Chalut tout le monde !

Comme promis, je publie ce chapitre que j'ai terminé à temps. Le prochain n'est pas fini, mais je suis relativement confiante. Par contre, je reconfirmerai ça, mais je déménage le week-end dans deux semaines, donc je ne promets pas d'avoir le temps de publier à temps. Rassurez-vous, si ce n'est pas fait Dimanche, je le ferai dans la semaine, dès que ma chambre sera en état d'accueillir mon ordinateur.

La bonne nouvelle, c'est que je suis de moins en moins fatiguée, et que la plupart de mes cours sont inutiles, donc j'ai plus de temps pour écrire. Alors mon histoire reprend de plus en plus un tournant régulier. Et c'est plutôt une bonne chose, parce que j'aimerais bien la finir un jour ! Je devais faire 15 chapitres à la base, mais ce ne sera clairement pas possible. Parce que, non Tia, je ne vais pas faire exploser une bombe dans les souterrains. Donc, j'espère que la longueur ne vous gênera pas, je risque d'aller jusqu'à 20 chapitres, sans épilogue.

Sur ce, les loulous, bonne lecture !


- Caleb ? Caleb !

- Quoi ?

Il se redresse immédiatement dans le lit. Le réveil est brutal, mais adouci par les yeux de Jude, à quelques centimètres des siens. Angoissés. Il attend patiemment que les souvenirs refassent surface, qu'ils lui sautent à la gorge. Doucement, ils lui reviennent, il se souvient de la journée mouvementée, de la nuit douce entre les bras de son ami. Son souffle se régule, il pose une main contre sa poitrine et constate le battement incroyablement bruyant de son cœur. Il constate aussi la sueur qui s'est attardée sur son front.

Il est quatre heures du matin.

- Qu'est-ce qu'y s'est passé ? demande péniblement Caleb.

- J'en sais rien. T'as dû faire un cauchemar. Tu t'es mis à bouger dans tous les sens et à gémir.

- Aucun souvenir… Maintenant, ça va être comique de se rendormir. Désolé pour le réveil.

- Je somnolais.

Caleb bascule en arrière et s'écroule, le dos plaqué contre le matelas et le crâne enfoui dans l'oreiller rouge. Il tourne lentement la tête et sourit à Jude dans la pénombre. Lui aussi le dévisage, allongé sur le ventre, ses bras portant son buste à quelques centimètres au-dessus du matelas. La journée précédente les a épuisés, mais ils ne parviennent pas à trouver le sommeil pour autant. Cela fait plus d'un mois qu'ils n'ont pas eu le luxe, l'un et l'autre, de passer du temps ensemble sans être dérangés. Autant rentabiliser ce temps libre au maximum !

Lentement et adroitement, Caleb fait parcourir au revers de sa main le dos dévêtu de son ami. Les phalanges calleuses du jeune homme caressent la peau avec sensualité, peut-être aussi avec envie. Jude plonge la tête entre ses bras, son visage entre en contact l'oreiller. Il ferme les yeux. Les caresses sont si douces, si régulières qu'elles l'invitent à dormir. Les mouvements se font de plus en plus larges, ils parcourent tout le dos, de haut en bas puis de bas en haut. Il sent les phalanges blanches suivre la ligne dessinée par sa colonne vertébrale, elles ne veulent oublier aucune vertèbre. Pour cela, Caleb découvre la nuque de son ami en écartant ses cheveux. En descendant, il s'attarde sur le bas du dos, sa main caresse la peau jusqu'à entrer en contact avec le pantalon de jogging que porte Jude pour dormir. Puis il remonte encore.

Après une ou deux minutes, Jude pousse un léger soupir. Ça veut dire qu'il commence à s'endormir. Caleb sourit de plus belle. Au moins, l'un des deux pourra profiter de sa nuit. Non, les deux finalement. Observer le jeune homme pendant qu'il dort, ça a un côté voyeur terriblement séduisant. Les volets de la chambre ne sont pas fermés et il n'y a pas de nuage qui joue autour de la lune pour la cacher. Les traits de son camarade, Caleb les voit presqu'aussi distinctement que s'il était midi. Il souffle dans le cou du jeune homme pour chasser une mèche de cheveux qui s'attarde sur sa peau, arrachant un frisson aussi langoureux que délicieux à Jude. Là, le long de la ligne dessinée par l'épaule, juste au commencement du cou, il y a une cicatrice. Elle mesure moins de trois centimètres. Elle s'est éclaircie avec le temps. Elle est toujours cachée par les cheveux de Jude. Elle est là depuis trois ans. Caleb soupire. Il connait bien l'histoire de cette cicatrice, il sait combien elle a fait souffrir le jeune homme. Sans vraiment en prendre conscience, Caleb laisse son majeur s'attarder sur cette courbe mal tracée. Il croise les yeux de Jude qui s'ouvrent sous le manque d'attention. Il ne s'y attarde pas, se redresse et s'approche du corps de jeune pour planter ses lèvres sur la cicatrice. Jude frissonne, il ne saurait vraiment dire pourquoi. Par désir ou par remord ?

- Tu sais comme je la hais, dit Jude.

- Oui, je sais.

« Elle », c'est la cicatrice. Elle a été causée il y a trois ans, à la caserne. Les recrues de moins de vingt et un an avaient été envoyées auprès du ministre des sports pour le protéger des émeutes. Le ministre avait fait décapiter l'un des joueurs de football de l'équipe nationale parce que la sœur de l'oncle du père de sa fiancée avait manifesté son mécontentement vis-à-vis d'une loi. Bien sûr, la décision n'avait pas fait l'unanimité, mais le ministre était parvenu à calmer les foules en leur assurant avoir trouvé un joueur plus talentueux pour le remplacer. Alors les supporters avaient accepté la décision. Seulement, le ministre avait alors proposé son propre fils dans l'équipe. Il était tellement mauvais que l'équipe n'avait pas passé les qualifications mondiales. Alors, ultras et moins ultras s'étaient réunis pour pendre le ministre.

Bref, on avait mobilisé de jeunes soldats pour contenir l'émeute, protéger le ministre. La tâche semblait convenir à des enfants. Caleb, Jude et David avaient dix-neuf ans. Avec dix autres camarades, on les dépêcha sur place. Ce fût une hécatombe. L'un des jeunes militaires envoyés les trahit, car il était un grand admirateur du sportif décapité. Ce jour-là, dix-sept personnes moururent. Deux militaires de dix-huit ans, quatorze ultras armés de couteaux, et le ministre. David et Jude furent attaqués par une dizaine de supporters, à cause d'une erreur tactique de Jude. Ils mirent le jeune soldat à terre et tentèrent de planter un couteau dans son épaule. D'autres s'attachèrent à défigurer David, et il perdit son œil gauche.

Ce fût la première et la dernière fois que Jude commit une erreur tactique.

Les lèvres de Caleb quittent la peau acidulée du jeune homme, et il se couche de nouveau contre le matelas, sans lâcher le regard un peu contrarié de son ami. Jude se redresse, il porte son visage au-dessus de celui de son camarade et dépose, lui aussi, ses lèvres contre son cou, contre sa bouche.

- Je déteste cette cicatrice.

- Je sais.

- Je déteste quand tu me rappelles qu'elle existe.

- Je sais. Mais si tu m'embrasses quand je te la rappelle, je risque de recommencer.

- Tu ressembles à un enfant quand tu dis ça…

- Ça, c'est parce que tu ignores à quoi je pense…

- Tu penses à quoi ?

- A toi.

- Et tu penses quoi à propos de moi ?

- Je pense que j'ai envie de te faire l'amour. Et qu'à moins que tu ne m'en empêches, je vais le faire.

Jude sourit, sans rougir, parce qu'il s'y attendait. Son index gauche dessine les contours des lèvres de son ami. Il éloigne les draps de son corps. Puis il murmure.

- Je suis tout à toi.

Caleb est athée, alors il ne se fait pas prier. Il essaie de tout remettre en ordre dans sa tête. Il est un peu plus de quatre heures du matin. Il a Jude pour lui jusqu'à six heures du matin, heure à laquelle on viendra les réveiller, heure à laquelle on leur demandera de se séparer. Cette nuit, ces nuits, seront la pause énonciative du récit de leur mission, de leur réunion au sommet. Une parenthèse sensuelle, charnelle, onirique, limitée par le temps. Une parenthèse à deux, un secret peut-être, de ceux qui forcent à baisser les yeux et à mordre la langue pour ne pas se trahir. De ceux qui font les regards encore plus langoureux.

Les limites et les barrières si habilement construites se brisent. On les reconstruira plus tard. Avec lenteur, avec force, Caleb prend progressivement possession du corps du garçon. Les premiers gestes, ils les ont répétés, plus d'une fois. Le jeune homme sourit à l'idée de la découverte sensuelle qui suivra à tout ça, à l'idée de corps qui va enfin accepter de se donner. Totalement.

- Jude, ça pourrait être bien que, cette fois-ci, tu ne fasses attention qu'à nous. Que tu ne me dises pas ensuite que tu regardais ailleurs. Si tu veux m'échapper, t'évader, je préfère qu'on arrête tout de suite. Pour une fois, je veux qu'il n'y ait que nous. Qu'on zappe ce qu'il se passe dehors, qu'on oublie la guerre qui fait rage, notre avenir, la mort qui rôde, les militaires qui guettent. Qu'on ferme les yeux sur toutes les horreurs qui sont commises, à la seconde-même où toi et moi, on s'autorisera à s'aimer… Jude, je veux être sûr que le reste n'existe pas pour toi.

Les yeux rougeoyants de Jude s'assombrissent à mesure que le désir prend possession de son esprit. Il a le souffle troublé, la tête renversée sur le lit, le corps allongé portant le poids de celui de Caleb. Au loin, il lui semble percevoir l'agitation nocturne des villages alentours, aux prises avec une guerre effective contre laquelle ils n'ont pas d'armes. Des villages qui se laissent tuer au gré des envies, au gré des besoins. Il garde les yeux fixés sur le visage de Caleb, sur les deux orbes nuageux qui refusent de le lâcher. Jude ne sourit pas. Il observe cette couleur qu'il ne sait définir, cette couleur qu'un peintre a, un jour, accepté d'inventer pour provoquer le trouble. Ce n'est pas difficile de voir l'envie recouvrir, d'un voile, les yeux de Caleb. Ce n'est pas difficile non plus de distinguer les échauffements de râles contenus dans sa voix. Pas besoin de dissimuler. Caleb attend l'autorisation. Il attend l'ordre. Dis-moi ce que tu veux, Jude.

- Aime-moi…

Jude ne peut pas finir sa phrase, il n'en a pas le temps. Caleb avale les derniers sons. Il vient voler le point final directement sur la langue de Jude, il l'arrache avec les dents.

La guerre s'éloigne, les deux garçons l'abandonnent complètement, juste pour la nuit. Ils choisissent de laisser ces hommes, ces femmes, ces enfants, se brûler au feu des canons, se briser sur les baïonnettes, se livrer aux chaînes de fer… Le nombre de morts, la souffrance endurée, les familles endeuillées, plus rien ne compte.

La fièvre gagne les deux corps en proie à toute la violence du désir. Plus aucun mot ne parvient à passer la barrière des lèvres, car les langues sont prisonnières l'une de l'autre. La main gauche de Caleb s'égare sur la peau de son amant, elle la parcourt en connaisseuse. Elle s'engage à découvrir davantage, à séparer tous les vêtements de leurs corps pour leur permettre de se rencontrer, de s'appréhender. Doucement, les mains se mélangent contre les peaux, au point de ne plus savoir qui caresse quel corps.

Sans parvenir à réellement quitter la peau brûlante de Jude, les lèvres de Caleb se déplacent sur le corps, tracent un chemin nouveau. Le cou, les épaules, la poitrine, le ventre, le bassin, elles tentent de ne rien oublier. Les premiers soupirs s'échappent de la gorge de Jude. Caleb sourit contre la peau du jeune homme. Il reprend les baisers, les accentue, les transforme lentement en morsure, provoquant de nouveaux soupirs, de nouveaux grondements. Il revient près du visage de Jude. Sa langue dessine les contours des lèvres du jeune homme. Jude réplique de la même façon. Les ongles du jeune homme s'enfoncent un peu au hasard, en réponse aux morsures sensuelles de Caleb. Ses doigts s'attardent sur les parties du corps les plus sensibles de son ami, alternant les genres de caresses, de la plus légère à la plus furieuse.

Caleb embrasse passionnément le cou de Jude, de plus en plus rapidement, au fur et à mesure que son camarade intensifie les mouvements de ses doigts contre son dos, son ventre, autour de ses fesses, de son sexe. Les râles s'arrachent du plus profond de sa gorge.

Sans vraiment parler, sans vraiment demander l'autorisation, Caleb décide de rompre le jeu préliminaire. Alors, sans vraiment parler, sans vraiment en donner l'autorisation, Jude accepte.

Le sage disait : 1+1= 1. Faire l'amour, c'est à peu près ça. C'est accepter de ne faire qu'un à partir de deux personnes, accepter le corps d'un autre au fond de soi. C'est être égoïste en ne pensant qu'à soi, qu'à son plaisir, qu'à son désir, qu'à son infini besoin de possession. C'est aussi être altruiste, penser qu'il y a un partenaire à l'action, quelqu'un à qui l'on doit se livrer entièrement.

Le corps de Jude se fait progressivement la possession de Caleb. Les souffles et les battements de cœur se désorganisent totalement sous l'emprise des mouvements des bassins qui se cherchent. La sueur perle sur les corps entiers tandis que les mains des deux garçons s'accrochent à ce qu'elles trouvent : les draps, le rebord du lit, le corps…

Jude ferme les yeux et il ordonne à ses dents de maintenir ses lèvres closes, afin de maîtriser un peu les soupirs de plus en rauques qui prennent la clé des champs. Il aimerait bien demander à son cœur de se calmer aussi un peu, mais c'est peine perdue. Au contraire, il accélère encore, en rythme avec les mouvements du bassin de Caleb.

Leurs corps en symbiose, leurs deux esprits embués et liés, les deux garçons tentent de percevoir l'une des définitions possible du mot éternité. L'orgasme les y entraîne, avec ferveur, sans retenue. Malgré les râles de plus en plus puissants, malgré leurs sens perdus au gré du vent, ils observent, de loin, l'étendue de cette éternité, celle qu'on n'atteint jamais vraiment, qu'on se contente d'imaginer…

Les derniers frissons, les dernières ondes se propagent dans leurs corps épuisés. Le silence revient, puis se trouble par les respirations qui se reprennent en main. Caleb s'allonge à côté de son nouvel amant. Il passe une main fatiguée dans ses cheveux emmêlés, sans véritable espoir de les dénouer, simplement pour constater l'étendue d'une passion, de l'engagement. Une nouvelle forme d'engagement. Il tourne la tête après quelques minutes à réguler sa respiration. Ses yeux se posent sur le jeune homme étendu à ses côtés. Ses yeux sont fermés, il semble s'être endormi. Caleb s'approche, remonte le drap sur son dos avant de frôler du bout des doigts les omoplates qu'il vient d'embrasser. Il vient poser sa tête au creux de ceux-ci, pour entendre le souffle du jeune homme, sentir le cœur battre contre sa poitrine, ralentir un peu. L'une de ses mains vient se loger au creux des reins de son amant, conserver encore un peu cette possession sur son corps. Puis il ferme les yeux, se laisse bercer par les mouvements de ce corps au bord du sommeil. Se laisse bercer jusqu'aux rêves.

A cinq heures et demie du matin, Jude ouvre les yeux, la tête plongée dans l'oreiller. Le jour ne perce pas encore les volets, il est encore un peu tôt. Le jeune homme prend lentement conscience d'un poids contre son dos. Les heures précédentes lui reviennent petit à petit, comme les souvenirs d'un rêve diurne. Le jeune homme se souvient. Il tente de se retourner, pour observer Caleb dormir, mais c'est impossible, parce que le jeune homme est toujours niché au creux de son dos. Il tente de se dégager sans le brusquer, mais n'y arrive pas. Caleb, encore à demi enfermé dans l'univers des rêves, s'écarte de Jude, se redresse en frottant ses yeux.

- Bonjour, murmure Jude.

- 'jour, répond Caleb.

A son tour, Jude se redresse. Il sourit alors que son ami continue à chercher la clef de sortie du brouillard ensommeillé. Il écarte lui-même les mains de Caleb de son visage, de ses yeux, pour y déposer ses lèvres.

- Je crois que ça fait très longtemps que je n'ai pas eu droit à un réveil aussi agréable…

- J'aimerais te dire de t'y habituer.

- Tu as des cernes effroyables, remarque Caleb.

- Je te retourne le compliment. Ecoute, j'ai aucune envie d'interrompre ce grand moment de romance et de poésie, mais je crois qu'on devrait bouger un peu avant qu'Axel nous fasse une visite surprise.

Le jeune homme sourit et hoche la tête. Il regarde son amant se lever et prendre la direction de la salle de bain, avant lui. Il replonge dans les draps, attrape du bout des doigts un pan du rideau et le tire lentement. La nuit n'a pas quitté le ciel, elle ne le fera pas tout de suite, elle continue son règne. Ses yeux couleur métal indéfinissable se perdent dans cette pénombre, dans ce ciel encré. Et il repense à sa nuit.

- Au fait…

Jude sort de la salle de bain, vêtu d'un jean, pieds et torse nus, occupé à essorer ses cheveux à l'aide d'une serviette, rouge. Caleb détourne les yeux, qu'ils s'occupent à présent du corps dénudé du jeune homme.

- … je ne t'ai pas demandé, mais le compagnon de Xavier Foster, tu l'as vu ?

- Non. Je sais pas comment je vais faire passer cette putain de lettre. J'ai pas confiance en les gars de la Gourmandise.

- Tu as confiance en peu de monde…

- C'est ce qui me maintient en vie.

Le jeune homme voit son ami sourire alors qu'il boutonne une chemise noire. Puis il lui conseille de passer à la salle de bain, avant qu'on ne vienne les chercher. Caleb s'exécute. Il ressort à la seconde où Kevin frappe à la porte.

Un simple regard entre les deux garçons. Ils se souviennent parfaitement de l'accord. Se taire, simuler. Ils quittent la chaleur ambiante de la dépendance rouge pour affronter la fraîcheur du matin. Caleb traîne un peu derrière. Ne pas laisser Mark se douter d'un quelconque rapprochement. Ne pas le laisser imaginer.

Il laisse Jude retrouver Bryce. Il laisse Claude venir à sa rencontre, séparé de son amoureux. Des gâteaux, des viennoiseries, des œufs brouillés, du jus de fruit et du café sont étalés au hasard sur une large table, dans le hall du bâtiment principal. Pour marquer le désaccord feint entre lui et son partenaire, Caleb prend une assiette, un verre, les remplis, mais ne daigne pas rester à table. Il prend le tout et s'éloigne dans le couloir, pose son petit déjeuner sur le rebord d'une fenêtre. Le jour se lève, avec douceur. Claude, toujours privé de son partenaire, rejoint le jeune homme. Il ne l'interrompt pas, pas avant qu'il ne termine son assiette, son verre, pas avant qu'il n'ouvre la fenêtre et n'allume une cigarette.

- Ça va pas mieux, avec Jude, alors ?

Caleb ne répond pas. Il souffle lentement, puis inspire l'air frais.

- Dis Claude, tu vas pas à la Gourmandise, par hasard ?

- Pas pour l'instant. Pourquoi ?

- Pour rien. Un truc à faire passer.

- Pour le rouquin, encore ?

Là non plus, Caleb ne prend pas la peine de répondre. C'est inutile. Ce n'est pas la première lettre que Xavier tente de faire passer. Ce n'est pas la première qui n'arrivera jamais à destination.

- J'admire sa détermination, à ce type… Après plus de trois ans, toujours aussi amoureux…

- Il tient à lui, c'est normal.

- Sûrement. Mais je sais pas comment il fait. Je pourrais pas abandonner quelqu'un d'aussi précieux, pas même pour la lutte, aussi juste soit-elle. J'espère que t'auras jamais à vivre ça.

- Ça n'arrivera pas. J'ai été élevé par ma grand-mère. C'est la seule femme qui a jamais compté pour moi, alors j'ai fait en sorte qu'elle puisse fuir le pays, dès que je me suis engagé. Aujourd'hui, elle se cache quelque part à l'Est.

- Je parlais pas seulement de ta famille. Je parlais aussi du reste.

- C'est une allusion à Jude ?

- Oui. Tu crois quoi ? que j'ai rien vu ? Les regards, la façon dont vous vous comportez. Que ce soit à la Bibliothèque ou ici, c'est pareil. Y a quelque chose entre vous, quelque chose qui attend juste d'exploser lorsque l'étincelle jaillira. Et si moi je m'en suis rendu compte, c'est que Mark et Axel sont aussi au courant. J'espère juste que ça ira entre vous. Si le réseau ne vous sépare pas, j'ai peur que cette dispute ne le fasse.

- Ça non plus, ça n'arrivera pas.

- Tu sais bien que pour Jude, ça ressemble à une trahison…

Caleb soupire, les yeux baissés à observer la fin de sa cigarette se consommer entre ses doigts. Il finit par l'écraser contre la dalle blanche, laissant une marque noircie sur le rebord qui déplaira sûrement au propriétaire. Il déglutit, puis regarde son camarade.

- Hier soir, on s'est réconciliés. Et on a fait l'amour.

Claude tourne lentement la tête vers lui, les yeux grand ouverts.

- Alors, pourquoi Bryce joue toujours les nounous ?

- On a décidé de ne rien dire. Pour éviter d'attiser les rumeurs, calmer un peu les esprits.

- Et alors, c'était comment ?

- Je sais pas. Ça faisait une éternité que j'avais pas couché pour autre chose que par besoin. Alors, tout à coup, faire l'amour à quelqu'un qui compte, à qui on tient, comme pour lui prouver qu'on l'aime… Je me suis presque senti intimidé.

- Et lui ?

- J'en sais rien. On n'en a pas parlé.

- Pourquoi ?

- Je n'en sais rien, répond Caleb en prenant soin de détacher chaque syllabe. C'est comme ça. On n'a pas toujours besoin d'en parler.

- Bah, votre première nuit ensemble, ç'aurait pu être pas mal d'en parler un peu.

- T'es devenu sexologue, toi ?

- T'as raison, ça me regarde pas. Mais ne perds pas de vue la réalité.

- Quelle réalité ?

- Votre histoire est vouée à l'échec. Tu auras beau lui faire l'amour comme un dingue les deux prochaines nuits, te persuader que tu n'as jamais autant aimé quelqu'un, tout ça prendra fin à la seconde-même où cette réunion à la con sera terminée. Y s'passera quoi après ? Le secteur de l'Orgueil acceptera certainement pas ça. Mark se doute qu'il y a un truc entre vous. Il ignore juste ce que c'est, exactement.

- C'est pas le seul.

- Tu l'aimes, Jude ?

- Je sais pas, et ça ne te regarde pas. Tu l'aimes, toi, Bryce ?

- Je m'suis jamais vraiment posé la question. On vit une drôle de période. Comment tu veux qu'on mette un nom sur ce qu'y nous arrive ? Quelque part, je me contrefous de savoir ce que pensent les gens. Notre relation est ce qu'elle est. Toi, les chefs, les amis, vous pouvez pensez ce que vous voulez. Moi, je sais ce que je ressens.

- Tu as de la chance. Moi, je suis complètement paumé, complètement dépendant de ce que les autres pensent. J'ignore si je l'aime comme on est censé aimer à mon âge. J'ai connu un enfant que j'ai aimé et protégé. L'enfant est devenu adolescent, et je l'ai désiré, tout autant que je l'ai soutenu. Maintenant, nous sommes adultes. Il s'est abandonné dans mes bras… J'avais l'impression de faire l'amour à un ange, un ange avec toute sa pureté, toute son innocence et toute sa puissance. J'arrive juste pas à comprendre. Jude a toujours été mon frère, mon ami, mon amour, mon ange gardien… Aujourd'hui, il est aussi mon amant. Est-ce que c'est un amour incestueux, platonique, un vrai besoin physique, un soutient psychologique ?

- Eh ben, dit Claude. Si j'étais toi, je me mettrais à peindre. Comme Dali. Ça lui a plutôt réussi de ne pas réussir à donner un nom définitif pour parler de sa femme. Sérieusement Caleb, je crois que tu te prends trop la tête. Qu'est-ce que ça peut faire la façon dont tu le vois ? Si tu aimes l'embrasser, lui tenir la main, lui faire l'amour, l'aider, lui remonter le moral, jouer les confidents, alors continue tant que tu le peux. La guerre brouille complètement les frontières, on ne sait plus comment aimer. Alors, on va se la jouer artistes post-guerre… on va réinventer l'amour, comme on l'entend.

- J'aimerais que ce soit si simple… Cette histoire commence à me faire flipper. Je peux plus résister à l'envie de l'avoir contre moi, mais je peux pas non plus résister à l'idée qu'on va nous séparer. Jude le supporterait pas. J'ai pas envie de le faire souffrir, pas encore.

Les larmes commencent à se bousculer dans sa voix, et son ami sourit faiblement. Tout ça, tout ce qu'il vient d'avouer, Caleb ne le dira peut-être plus jamais. Parce qu'il connait Jude. Jude est encore un enfant, un enfant perturbé et craintif, un enfant qui ne sait plus vraiment faire confiance à l'avenir. Un enfant qui a besoin d'être rassuré, sans arrêt. Alors non, Caleb ne pourra jamais lui avouer que lui aussi a peur de leur situation, parce qu'il sait bien qu'il ne pourra jamais se battre seul contre le secteur de l'Orgueil. Pas besoin de l'angoisser davantage.

- Tu sais quoi, poursuit Claude, je crois que t'en est sacrément mordu, du petit Jude…

Le jeune homme relève la tête. La mélancolie brouille un peu sa vision, mais il sourit, légèrement. Oui, bien sûr qu'il est mordu, totalement morgane, et c'est pas nouveau.

Le hall s'agite. Le début des protestations matinales. On quitte la salle pour s'engouffrer dans les couloirs et rejoindre les escaliers. Bryce apparaît, un regard fatigué et ennuyé bien appuyé. Juste derrière lui, Jude, Axel et Mark tiennent une discussion sur la journée passée, sur les actions financières menées. Bryce se dirige Claude et l'embrasse. Caleb sourit. Mais ça n'amuse pas Axel, ni Mark.

- Bryce, à quoi tu joues ? demande Axel.

- Ça me parait assez clair. J'embrasse mon compagnon.

- Oui, j'avais remarqué.

- Ecoute, raisonne Mark, je sais bien que les relations amoureuses sont tolérées chez les Coléreux, mais ici, tu dois te soumettre aux règles du réseau. Et les règles du réseau sont celles du secteur de l'Orgueil.

- Tes règles, j'en n'ai rien à foutre. Je dépends du secteur de la Colère, et je ne reçois mes ordres de personne d'autre. Tu te prends pour le chef des Orgueilleux si ça t'amuse, mais ne compte pas sur moi pour m'aplatir.

- La question n'est pas là, je ne joue pas les chefs ! Il y a des règles ici, et ce sont les mêmes pour tous. Et l'interdiction des relations amoureuses en fait partie. Tu fais ce que tu veux dans ton secteur, ce que tu veux quand vous êtes seuls tous les deux, dans votre dépendance. Mais en public, je te déconseille de recommencer ça !

Bryce est du genre qui n'écoute pas ce qu'on lui dit, et qui provoque. Pourtant, il se ressaisit. Mark n'est pas un vulgaire agent de liaison, il est le protégé d'Hillman. Il pourrait risquer sa tête, ainsi que celle de Claude s'il continuait à agir ainsi. Il laisse sa main glisser le long du bras de son compagnon, puis s'en éloigne. Ils sont, tous les six, seuls dans le hall. La réunion a peut-être déjà commencé. Bryce s'avance vers Mark, ses yeux froids braqués sur lui.

- Bien, capitaine ! dit Bryce en effectuant le salut des militaires du gouvernement.

- Joue pas à ça avec moi.

- A quoi ? Dis-moi, Mark, de quoi tu as peur ? Qu'on nous suive, qu'on se révolte ? Cette loi est une invention à la con, une décision prise par deux gamines qui ont pensé qu'elles pouvaient décider pour tout le monde. Je refuse de m'y soumettre. Tes lois à la con et ton droit de veto, je m'en fous !

- On a tous voté cette loi, rappelle Axel.

- Les élections étaient truquées ! Quelle personne saine d'esprit peut voter ça ?! On se bat pour retrouver nos libertés, je te signale, pas pour en perdre. Mais ça arrangeait les Orgueilleux…

- Tu vas trop loin, Bryce, murmure Mark.

- Mais il faut bien que quelqu'un te dise les choses en face, Mark. Je sais très bien quel genre de jeu tu joues. Tu peux essayer d'instaurer des limites, mais tu ne brimeras jamais ni le désir, ni l'amour. Tu crois vraiment que m'engager comme chien de garde auprès de Jude va te permettre de le mettre en prison ? Que m'éloigner de Claude tiendra Caleb loin de Jude ? Arrête de jouer avec nous, Mark. Arrête de te prendre pour Dieu.

Avec toute la théâtralité dont il dispose, Bryce quitte le couloir pour rejoindre les escaliers. Mark, les yeux fermés et les dents serrées, tente de se calmer. Claude suit son compagnon.

En haut des escaliers, bousculée par Bryce, Nelly apparaît.

- Si vous pouviez avoir l'obligeance de vous disputer lorsque la réunion sera terminée, et par la même occasion y assister, ça m'arrangerait !

- On arrive, dit Mark avec un sourire effroyablement forcé.

Précédé d'Axel, il s'engage dans l'escalier. Jude les suit, un peu forcé, mais il regarde Caleb, inquiet. Il s'approche de lui.

- Ça a pas l'air d'aller, dit-il.

- Tu t'inquiètes pour moi ? demande Caleb avec un sourire ironique.

- Oui.

- On en reparle ce soir. Dieu t'attend, et il n'aime pas qu'on le contrarie.


Le Complexe de Dieu : Aussi nommé Toute-puissance, il s'agit du fantasme d'être au-dessus de tout, s'approprier les pouvoirs de Dieu, à savoir son pouvoir illimité. Et l'orgueil, c'est s'accaparer les vertus offertes pas Dieu.

Dali : Grand peintre surréaliste espagnol habitant en France. Sa femme, Gala (d'abord épouse d'Eluard) sera à la fois sa muse, sa femme, son amante, sa sœur, son amie, sa confidente, sa mère.


Je vous avoue que ça fait trois plombes que cette fichue scène de sexe était censée débarquer, mais comme je suis pas du tout organisée, je crois toujours que je suis capable de caser toutes mes idées en 7 pages word... que je suis naïve ! Bref, j'ai adoré l'écrire, ce chapitre, surtout le dialogue entre Caleb et Claude, alors j'attends vos réactions. Vous l'aurez bien compris, on rentre dans la face "dangereuse" de l'histoire, alors j'espère être à la hauteur, moi qui ai plutôt l'habitude de la platitude quotidienne romancée !

Hasta la proxima semana !