Salut les enfants ! Vous l'aurez remarqué, je suis là en temps et en heure, par je ne sais quel miracle !
Bon, j'espère que mon histoire ne vous perd pas encore trop. Si vous lisez ces lignes, je suppose que c'est non, mais n'hésitez pas à me le dire si c'est le cas, que je fasse un résumé, ou que sais-je ? Je m'amuse avec tellement de symboles en arrière-plan, qu'ils soient politiques ou religieux, que je ne suis pas à l'abri d'y sombre... Ceci dit, j'ai des retours très positifs pour l'instant, et j'en suis très heureuse, parce que je suis fascinée par la politique, les récits religieux et les systèmes dictatoriaux (précisons que le mot fasciné implique une dimension très malsaine du plaisir), mais je n'avais jamais osé en utiliser à si grande dose. Donc, merci vraiment à celles qui m'ont donné leur avis !
Sur ce, bonne lecture !
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom
[…]
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom
[…]
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté
- Je vais devoir vous bander les yeux à tous les trois.
- Pourquoi ?
- Les ordres.
Jude et David lèvent simultanément les yeux au ciel, mais ils acceptent. Quel autre choix ont-ils ? De son sac, Axel extrait trois bandes de tissu noir opaque et les tend à Caleb. Le jeune homme s'occupe de les attacher, en se demandant s'il est réellement utile de le faire. La fièvre de Célia n'a pas baissé, et elle l'empêche de voir quoi que ce soit. Jude a une mémoire furieusement efficace, et l'accès à une carte devrait lui permettre de connaître l'emplacement exact du QG. Et David le saura donc, de la bouche de Jude.
- On y sera d'ici vingt minutes. Trente avec Célia sur le dos.
Axel est le fils d'un grand médecin qui lui a fait suivre des cours à domicile. Même s'il n'a pas de licence pour exercer, il est tout à fait capable de soigner et de diagnostiquer. Il a été formel, il ne faut pas trop s'inquiéter de la fièvre de Célia. Elle a probablement été piquée par un insecte dans l'Eden, et son système immunitaire n'a pas pu réagir correctement à cause de la fatigue de la course. C'est de repos dont elle a besoin.
Les deux garçons aux yeux bandés entendent le corps de la jeune fille hissé sur le dos d'Axel. David et Jude sont à la fois plus grands et plus lourds que Caleb. Ça va être drôle de les conduire jusqu'à destination dans ces conditions !
- A la moindre branche que tu ne nous signales pas, je retire mon bandeau et je te tue !
Pour toute réponse à sa provocation, Caleb plante ses ongles dans la main de David et place cette dernière sur les épaules de Jude, puis il répète l'opération avec les mains de Jude et ses propres épaules. Le chemin pour entrer au QG, il le connait, et il sait que ça ne va pas être de tout repos. Prudemment, il avance à la suite d'Axel qui se force à ralentir le rythme.
Puisque ses yeux ne sont plus opérationnels, ce sont son ouïe et son toucher que Jude met à contribution. Le pépiement des oiseaux s'éloigne, progressivement remplacé par une mélodie plus brouillonne. Des éclats de voix, le claquement des agitations sur les pavés et le bitume, un clocher qui indique soudain l'heure : sept heures du matin… Jude sourit. Si les indices continuent à s'enchaîner comme ça, il va rapidement découvrir où se situe le Quartier Général des Orgueilleux !
Tout à coup, la direction change. Le chemin de terre s'incline et laisse place au bitume. Le bruit de la ville s'évanouit, porté par l'air. Une grille s'ouvre en prodiguant un léger grincement. Leur vision s'obscurcit encore. On les emmène dans un sous-terrain. Evidemment, ça va être plus difficile de se repérer, et aussi de demander une carte à l'arrivée au QG. Peut-être qu'en mémorisant les différents virages… Ça parait compliqué, mais ça vaut le coup de tenter quand même. La chaleur enveloppante d'un début de matinée les quitte brutalement, avalée par les murs en pierre creusés sous la terre. Ses mains se crispent sur les épaules de Caleb, dans l'espoir de résister à l'humidité et au froid de l'hiver qui a trouvé refuge ici. Il sent son souffle se transformer en nuage condensé à chacune de ses expirations. Il voudrait enfouir ses mains sous son pull, mais il ne peut pas lâcher les épaules du jeune homme. Finalement, tester sa mémoire lui permettra de se concentrer sur autre chose que ses doigts engourdis…
Axel s'est trompé. Entre le poids de Célia et la cécité de leurs deux nouvelles recrues, les deux garçons ont été contraints de ralentir considérablement le rythme, et de faire des arrêts pour qu'Axel se repose et fasse boire la jeune fille. Au bout de vingt minutes, ils avaient fait la moitié du chemin.
- On est arrivé, chuchote Caleb.
Une porte s'ouvre, avec le tintement lourd et métallique d'une porte blindée. Axel les autorise à retirer les bandeaux. Leurs yeux parviennent tant bien que mal à supporter la lumière nouvelle et artificielle qu'offre le couloir. Il leur faut quelques minutes pour s'y habituer, retrouver un équilibre décent. Les deux anciens militaires remarquent le long couloir froid qui les attend tandis que les deux résistants se rapprochent et discutent à voix basse. Jude pose son sac à terre et porte sa gourde d'eau aux lèvres de sa sœur. Il pose sa main sur son front et constate que sa fièvre n'a pas baissé. Axel a intérêt à être certain de son pronostic ! Il va sans dire que s'il arrive quoi que ce soit à sa petite sœur, Jude retourne à la caserne illico prévenir son Commandant de l'emplacement, même approximatif, de ce QG du secteur des Orgueilleux !
Le jeune homme aux cheveux blonds disparait soudain dans le couloir qu'il arpente d'un pas rapide. David s'apprête à le suivre, mais un geste dissuasif de Caleb l'en empêche. Il explique qu'il leur sera impossible de franchir les portes avec des étrangers si l'un des chefs n'est pas présent. Le jeune homme aux cheveux longs fronce les sourcils, il est sceptique. C'est dans sa nature, David ne fait pas facilement confiance. Jude non plus, mais là, c'est différent. Il force un peu sa confiance en ses anciens camarades de lutte pour espérer pouvoir sauver sa sœur. Quand elle sera remise, il se permettra de douter un peu plus. Il penche le corps malade de Célia contre le sien, pour se rassurer par son poids contre sa poitrine. Il sent son cœur battre rapidement, animé par la fièvre. Doucement, il caresse ses cheveux et son front.
- Il est un peu long, constate David.
- Il est parti chercher une infirmière et des antibiotiques, alors arrête de te plaindre ! râle Caleb.
- On peut pas avancer un peu, en attendant ?
- Y a quatre gardes armés au bout de ce couloir ! Avec vos uniformes, vous allez vous faire descendre avant même de vous en rendre compte ! Mais si tu veux passer le premier…
Jude observe l'échange tumultueux entre ses deux amis, mi-amusé mi-agacé par ces enfantillages. Ça rappelle leur adolescence… Une voix forte et féminine leur parvient, suivie des pas d'au moins quatre personnes. Leurs yeux se braquent sur l'embouchure du couloir. La première personne à en sortir est un garde en tenue quasi-militaire, noire, armé. Il pointe son pistolet sur les deux militaires qui lèvent instinctivement leurs mains.
- David, pose ton flingue, ordonne Caleb.
Le jeune homme, pas vraiment en capacité de refuser, baisse son bras droit jusqu'à sentir la pierre froide contre sa main. Il lâche son pistolet et le pousse du bout de sa botte vers l'homme qui le ramasse. Axel sort également du couloir, une jeune femme à l'uniforme rappelant les infirmières à sa suite. Il fait signe à Jude de s'écarter de sa sœur. Il obéit à contrecœur et vient faire face à l'homme armé, bras levés, observant les gestes de l'infirmière à l'égard de sa sœur. La dernière personne à se montrer est une femme aux cheveux longs et bruns, des yeux bleus inquisiteurs. Elle aussi est armée, mais elle ne semble pas avoir peur des deux garçons. Evidemment ! elle arrive alors que l'armoire à glace a déjà déblayé le terrain ! Jude la regarde attentivement. Il lui semble la connaître. Ses yeux fatigués et les rides sur son visage lui indiquent qu'elle a plus de trente-cinq ans, probablement pas quarante… Ce serait elle, la chef du réseau ? Elle semble un peu jeune pour ça.
- Vous allez me suivre tous les deux, explique la femme. Je ne veux rien entendre. Le moindre geste ambigu et je vous fais exécuter !
Tu ne te salis pas les mains, n'est-ce pas ma jolie ? Tu laisses ça à tes soldats… Le regard de Jude se fait dur, pour montrer qu'il n'a pas peur de cette femme, qui qu'elle soit. La femme continue.
- Stonewall, Blaze, vous fermez la marche.
- Attendez, et ma sœur ? demande Jude.
La femme appuie son regard froid et pesant sur le jeune homme. Elle sait soigner la mise en scène, parce qu'elle a pris soin de rester en haut des marches menant à l'embouchure du couloir, pour paraître plus grande que les garçons. Jude la regarde droit dans les yeux, comme pour défier son autorité.
- Je croyais vous avoir dit de ne pas poser de question ?!
- Votre règlement, je m'en fiche, je ne bouge pas d'ici si ma sœur ne vient pas avec moi !
Personne n'a le temps d'intervenir, la femme aux yeux bleus braque son pistolet sur le jeune insolent, le doigt sur la gâchette, imposante malgré sa taille bien moins importante que celle du garçon qu'elle menace. Elle appuie le canon de son arme contre la gorge du garçon, pour qu'il baisse les yeux. Il ne le fait pas. Jude n'est pas du genre à tenir tête à la hiérarchie. Il est militaire, il a l'habitude de plier le dos devant les exigences de ses supérieurs. Mais il est également du genre à s'assurer que ceux qu'il aime sont en sécurité, quitte à braver les interdits. La jeune femme s'approche de son visage.
- J'admire ton courage, petit, mais ça ne va pas te tenir en vie longtemps ! Je me souviens de toi. Tu es né pour être un meneur, comme ton père ! Mais ici, tu la boucles et tu obéis ! C'est la dernière fois que je te le dis !
Jude hoche la tête, le cœur battant devant tant de violence et de fermeté dans un corps d'apparence si fragile. La femme baisse son arme et reprend à l'adresse de l'infirmière :
- Je te confie la petite, Camélia. Et je t'envoie un brancard.
Puis au garde :
- On n'a plus personne à l'extérieur. Tire sur tout ce qui bouge.
Sans attendre de réponse, elle se retourne et s'engouffre dans le couloir. Caleb fait signe aux garçons de la suivre. Ils ramassent leurs sacs et la suivent, Caleb et Axel sur leurs talons. Jude lance un dernier regard en arrière, pour apercevoir sa sœur, mais ne rencontre que les yeux froids d'Axel qui lui conseille de regarder devant lui. Il se concentre donc sur le dos de la femme.
Son regard glisse sur ce qui l'entoure. Les gardes ouvrent la porte. Les couloirs se suivent et se ressemblent. Comment vont-ils faire pour se repérer dans ce labyrinthe ? Toutes les portes sont fermées. Il n'y a pas de fenêtre, nulle part. Est-ce qu'ils se trouvent sous terre ? Ça parait impensable ! S'il y a une attaque, ils n'auront pas de moyen de se sauver…Et puis, ça prend du temps de construire une telle planque, plus de quinze ans… Et le groupe des Orgueilleux n'existe que depuis le début de la guerre, donc un peu moins de quinze ans…
Arrêté dans ses pensées par la main d'Axel sur son épaule, Jude remarque que ses réflexions l'ont mené à une porte immense et blindée. La femme s'avance et frappe un coup. On entend une voix masculine et calme dire « Entre Lina ». Lina… ce nom ne dit rien à Jude. Pourtant, il la connait. La femme s'exécute, et les quatre jeunes hommes la suivent.
La pièce dans laquelle ils pénètrent est très grande. Elle ressemble à un bureau, un bureau de grand patron, de bureaucrate richissime, avec vue sur les monuments prestigieux de la Capitale. Sauf qu'il n'y a aucune fenêtre… Face à eux se tient un immense bureau en bois, bien trop grand pour une seule personne. De fait, David et Jude remarquent que le bureau est divisé en trois. Les trois chefs… La fameuse Lina les quitte et vient s'assoir sur le bureau, à gauche. Tout à fait à droite, un homme brun, dans les quarante-cinq ans, au regard sombre et impassible est assis derrière le bureau, dans un costume bleu. Au milieu, un autre homme bien plus âgé, les cheveux et la barbe blanchis par le temps, les observe derrière ses lunettes rondes. Avant que l'un d'entre eux ne se mette à parler, une nouvelle voix franchit le seuil de la porte.
- Pardon pour mon retard !
Pas besoin de tourner la tête. Il n'y en a qu'un seul sur cette terre pour garder un tel air enjoué, même après quinze ans de guerre lasse ! A sa gauche, Jude voit les traits familiers de Mark se dessiner. Le même sourire rassurant, les mêmes traits, un air légèrement plus mâture au fond des yeux. Le jeune homme aux cheveux châtains soupire intérieurement, soulagé par cette apparition.
L'homme au milieu du bureau ordonne à David et Jude de se rapprocher. Voilà, le test va commencer. Ils vont tout faire pour s'assurer qu'ils ne jouent pas les taupes en exploration souterraine. Très bien, ils sont prêts !
- Où est Célia ? demande Mark.
- A l'infirmerie, répond Axel. Je t'expliquerai.
- On vous attendait hier soir, remarque l'homme de droite. Que s'est-il passé ?
Bien sûr, ils savent bien ce qu'il s'est passé, ils veulent juste confirmation et bouc émissaire. Caleb lève les yeux au ciel, mais prend la responsabilité de tout raconter, de la fuite à la course-poursuite en passant par la nuit dans l'Eden. Le plus expressif, c'est le chef du milieu. Les deux autres ne bougent pas, impossible de décrypter le moindre geste. Mark chuchote quelque chose à l'oreille d'Axel, rapidement, et le jeune homme hoche la tête tandis que Caleb termine son histoire. Le chef du milieu prend la parole.
- Je commence à en avoir marre de tes écarts, Caleb ! Si ça ne tenais qu'à moi… mais on en parlera plus tard. Vous deux…
Il s'adresse à Jude et David.
- … je ne vais pas vous interroger tout de suite. Vous avez peu dormi et les dernières heures ont dû être éprouvantes…
- Oh crois-moi Seymour, intervient Lina, s'ils sont capables de me tenir tête, ils sont capables de répondre à tes questions !
Jude affronte le regard de cette femme qu'il commence à reconnaitre. Oui, il est persuadé d'avoir déjà rencontré cette femme, à l'une des réceptions mondaines de son père… Schiller, fille d'un type à la tête du marché des armes, le genre d'homme qui rachète sa conduite en ouvrant un orphelinat…
- Si vous commencez déjà à nous causer des problèmes, ça va être embêtant… Vous avez de la chance que Mark et la petite Raimon aient autant insisté ! Jude Sharp, c'est ça ?
- Oui, Monsieur.
- Tu portes le nom d'un redoutable politicien. Tu as été l'élève de Ray Dark, grand ennemi et homme avide de pouvoir, Commandant de l'unité la plus puissante de la Capitale. Et tu as choisi toi-même à dix-huit ans de devenir son disciple ! Tu es donc militaire depuis quatre ans, et tu as sûrement les mains tâchées du sang des nôtres…
Le jeune homme accepte parfaitement le portrait brossé par cet homme qui ne le connait pas. Tout est vrai, il n'y a rien à nier, rien à démentir. A ses côtés, David observe son ami, il attend le moindre signe de faiblesse, le moindre besoin de cracher à la figure de ce chef de pacotille. L'homme reprend.
- … Cependant, tu es un jeune homme instruit, et un fin stratège. Tu as été parmi les fondateurs d'un groupe anticonformiste et rédacteur d'une revue socialo-artistique anti-gouvernementale. Par ailleurs, nous savons que tu as rejoint Dark sous la menace. Aussi nous acceptons d'oublier tes fautes à condition que tu nous offres tous tes dons, toutes tes connaissances.
Trop aimable ! Le chef du milieu regarde à présent David et continue son anti-blason.
- David Samford ?
Le jeune homme ne prend même pas la peine de répondre et hoche la tête.
- Tu es issu d'un milieu modeste, et tes parents sont instituteurs, ils t'ont donc appris le respect du peuple et des connaissances, l'importance de penser par soi-même. Tu as été l'un des membres fondateurs d'un groupe anticonformiste. Tu as également fait le choix, à dix-huit ans, de t'engager dans l'armée, et tu portes sur toi l'odeur de nos morts. Cependant, nous acceptons d'oublier tes fautes, à condition que tu te donnes, corps et âme à notre cause, et que tu te soumettes à notre justice.
David ne bouge pas, et le chef prend cela pour un « oui ». Lina Schiller affiche un sourire ironique, le genre qui ne laisse rien présager de bon, et elle quitte le bureau, d'un pas assuré. Le chef de droite n'écoute plus, il rédige quelque chose. Les deux anciens militaires ne savent pas comment réagir. Un coup est frappé à la porte et une jeune fille entre. C'est l'infirmière qui est venue les trouver à l'entrée du tunnel. Elle ne regarde que les deux hommes derrière leur immense bureau. Ils l'invitent à parler.
- Elle s'est réveillée, et elle réclame son frère.
Le chef de droite soupire, un peu agacé. Jude s'inquiète soudain. Ils vont le laisser voir sa sœur, n'est-ce pas ? L'homme à droite pose son menton sur ses mains jointes et fait un signe de tête à l'infirmière qui repart immédiatement.
- Mark, tu accompagnes Sharp à l'infirmerie. Axel, tu vas montrer à Samford où se situe sa chambre…
- Je n'ai pas le droit de voir Célia ? demande David, un peu amer.
- Elle a réclamé son frère, il me semble ! Maintenant, sortez ! Pas toi, Caleb ! Toi, tu restes, j'ai deux mots à te dire.
Le jeune homme aux cheveux bruns lève les yeux au ciel et soupire bruyamment. Il fait signe à Jude de partir sans se soucier de lui. Le jeune homme ne se fait pas prier et se lance à la poursuite de Mark pour retrouver sa sœur.
Il se sépare de David et d'Axel et longe un couloir aseptisé. Mark ne dit pas un mot du trajet et le mène à une porte vitrée à travers laquelle on distingue des lits en fer le long d'un mur sans fin. Célia est quelque part, sur l'un de ces lits blancs… Le jeune homme aux cheveux châtains actionne la poignée et tire la porte vers lui. Elle ne s'ouvre que de quelques centimètres. Mark la repousse et la ferme. Il bloque la porte de sa main. Jude le regarde pour comprendre ce que veut son ami d 'enfance.
- T'as pas droit à plus de cinq minutes de visite, on m'a demandé d'y veiller. Après je t'accompagne dans ta chambre. Et on va discuter.
- De quoi ?
- De tout. C'est moi qui suis chargé de vérifier si tu es vraiment capable d'être résistant. Et on parlera des règles que tu dois respecter. Je t'attends ici.
Jude hoche la tête, sans vraiment comprendre le sérieux de son ami. Jude a toujours joué selon les règles, pourquoi ne le ferait-il pas cette fois-ci, alors que sa vie en dépend ? Il ouvre la porte et remarque immédiatement le lit occupé par sa sœur. Il se précipite vers elle.
Elle est un peu pâle, mais elle a les yeux ouverts, et c'est rassurant. Il l'embrasse sur le front et prend l'une de ses mains dans la sienne, pour lui tenir compagnie. Il ne veut pas l'inquiéter en lui racontant son procès et celui de David, alors il prétend qu'il a simplement discuté avec Mark, que David était épuisé et qu'il est parti se coucher. Célia sourit faiblement et ferme les yeux. Son frère dépose un nouveau baiser sur son front.
- Je te laisse te reposer un peu. Je reviens dès que possible !
Sans se retourner, il quitte l'infirmerie, les yeux braqués sur le sourire faux et angoissé de son ami. Il ferme brutalement la porte.
- Comment elle va ?
- Fatiguée. Maintenant, arrête de me prendre pour un con, et dis-moi ce qu'il y a.
- D'accord. Mais je préfère qu'on aille d'abord dans ta chambre. Y a des caméras partout ici, et j'ai pas envie qu'on nous entende… Jude, tu me fais toujours confiance, n'est-ce pas ?
- Je sais pas trop.
- Ça parait évident… Alors, promets-moi une chose. A partir d'aujourd'hui, doute de tout, et surtout de tout le monde !
- Quoi ?
- Promets, Jude !
Le jeune homme est sceptique, et inquiet. Mark a changé depuis quatre ans. Cette guerre, cette putain de guerre !
- Je te le promets.
Liberté (extrait de Poésies et Vérités), Paul Eluard, 1942 : Poème qui, je m'en doute, parle à la plupart d'entre vous et dont sont extraits les paroles en italiques du début du chapitre. Encore aujourd'hui, cette poésie incarne la force qui se révolte contre les entraves politiques. Il a par ailleurs été parachuté en milliers d'exemplaires par les forces aériennes britanniques au-dessus de la France.
