Bonjours à tout le monde !
Tout d'abord, merci à tous pour vos commentaires, ça fait un bien fou de voir que cette histoire plait, parce que j'avais peur de me lancer dans une idée un peu border-line.
Gryf, merci pour ton... avalanche ? de commentaires. Je vais avoir du mal à te répondre correctement, parce que ça fait beaucoup, beaucoup d'info à gérer en même pas 24 heures. Je suis heureuse que Voilà les rêves t'ait autant ému, et j'espère que cette fiction-ci sera à la hauteur de tes espérances. Maintenant que je sais que tu aimes ce genre historique, j'ai une pression monstre ! Et pour ton dernier commentaire sur Voilà les rêves, te prend pas trop la tête pour ça, je ne suis pas particulièrement réceptive aux insultes. Bref, merci beaucoup, et ravie de pouvoir te compter parmi mes lecteurs !
Merci évidemment à tous les autres, Tia, Ananda, I'mjustagirlhere. Je suis vraiment ravie de lire votre enthousiasme à chaque chapitre !
Légère digression : pour celles et ceux qui lisaient Voilà les rêves, je devrais (enfin) poster mon épilogue la semaine prochaine. Halleluja !
Légère digression 2 : je sais que ça parait étrange de dire ça, mais cette histoire m'a été inspirée par la 2nde GM, et cette période m'obsède pour une bonne raison, c'est que je trouve que notre société actuelle reproduit pas mal d'actions de cette époque, et oui, ça m'inquiète. Censure, intellectuels proches du gouvernement, montée du nationalisme, de la xénophobie... Voilà, je voulais juste rétablir ça. Pardon pour le léger coup de gueule.
Sur ce, bonne lecture !
« … Nous rappelons également que les trois jeunes militaires de la 1ère division de la Capitale sont toujours portés disparus. La caserne de la 1ère division a été attaquée par les rebelles il y a quatre jours, et ces derniers ont dérobé des documents classés Secret Défense. Une enquête est en cours pour savoir si ces trois militaires se sont enfuis d'eux-mêmes ou s'ils ont été enlevés. Toute information les concernant ou concernant les rebelles des Sept Péchés Capitaux sera récompensée. Tout refus de coopération ou dissimulation d'information sera sévèrement puni. Vous trouverez des portraits de chacun d'entre eux dans les journaux, ainsi que leur signalisation. Ces trois militaires sont entraînés, et possèdent des armes. Nous vous demandons donc de ne pas intervenir si vous les localisez, mais de prévenir au plus vite la caserne la plus proche. L'un des militaire se trouve être Jude Sharp, fils unique de l'ancien ministre de la justice. Il est donc fort probable que ces trois militaires soient retenus en otage par des rebelles qui chercheraient à réclamer une rançon pour le fils Sharp. Le ministre Sharp, décédé il y a cinq ans, loué pour son intelligence et sa répartie, était un grand ami du Commandant de la 1ère division, Ray Dar… »
Caleb se précipite sur la radio dans l'espoir de la faire taire avant qu'elle n'en dise trop, mais il n'est pas assez rapide. Elle a déjà trop parlé lorsqu'il l'éteint. Il laisse échapper un soupir agacé de sa gorge. Ses yeux se posent sur son partenaire, allongé sur son lit. Le jeune homme n'esquisse pas le moindre mouvement de panique ou de gêne, ses yeux restent rivés au plafond blanc.
Un peu hésitante, la main du jeune homme aux cheveux bruns glisse jusqu'à un dossier en carton bleu sur le bureau. Il l'ouvre et en sort plusieurs feuilles barbouillées de chiffres noirs. Il s'approche du lit, pousse les jambes de son ami pour avoir la place de s'assoir face à lui. Le jeune homme émet un grognement mécontent mais se décale un peu. Il frotte ses yeux brûlants, se redresse et prend les feuilles que Caleb lui tend. Il parcourt distraitement les colonnes noircies et corrige deux trois nombres à l'aide d'un crayon rouge. Au bout de cinq minutes, il pose la feuille gribouillée de rouge et en prend une autre.
- Jude, dit son ami en jetant un coup d'œil sur la feuille rectifiée, t'es sûr que ça va ?
- Bien sûr, pourquoi ça n'irait pas ?
- A toi de me le dire ! Parce que si tu vas mal, je peux te pardonner toutes les erreurs que tu fais sur les comptes. Mais si tu vas bien, je trouve le moyen de changer de partenaire. David doit bien savoir compter jusqu'à vingt…
- Très drôle ! Pardon, mais j'ai un peu de mal à prendre cette « mission » au sérieux. J'ai juste l'impression que tu fais du baby-sitting et que tu m'occupes en me balançant les comptes du mois dernier !
- C'est le cas. J'te l'ai dit, personne ne te fait suffisamment confiance pour te donner une mission de sabotage ou pour te laisser écrire un article dans le journal des Orgueilleux ! C'est dommage, et ça gâche mon talent, mais on n'y peut rien.
- Oh, j't'en prie ! Célia signe déjà des réclames alors qu'elle est à l'infirmerie, et David passe en revue toutes les infos utiles sur la 1ère division pour le prochain assaut ! Et moi, je suis coincée dans ma chambre à faire des devoirs de maths comme un gosse de dix ans !
- Arrête de râler ! Moi aussi, ça m'emmerde, mais c'est comme ça ! David fait équipe avec l'un des responsables du prochain rapt à la caserne, et Célia est au QG justement pour écrire des réclames ! Estime-toi heureux qu'on te confie ne serait-ce qu'une feuille de papier !
Jude jette brutalement toutes les feuilles par terre de façon à les déclasser, puis il fait basculer son corps en arrière, pour reprendre sa position allongée, les yeux cachés entre les bras. Son ami lève les yeux au ciel et soupire bruyamment.
- Si tu commences à te comporter comme un gamin, t'étonnes pas qu'on ne te confie que des tâches inutiles !
Dans ces conditions, ça ne sert à rien de continuer les corrections et les calculs. Caleb n'a pas envie de s'occuper de ça tout seul. Et puis, il est temps de rappeler à son ami qu'il a vingt-deux ans, et qu'il y a d'autres moyens de manifester sa colère que de se murer dans le mutisme.
A son tour, le jeune homme aux cheveux bruns abandonne les papiers officiels, et s'allonge sur le lit, aux côtés de son ami. Le lit est un peu étroit pour leurs deux corps d'adultes côte à côte, alors Caleb change de stratégie et s'allonge sur son flanc droit. Après toutes ces années, ça a quelque chose de nostalgique et de dérangeant, presqu'intimidant de se retrouver si proches. Machinalement, Jude s'écarte pour lui laisser plus de place, les bras cachant toujours son regard. Le jeune homme a besoin de masquer toute la frustration qu'on lit au fond de ses yeux. Rien n'est plus traître que ses yeux, ces yeux rougeoyants où se reflète la moindre peine, la moindre angoisse, la moindre envie.
Lentement, la main gauche de Caleb se pose sur le ventre de son ami, constate le rythme perturbé de sa respiration. Elle remonte le long de son bras jusqu'au visage. Ses doigts effleurent doucement sa main et il sent un frisson parcourir la peau de Jude. Caleb mêle ses doigts blancs à ceux de son ami, puis écarte doucement leurs deux mains du visage. Jude se laisse faire. Il ne résiste pas non plus lorsque son ami recommence les mêmes gestes avec la seconde main de Jude. Il sent la lumière artificielle de sa chambre tenter de lui brûler les yeux au travers des paupières. Oh bien sûr, il sait ce que Caleb cherche à faire, mais il est hors de question d'ouvrir les yeux ! Il a réussi à porter le poids de son chagrin et de ses peurs sans rien dire pendant quatre ans, ce n'est pas pour craquer maintenant ! L'ombre de la main de Caleb se penche devant l'ampoule du plafond. Il sent l'index du jeune homme qui rencontre les contours de sa mâchoire, qui tente de ramener son regard à lui. Là, ça suffit ! Jude tourne immédiatement la tête, afin que Caleb n'ait plus d'emprise sur lui.
- Arrête. Je sais très bien ce que tu veux, mais c'est non. Si j'ouvre les yeux, il te faudra pas trois minutes pour m'analyser… J'ai pas envie de discuter.
- D'accord. Si tu y tiens… Mais on est partenaires, Jude, et on a été amis… Si tu me fais pas confiance, ça va compliquer pas mal de choses !
- Mark m'a conseillé de ne faire confiance à personne.
- Ah. C'est vrai que tu es militaire, tu obéis toujours sans réfléchir à ce qu'on te demande !
- La provocation ne te mènera nulle part avec moi !
Exaspéré, Caleb souffle et attrape le paquet de cigarettes sur la table de chevet. Il en tire une et la fait jouer entre ses doigts, nerveusement. Les yeux de Jude sont toujours fermés, mais il ne peut s'empêcher de les regarder. Il repose la cigarette pour libérer sa main qui repart en exploration légère du visage de son ami. Avec toute la délicatesse qu'il possède, Caleb effleure les paupières closes de Jude. Son majeur dessine des cercles contre la fine particule de peau, il caresse la rangée des cils presque blonds du jeune homme. Il a l'impression de rejouer leurs quinze ans. Trouver la faille de l'autre… Les yeux sont les miroirs de l'âme… Le miroir des émotions. Ces yeux couleur sang, couleur flamme, sont une trahison pour Jude, l'unique moyen de savoir comment le briser. Pour Caleb, ces yeux aux airs de volcan en éruption fonctionnent comme un point de rupture, la limite franchie du désir qu'il a pu éprouver à quinze ans, une éternelle interrogation…
- Jude, je t'en prie…
Le jeune homme résiste à l'envie d'ouvrir les yeux et de constater par lui-même le regard acier de son ami posé sur lui. Il prend la main de Caleb dans la sienne et l'éloigne de ses yeux, la laisse glisser le long de sa joue, puis de son cou, pour finalement la placer sur sa poitrine. Il tourne son visage vers la gauche. En serrant un peu la main de son ami contre sa poitrine, Jude ouvre ses yeux qui rencontrent immédiatement ceux de Caleb. Le jeune homme aux cheveux châtains se force à sourire, mal à l'aise.
- Merci, murmure Caleb.
- Je déteste quand tu fais ça.
- Je n'y suis pour rien. Tes yeux exercent une sorte de magie sur moi, je n'arrive pas à m'en passer. Toutes les nuits depuis deux ans, depuis que j'ai quitté la caserne, j'épuise tous les souvenirs que j'ai de toi, des moments que l'on a passés face à face, pour me souvenir de tes yeux. J'ai besoin de refaire le plein maintenant…
Les repères qu'ils avaient établis étant enfants, adolescents, commencent à leur revenir en mémoire, et l'habitude refait surface. Leur relation a toujours étonné, par la promiscuité quasi-conjugale. Ils ont toujours été plus qu'amis, moins qu'amants. Avec le recul, Jude commence à comprendre les inquiétudes de Mark par rapport au dixième commandement. Son sourire gêné se transforme pour adopter des traits mélancoliques.
- Qu'est-ce qui te fait sourire ? demande Caleb.
- Je repensais à nous, quand on était gosses. On a toujours été attirés l'un par l'autre, et on était tellement proches… A l'époque, on parlait d'amour sans savoir vraiment ce que c'était, juste ce qu'on en avait lu… Alors, pourquoi on n'a jamais été ensemble, tous les deux ?
- La tête qu'aurait fait ton père si tu lui avais dit que tu sortais avec moi !
- Non, sérieux. Pourquoi on n'a jamais cherché à aller plus loin ? A part le baiser de mes quinze ans, je veux dire.
- Ben, vers treize quatorze ans, ç'aurait été un peu bizarre, on était jeunes… Ensuite, quand on a été suffisamment mâtures pour comprendre ce qu'on ressentait, tu sortais avec David…
- Ça a pas duré longtemps.
- Exact. Mais y avait tellement de tensions dans le groupe. On se prenait la tête avec tout le monde tous les quatre matins, c'était épuisant ! On avait un peu la tête ailleurs. Et quand ça s'est un peu calmé, tu couchais avec Axel. Après, on s'est barré à la caserne, et au moindre regard un peu trop prononcé entre nous, Dark me balançait une série de pompes en plus. Pourquoi il t'a laissé te taper tous les mecs que tu voulais, alors que moi, j'avais même pas le droit de te regarder ? Il devait être jaloux de moi…
- Joli résumé de ma vie sexuelle, merci !
Le jeune homme sourit devant l'air mécontent de son partenaire. Caleb fait jouer ses doigts contre la cage thoracique de son ami, comme pour marteler le tempo de leur discussion.
- Tu m'en as voulu ? demande Jude.
- Pour Axel ? Non, pas du tout, j'aurais fait pareil à ta place ! C'était quand même le mec le plus bandant du groupe quand on avait dix-sept ans !
- Mais non, pas pour Axel !
- Pour les autres ?
- Tu le fais exprès ? Non, est-ce que tu m'en as voulu pour ce qu'il y a eu… enfin non, qu'il n'y a pas eu entre nous ?
- Non. Ça s'est passé comme ça, on n'y changera rien. Pour David, je t'en ai voulu, parce que tu ne m'en avais pas parlé et que je l'ai su le jour même. Pour le reste, je me suis fait une raison. T'avais pas à me demander mon avis.
- Ça me fait bizarre. On est en pleine guerre, je viens d'intégrer un réseau de résistance, et on devrait parler politique, armes, stratégies… Au lieu de ça, on parle d'amour.
Caleb se relève et s'assied en tailleur sur le lit. Il reprend sa cigarette et l'allume. Jude ne bouge pas, il le regarde silencieusement, plongé dans ses réflexions.
- Tu connais un peu Aragon, Jude ? interroge Caleb.
- Un peu, de nom. C'est un poète surréaliste, un copain d'Eluard.
- Ouais. Il a été résistant lorsque la collaboration a éclaté. Sa femme était résistante avec lui, et la plupart de ses amis aussi. Mais il avait un ami dont il avait été vraiment proche, on les soupçonne même d'avoir couché ensemble, qui était plutôt du côté des collabos. Bref, alors que tous ses potes écrivaient des poèmes sur la guerre, des manifestes anti-Vichy et peignaient des Guernica, il a choisi de publier un roman sur une histoire d'amour d'après-guerre et dont le personnage principal ressemblait à son ami collabo. Il s'est fait dézinguer par les critiques, bien sûr ! Mais pour moi, ce roman, c'était le plus bel acte de résistance qui soit, encore plus que le Liberté d'Eluard. Tu vois, son pays était tourmenté, sans dessus dessous, en proie à la plus grande guerre qu'il ait connue, et lui, il a réussi à trouver le courage de parler de ce dont son monde semblait dépourvu…
Le jeune homme aux cheveux châtains se relève pour s'assoir correctement sur le lit. Il y a quelque chose de réconfortant à écouter son camarade exprimer son amour pour un poète aujourd'hui interdit. Il sait que l'une des tâches les plus importantes de la résistance, c'est de conserver et préserver la culture que le gouvernement s'amuse à détruire. Quelque part dans ces galeries souterraines, il y a une bibliothèque où est enfermée une multitude d'ouvrages sauvés des flammes. C'est sûrement là que Caleb a fréquenté Aragon…
Des bruits de pas précipités se dirigent vers la chambre de Jude, et la porte s'ouvre soudain, sans qu'on l'y ait invitée. Les yeux des deux garçons se braquent dans la même direction, à la fois lassés et surpris. A force, il va s'y habituer ! On a donné l'ordre de surveiller l'ancien militaire, et les gardes qui lui sont assignés ouvrent souvent la porte de sa chambre à l'improviste. Jusque là, ils ont toujours frappé et attendu que Jude les y invitent pour jeter un coup d'œil et s'assurer de sa présence, mais il se doute bien qu'un jour, ils oublieront les règles de politesse et pénètreront sa chambre sans demander la permission.
Cependant, ce ne sont pas les gardes qui font preuve d'impolitesse, pas cette fois-ci. Dans l'embrasure de la porte se découpe la silhouette de David, un sourire chaleureux sur les lèvres qu'il destine uniquement à Jude.
- Je dérange ?
- Oui, comme toujours, répond Caleb.
- Tu bosses plus sur le projet de ton partenaire ?
- On s'y remet dans deux heures, le temps que Xavier demande l'avis de ses, de nos, supérieurs. En attendant, je voulais te faire un cadeau…
Jude lève un sourcil, curieux de voir de quoi il s'agit. Toujours assis sur le lit, Caleb regarde le jeune homme aux cheveux clairs d'un air sceptique. Depuis quand David a-t-il décidé de l'ignorer ? Evidemment, il se doute que ce soudain rapprochement entre son meilleur ami et, disons, celui qu'il appréciait le moins parmi sa bande d'enfance ne lui plait pas vraiment. David est probablement même persuadé que le jeune homme aux yeux acier a forcé Mark à éloigner les deux amis militaires… Caleb n'a pas vraiment envie de se battre avec lui pour lui expliquer la vérité. De toute façon, David lui reproche tellement de choses que, s'il commence à se justifier, il en a pour la nuit.
Une nouvelle silhouette se dessine dans le dos de David. Le jeune homme s'écarte et entre dans la chambre. Jude se redresse, et un sourire, sincère et lumineux, prend place sur ses lèvres. Sa petite sœur est à la porte, elle le regarde de ses yeux pétillants. Son teint est encore un peu pâle, mais les cernes sous ses yeux ont disparu, et elle a pu quitter l'infirmerie. Caleb soupçonne même l'infirmière d'avoir relâché la jeune fille, pour ne plus avoir à l'écouter. Il avait presqu'oublié, mais Célia est une grande bavarde. Quand elle commence, elle ne s'arrête pas ! Jude ouvre ses deux bras pour réceptionner le corps encore fragile de sa sœur qui s'y jette, sous le regard tendre de David.
Et soudain, Caleb ne se sent plus à sa place.
- Bon, l'ambiance devient trop mielleuse pour moi, j'me casse !
- Et les comptes ?
- Ben tu vas me faire le plaisir de les finir à ma place ! En échange, je vais essayer de convaincre Travis de nous confier quelque chose de plus important, et en extérieur. Parce que tu vas vite péter un câble si tu restes enfermé sans voir la lumière du jour !
Le jeune homme se lève et quitte la pièce en prenant soin de bien fermer la porte. Il n'a pas fait deux pas qu'il se retrouve face à Axel. Le jeune homme aux cheveux blonds porte un jean et un pull, tenue trop décontractée pour partir en mission. Et s'il ne part pas en mission, il n'a aucune raison de se trouver ici.
- Tu viens faire une sieste en plein milieu de l'après-midi ?
- Ça t'regarde pas, répond Axel. T'as enfin fini les comptes ?
- Du tout.
- Tu as passé la journée enfermé avec Jude dans sa chambre. Comment ça se fait que vous ne soyez toujours pas venus à bout de quelques calculs ?
Son regard et son ton sont méfiants, Caleb comprend parfaitement ce qu'Axel essaie de sous-entendre, mais il n'a à rendre de comptes à personne, surtout pas à lui !
- Ça t'regarde pas. Tu venais quand même pas nous surveiller, si ?
- Si vous n'avez fait que bosser, pas besoin d'être sur la défensive.
- J'suis sur la défensive parce qu'il y a quelqu'un, ici, qui ne me fait pas confiance ! Vus tes sous-entendus, j'imagine que c'est Mark…
- Il a le droit d'avoir des doutes. Surtout que c'est lui qui a demandé à ce que vous soyez ensemble…
- Ouais bah il commence à me saouler ! S'il prend une décision, il s'y tient, et il arrête de se demander pourquoi il l'a prise, c'est tout ! Et puis, s'il se passe quelque chose entre Jude et moi, c'est nous que ça regarde !
- Continue à dire ce genre de choses et je renforce la surveillance !
Le jeune homme hausse les épaules puis soupire. Il n'aura pas le dernier mot. Afin d'éviter une dispute, il renseigne Axel sur la sortie de Célia, prétend avoir préféré remettre la rectification des comptes à plus tard afin de les laisser un peu seuls. Le regard d'Axel, d'ordinaire si dur, semble s'adoucir un peu. Il devrait les laisser tranquilles avec ça. Caleb prend congé et s'éloigne du jeune homme en empruntant le couloir. Axel ne l'accompagne pas, au contraire, il part à l'opposé du couloir. Caleb mort sa lèvre inférieure pour s'empêcher de rire ou de lancer une réplique cinglante. Après trois secondes d'effort, il craque. Après tout, Axel se permet bien de faire des commentaires sur de simples suppositions, pourquoi Caleb ne se le permettrait-il pas lorsqu'il s'agit de quasi-certitudes ? Le jeune homme aux cheveux bruns fait volte-face, les yeux braqués sur le dos de son camarade, sourire aiguisé et dégainé. La marche d'Axel ralentit alors qu'il parvient aux dernières chambres du couloir. Une porte à gauche, une porte à droite. Il tourne la tête vers la gauche, tentation oblige !
- Axel, lance Caleb, ta chambre est à droite ! Je préfère te le dire, parce que tu as tendance à l'oublier et à entrer malencontreusement dans celle de Mark, et ça pourrait éveiller les soupçons de quelqu'un… ou motiver un ami à qui tu ne fais plus confiance à en parler à la hiérarchie !
Malgré les quelques mètres qui les séparent, Caleb voit distinctement les muscles du corps du jeune homme aux cheveux blonds se tendre, et il imagine son air lassé et furieux. Il ne se retourne pas, peut-être pour ne pas se trahir, peut-être pour ne pas conforter Caleb dans ses illusions. D'ordinaire, le jeune homme aux cheveux bruns se fiche bien des relations amoureuses qui naissent et circulent au sein du réseau. Il les voit, mais ne les dénonce pas sans pour autant les encourager. Il n'a pas l'intention de confier à qui que ce soit ses sentiments sur cet amour plus que passionnel entre ses amis. Ce qu'il veut avant tout, c'est faire comprendre à Axel qu'il n'a pas droit au chapitre en ce qui concerne une relation interdite entre deux adultes.
- C'est une menace ? demande froidement Axel.
- Un conseil. Il y une grosse différence entre passer la journée avec son partenaire pour exécuter une mission qui nous a été confiée et passer la plupart de ses nuits avec son partenaire sans avoir reçu aucun ordre. Ne te mêle pas de ce qu'il y entre Jude et moi, et je ne fais plus de réflexions sur la chambre dans laquelle tu passes tes nuits.
Il ne répond pas, mais le jeune homme sait qu'il a bien compris le message. Axel ouvre la porte de la chambre qui n'est pas la sienne, et Caleb tourne les talons, direction le bureau des chefs. Maintenant que ça, c'est réglé, il va falloir tout mettre au clair avec Mark, juste au cas où. Et aussi trouver un moyen d'occuper Jude autrement qu'avec des calculs… Bien sûr, la mission en extérieur, ce ne sera pas pour tout de suite, pas maintenant que les militaires prétendent qu'on leur a dérobé des informations secrètes, Jude serait trop exposé. Drôlement intelligent de la part de Dark, ça lui permet d'avoir carte blanche pour rechercher ses petits fugitifs. Cette recherche plus qu'obsessionnelle épuise complètement le jeune homme, et il s'inquiète pour Jude. Pourtant, il ne parvient pas en vouloir à son ancien commandant. Lui aussi, il ferait tout pour garder les yeux brûlants de Jude pour lui. Juste que pour lui…
Le Fou d'Elsa : surnom poétique d'Aragon, dû à l'un de ses recueils, Elsa étant donc Elsa Triolet. Le livre donc parle Caleb est donc Aurélien, paru en 1945, dans lequel Aragon avoue avoir cherché à donner à son personnage principal les traits de son ami (peut-être amant, la question se pose encore) Drieu la Rochelle. L'histoire veut même que Drieu lut le roman en une nuit et pleura de constater cette ressemblance frappante avec ce personnage qu'il aurait pu devenir. Il se suicida juste après. Ce qui est dit dans le discours de Caleb est donc véridique : les critiques, l'engagement...
Les livres détruits : j'imagine que tout le monde a déjà entendu parler des autodafés nazies, cérémonies pendants lesquelles on allumait un bûcher pour y brûler les livres écrits par des juifs, des communistes... De façon générale, les gouvernements dictatoriaux cherchent à avoir mainmise sur la culture, parce qu'elle permet de se rebeller. Et ça passe pas mal par une "épuration" littéraire dans les bibliothèques. Et malheureusement, certains partis tentent, aujourd'hui encore, de faire agir la censure dans les bibliothèques.
Guernica : célèbre toile de Picasso, achevé en 1937, pour dénoncer le bombardement de la ville espagnole Guernica pendant la guerre d'Espagne. Le bombardement avait été ordonné par les forces franquistes, nazies et fascistes.
Vous l'aurez remarqué, ça ne bouge pas beaucoup pour un "récit de guerre". Mais ça va venir, rassurez-vous. Je n'ai pas une plume d'action, j'adore la lenteur, les dialogues, les monologues intérieurs. Ce chapitre m'a aussi permis de confirmer les idéologies en place, et peut-être aussi l'ambiance d'un pays sous dictature, pour tous ceux qui ne connaissent pas bien cette période qui m'obsède.
Bref, merci d'être arrivés jusqu'ici, et à la semaine prochaine !
