, les étudiants participent à une révolte qu'ils espèrent à la hauteur de la révolution de 1789 mais qui avortera.
Mai 68 : Manifestation menée par les étudiants parisiens rassemblés à la Sorbonne. Les étudiants réclamaient un système d'études supérieures mieux adapté, capable de tous les accueillir. Cette révolte mènera, entre autres, le président De Gaulle à démissionner du gouvernement.
