Salut salut !
Grosse déprime cette semaine ! J'attendais avec impatience les matchs amicaux de l'équipe masculine de France contre l'Allemagne et l'Angleterre, et j'ai appris que mon joueur préféré n'était pas sélectionné... Ceci dit, toutes les histoires qui traînent en ce moment autour des joueurs internationaux français me donnent bien envie d'écrire une fiction qui confronterait nos petits joueurs de Nanazuma aux problèmes du foot pro. Argent, prostitution, chantage... Les meilleurs côtés du foot, quoi !
Bref. La semaine dernière, je vous avais donc laissés dans une position un peu instable. Voici donc la suite, j'espère qu'elle sera à hauteur de vos espérances.
Gryf : oui, c'est vrai que j'aime bien l'idée de faire apparaître un peu d'innocence, même en pleine guerre. Quelque part, ça me fait penser à ce qu'on a appelé "la génération sacrifiée", celle qui avait une vingtaine d'années lors de la 1ère GM, à qui on a ensuite demandé de vivre "normalement" dans l'entre-deux-guerres pour finalement renvoyer au front pour la 2nde GM. Comment régissent des enfants qu'on envoie à la guerre, à qui on vole le droit d'être des enfants ? Les sentiments de Jude et Caleb fonctionnent aussi comme ça pour moi. Ils ont besoin de s'accrocher à autre chose, d'oublier un peu la guerre. Merci de ta remarque en tout cas, ça me rassure que cette idée là plaise. Parce quand on parle de guerre, on attend pas mal de l'action, de la stratégie, du sang, et ce n'est pas le cas de ma fiction.
Sur ce, bonne lecture !
Ils l'attendaient, ce contact, ils l'avaient prévu l'un et l'autre le jour-même où ils s'étaient revus, un mois plus tôt. Ce n'est pas la première fois, pas du tout. Pourtant, il y a quelque chose de neuf, de surprenant dans ce baiser, quelque chose qu'ils n'avaient pas envisagé sérieusement. Et ce « quelque chose » qui gronde au fond de leur être ne va pas tarder à vouloir devenir « un peu plus »…
La bouche de Caleb a un peu de mal à lâcher celle de son ami. A chaque fois que Jude s'éloigne pour reprendre un peu son souffle, pour essayer de reprendre ses esprits, Caleb rapproche son visage et repart à l'assaut de ses lèvres. Après plusieurs tentatives de fuite, Jude se résigne et répond au désir de son partenaire. Sa main glisse habilement dans les cheveux emmêlés de Caleb, elle s'y accroche furieusement. Il sent la bouche du jeune homme s'étirer contre ses lèvres, dessiner un sourire. Il se sépare un peu du jeune homme, lui offre un sourire carnassier, de ceux qui font rougir lorsqu'ils vous sont adressés. Jude refuse catégoriquement de tomber dans ce piège. Lui aussi, il possède une arme capable de chambouler son ami lorsqu'il la dégaine. Ses yeux. Mais il n'a pas le temps de la sortir, cette arme. Caleb l'embrasse de nouveau, ses doigts circulent librement sur le visage du jeune homme, ils caressent la mâchoire et la joue, ils accompagnent rythmiquement les langues des deux garçons qui se livrent un duel sans merci, chacune cherchant à avoir le dessus sur l'autre. Après quelques minutes d'exercice, les gestes se font plus adroits, plus assurés. Mais aussi plus demandeurs. L'instinct sauvage de Caleb mène la danse. Son baiser se transforme lentement en morsure langoureuse. Ses dents rencontrent la lèvre inférieure de Jude, et le jeune homme aux yeux rouges ne parvient pas à retenir un gémissement qui sort de sa gorge. Caleb sourit encore un peu. C'est le moment de changer de rythme ! La main gauche, jusqu'ici presque sagement plaquée à la hanche de Jude, soulève son T-shirt et caresse du bout des doigts son ventre. Elle descend un peu, rencontre le tissu du pantalon continue un peu sa désescalade.
Jude essaie de s'éloigner, mais se retrouve une fois de plus bloqué par la table. De toutes ses forces, il attrape la main exploratrice de Caleb et repousse son ami.
- Ok, stop ! On va s'arrêter là !
- J'croyais que t'étais partant !
- Oui, pour un baiser !
- Ben t'aurais pu préciser avant !
- Caleb, dit doucement Jude, écoute…
Le jeune homme lève un sourcil interrogateur, il attend que son ami précise sa pensée.
- Non, reprend Jude. Ne m'écoute pas moi. Ecoute… le chant s'est arrêté.
C'est exact. Caleb n'y faisait pas vraiment attention, il se donnait corps et âme à ce baiser. Pas Jude, visiblement. Une part en lui se dit que c'est une bonne chose, que Jude soit resté attentif à ce qu'il se passait autour d'eux. Une autre part se sent un peu contrariée qu'il ne se soit pas plus investi. Il s'éloigne de quelques mètres. Si les gardes réapparaissent, mieux vaut qu'ils ne les trouvent pas collés l'un à l'autre.
- T'analyses toujours tout quand tu embrasses quelqu'un ou c'est juste avec moi ?
- Pardon, mais je préfère être prudent, c'est tout. Va falloir t'y faire.
- Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire que je vais avoir du mal à faire semblant, maintenant. Et toi aussi, visiblement. Je ne suis toujours pas sûr de ce que je ressens, c'est encore plus flou. Donc, on va devoir jouer au maximum la carte « prudence » si on veut…
Il racle sa gorge pour étouffer la fin de sa phrase. Du coup, Caleb n'est pas sûr d'en comprendre le sens. Si on veut quoi ? Être ensemble, coucher ensemble, continuer à se voir, s'embrasser ? Précise, bordel !
- Tu peux te contenter de cette fois-là, toi ? De ce baiser ?
- Bien sûr que non, répond Caleb.
Les bruits de bottes reprennent. La révolution lyrique est officiellement terminée, et la surveillance va reprendre. Les portes de la bibliothèque s'ouvrent, laissant apparaître Claude et Bryce, suivis de trois gardes. Les deux garçons espèrent que le rouge de leurs joues et l'excitation dans leurs regards se sont estompés. Après s'être assuré que les garçons sont toujours là, les gardes repartent.
- Ben, vous avez foutu quoi pendant qu'on n'était pas là ? demande Claude.
- Comment ça ? interroge Caleb.
- Vous n'avez pas vraiment avancé, leur signale Bryce.
- Tu nous aurais expliqué un peu mieux, ç'aurait été bien, remarque Jude.
- D'accord, concède le jeune homme aux yeux bleus. Au fait, on parlait avec Travis tout à l'heure, et il nous a dit que vous étiez sur liste d'attente pour la réunion du mois prochain…
- Ouais, je nous ai proposé pour représenter les Orgueilleux, mais j'me fais pas trop d'illusions. C'est pas simple tous les jours de faire équipe avec lui !
Du menton, Caleb désigne son partenaire qui préfère ne pas relever. Cela fait trois semaines que Caleb se bat bec et ongles pour obtenir de ses chefs qu'ils laissent Jude sortir, au moins quelques heures. Même s'il n'en dit rien, le manque de Soleil commence à affaiblir Jude, et il ne tiendra pas longtemps dans cet état. Alors, de guerre lasse, les trois chefs ont accepté de réfléchir à l'éventualité de laisser Jude, accompagné de son partenaire, se rendre à la réunion trimestrielle du réseau des Sept Péchés. Une dizaine de membres de chaque secteur se rend en terrain neutre pour débattre des démarches du trimestre, des missions à tenir ou à abandonner, des stratégies à établir… C'est bien loin d'être une mission passionnante, mais c'est un début.
- On s'y verra peut-être alors, déclare Claude. Nous aussi, on est volontaires.
- Faut pas trop y compter ! réplique Jude. Me laisser passer trois jours dehors sans surveillance…
- Surtout que tu serais forcé de passer tes journées et tes nuits avec Caleb…
Les deux garçons lèvent la tête et dévisagent le jeune homme aux cheveux blancs, qui n'a visiblement pas compris en quoi ses paroles sont si troublantes. Il continue à feuilleter un énorme ouvrage relié. Claude remarque cet échange incertain entre ses deux amis d'enfance, et intervient à la place de son camarade.
- Mark nous a demandé de faire un peu gaffe à ce qu'il se passait entre vous.
- Quel enfoiré ! souffle Caleb.
- Donc, vous saviez qu'on viendrait vous voir aujourd'hui, dit Jude. Vous avez joué la comédie.
- On n'allait pas tout vous dire dès les retrouvailles ! Mark s'inquiète juste un peu, pas de quoi baliser ! Vu comme vous étiez proches avant, comment vous l'êtes encore… Et avec cette putain de loi ! Bon, mais si vous décidez d'aller faire un tour dans l'une des allées et de passer du bon temps, on lui dira rien, promis ! Cette loi, j'te jure…
Jude croise les bras sur sa poitrine pour dissimuler son malaise. Caleb est bien trop occupé à en vouloir à son ami de le faire surveiller par ses anciens acolytes pour prendre le temps d'être gêné. Claude s'amuse de la réaction de Jude, et le gratifie d'un sourire qui lui rappelle un peu Caleb. Bryce souffle d'ennui devant un énième livre qu'il ferme.
- De toute façon, Mark et Axel y vont, alors vous serez surveillés. Et on a un deal à vous proposer.
- Vos deals, je m'en méfie, dit Caleb. La dernière fois que j'en ai accepté un, je me suis retrouvé à me jeter dans un lac glacé pour échapper à une bande de militaires…
- C'est quoi cette histoire ? demande son partenaire.
- Donc, reprend Bryce, on a parlé à Travis, et il accepte de vous laisser participer à la réunion si vous nous aidez un peu à trouver un bouquin. Et on se porte garant de votre attitude aujourd'hui.
- Genre, pas de tentative de fuite, de menace… ou de regards langoureux entre vous !
Jude lève les yeux au ciel, et Caleb s'apprête à répliquer à la provocation, alors son partenaire le devance immédiatement pour éviter tout écart de conduite qui les trahirait.
- C'est quoi ce bouquin, et on a combien de temps pour le trouver ?
- Deux jours. Et ça s'appelle Le Prince, d'un italien… Ah oui, Machiavel.
- Tu déconnes ? interroge Caleb.
- Ben non, tu connais ?
- C'est le livre de chevet de Dark, explique Jude.
- Bon, bah le truc, c'est que ça fait des jours qu'on le cherche, et on commence à se demander si c'est pas peine perdue. Il a peut-être été paumé ou détruit… Notre chef pense qu'il peut servir pour renverser le pouvoir.
Le cerveau de Jude carbure à cent à l'heure. Le Prince, hein ? Bien sûr que ça aide de s'y connaitre un peu en philosophie politique pour établir des stratégies. Et connaître les théories de Machiavel, ça peut aussi aider à percer l'esprit perverti de Dark, et donc de comprendre les stratégies des militaires de la 1ère division… Il passe sa langue sur ses lèvres, sous le regard perturbé de Caleb. Quel plan est-il encore en train d'inventer, ce stratège de génie ?
- Je crois qu'on peut s'en occuper en quatre heures, si vous êtes pressés…
- Comment ça ?
- Disons que, quand la plupart des enfants s'endormaient avec le Petit Prince, moi j'écoutais Dark me lire le Prince tout court. Ce qui compte, c'est de comprendre ses idées, comment il applique la politique. Alors je pense qu'en quatre heures, je peux vous le résumer.
- T'es sûr que tu vas t'en souvenir ?
- En matière de stratégie et de politique, reprend Jude, j'ai tout appris de Dark. Crois-moi, je sais comment fonctionne son cerveau. Ce qu'il veut, c'est le pouvoir. Comment il l'obtient, il s'en fiche pas mal. Et Machiavel, pour ça, il est parfait.
Les deux Coléreux se regardent et hochent simultanément la tête. Jude sourit. Ça y est ! Il a trouvé son ticket de sortie pour quelques jours, et aussi un moyen d'impressionner les trois patrons Orgueilleux ! Les quatre garçons prennent place autour de la table, Coléreux d'un côté, Orgueilleux de l'autre. Bryce et Claude prennent feuilles et stylo, Jude et Caleb prennent un air supérieur et sérieux. Ils se transforment soudain en professeurs.
Tout d'abord, présenter l'auteur, puis ses œuvres. De mémoire. Ensuite, présenter le bouquin, de façon générale, pourquoi il a traversé les époques. Ensuite, les différents conseils prodigués par l'auteur. Caleb commence une phrase que Jude termine, ils se complètent, se souviennent ensemble des cours de leur Commandant, de sa façon d'enseigner la cruauté. Parce que c'est bien de ça qu'il s'agit, de cruauté, un manque de remord, une absence d'humanité, un besoin fou de pouvoir. Ecraser et posséder, jouir de la crainte qu'on inspire. Respectueusement, les deux élèves prennent des notes, écoutent attentivement les différentes théories… Le lion, le roi de la jungle, celui qui balaye tout avec ses pattes puissantes. Le loup, celui qui a besoin de sa meute pour contenir ses sujets. Et le renard, le rusé, le Dark et le Machiavel.
Au bout de quatre heures, Jude a visé juste, le cours se termine, et les élèves épuisés lâchent leur stylo. Claude s'étire pour détendre ses bras, Bryce penche la tête pour calmer les douleurs de sa nuque. Caleb espère que cette preuve écrite de l'implication de Jude dans cette mission suffira à calmer les doutes qui subsistent encore à son encontre. Et il en doute furieusement.
- Bon, déclare Claude, on pourra pas dire qu'on a perdu notre temps !
- Vous repartez maintenant ?
- Faut bien ! A la base, c'est un peu pour ça qu'on est venu ! Mais on va d'abord passer voir vos chefs pour leur dire à quel point vous nous avez aidés ! Si avec ça, ils vous laissent pas partir à la réunion, ben je vous conseille de demander votre mutation chez nous ! Et on dira aussi à Mark de pas se faire de soucis sur votre relation.
Bon, c'est un début. Pas sûr que ça lève les soupçons de leur ami autoproclamé gardien des cœurs, mais ça n'ajoutera pas non plus de l'eau à son moulin. Avec ses sous-entendus et ses certitudes, Caleb est capable de calmer la curiosité d'Axel, de l'étouffer à défaut de la faire disparaitre complètement. Avec Mark, ça va être moins simple. Mark ne craint rien ni personne, enfin presque. Il a l'appui de l'un des chefs les plus gradés et les plus influents de réseau entier. Hillman retrouve en lui un peu du jeune homme qu'il a été quarante ans plus tôt, alors il lui pardonne ses écarts de conduite. Ça a un arrière goût d'injustice, mais même la République a ses défauts, ses faiblesses. Et la faiblesse d'Hillman, c'est Mark.
Les deux Coléreux ramassent leurs notes éparpillées et les rangent entre les pages d'un énorme livre, dans leur sac commun. Un peu à contre cœur, Jude les suit et quitte la bibliothèque. Les quatre garçons récupèrent leurs armes et suivent de nouveau le couloir. Caleb remet la clef de la salle à Bryce, et ils se quittent à un embranchement. Il est bientôt dix-huit heures, ça ne sert à rien de reprendre leur travail d'inventaire en salle de classe ! Jude se dirige vers sa chambre, Caleb à sa suite. En ouvrant la porte, il constate une mauvaise surprise. Le bel amoureux blond de leur ami faiseur de leçons attend patiemment, assis sur la chaise de bureau.
- Qu'est-ce que tu fous là ?
- J'te retourne la question ! C'est la chambre de Jude, non ? demande rhétoriquement Axel.
- Et alors ? Je suis son partenaire.
- Oui, son partenaire, pas sa baby-sitter.
- Tu veux qu'on en parle, de celui auprès de qui tu joues les baby-sitters ?
- C'est bon, c'est fini les gamineries ? les interrompt Jude.
Caleb hausse les épaules et prend place sur le lit tandis qu'Axel tourne la tête vers la gauche. Jude en profite pour fermer la porte, puis il interroge le jeune homme qui n'a rien à faire dans sa chambre. Que veut-il ?
- J'venais aux nouvelles. Ça a été, l'archivage ?
- L'archivage, pas trop, mais on a bien avancé sur Machiavel.
Jude prend quelques minutes pour expliquer à son ami d'enfance les évènements survenus dans l'après-midi. Pas tout, évidemment, seulement ce qui le concerne. Les yeux d'Axel, ces yeux sombres et impénétrables, n'expriment rien, mais les deux garçons se doutent bien qu'il peine à croire ce qu'il entend. A la fin du récit, Caleb affiche un sourire moqueur et vainqueur, comme pour lui montrer à quel point leur équipe peut se montrer solide et efficace. En quatre heures, ils sont venus à bout d'un problème que personne ne parvenait à résoudre. Bon, ils n'ont pas non plus découvert comment renverser le gouvernement, mais ce qu'ils ont fait relève quand même un peu de l'exploit !
- Et ben, Claude et Bryce doivent être drôlement contents de rentrer chez eux. J'imagine qu'avec ça, on va difficilement pouvoir vous refuser l'accès à la réunion le mois prochain !
- Oh, je compte sur Mark pour nous mettre des bâtons dans les roues !
- Avant de la ramener Caleb, renseigne-toi ! Mark a appuyé votre candidature. Il ne reste plus qu'à faire céder Hillman.
- Evidemment ! Mark et toi serez là pour ouvrir l'œil !
- Mais c'est pas possible, tu peux arrêter de croire que le monde entier cherche à te nuire ! Ce que Mark fait, c'est toujours dans l'intérêt des autres !
- Mais qu'il s'occupe de lui, bordel ! On est adultes, non ? Si on veut se mettre en danger, c'est nous que ça regarde !
- Arrête de hurler, tu me fatigues ! crache Axel.
- Bon, interrompt Jude, si t'as rien d'autre à nous dire Axel, je crois qu'il vaut mieux que tu sortes.
- En fait, je voulais vous donner des nouvelles du dehors. De Dark, entre autres.
On voit un sourire apparaître sur les lèvres d'Axel. Là, il a réussi à capter leur attention. Jude vient rejoindre son partenaire sur le lit, croise les bras et attend gentiment que son ami d'enfance leur offre des nouvelles. Ils ont la radio, bien sûr, pour les informer, mais le gouvernement contrôle et impose son droit de véto sur tous les médias. Par ailleurs, chaque patron de chaîne de télé, radio, journal est un ami personnel de l'un des présidents-dictateurs. Donc la liberté d'expression, elle a été remplacée par la censure, et les employés subissent le courroux plus ou moins violents de la propagande et du culte de la personnalité. C'est aussi pour ça que la plupart des journalistes qui refusent d'offrir leur art au gouvernement comme on offre une putain font à présent partie d'un réseau de résistance. Les seuls à avoir des droits sont ceux qui ignorent jusqu'au sens du journalisme.
- Bon, reprend Axel. Le gouvernement semble réellement croire qu'on leur a dérobé quelque chose, parce que Dark mobilise pas mal de monde pour trouver notre QG. Si ça continue comme ça, il risque de mettre les villes à feu et à sang. Il commence à se calmer pour David, sa signalisation n'apparaît presque plus dans les journaux. Pour Célia, c'est plus difficile. Il sait bien que s'il l'attrape, le frère va revenir à la caserne jouer les fils prodigues. Il n'a toujours pas révélé que vous étiez frères et sœurs, ce qui nous arrange, parce que sinon on devrait se séparer de l'un de vous.
- Je sais, dit Jude. J'ai appris pour ta sœur. Je suis désolé.
- T'en fais pas pour ça. Si j'avais voulu, j'aurais peut-être pu trouver une solution, mais j'ai préféré l'envoyer chez les Avares, je trouvais ça moins dangereux.
- Quel moyen ?
- Tu n'es pas le seul à frauder les règles en faisant partie du même réseau qu'un membre de ta famille. La fille de Travis, c'est l'infirmière qui a soigné Célia. Elle avait sept ans quand Travis l'a adoptée, alors il a fait les démarches nécessaires pour cacher l'adoption au gouvernement. Officiellement, Camélia n'existe pas, pas dans le pays en tout cas. Elle n'a aucun papier, n'est jamais allée à l'école et a passé son temps ici, cachée. Je ne voulais pas de ça pour Julia, je ne voulais pas qu'elle disparaisse.
- Je comprends.
- Bon, pour en revenir à ta sœur, rassure-toi. La chasse aux intellectuels, depuis le temps on connait. Même en signant les articles de son nom, ça va être difficile de la localiser. Mais toi, Jude… C'est la première fois que je vois un commandant des armées déployer autant de forces pour retrouver un gosse qui n'est pas le sien… Il va pas lâcher l'affaire facilement. Donc, tu es toujours très exposé. Si on t'accorde une permission de sortie, tu devras redoubler de vigilance. Du coup, les cerveaux s'agitent un peu. Dark est complètement obnubilé par la perte de son petit protégé, il ne se rend pas compte qu'il créé des failles dans sa défense. Il est comme un fou, il lance ses meilleurs traqueurs à ta poursuite… Alors, on pense que c'est le moment d'attaquer, on attend juste le signal des haut-gradés. A ce moment-là, vous serez mobilisés tous les deux.
- Trop d'honneur ! raille Caleb. Et on sert d'appât ?
- J'te propose une mission importante, qu'est-ce qui te gêne ?
- Je sais bien ce que tu nous proposes ! C'est une mission-suicide, tu veux que les forces armées se focalisent sur nous ! Je vais y laisser ma peau, et j'te parle même pas de Jude… Moi, je marche pas !
- Reste à ta place, Caleb ! Tu obéis aux ordres !
- Tu déconnes, j'espère ! Je suis pas ici pour obéir, j'ai déjà donné ! Et puis, tu te prends pour qui ? Qui est-ce qui ne reste pas à sa place, ici ? Tu crois quoi, que coucher avec le protégé d'Hillman te donne plus d'importance que les autres ?
- Caleb, arrête !
Jude retient le bras de son ami. Il n'a pas vraiment envie de voir ses amis se bagarrer dans sa chambre, la journée a été suffisamment éprouvante comme ça ! Caleb se détend, mais son regard métallisé continue à fulminer. L'autorité, il a un mal fou à la supporter, alors regarder son ami jouer les petits chefs en occupant le même grade que lui, ça a quelque chose d'agaçant et d'humiliant. Leurs deux regards s'accrochent l'un à l'autre. Le calme olympien des yeux noirs d'Axel se trouble, il y a quelque chose qui gronde au fond de ses prunelles, quelque chose qui est en colère. Caleb se rend soudain compte de ce qu'il a dit. Les murs ont des oreilles dans la chambre de Jude… et les gardes sont à la porte. Le jeune homme aux yeux bleus voudrait présenter ses excuses pour cette phrase de trop, celle qui peut coûter cher ici. Il n'y parvient pas. Un sous-entendu reste un sous-entendu, on peut l'interpréter comme on le souhaite et se défendre. Une elle accusation, même envers le protégé du chef, peut avoir des conséquences très lourdes.
Et soudain, l'espoir d'une escapade non surveillée avec son partenaire s'envole.
Alors que Jude lâche le bras de son ami, redevenu inoffensif, Axel se lève de la chaise de bureau et s'avance vers la porte. Jude mord sa lèvre inférieure. Pourvu que cette dispute n'ait aucune conséquence, ni sur eux ni sur Axel ! Le jeune homme ouvre la porte. Avant de sortir, il fouille dans la poche de son jean, en sort trois feuilles de papier froissé. Il les jette sur le lit.
La liste noire.
Jude s'en empare précipitamment, mais ses mains tremblent tellement qu'il n'arrive à rien. Alors, dans un élan de tendresse qui lui fait normalement défaut, Caleb se place dans le dos de Jude, presse son corps contre le sien. Ses mains viennent se placer sur les mains de son ami, pour contenir leur tremblement. Sa tête prend appui sur l'épaule de Jude, et tous deux parcourent les lignes assassines et bientôt meurtrières. Ils lisent attentivement chaque mot, chaque dénonciation, chaque page. A la dernière ligne de la troisième page, Jude lâche la liste, s'effondre dans les bras de son partenaire.
Le nom de sa petite sœur a été supprimé de la liste noire.
Il Principe : Je vous ai déjà pris la tête avec Le Prince, je ne vais pas recommencer. Je voulais simplement parler de la théorie exposée plus tôt. Machiavel considère que, pour prendre un royaume, on doit se comporter en loup, lion ou renard. Le renard, c'est la personnification même de Machiavel. Pour atteindre son but, on doit se servir des autres et ruser, surtout lorsqu'on n'est pas hiérarchiquement puissant. Je ne sais pas qui a imaginé le personnage de Dark, mais le renard lui va très bien !
La Tour de Babel : Je devais en parler au dernier chapitre, mais j'ai zappé... Donc, dans la Bible, les Hommes souhaitaient construire une tour qui atteigne les cieux. Dieu l'a un peu mal pris et a décidé de disperser les Hommes sur la terre et de créer plusieurs langues afin qu'ils ne puissent plus mener de projets tous ensemble. Ce qui m'intéresse dans ce mythe, c'est surtout la dimension que lui donne l'écrivain Borges dans Fictions. Il rapproche ce mythe de la bibliothèque. Pour lui, la Bibliothèque doit être une tour de Babel intellectuelle, un endroit qui rassemble tous les savoirs de toutes les langues.
Un grand merci à I'mjustagirl qui m'a fait remarqué que Camélia était la fille de Travis, donc qu'ils portaient le même nom. J'ai donc un peu réécris la partie des explications d'Axel. Et merci aussi pour la Tour de Babel.
