Bonjour à tous !
J'avoue avoir un peu hésité avant de publier ce chapitre. Je crois qu'on a tous la tête un peu ailleurs. De plus, je constate la triste ironie de mon histoire compte tenu des attentats de Vendredi. Mais pour tout un tas de raison, j'ai décidé de publier quand même.
Comme tout le monde, je suis en colère. Très en colère. Je ne supporte pas qu'on défigure une religion, quelle qu'elle soit. Prétendre tuer au nom d'Allah, c'est n'avoir jamais lu le Coran, ne pas savoir ce que signifie être musulman. Oui, je suis bouleversée, parce que Paris est une ville que j'aime, la ville où je passe mes journées. Non, je n'ai pas peur, je m'y refuse complètement. Oui, je suis fière d'être française, et ça n'en a jamais été autrement. Les français sont sûrement le peuple le plus chiant et le plus râleur de la planète, mais c'est aussi parce qu'il est insoumis. On ne se laisse pas dicter notre conduite, surtout pas par des meurtriers qui se prétendent "soldats de dieu". Qu'on ne me donne pas l'ordre de prier pour Paris, je suis athée. Qu'on ne me demande pas d'arborer un signe "peace", parce qu'il est hors de question que la France arrête le combat. Qu'on ne me demande pas d'ajouter un filtre bleu-blanc-rouge à ma photo de profil, je n'ai pas besoin de ça pour être de tout cœur avec les proches des victimes. Pardon pour ce message tout à fait personnel et hors contexte.
Le titre de ce chapitre a été choisi il y a longtemps, pardon pour la terrible ironie.
J'espère quand même que tout le monde va bien parmi vous, aussi bien que possible en tout cas.
Bonne lecture !
- Jude ! Regarde ça !
Avec une joie et une fierté à peine dissimulées, Caleb lance une enveloppe tout à fait blanche sur la table, interrompant ainsi l'échange de regards entre son partenaire et David. A ses côtés, Célia sourit exagérément, parce qu'elle comprend l'excitation du jeune homme aux cheveux bruns. David, lui, ne la comprend pas, et ne la tolère pas.
- On était en train de discuter, Stonewall ! grogne le jeune homme.
- Ah, je ne me souvenais pas que tu savais tenir une conversation !
- Bon, les garçons ! sermonne Célia. Vas-y Jude, ouvre l'enveloppe.
Le jeune homme, sceptique devant tant d'enthousiasme, prend l'enveloppe dans ses mains et en découpe soigneusement le bord pour en extraire une feuille de papier tapée à la machine. Il lit à voix haute.
« Autorisons Jude SHARP accompagné de son partenaire à participer à la réunion au sommet des 7 Péchés Capitaux qui se tiendra dans deux semaines. »
Lettre explicite suivie de la signature de Perceval Travis, Aquilina Schiller et, oh miracle, Seymour Hillman. Caleb sourit de toutes ses dents à son ami.
- Alors, c'est qui le plus fort, partenaire ?
- Comment t'as fait ? demande Jude. Avec ce qui s'est passé avec…
Il le regarde, d'un air entendu. Caleb a bien compris la fin de la phrase. Avec… Axel. David suit cet échange de regard codés avec une certaine jalousie. Le langage codé entre eux n'a rien de nouveau. Ils ont toujours eu des secrets à garder, juste eux deux, des conversations privées. Seulement, c'était lorsqu'ils avaient seize ans ! Aujourd'hui, ils en ont vingt-deux, et il serait temps pour Jude de s'en rendre compte. Son meilleur ami, son confident depuis plus de deux ans, depuis la fuite de Caleb, c'est David, pas ce rebelle de pacotille ! Célia aussi fronce les sourcils. Déformation professionnelle, elle n'aime pas quand quelque chose lui échappe.
- En fait, reprend Caleb, je n'ai rien eu à faire. Claude et Bryce ont été tellement convaincants que plus personne ne trouvait quoi que ce soit à redire !
- Qui y va, à cette réunion ? demande Célia.
- Chez les Orgueilleux ? Je sais pas exactement. Nous deux, je crois que Shawn et Kevin sont rentrés alors ils devraient venir. Silvia rejoint Nelly là-bas. Et puis, Axel et Mark. Du coup, Jude, tu seras le petit nouveau ! Attends-toi à un bizutage !
- En fait, on ne sera bientôt plus les nouveaux, réplique Célia. Le quartier de la Luxure nous envoie quelqu'un. C'est un étranger, il vient d'un pays à l'Est, et il s'est réfugié ici quand il avait trois ans avec sa famille. Il parait qu'il lui est arrivé des trucs pas très drôles à la Luxure, c'est pour ça qu'il vient ici. Et on dit que là-bas, il était tellement beau qu'on l'utilisait pour… charmer les militaires et chopper deux trois info.
- « Charmer » ? demande David.
- « Charmer », c'est un nom de code pour « baiser », David, explique pédagogiquement Caleb.
- Oui, j'avais compris !
- Alors, dit Jude, c'est à ça que servent ceux qui s'engagent à la Luxure ?
- Oui et non. Disons qu'ils sont un peu… Enfin, faut bien qu'ils portent un peu leur nom, quoi !
- Donc, résume Jude, les Coléreux se font massacrer à la place des autres, les Envieux jalousent, les Luxurieux donnent de leur personne, les Avares gèrent les caisses, les Paresseux tempèrent, les Gourmands… bon, je ne sais toujours pas ! Et les Orgueilleux dans tout ça ?
- Nous, on se prend pour Dieu, répond Caleb.
Le ton détaché et le naturel de la remarque fait rire le frère et la sœur, et arrache même un sourire à leur ami. Jude sort de sa poche un paquet de cigarettes or et entamé. Les deux garçons piochent dedans, et la jeune fille refuse. Elle s'empare de sa veste en jean, embrasse son frère et son ami sur la joue, et quitte la cafétéria sans prendre le temps de débarrasser son plateau. Alors Caleb détache deux puis trois grains de raisin de la grappe confortablement installée sur le plateau de Célia et les avale devant l'air réprobateur de David. Jude tire de sa poche un briquet, volé à Caleb, et allume tour à tour leurs trois cigarettes. Il est interdit de fumer dans la cafétéria, considéré comme un espace public, mais le jeune homme estime qu'on lui interdit suffisamment de choses pour pouvoir s'autoriser à enfreindre une ou deux règles de bienséance et de santé. David approuve cette décision et Caleb… Eh bien, Caleb ne suit que ses propres règles !
Quelqu'un s'approche du trio, sourire à toute épreuve dégainé. C'est Mark, bien sûr, venu féliciter le binôme pour sa première affectation. Son indétrônable bras droit campé à ses côtés, avec son regard froid adressé à Caleb. D'ordinaire, Caleb le lui aurait fait regretter, aurait essayé du moins, mais pas aujourd'hui. Il sait bien que ses paroles dans la chambre de Jude auraient pu lui coûter cher, alors il ravale sa fierté et se tait.
- Je suis sincèrement heureux pour toi, Jude ! Ça va te faire un bien fou de sortir un peu ! Ce sera comme des vacances. Bon, le soleil en moins et l'ennui en plus, mais au moins tu seras dehors. A ce propos, tu vas prendre des cours supplémentaires avec Lina Schiller. Elle va t'apprendre à jouer la discrétion… Des trucs d'espion, quoi ! Je t'avoue qu'on n'est pas rassuré avec Dark qui balance ses meilleurs pisteurs sur le terrain, alors on joue la prudence !
Jude écoute d'une oreille distraite ce que Mark lui raconte à propos de cette réunion qui se tiendra dans deux semaines. Il se fiche pas mal de savoir ce qu'on attend de lui, il veut juste sortir quelques jours, revoir le soleil naturel, et accessoirement se permettre quelques heures d'intimité, en face à face avec Caleb, sans surveillance. Ses yeux brûlants encadrés de lunettes à bord noir se laissent doucement happer par le mouvement du corps en déplacement de son partenaire. Il ne tient pas en place, celui-là ! Ou alors, il cherche à fuir le regard inquisiteur d'Axel. Caleb s'éloigne de la table, il rejoint le fond de la salle. Jude fronce légèrement les sourcils. Mark est tout à fait animé par son monologue, il ne fait attention à rien. Et Axel pose sur lui ce regard intense et amoureux qu'il n'offre qu'à Mark. Déjà, lorsqu'ils étaient adolescents, Mark était le seul à avoir droit à ce regard. Bien sûr, Axel n'est pas stupide, et ce regard a tout de mystérieux, il faut l'étudier plusieurs années pour le comprendre, comprendre ce désir immuable entre eux. Maintenant, Jude s'en rend compte, rien n'a changé entre eux. Et ils ont de la chance.
Caleb vient trouver Xavier Foster, le partenaire de David qui n'est visiblement pas là pour parler à son binôme. Non, il discute avec Caleb. Jude ne connait pas bien Xavier, il est incapable de comprendre le langage de son corps. Par contre, il connait suffisamment le langage du corps de Caleb pour pouvoir l'interpréter. Il semble faire barrage de ton son être, comme pour les isoler, sa tête bouge comme s'il cherchait à prétendre entamer une conversation banale. L'échange ne dure pas plus d'une minute, et les deux jeunes hommes se serrent la main. Caleb retourne à sa place, suivi de Xavier.
- Mark, interrompt Xavier, tu vas finir par lui faire peur avec toutes tes explications ! Fiche-lui la paix. Et puis, Hillman attend ton avis sur le dossier que je t'ai passé.
- Maintenant ?
- Bah oui, pas dans trois heures.
Le jeune homme soupire sans se défaire de son sourire et tourne les talons. Axel le suit, muet. La cafétéria se vide lentement. Les enfants traînent encore un peu, fuyant l'heure de reprise des cours sous l'air attendri de certains adultes.
- Dites les enfants, les interpelle Xavier, le cours est dans dix minutes ! Mlle Wood ne va pas vous attendre éternellement !
- Ça m'saoule la philo !
- Je m'en fiche, filez ! Et si je te reprends encore une seule fois à sécher les cours, Victor, j'te supprime une semaine de cours d'escrime.
Les enfants qui s'attardent ont moins de quinze ans, et une sérieuse envie de se battre à tout bout de champ. Et la réflexion de Silvia sur l'importance des joutes verbales dans une guerre n'y a rien changé. Victor et ses amis prennent donc leurs plateaux repas et se dirigent vers leurs deux heures de philosophie en compagnie de Descartes, accompagnés du sourire tendre de leur professeur d'informatique.
- David, j'ai encore un ou deux trucs à préparer pour mon cours de demain, tu m'accompagnes ? T'es pas forcé, mais ça pourrait être bien que tu voies un peu comment on s'y prend avec les gosses, si tu veux devenir prof un jour.
- J'aime pas les enfants.
- Je te demande pas de les aimer, j'te demande de leur apprendre au moins un truc. Allez, viens !
A contrecœur, le jeune homme se lève, entraîné par son coéquipier. C'est au tour de Caleb de sourire, adressant un signe de la main au meilleur ami de son partenaire. David grimace, mais ne dit rien. Puis, Caleb rencontre les yeux de Jude, presque masqués par l'écran de verre.
- Retire tes lunettes.
- Ne me donne pas d'ordre.
- Ce n'est pas un ordre, c'est une demande.
- Je les retire si tu m'expliques.
- Expliquer quoi ?
- Me prends pas pour un imbécile, Caleb.
Caleb hausse les épaules. Ils sont à présent seuls dans la cafétéria. Mais il y a les caméras. Pourtant, Caleb sait qu'il peut se confier ici, qu'il ne risque rien. Les caméras, c'est Xavier qui s'occupe de les régler, alors il sait bien comment elles fonctionnent, elles sont là pour dissuader. Certes, elles filment, et il y a probablement un homme planqué dans une salle pleine d'écrans pour les surveiller. Cependant, Caleb a appris de Xavier que ces caméras n'enregistrent pas le son. Alors, à moins d'avoir sous la main quelqu'un capable de lire sur les lèvres, Caleb peut parler sans s'inquiéter.
Il fait signe à Jude qu'il va se confier, et son ami retire ses lunettes. Choc de volcan en ébullition.
- C'est un peu compliqué. Tu sais bien qu'à cette réunion au sommet, il y aura des membres de tous les secteurs. Xavier ne peut pas y participer cette année, et il aimerait que je remette une lettre à l'un de ses amis du réseau de la Gourmandise.
- Pour quelque chose de secret et de compliqué, je la trouve bien simple, ton explication.
- Ok. Quand je te dis que Xavier ne peut pas participer cette année, c'est qu'on ne l'y autorise pas. Il n'a pas le droit de se retrouver au sommet en compagnie de cet ami. Et il n'a pas le droit de lui envoyer des lettres non plus…
Jude n'a pas besoin de réfléchir très longtemps pour comprendre les sous-entendus dans la voix de Caleb. Il lève les yeux, puis les baisse, hésitant entre une énième indignation et une sincère compassion. Il murmure :
- Le dixième Commandement…
- C'est ça. Ça fait trois ans qu'on les a séparés. Et trois ans qu'ils espèrent se retrouver au sommet. Mais si l'un y va, on en prive l'autre.
- Xavier a l'air tellement… Honnête, droit, distant… J'ai du mal à l'imaginer enfreindre le règlement.
- C'est pas vraiment ça. Le dixième Commandement date d'il y a trois ans et quelques mois. Quand on l'a mis en place, Xavier était déjà amoureux. Ça se savait, lui et son mec se cachaient pas vraiment, même s'ils restaient discrets. Ça plaisait pas à tout le monde, Schiller en premier ! Mais qu'est-ce que tu voulais qu'elle y fasse ? Tu l'as dit, ça se brime pas ce genre de choses. Quand la loi a été adoptée, on les a forcés à se séparer. Xavier est resté ici, et son copain a été envoyé chez les Gourmands.
Aucun des deux garçons n'a la force de regarder l'autre dans les yeux. Caleb regarde la table tandis que Jude fixe l'horloge murale. L'air devient lourd, presque irrespirable, composé de particules de maladresse et de gêne. Jude choisit finalement de rompre ce silence pesant. Une voix sort de sa gorge, étranglée par un trop plein d'émotion vis-à-vis de cette loi, de ce secteur, de l'injustice de façon générale.
- J'te préviens Caleb…
Son ami relève ses yeux métallisés vers lui, sans l'interrompre.
- … je t'interdis formellement de me laisser une seconde fois. Je t'ai pardonné ton échappée nocturne il y a deux ans, à la caserne. Cette fois-ci, si tu m'abandonnes, je t'en voudrais jusqu'à ma mort.
Son ton est lent, presque indolent. Sa voix est au bord de la falaise, prête à se briser. Caleb le sait, sa trahison à Dark, sa fuite de la caserne il y a deux ans a blessé Jude plus qu'il ne l'aurait souhaité, plus qu'elle n'a affecté Caleb. Il sourit. Il aimerait pouvoir lui promettre qu'il restera à ses côtés, à présent qu'ils ont tous deux choisi de suivre le même chemin. Mais il mentirait. Et ça non plus, il n'en a pas envie.
- On joue avec le feu, Jude. Je n'ai pas envie de te quitter, mais je ne peux pas non plus te promettre quoi que ce soit. Parce que, si je voulais vraiment tenir une telle promesse, ça voudrait dire arrêter les baisers volés que l'on échange dans la bibliothèque, ou lorsque les gardes ont le dos tourné. Et ça voudrait dire oublier tout ce à quoi l'on pense, lorsque la nuit vient et que l'on se retrouve seul…
Le jeune homme aux yeux couleur feu tente de garder son calme, mais ne parvient pas à effacer les rougeurs qui mûrissent lentement sur ses joues. Depuis le baiser de la bibliothèque, il ne se passe pas un jour sans que les deux garçons ne trouvent le moyen de s'isoler trois minutes pour emprunter ou rendre un baiser. Naturellement, ils se sont permis des caresses de plus en plus aventureuses au fil des jours et loin des caméras, jusqu'à les transformer en véritables préliminaires de moins de deux minutes. Parce qu'à trois, un garde apparait, inévitablement. Et le soir, évidemment frustrés, les deux garçons se permettent de combler leur imagination à l'aide de rêves érotiques et de fantasmes. Chacun est parfaitement conscient de l'attraction qu'il exerce sur l'autre, des fantasmes qu'ils créent, des pulsions qu'ils déterrent.
- Quand j'y pense, reprend Caleb, je serais absolument incapable de te promettre de rester à tes côtés, dans tous les cas ! Parce que, si je devais renoncer à ces baisers et au reste pour nous protéger du dixième Commandement, je crois que je devrais m'éloigner de toi. Parce que je n'aurais pas la force de te voir face à moi sans oser te toucher. Il y a quelques mois, ç'aurait été possible. Mais plus aujourd'hui. Je ne supporterais pas de voir tes yeux briller et me dire qu'ils ne m'appartiendront jamais.
Les joues de son ami s'empourprent à grande vitesse, et Caleb ne peut s'empêcher de sourire, parce qu'il est rare de voir Jude Sharp embarrassé par une situation. Manque de crédit total ! Il détourne ses beaux yeux, et Caleb mord à pleine dent dans sa lèvre inférieure, envahi par une sensation à la fois sublime et fascinante qu'amène une telle contemplation. Un ange à qui l'on fait des avances, une créature déchue que l'on condamne au péché originel, et qui sait qu'il n'a pas le droit d'y goûter.
- Allons Jude… ça te gêne ?
- Evidemment !
- Tu acceptes les baisers, les caresses, et deux trois mots te font rougir ?
- C'est différent. Jusqu'ici, je pouvais tout mettre sur le compte du désir, parce que c'était uniquement physique. Là, ça n'a plus rien de physique. C'est plus que ça.
- Et alors ? Je me suis jamais caché. Y a un peu plus que de l'amitié entre nous, et un peu plus que du désir, aussi ! Je sais pas si on peut dire que j'ai de vrais sentiments pour toi, mais c'est sûr que je cherche pas seulement à te sauter !
- Caleb, arrête.
- Qu'est-ce que t'as ?
- … Je suis mort de peur… Voilà ce qu'il y a.
Cette voix qui s'échappe de la gorge de Jude, Caleb la connait, il ne l'a entendue que deux fois auparavant. Une fois à l'enterrement de son père, une fois lorsqu'il a annoncé qu'il s'engageait en tant que soldat. C'est celle qui ne cherche plus à paraître imposante, celle qui se gorge de larmes sans jamais les laisser éclater, celle qui fait ressurgir l'enfant apeuré qu'il cache au fond de son cœur. Cette voix qui vient se briser contre les parois rocheuses de ce monde, dont l'écho parvient avec éclat au cœur de Caleb. Pourtant, Jude reprend, d'une voix plus assurée, toujours aux prises avec les larmes.
- Je sais ce que tu penses, Caleb. On essaie de croire à un avenir qu'on ne nous laissera pas le temps de construire, toi et moi. On aurait dû s'interdire le moindre contact de l'autre, pour ne pas être tentés. On aurait dû demander à Mark de nous séparer immédiatement…
- Mais on ne l'a pas fait.
- Non. On ne l'a pas fait. Et aujourd'hui, j'ai peur que tu m'abandonnes à cause de tout ça.
Caleb baisse la tête, en signe d'embarras et de pardon. La peur de l'abandon, c'est une angoisse qui touche beaucoup leur génération. Les parents partent soudain pour se battre, abandonnent leur pays pour résister ailleurs, ils laissent leurs enfants se débrouiller seuls. La guerre prend les frères, les sœurs, les parents, toute la famille qu'elle peut arracher. Les amis d'un jour deviendront les ennemis à abattre sur un champ de bataille.
Jude ne fait pas exception à la règle. Lorsqu'il avait un an, la mort lui a pris sa mère. Deux ans plus tard, on lui arrachait sa petite sœur pour qu'elle soit adoptée, son père s'estimant incapable d'élever seul deux enfants à la fois. A sept ans, son père l'envoyait en pension, sous le précepte d'un fidèle ami, le Commandant de 1ère division Dark. Alors qu'il lui semblait que le pire était passé, il eut dix-sept ans, époque de tensions dans son groupe d'amis, époque où chacun menaçait de partir de son côté. Et puis un an plus tard, la mort de son père, le choix, pour une fois, d'abandonner des êtres chers avant qu'ils ne l'abandonnent à son tour. Enfin, à vingt ans, le départ de Caleb, son confident des nuits sombres. Aujourd'hui, Jude a vingt-deux ans, et l'impression croissante que, malgré tout ce qu'on lui a déjà pris, il a encore beaucoup à perdre. Célia si les militaires la trouvent, David si Dark met la main dessus, Mark, Axel, Claude, Bryce si la guerre continue, et Caleb si son cœur et son corps continuent à lui dicter ses actes. Le jeune homme aux cheveux bruns n'ose pas interrompre les morbides réflexions de son ami.
- J'suis désolé. C'est l'anniversaire de la mort de mon père, et je… Je sais pas. Je m'attendais pas à ce que ça me perturbe à ce point… Oh putain, les caméras ! Je dois avoir un de ces airs coupables !
- Ton père est mort il y a cinq ans et tu ne peux pas te recueillir sur sa tombe. Crois-moi, on te trouvera une excuse. Et puis, malgré tout, ça ne va pas si mal. T'es juste un peu parano. Si tu crois que je vais les laisser nos séparer si facilement, c'est que tu me connais mal !
- Au contraire Caleb, je te connais bien. Et personne ne te comprend mieux que moi.
- Tu vois, on aurait pu tomber plus mal.
Les yeux dans les yeux. C'est une forme de promesse, une façon de se rassurer l'un l'autre. Leurs yeux trahissent leurs émotions, à condition d'en saisir le code, à condition d'en saisir la lueur. Ils sont peu à pouvoir se vanter de comprendre comment fonctionne la lave en fusion qui coule dans les yeux de Jude. Et seules deux personnes sont parvenues à déceler le secret des sentiments de Caleb, cachés derrière le métal de ses pupilles. Jude, évidemment, et Mark, à ses heures perdues.
Des bruits s'élèvent dans les couloirs, des bruits d'enfants. Caleb se lève et ouvre la porte de la cafétéria.
- Qu'est-ce que vous fichez là ? On vous a demandé d'aller en cours. Arion, arrête-toi ! Où est ta tante ?
- Au lit, elle est malade. Du coup, le cours est annulé ! On va faire une partie de foot, Mark et Axel sont d'accord. Tu veux pas venir ? On va avoir besoin d'un milieu offensif !
- Hmm…
Le jeune homme quitte l'enfant des yeux et observe Jude qui n'écoute pas, perdu dans ses souvenirs. Il mord sa lèvre inférieure puis reporte son attention sur l'enfant. Les autres enfants s'arrêtent aussi à hauteur de leur aîné. Caleb n'est pas connu pour sa patience, surtout pas auprès de la jeune génération. Mais il est également bien connu pour ne pas savoir suivre les règles.
- Bon, les enfants, je vous propose un truc. Je récupère Mark et Axel, je trouve Xavier, Shawn et Kevin et je les convaincs de jouer.
- Vous êtes pas assez nombreux ! Et vous avez que Frost en défense ! On va vous laminer !
- Parle pas trop vite, petit. Je rajoute à l'équipe Samford en milieu et votre nouvelle prof de lettres en défense. Et ce type, derrière moi, il va vous réapprendre la définition même du mot « stratégie ». Marché conclu ?
L'enfant aux cheveux sombres, qui se nomme Victor, hoche la tête et serre la main de Caleb. Le jeune homme retourne voir Jude, un sourire victorieux aux lèvres. Jude relève la tête, méfiant.
- C'est quoi, ce sourire ?
- Rien. Ça te dit de jouer les adolescents rebelles et de sécher les cours pour Quatre-vingt-dix minutes, temps additionnel non compris ?
- Tu veux faire un match ? Schiller doit m'entraîner !
- Fais l'école buissonnière !
- On prend suffisamment de risques comme ça, pas besoin d'avoir Schiller sur le dos !
- Qu'est-ce qu'on risque ? Notre candidature est actée, on peut pas revenir dessus ! Au point où on en est, Jude… Et puis, t'as besoin de te changer les idées.
Le corps de Caleb est proche de celui de Jude, il sent presque la chaleur qui en émane, le souffle réconfortant dans sa nuque. Le jeune homme sourit, las. Sans un mot, il se lève, suit son ami, toujours perdu dans ses pensées.
Le garçon, nouvellement jeune homme s'avance vers son ami. Il titube un peu, tout s'emmêle furieusement dans sa tête. Il n'y a aucun filtre, toutes ses émotions se bousculent dans son cœur, dans son corps. C'est la première fois qu'on le met face à une telle situation, il ne sait pas quelle attitude adopter. C'est quoi, le code pour ne pas s'effondrer, le code du parfait fils de politique, du parfait militaire, du parfait bourgeois, du parfait adulte ?
- Jude ?
Non, décidemment, pas de code à appliquer, pas maintenant. Tant pis pour la bourgeoisie, le patrimoine, la généalogie et l'âge adulte. Il heurte le corps de son ami qui l'intercepte en tremblant, qui le recueille entre ses bras. Il soutient ce corps affaibli, une main accrochée à l'arrière de la chemise de son ami, une autre plongée dans ses cheveux, guidant sa tête au creux de son coup.
- Il est mort, Caleb. Mon père.
- Quoi ? Qu'est-ce que… Il s'est passé quoi ?
- Je sais pas trop. Une sorte d'assaut ou un règlement de compte. Des types sont entrés en pleine réunion des ministres. On l'a emmené à l'hôpital, mais c'était… Le Commandant m'emmène le voir demain.
- Pourquoi ? Qu'est-ce que tu vas foutre avec Dark ? T'as plus rien à voir avec lui ! T'es plus militaire, Jude, t'es résistant !
- Résistant de quoi ? Putain, Caleb, de quoi ? Regarde-nous, on est à deux doigts de s'entre-tuer, personne ne nous prend au sérieux. On a quoi comme avenir ? J'ai plus la force pour tout ça. On a que dix-huit ans, putain !
- Donc, t'es décidé ? Tu retournes chez les militaires ? Et Célia ?
- Le Commandant m'a dit qu'elle pouvait venir. Elle va refuser. Mais je saurai la convaincre.
- Jude, murmure Caleb, les lèvres frôlant les cheveux de son ami. Tu m'abandonnes. Comment tu oses me faire ça ?
- Je suis désolé. Il faut que je la protège…
- De quoi tu parles ?
- De rien. Je suis désolé, mais je ne peux plus. Faire semblant que tout va bien, que ce qu'on fait sert à quelque chose, que je sers à quelque chose. Je vais devenir fou si je reste. Je dois partir. Immédiatement.
-Tu tiendras pas à la caserne. Tu ne sais plus obéir sans réfléchir.
- Tu me surestime un peu.
- Non, soupire Caleb. Tu n'es rien d'autre qu'un gamin égoïste, Jude. Mais tu n'iras nulle part sans moi, tu m'entends ? Surtout pas là-bas, surtout pas dans cet état. Ne me demande pas de te quitter Jude, je n'en aurais pas la force…
Les enfants, grande première, je n'ai aucune référence à vous expliquer ! Enfin, je compte sur I'mjustagirl pour trouver quelque chose ! xD
Bref, pour parler de choses un peu plus sympas, j'ai remarqué que l'idée d'une fiction sur les travers du football professionnel intéressait pas mal d'entre vous ! Je suis donc en train d'essayer de trouver une trame cohérente, que ce ne soit une suite d'OS. Bref, ce chapitre était encore un peu lent, ça va doucement se corser pour s'accélérer.
Merci d'avoir lu, courage pour la reprise demain.
