Salut les enfants !

Aujourd'hui, je ne vais pas me plaindre parce que j'ai trop de boulot et que je ne peux pas écrire, parce que ce n'est pas le cas. J'ai pu avancer de deux chapitres ma fiction ! Halleluja ! A la base, je voulais qu'elle comporte 15 chapitres, mais je me rends compte que ça va être dur de tout boucler. Par ailleurs, je me rends compte que certains d'entre vous aiment bien les histoires que je mets en second plan, et que je ne pourrai pas développer. Donc, je pense qu'à un moment, je vous laisserai la possibilité de me dire celles qui vous intéressent, pour que j'en fasse à two-shots. Il y en a déjà un de prêt, non vous ne saurez pas sur quoi, et je pense en commencer un autre sur l'enfance de nos jeunes résistants. Donc, si vous voulez que je développe un personnage, n'hésitez pas à me le dire.

Par ailleurs, Tia m'a lancé l'idée de faire des pronostics sur les morts dans ma fiction, parce que oui, il y aura des morts, on est quand même en guerre. Donc, là encore, si vous voulez faire vos pronostics, je crois que ça me fera marrer.

Gryf : encore merci pour cette nouvelle avalanche ! Bon, si tu aimes Mark, j'espère ne pas te décevoir, parce que je n'en suis pas fan, et j'ai un peu de mal à l'écrire. Tant mieux si la relation Jude/Axel t'as choqué, j'adore ça !

Digression 1 : Si un jour je ne publies pas, ce sera de la faute de I'mjustagirl qui veut me confisquer mon ordi si je continue à me coucher tard pour la reviewer.

Digression 2 : Avec Tia, nous avons remarqué que le mot R.I.S.Q.U.E était interdit sur ce site, et il est censuré dans les reviews, peut-être aussi dans les fictions... Donc, si vous trouvez quelque part écrit : r****, ben c'est bien ce mot. Je cherche encore en quoi le mot est inapproprié.

Sur ce, bonne lecture !


- Rah ! J'en ai marre !

Il frappe du point sur le bureau, et les feuilles s'envolent. Avec grâce, elles viennent couvrir le sol grisâtre de la pièce, le recouvrant ainsi d'une couche noire et numérique pleine d'une poésie d'un nouveau genre. Voilà, il va encore falloir les reclasser à cause d'une saute d'humeur ! Assis par terre, dos contre le mur, son camarade souffle d'ennui en constatant cet énième emportement artistique. Sa montre affiche un peu plus de dix heures. Il est trop tôt pour s'autoriser une pause. Toujours en colère, le jeune homme bascule son dos contre la chaise du bureau qui émet un grincement mécontent. Il s'étire lentement tandis que son partenaire essaie de rester concentré sur son travail.

Le jeune homme installé au bureau pousse un peu sa chaise et se lève, sous les yeux interrogateurs de son ami. Il se dirige vers la porte.

- Je peux savoir où tu vas ? demande Jude

- A la cuisine. J'te ramène quelque chose ? répond innocemment Caleb.

- Non, parce que tu n'iras nulle part. Tu poses tes fesses sur cette chaise et tu te concentres pendant au moins vingt minutes pour qu'on finisse cet inventaire.

- Tu parles d'un inventaire ! Même à mes débuts au secteur des Orgueilleux on me confiait des tâches plus intéressantes ! Ça fait bientôt un mois que tu es là, ils pourraient commencer à nous demander autre chose que des comptes et des listes ! Et pourquoi on a besoin d'être à deux là-dessus ?

- T'es là pour me surveiller, je te signale !

- Je vais vraiment finir par regretter de ne pas faire équipe avec David…

- Au lieu de te plaindre, écris ce que je te dis !

Caleb s'apprête à répliquer, mais se résigne finalement devant l'air sérieux et menaçant de son partenaire. S'occuper d'un inventaire a quelque chose de fastidieux, et c'est le genre d'occupation qu'on donne aux plus jeunes ou aux tout nouveaux membres du réseau. Bien sûr, Jude est nouveau, mais il a emmagasiné suffisamment d'expérience sur les armes, la stratégie et le combat au cours de sa vie pour prétendre participer à l'organisation d'une mission de sabotage… Sauf qu'il s'appelle Jude Sharp, et que même un idiot sait qu'on ne peut pas accorder sa confiance à Jude Sharp lorsqu'on est résistant. Il est militaire, fils de politique, intelligent, incernable… Et pour toutes ces raisons et bien d'autres, Caleb est forcé de s'occuper de l'inventaire des trois salles de classe dont le réseau dispose.

- J'ai compté que treize cahiers pour trente-deux élèves…

- On n'a pas autant de gosses ici ! réplique Caleb.

- Ben si. Dix qui ont entre cinq et onze ans, treize entre onze et quinze, et neuf entre quinze et dix-huit.

- Comment tu sais ça ?

- Célia va pas tarder à donner des cours de littérature ici, alors elle m'a montré la liste des élèves.

- Ah… Bon, en fait c'est pas vraiment ça. A partir de quinze ans, on considère que ce qu'ils ont appris à l'école officielle est suffisant, alors on leur donne plutôt des cours de tir.

- Le gouvernement a interdit l'enseignement de la littérature, de la philosophie et de l'Histoire. Un enseignement purement scientifique, c'est ça que tu estimes « suffisant » ?

- Jude, ne commence pas ! Bien sûr que c'est important de savoir qui était Napoléon et pourquoi Victor Hugo l'admirait, mais tu comprends bien qu'on n'a pas les moyens ni le temps de donner ce genre de cours ! La plupart des membres du réseau ont été à l'école officielle, alors ils ne différencient pas Aristote et Freud. Et ceux qui peuvent jouer les professeurs doivent aussi se battre. A part Silvia, on n'a personne de vraiment fidèle au poste !

- Donc, la devise de ton réseau, c'est « pense par toi-même », mais personne ne prend la peine d'expliquer comment on fait ?

Caleb adresse un regard ennuyé à son ami. Eh bien oui, c'est nul de faire ça, de promettre une totale liberté sans donner les moyens de l'atteindre ! Mais c'est ainsi. S'il avait fallu que la résistance s'occupe d'instruire tous ceux qui n'ont pas eu la chance d'atteindre leurs vingt ans avant la mise en place du gouvernement ou qui n'ont pas eu le privilège de bénéficier des connaissances de leurs parents, jamais le gouvernement n'aurait été mis en danger, jamais il n'aurait été inquiété par un possible renversement.

Jude n'a jamais eu beaucoup d'estime pour son père, mais il lui doit au moins ça : un semblant d'éducation, et une bibliothèque privée gorgée d'informations interdites. Caleb, lui, a eu la chance d'avoir sa grand-mère à ses côtés qui, au lieu de lui apprendre la politesse, lui a appris à lire, mais pas comme on apprend à lire une suite de phrases ! Elle lui a appris comment tirer d'un roman ou d'un essai la substantifique moelle, l'intérêt même d'un livre : la soif de connaissance, la possibilité de se forger un avis… Bref, tout ce qui est en mesure d'inquiéter le gouvernement ! Ces connaissances, tous deux les ont partagées avec leurs amis dès leurs treize ans, ont appris des autres, et se sont bien gardé de le montrer à leurs professeurs. Finalement, l'école dont ils ont le plus appris, c'est l'école buissonnière.

Un coup frappé à la porte interrompt leur réflexion, et un jeune homme aux cheveux d'un rouge intense entre. Jude l'a déjà vu une ou deux fois, c'est le partenaire de David, Xavier Foster.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demande Caleb sur un ton agacé.

- Eh ben, quel accueil ! Ça vous dit de bouger un peu tous les deux ?

- Tu veux dire qu'on va avoir droit à l'inventaire d'une nouvelle pièce ? ironise Caleb.

Plutôt que de répondre à la plainte de son ami, Xavier plonge la main dans la poche arrière de son jean et en sort un objet sur lequel ricoche la lumière de la pièce. Du métal. Il lance l'objet en direction de Caleb qui le réceptionne de la main gauche et le regarde. C'est une clef. Caleb relève des yeux sceptiques vers son camarade qui lui sourit, adossé à la porte de la salle de cours. Jude ne comprend pas vraiment ce qu'il se passe, mais Xavier a l'air satisfait.

- Tu l'as volée ?

- Mais non, c'est Hillman qui me l'a donnée pour que vous alliez y faire un tour.

- Hillman nous autorise, Jude et moi, à aller à la bibliothèque ?

- Eh oui, remercie la petite !

Jude hausse un sourcil. Celle que tout le monde s'évertue à appeler « la petite », c'est Célia, pas à cause de sa taille, mais parce qu'elle est la plus jeune rédactrice du journal. La bibliothèque est un vrai sanctuaire pour le réseau, c'est étonnant qu'on accepte qu'un ancien militaire y mette les pieds si vite !

- Eh ben, dit Caleb, elle a le bras drôlement long ! Soit le chef voit en elle la petite fille qu'il n'a jamais eu, soit il couche avec elle !

- Caleb, ferme-la !

Le jeune homme s'amuse de la grimace dégoûtée de Jude. La vérité, c'est qu'Hillman apprécie réellement Célia, au moins autant qu'il se méfie de son frère. Du coup, ça n'a rien d'étonnant qu'elle parvienne à lui arracher cette clef pour quelques heures. Mais il y a autre chose qui cloche… La surveillance envers Jude n'a pas baissé en un mois, et les deux garçons, lorsqu'ils se retrouvent enfermés dans une pièce, sont généralement interrompus toutes les demi-heures par des gardes. Ou par des membres plus importants et plus indépendants comme Xavier. Alors, Caleb ne voit pas vraiment quelqu'un accepter de les laisser seuls dans une grande bibliothèque et sans garde prête à se battre. Parce que, question d'éthique, les armes sont interdites dans la bibliothèque.

- Il le sait, Mark ?

- Que vous allez à la bibliothèque ? Bien sûr, il a soutenu Célia en expliquant que le travail d'archivage avait besoin d'avancer.

- J'ai jamais fait d'archivage, lui fait remarquer Caleb.

- Je sais. C'est pour ça que Mark a proposé que Claude et Bryce vous accompagnent.

- J'me disais aussi…

Un peu d'intimité, c'est trop beau pour être vrai ! Décidemment, il n'arrivera pas à avoir une conversation sérieuse avec son ami tant que cette fichue surveillance sera toujours active ! Et leur quatuor avec Claude et Bryce, ça va être comique !

Claude et Bryce sont deux amis d'enfance des deux garçons, deux anciens membres du club des insoumis adolescents. Sauf que leur tempérament un peu bagarreur les poussait souvent à se battre pour un oui ou pour un non. Ils n'étaient pas les seuls à chercher querelle à tout bout de champ, Caleb était aussi particulièrement friand des duels en pleine rue. Mais Caleb avait Jude pour le freiner. Ce besoin compulsif de bagarres adolescentes a alerté pas mal de monde. D'abord les militaires qui se faisaient un devoir de briser la jeunesse enragée pour la transformer en agneau servile, puis le réseau résistant de la Colère qui se sert de la haine et de la violence de ses membres envers la société pour accomplir des missions-suicide. C'est là que Claude et Bryce ont décidé de faire leurs preuves. A seize ans.

Xavier s'écarte de la porte pour leur faire signe d'abandonner leur travail en cours et d'aller à la bibliothèque. Ils ne se font pas prier, trop heureux l'un et l'autre de quitter cette salle de cours aux bancs inconfortables. Jude ne le montre pas, mais il est particulièrement curieux de découvrir ce temple du savoir. Au moins autant qu'il l'est de revoir ses anciens camarades. Il sait bien qu'il doit se méfier parce que, même s'ils luttent ensemble, les différents secteurs sont aussi en grand désaccord. Ils défendent des positions différentes. Les Orgueilleux organisent beaucoup leurs missions, et les réussissent, du coup, assez souvent. De leur côté, les Coléreux ont tendance à foncer tête baissée. Ils comptabilisent probablement plus de morts parmi les militaires que les six autres secteurs réunis, mais ils possèdent aussi le plus grand nombre de morts parmi leurs membres.

Aucun garde ne les suit. Enfin un peu de tranquillité. Xavier accompagne les garçons jusqu'à l'entrée de la bibliothèque. Il y a deux vigiles armés près de la porte. Le jeune homme aux cheveux rouges leur explique qu'il doit repartir et il s'éloigne d'eux. Caleb souffle d'ennui. Il détache sa ceinture où se situe son colt, et donc son revolver, et la dépose dans une boîte prévue à cet effet. Puis il se baisse jusqu'à sa cheville et remonte son pantalon pour retirer le cran d'arrêt qu'il y a attaché. Une fois débarrassé de ses armes, il s'approche de l'un des vigiles, écarte les bras de son corps et éloigne ses jambes l'une de l'autre. L'homme s'approche et palpe de ses immenses mains le corps de Caleb. Du cou aux chevilles. Jude sourit, amusé par l'agacement de son ami. Il faut trois minutes bien comptées au vigile pour terminer sa recherche d'armes. La fouille, ça ne rigole pas !

Tout à coup, Jude réalise que c'est à son tour. Réticent, il se défait de son arme blanche. L'arme à feu, on la lui a confisquée dès qu'il est arrivé au QG. Sous l'œil moqueur de son partenaire, Jude écarte bras et jambes Il grimace lorsque les mains de l'homme se plaquent contre sa poitrine pour faire le tour de son corps lentement et plusieurs fois, de haut en bas, puis de bas en haut. Au bout de cinq minutes, parce qu'une fouille au corps de Jude Sharp mérite au moins ce temps-là, le vigile fait signe aux garçons d'avancer et ouvre la porte. Il y a un long couloir au bout duquel se trouve la porte d'entrée de la bibliothèque. Ils s'y engouffrent. Caleb ne se défait pas de son sourire et observe son ami.

- Alors, ça t'a plu ? demande-t-il.

- Sans rire, c'est nécessaire une fouille aussi longue ? Ils espèrent que je planque quoi dans mon boxer ?

- C'est une mesure de sécurité, fais pas la tête.

- Ouais, ben j'ai trouvé qu'il s'attardait vachement au niveau de mes fesses !

Caleb introduit la clef dans la serrure et la fait tourner. Puis il ouvre la porte. La salle est en assez mauvais état, et il y a peu de lumières. Mais des étagères à perte de vue ! Toutes remplies de livres, de poussière aussi. Les yeux rubis s'ouvrent grand devant ce puits de savoir. La bibliothèque de son père était très différente. Plus petite, mieux rangée, dépoussiérée… un savoir sophistiqué et qui reste à sa place, qui ne fait pas de vagues. Cette bibliothèque-là, c'est une tour de Babel de culture brute de décoffrage, qui fait ce qu'il lui plait, anarchiste. Caleb se surprend à poser un regard attendri sur le jeune homme. Depuis quand a-t-il ce regard paternel pour lui ? Grande première ! Jude tourne brusquement la tête vers lui, il sourit, et ses yeux flamboient. C'est la première fois qu'il lui voit ce sourire, ce genre de flamme au fond des yeux depuis… il ne sait même plus quand. Il y a quelque chose qui s'agite brusquement dans sa poitrine, quelque chose qu'il cherche à taire. T'as vingt-deux ans bordel ! Maîtrise-toi un peu ! Mais il se fait une raison. Les yeux de Jude, ces putains de flammes !

Deux voix leur parviennent du fond de la salle. Ils s'en approchent, découvrent plusieurs tables d'étude. L'une d'elle est occupée par une montagne de livres multicolores. Un garçon de leur âge aux cheveux blancs et aux yeux d'un glacé différent de celui de Caleb est assis, un livre sur les genoux.

- Ça alors… Jude !

Il se lève, un sourire léger sur les lèvres et tend la main à son ancien camarade d'école. Jude se dit qu'il a grandi. Ce regard hautain et froid par contre, il l'a toujours eu.

- Bryce, on a déjà répertorié les bouquins de Sagan ? demande une voix derrière l'étagère.

- Viens voir par toi-même, répond le garçon aux cheveux blancs.

Les trois garçons entendent des jurons s'envoler des étagères. Un jeune homme aux cheveux rouges et mal coiffés les rejoint à la table. Son regard furieux s'arrête sur Jude, et les injures contre Bryce prennent fin. Jude lui tend la main.

- Salut Claude.

- Eh ben ! Si on avait su que tu venais ici aujourd'hui, on aurait fait un effort sur la tenue ! T'as drôlement changé !

- Hillman nous a demandé de vous aider à archiver, explique Caleb.

- Tu veux rire ? s'exclame Claude. Ça a fait un tel bordel quand le réseau a appris qu'un Sharp était chez les Orgueilleux ! J'ai cru qu'Hillman te laisserait enfermé dans ta chambre pendant au moins un an !

- Faut croire qu'on a eu de la chance, répond Caleb. Vous restez combien de temps ?

- Encore deux jours, répond Bryce. On n'arrive pas à mettre la main sur le bouquin qui nous intéresse, mais on peut pas s'absenter du QG de la Colère trop longtemps. C'est l'enfer ici, y a rien de classé, pas de fiche de renseignement…

- Mais si on rentre sans le livre, explique Claude, ça va barder ! Et on risque de se faire envoyer dans la bibliothèque des Envieux. Bref, faut qu'on mette la main dessus !

Bryce fixe la couverture d'un livre devant lui. Ce regard bleu glacé, il veut dire qu'il réfléchit à une solution, qu'il établit un plan, parce qu'il déteste que la situation lui échappe. A ses côtés, Claude soupire. Il se penche vers son ami et lui murmure quelque chose à l'oreille, quelque chose que Bryce semble approuver puisqu'il hoche la tête. Jude ne peut pas s'empêcher de regarder cet échange presque langoureux entre les deux garçons, cet échange quasi-amoureux et muet. Soudain, il lui semble que Claude pose délicatement ses lèvres au creux du cou de son ami, quelque chose comme un baiser. Claude s'éloigne et disparait de nouveau derrière les étagères. Bryce lève les yeux.

- Ecoutez, voilà ce qu'on va faire. Je vous explique rapidement comment ça marche, l'archivage. Pendant ce temps, Claude et moi on va essayer de contacter notre chef pour négocier un séjour un peu plus long.

- Tu peux pas laisser Claude y aller seul ? demande Jude.

- Ça va pas ? Je le laisse pas seul chez les Orgueilleux, j'ai pas confiance ! Claude, viens voir !

Les deux jeunes hommes expliquent, trop rapidement, les règles de l'archivage. Tu lis, tu répertories, tu ranges. Et ils partent. Caleb soupire, il se doute que c'est un peu plus compliqué que ça, et il sent que cette mission va vite tourner au fiasco. Et lorsque Mark ou Hillman vont découvrir qu'on les a laissés seuls dans la bibliothèque… Soudain, Caleb réalise. Ils sont seuls, sans surveillance, et personne ne viendra les interrompre avant un bon bout de temps… Jude croise les bras et fixe la porte d'entrée. Distraitement, Caleb feuillette les pages du premier livre que sa main rencontre.

- Je crois qu'ils sont ensemble, déclare soudain Jude.

- Quoi ?

- Claude et Bryce. Je crois qu'ils sont ensemble. Mais j'ai peut-être rêvé.

- T'as pas rêvé. Ils sont bien ensemble.

- Ah oui ? Pour de vrai ?

- Ben, je sais pas si c'est pour de vrai, mais ils le font bien croire à tout le monde en tout cas !

- Décidemment, tout le monde s'en fout de ce fichu dixième commandement !

- Pas vraiment. Les Coléreux ont jamais suivi ce commandement. Tout le monde sait que Claude et Bryce sont ensemble.

- Pourquoi tu m'as rien dit ? demande Jude.

- Parce que c'est le second couple parmi nos anciens amis qui, malgré ce règlement, a le droit d'exister. Et je voulais pas que tu… que tu te fasses d'illusions, que tu crois que cette règle n'est pas respectée… Toi plus que quiconque, tu dois t'y plier.

- Pourquoi moi ?

- Parce qu'on t'attend au tournant. On te renverra pas dehors, mais tu vas te faire enfermer à vie si tu transgresses les règles. Pardon Jude, mais évite de tomber amoureux. Tu peux pas t'attacher à quelqu'un. Tu peux pas… être… avec quelqu'un.

Être… En y réfléchissant, le mot est puissant. Être avec quelqu'un, exister avec quelqu'un… Dans ce monde où, pour survivre, on ne peut penser qu'à soi, ça fait rêver, un présent, voire un avenir avec quelqu'un.

Les flammes dévorent les yeux de Jude au fur et à mesure que son ami lui dicte toutes les interdictions qui planent au dessus de lui, juste parce qu'il a été militaire, parce qu'il porte ce nom… Caleb n'ose plus le regarder dans les yeux, il ne peut plus. La colère s'agite lentement dans la gorge de Jude, pour colorer le ton de sa voix.

- Tu parles de nous, là ?

La voix vibre de fureur, de frustration. Caleb lève les yeux vers Jude, affronte ce regard enflammé par la colère. Il n'a pas le temps de trouver quoi répondre, trois gardes entrent dans la bibliothèque. Ils sont loin, désarmés, mais ils sont là. Il aura fallu dix minutes à la hiérarchie pour comprendre qu'on laissait le protégé du Commandant seul avec son coéquipier, dix minutes pour vérifier qu'il ne cherchait pas à fuir ou à mettre le feu aux livres. Jude soupire.

- Ça va, on est toujours là !

Les trois hommes, sans répondre, ressortent. Voilà, ils ont eu dix minutes d'intimité, juste assez pour ne rien mettre au clair entre eux. Jude prend appui sur la table, il s'assoit à moitié dessus, à côté de son ami. Ils regardent droit devant eux, là où les soldats ont disparu, là où ils réapparaitront bientôt. Caleb décide de rompre le silence avant qu'il ne les écrase.

- Ça va pas être simple, pas vrai ? De faire comme s'il n'y avait rien entre nous…

- Je sais pas, répond Jude. On a toujours réussi à faire semblant. Pourquoi ça continuerait pas ?

Caleb hausse les épaules. C'est vrai, pourquoi pas ? Ils ont passé un an à s'apprendre, ont attendu leurs quinze ans pour comprendre leur attirance, ont refusé d'en parler pendant deux ans… Finalement, ils ont choisi de ne pas mettre de nom sur leurs sentiments, parce qu'ils en avaient peur, parce qu'ils ne les cernaient pas vraiment. Bien sûr qu'ils s'aiment, ça ne date pas d'hier, mais à quel niveau ? Est-ce qu'il y un amour fraternel, amical, passionnel entre eux ? Une simple attirance, un vrai désir, un besoin de l'autre ? Ou tout à la fois ?

- Ça tiendrait qu'à moi, reprend Caleb, y a longtemps qu'on aurait dépassé ce stade… pour voir ce que ça donne, si y a autre chose entre nous que ce qu'on a toujours eu.

- Alors, c'est ma faute si t'as jamais rien tenté ? Tu sais, je crois que je suis conscient des risques. Et j'ai peur pour toi. Si on se fait choper, tu vas te faire virer des Orgueilleux. Soit tu quittes complètement le réseau, et Dark aura ta tête, soit tu es transféré, et on ne se verra plus. Alors, tant qu'il y aura toute cette surveillance autour de nous, je préfère qu'on fasse semblant.

- Donc, je peux espérer te tenir la main dans vingt ans ? ironise Caleb.

Il sourit, mais ça n'a rien de drôle, et ça ne l'amuse pas. Même si Jude semble croire que sa bonne volonté et ses compétences auront vite raison de la méfiance de la hiérarchie, Caleb sait que ça ne fonctionne pas comme ça. Le C.V de Jude est parcouru par l'encre de Dark, et Dark est l'ennemi numéro 1 de leur supérieur. Alors la confiance, c'est pas pour tout de suite !

Le silence les gagne de nouveau, et aucun des deux garçons n'a le courage de le rompre. Il n'y a que leur respiration lourde et fuyante qui parvient à prendre le dessus sur le reste. Et puis, doucement, des voix pénètrent la salle, de plus en plus fortes. Caleb sourit tandis que son ami cherche à comprendre ces voix. Ça ressemble à un chœur d'église, quelque chose qui résonne entre les murs et qui ricoche dans les couloirs. Les paroles sont encore indistinctes, mais la mélodie est claire. Ces notes, Jude les connait, et il attend de les reconnaitre. Il cherche au fond de sa mémoire… C'est une chanson qu'il n'a pas entendue depuis longtemps, depuis sont enfance… Soudain…

- C'est l'hymne national ?!

- Exact ! répond Caleb. Depuis que le gouvernement est en place, l'hymne national est devenu une sorte de chant révolutionnaire, il rappelle que le peuple désire une République, pas une dictature. Tu vas t'y habituer, ça arrive souvent qu'on le chante ici. En général, c'est une manière de manifester notre mécontentement, quand on estime que la hiérarchie se la joue un peu trop « monarchie de droit divin ». Ça fout un bordel monstre de calmer tout le monde, et tous les…

Il s'arrête, puis reprend pour lui-même en regardant son ami, soudain conscient de l'importance de la suite de sa phrase.

- … tous les gardes sont appelés près des bureaux des chefs pour calmer l'émeute.

Jude fronce les sourcils, il est resté bloqué sur cette manifestation musicale, et il ne saisit pas encore ce que Caleb essaie de lui faire comprendre. Le jeune homme aux cheveux bruns se redresse et vient se planter en face de son ami, les yeux dans les yeux. Par mimétisme, Jude se redresse également. Comme il n'a toujours pas l'air de comprendre où Caleb veut en venir, le jeune homme reprend.

- Les gardes à l'entrée de la bibliothèque sont partis depuis quelques minutes. Ils ont ordre de rejoindre le bureau principal dès les premières notes de l'hymne.

- Donc, on est vraiment tous seuls, cette fois.

- C'est peut-être le moment de voir s'il y a la place pour autre chose que de l'amitié entre nous…

Jude ouvre les yeux, un peu surpris par la proposition de son ami. Il y a cinq minutes, il lui disait qu'il n'y aurait rien de plus entre eux avant une éternité… L'éternité semble avoir bien diminué tout à coup ! Caleb sourit, il joue la provocation, il incite Jude à succomber à son tour. Le jeune homme est beaucoup moins certain que son partenaire, il hésite. S'ils tentent l'expérience et se rendent compte que ça ne leur convient pas, parfait ! Ils resteront amis et sauront où ils en sont. Mais si cette expérience ne leur suffit pas, si elle stimule autre chose en eux…

Alors que Jude analyse tous les risques qui se présentent à eux, Caleb s'approche. Son ombre les couvre lentement, elle les enveloppe. Pour forcer son ami à affronter la situation, Caleb presse son corps contre le sien, maintient son visage entre ses mains. Jude ne peut plus se déplacer, pris au piège entre la table en fer et le corps de Caleb. Toujours inquiet, il plonge son regard de feu dans celui de son ami, à moins de dix centimètres du sien. Il prend l'une des mains de Caleb et la retire de sa joue pour la placer plus bas, sur sa hanche. Il a bien compris le message, il ne fuira pas. Caleb lui offre un sourire incernable, entre la tendresse et l'envie. La main droite de Jude s'agrippe au T-shirt de son partenaire tandis que la main gauche rencontre sa nuque. Inconsciemment, Caleb mange les centimètres entre eux. Les souffles se mélangent, hésitants, sensuellement. Le jeune homme franchit la ligne jaune. Ses lèvres se posent sur celles de son ami.

Il n'y a plus aucun retour possible…


L'hymne : Je pense que tout le monde a compris, mais au cas où, le titre fait donc référence aux paroles de l'hymne national. L'idée de le faire chanter par les révolutionnaires me vient des Misérables. Cependant, j'ai découvert cette idée dans le téléfilm de Josée Dayan, et je n'arrive pas à me souvenir si on retrouve ça dans le livre... J'aurais tendance à dire que non. Ceci dit, j'imagine qu'à l'époque, c'était plausible. Donc, dans la scène, on retrouve les jeunes étudiants de la Sorbonne au café de l'ABC qui discutent de la possibilité de rétablir la République, et pour prouver leur fidélité à ce régime, ils se mettent à chanter la Marseillaise.

L'enseignement officiel : C'est pas un secret, les régimes dictatoriaux ont généralement tendance à supprimer les matières artistiques, littéraires et historiques des programmes officiels. Parce que, évidemment, ces matières permettent de réfléchir, de s'exprimer, et c'est le genre de choses qu'on cherche à étouffer lorsqu'on souhaite gouverner un pays. On remarque également que dans les révolutions, (Mais 68) ce sont souvent les étudiants des facultés littéraires qui se bougent en premier. Et en Afrique du Nord, ce sont les facultés scientifiques qui plongent les premières dans l'extrémisme religieux. Evidemment, je ne fais pas le procès de la science, j'adorerai avec un esprit un peu scientifique pour construire mieux ma pensée, mais je crois que privilégier un enseignement purement scientifique, comme on a malheureusement tendance à le faire en France, est une mauvaise idée.


Ah oui, je me souvenais plus que ce chapitre finissait comme ça... C'est pas très cool de ma part de vous laisser là-dessus. Bon, mais j'ai pas vraiment le choix ! Vous pouvez me haïr, je comprendrais.

En me relisant, je me suis rendue compte de pas mal de trucs. Primo, mes chapitres deviennent très longs. Deuzio, ils deviennent un peu compliqués et bourrés d'explications. Donc, si l'un des deux points vous ennuie, n'hésitez pas à me le dire, ce serait con de vous perdre !

N'oubliez pas de me faire vos pronostics sur les morts, et de me dire sur quelle histoire de second plan vous aimeriez que j'insiste.

Bref, merci d'avoir lu ce chapitre, à la semaine prochaine !