Salut salut !
Tout d'abord, je souhaite un joyeux Noël un peu tardif à tout le monde ! J'espère que les vacances se passent bien, et tout le tralala ! Je peux vous dire que je viens de recevoir une énorme bio d'Aragon, alors vous risquez de voir apparaître de plus en plus de références aragoniennes, drieuistes et surréalistes dans ce récit.
Bon, j'avoue que je n'étais pas sûre de réussir à publier aujourd'hui, étant donné la dose d'énergie qu'à mobilisé mon déménagement un peu chaotique. Dans la famille, on ne fait jamais rien comme les autres ! Bref, ma chambre commence doucement à devenir habitable, même si je n'ai toujours pas de bibliothèque ni de lit, et que j'ai donc le dos défoncé. J'ai donc réussi à terminer le chapitre à une heure du tam' !
Bref, voici donc un nouveau chapitre, un peu long, mais comme je n'étais pas là la semaine dernière, je me le permets. Si j'arrive à me canaliser un peu, on glisse doucement vers la fin de l'histoire. J'espère l'avoir finie dans quatre chapitres, cinq grand max. Ok, c'est pas du tout la fin...
Sur ce, bonne lecture !
Le réveil à six heures du matin, décidément, c'est pas facile ! Lorsque la sonnerie dissonante retentit, à six heures tapantes, Caleb se prend à regretter l'époque où il y avait encore une connexion internet possible à partir d'un portable, afin d'utiliser une ballade rock pour le tirer de son sommeil. Bien sûr, avec l'installation du nouveau gouvernement, toute personne censée a renoncé à la toile. Trop dangereux, trop surveillé. Caleb a déjà proposé, il y a quelques années, de programmer les réveils de tous les résistants pour qu'ils diffusent Le Chant des Partisans au matin, mais personne n'a soutenu cette entreprise. C'est donc avec une sonnerie digne du siècle passé que les résistants continuent de se lever. Comme premier son de la journée, y a plus agréable…
Le jeune homme s'étire, encore allongé, puis frotte ses yeux pour chasser les derniers grains semés par le marchand de sable. Puis il se redresse. La chambre est encore plongée dans le noir. Il y a quelque chose d'étrange… Dans son lit, il est seul. C'est pas normal. Jude devrait être à ses côtés, lové contre lui, dans ce lit une place. Le jeune homme allume la lumière. Personne dans le lit d'en face. Il se lève, tend l'oreille. Rien. Personne dans la salle de bain, ni dans la cuisine.
Caleb soupire.
Où est-il passé ?
- Mark, c'est toi qui as réquisitionné mon partenaire ?
- Quoi ? Pourquoi j'aurais fait ça ?
- J'en sais rien. Pour une mission, ou autre chose… Il est pas à la dépendance, et il m'a pas prévenu.
- C'est bizarre. On va aller voir Nelly, elle doit être au courant.
Caleb hoche la tête. Ils prennent le chemin du bureau provisoire de la jeune femme. A chaque fois que les deux garçons rencontrent quelqu'un, Mark sourit chaleureusement et demande si le petit Sharp a été vu dans les parages. Comme la réponse est toujours non, ils avancent progressivement vers la porte derrière laquelle se tient la jeune femme, probablement en pleine conversation téléphonique ou penchée sur une pile de documents noirs et blancs sans aucune image. C'est ça le problème des bureaucrates et des politiciens, ils voient toujours la vie en noir et blanc, et sans image ! Etant donné l'état du monde actuellement, ça fait pas de mal de s'inventer des tâches de couleur de temps en temps. Quand on fait de la politique toute la journée, pas le temps de colorer le monde, on tente de le refaire tourner rond. Alors, il y a des gens autour d'eux pour insuffler un peu de sympathie dans cette planète quasi-monochrome. Des gens comme Sue Hartland qui mordent violemment ce qui existe déjà pour le remodeler, des gens comme Célia Hills qui refusent de tout voir en sombre. Des gens comme Jude Sharp qui essaient de garder l'équilibre face à un ravin. Des gens comme Mark Evans qui sourient malgré tout, malgré l'horreur manifeste. Et aussi des gens comme lui, comme Caleb Stonwall qui se sont gravé avec leurs dents une devise de liberté à même le cœur, sous l'épiderme…
Bref, Nelly n'a pas la tête à s'occuper des nuances de couleur, elle est trop occupée par les nombres et les tournures de phrases.
Mark frappe, par politesse, et entre sans attendre de réponse. Caleb non plus ne s'encombre pas des éternels usages et suit le jeune homme. On est en guerre, on agit sans se poser de question !
- A quoi ça sert de frapper si vous n'attendez pas que je vous invite à entrer ?
Elle a les yeux rivés sur un écran ultra perfectionné, du genre que le gouvernement possède dans ses hauts bureaux. Evidemment, la sécurité déployée pour ce genre d'engins est exceptionnelle, et donc exceptionnellement infiltrée par la milice. La jolie Nelly Raimon n'est pas stupide, elle sait bien que, malgré toute la fidélité que son père témoigne au gouvernement, son ordinateur est surveillé. Hors de question de traiter un dossier pour le QG avec ça ! La plupart des dossiers relatifs aux 7 péchés sont traités sur papier, parfois brûlés aussi.
- On voulait juste te signaler qu'on était là, explique Caleb.
- Mais on peut repasser plus tard, précise Mark.
- Non ! Vous m'avez dérangée une fois, on va s'en contenter. Qu'est-ce qu'il y a de tellement urgent ?
- On a perdu Jude, répond Caleb.
- Quoi ?
- Mais non, la rassure Mark, on ne l'a pas perdu, on ne sait pas vraiment où il est. Il n'était pas à la dépendance, et on ne le trouve nulle part. Et à voir ta réaction, tu ne sais pas si on lui a demandé d'accompagner quelqu'un pour une mission…
- A moins que ce ne soit un cas d'urgence extrême qui nous mettrait tous en danger, on n'autorise aucune mission pendant le Sommet, question de sécurité. J'ignore où il est, mais ce n'est pas en mission.
Voilà, il la sentait mal, cette réunion, et il avait raison ! Mais bon sang, où est-il passé ? S'il avait quelque chose d'important à faire, la moindre des choses était de prévenir son partenaire ! Ou alors, Caleb a fait ou dit quelque chose qui a agacé Jude… Jude est bien du genre à prendre la mouche pour rien… Le hic, c'est que Caleb a beau se creuser la tête, il n'arrive pas à savoir ce qu'il a fait de travers. La soirée qu'ils ont passée, il l'a bien en tête, pas de problème, mais il se souvient essentiellement de ce qui lui a plu, du caractère charnel de la veille, pas tellement de l'aspect dialogué, ça c'était secondaire !
Mark claque soudain des doigts devant ses yeux, comme pour le réveiller. Caleb déglutit et avale les rougeurs qui auraient pu s'immiscer sur ses joues teintées des souvenirs de Jude qui l'embrasse jusqu'à le rendre dépendant.
- A quoi tu pensais ?
- A rien. Bon, une solution pour retrouver Jude ?
- Je vais voir avec les chefs, propose Nelly. Y a pas trente six solutions. Soit les chefs l'ont fait rapatrier en sourdine, soit il a fugué.
- Sans sa sœur ? Y a peu de chances…
- C'est vrai Nelly, réplique Mark, on connait suffisamment Jude, il a toujours agi pour le bien de sa famille, il ne va pas partir comme ça en abandonnant Célia…
- Ça me fait penser, continue Caleb, hier…
Voilà, ça lui revient, la partie dialoguée.
- Vous occupez pas de moi, je dois parler à Bryce !
Le jeune homme quitte la salle comme il y est entré, sans demander la permission. Oui, ça lui revient ! Bryce à Jude la veille, et le jeune homme est rentré chamboulé par cette discussion. Sur le coup, Caleb n'y a pas fait attention, c'était juste une inquiétude nocturne, de celles qu'on a en plein réveil, après une nuit d'amour un peu intense, une cigarette un peu trop nécessaire…
Rapidement, Caleb parcourt le parc pour atteindre le bâtiment principal. Il monte les marches de l'escalier quatre à quatre avant d'ouvrir la porte à la volée, sans se soucier du discours débuté. Ses yeux en amande se promènent dans la salle pendant quelques secondes et repèrent vite leur cible. Assis entre Claude et Axel. Trois chaises à leurs côtés sont vides. Il en profite, bouscule toute une rangée de l'amphithéâtre pour atteindre ses coéquipiers, puis prend place sur la chaise juxtaposée à celle d'Axel, celle ou devrait se trouver Mark.
- Qu'est-ce que tu fichais ? demande Axel. Et où sont Jude et Mark ?
- Je suis pas sûr de le savoir.
Il regarde à côté d'Axel. Deux chaises vides, puis Bryce, puis Claude. Bon, difficile de lui faire passer un message sans déranger la moitié de l'amphi et en gardant la discussion privée. Tant pis, Axel devra jouer les messagers !
- Dis à Bryce que je l'attends dehors, c'est important.
Il se lève et repart sans prêter attention au regard interrogatif de son camarade ou aux onomatopées insultantes des autres résistants. Il pousse de nouveau les battants de la porte qui s'ouvrent avec un grincement désagréable, puis il redescend les escaliers, en espérant que Bryce le suive. Après quelques secondes, il entend la porte s'ouvrir de nouveau. Trois fois. Bryce se déplace avec gardes du corps, apparemment.
- Le message, c'était de demander à Bryce de venir, pas à toute une armada !
- Désolé, j'ai dû mal comprendre, ironise Axel. Alors ? Ça veut dire quoi « je suis pas sûr de savoir où ils sont » ?
Un soupire s'échappe de la gorge de Caleb, mais le jeune homme consent néanmoins à raconter ce qu'il sait, à savoir pas grand'chose. Ses auditeurs l'écoutent attentivement, parce qu'une disparition au beau milieu d'une réunion au Sommet, c'est suffisamment rare pour qu'on s'y attarde. A la fin de son histoire de deux minutes et quarante secondes, Caleb arque un sourcil, pour encourager Bryce à lui parler de la veille, de ce qui a tant bouleversé Jude, peut-être au point de lui souffler l'idée de partir.
Il semble hésiter à répondre, jette un regard désapprobateur à Axel. Et se lance finalement.
- Je lui ai conseillé de se méfier des grands chefs, et de l'Orgueil en général. De Mark aussi.
- Tu conseilles à Jude de se méfier de ses amis ? demande Axel.
- Je lui ai dit de se méfier de tout les orgueilleux, y compris de Caleb.
- C'est malin, ça…
- Quelque chose se trame, je veux savoir quoi.
Les yeux fermés, Caleb réfléchit. Bon, certes Bryce a conseillé à Jude de se méfier, il lui a aussi dit que Célia pouvait être en danger. Mais rien de tout ça n'aurait pu pousser Jude à déserter la dépendance au milieu de la nuit sans avertir son partenaire… Non, Jude est quelqu'un de réfléchi et de posé, il ne partirait pas s'il n'avait pas une raison concrète de le faire. Jude n'a pas un caractère impulsif, pas du tout. Très peu de choses peuvent le mener à lâcher prise, à agir par instinct. Il y a Dark, et il y a Célia.
- Tu crois vraiment qu'il aurait pu se barrer pour si peu ? demande Claude, sceptique.
- J'espère que non, répond Axel. Jude est intelligent, il ne va pas partir à cause de ce genre de conneries…
- Toi, tu peux aller te faire voir ! crache Claude.
- Est-ce qu'on pourrait rester calme ? Ça me parait improbable que Jude soit retourné au QG sans me le dire. Il doit y avoir autre chose.
- Je croyais que vous étiez toujours brouillés, réplique Axel.
- Ça t'aurait plu, hein ?! rétorque Claude.
Les réflexions se bousculent dans la tête de Caleb, tandis que ses deux amis continuent à se livrer à une joute verbale puérile et qui dérive lentement vers la vie privée du jeune homme. Si ça les amuse… Il regarde Bryce passer une main dans ses cheveux. C'est le genre de geste qu'il fait lorsqu'il est anxieux ou sur les nerfs. Caleb espère qu'il est juste sur les nerfs. A part attendre, qu'y a-t-il à faire ? La seule à avoir des cartes valables pour jouer cette manche, c'est Nelly. Il va falloir la laisser se débrouiller seule. Et patienter.
Après quelques minutes à danser sur les insultes lancées par un Claude enflammé et un Axel sarcastique, les garçons se décident à rejoindre la réunion entamée, afin de ne pas perdre davantage d'informations. Il s'agit d'une réunion sur la possibilité d'ouvrir des écoles dans les autres secteurs afin d'éviter aux parents résistants de se séparer de leurs enfants en les confiant aux orgueilleux. Réunion parfaitement superficielle, parce qu'il n'y a pas assez d'enfants résistants pour ouvrir une autre école, et parce que l'Orgueil aime éduquer les plus jeunes selon son credo. Au bout de deux heures de discussion, un juge va trancher et dire qu'il n'y aura pas d'école supplémentaire, et six septièmes de la salle vont crier à l'injustice. Comme tous les ans.
Tandis que Claude menace de s'endormir, Caleb passe et repasse les événements de la veille dans sa tête afin de comprendre pourquoi Jude s'est tu, pourquoi il n'a pas parlé de ce qui clochait. Il n'a pas de doute sur la confiance que lui voue Jude, pas du tout. Qui de ce qu'à pu dire ou sous-entendre Bryce n'a pu ébranler ce sentiment. Non, ce genre de mots ne fait pas peur à Jude.
Lorsque tout le monde arrête de hurler, lorsque tout le monde se rend compte qu'encore une fois, la réunion n'a donné lieu à aucune amélioration, aucun changement, l'amphithéâtre se vide. La prochaine réunion est dans une demi-heure, alors les garçons s'esquivent afin de prendre l'air. L'un sort le paquet de cigarettes, l'autre un briquet qu'il allume et place au centre. Presque simultanément, les garçons engagent un ballet en quête du feu. Le ballet est rapide, mais complexe. Il ne faut pas gêner les autres, s'écarter au bon moment, reculer avec grâce, en espérant être resté suffisamment longtemps pour laisser le bout de la cigarette brûler et intoxiquer les poumons de la première bouffée. Silence total que les corbeaux viennent finalement troubler. Comme un avertissement, un pressentiment. Eux aussi, ils hurlent, ils chantent leurs désirs. Dans quelques temps, ils vont se faire chasser, déserter à tire d'aile…
Caleb jette son mégot par terre.
- Les gars !
Presque essoufflée, Silvia court vers eux.
- Nelly vous demande dans son bureau tout de suite. Y a des nouvelles sur Jude !
Caleb est le premier à bouger, suivi de près par Axel. Lorsque Bryce esquisse un mouvement, Silvia précise que Nelly n'a demandé la présence que d'Axel et de Caleb. Mais ni Claude ni Bryce ne l'écoutent, et les quatre garçons avancent d'un pas décidé vers le bureau de la jeune femme. Sans frapper, évidemment, ils entrent.
- Qu'est-ce que vous fichez ici tous les deux ? demande Nelly à l'adresse des deux coléreux.
- On les escorte, répond lascivement Claude.
- Silvia a dit que tu avais des nouvelles, explique Axel.
- Ouais, et pas les meilleures, répond Mark.
- Comment ça ?
- J'ai appelé pas mal de monde, reprend Nelly, pas la moindre trace de Jude au QG. Alors je me suis renseigné auprès d'indics dans les villes alentours. Un milicien qui faisait sa ronde a remarqué un jeune homme de la taille et de la carrure de Jude, avec une capuche vissée sur la tête. Il est resté planqué, à regarder la rue pendant un bon quart d'heure avant d'acheter un journal et de détaler.
- C'est ça, tes infos ? demande Caleb.
- Laisse-moi finir ! Sur mes ordres, le milicien a donc retrouvé le petit livreur, pour savoir s'il avait pu voir le visage du jeune homme. La réponse était non. Le gosse a juste remarqué ses yeux d'une couleur étrange. Il lui a semblé qu'ils étaient rouges… Le type s'est contenté de lire la une du journal avant de le jeter à la poubelle et de détaler. Voici le journal, et voici la une.
La jeune femme extirpe un journal froissé du haut d'une pile de documents et le tend à Caleb. Ses coéquipiers s'approchent de lui afin de lire par-dessus son épaule : Tirée des griffes des résistants, la jeune militaire Célia Hills rentre enfin chez elle !
- Putain, siffle Axel. Célia s'est fait enlever…
- C'est là qu'on a le problème numéro 2, explique Mark. J'ai immédiatement contacté Hillman pour savoir pourquoi je n'avais pas été tenu informé. Le fait est que Célia a été envoyée en reportage à l'extérieur. Et elle est rentrée faire son rapport, vers minuit.
- Alors, elle a été enlevée dans le QG même ?
- Non, répond Mark.
- Comment ça, non ? Elle n'était pas au QG ?
- Si, elle était au QG, et non, elle ne s'est pas fait enlever.
- Quoi ?
- Je lui ai parlé au téléphone tout à l'heure, elle va très bien, explique Nelly. Le problème numéro 3, c'est que le rédacteur en chef du journal est un type pourri jusqu'à l'os, totalement corrompu, du genre à faire n'importe quoi, à vendre sa sœur si les billets sont suffisamment verts à son goût. Et ces temps-ci, on l'a beaucoup vu circuler autour de la caserne de Dark. Je résous l'équation pour toi, ou tu trouves tout seul le problème numéro 4 ?
- Jude s'est fait avoir, murmure Caleb. Il réagit au quart de tour lorsqu'il est question de sa sœur… Il se jette dans la gueule du loup. Qu'est-ce que j'ai pu être con !
- Tu n'y es pour rien, tu pouvais pas deviner.
- Oh si, j'aurais pu ! Je me suis fait avoir comme un gosse à qui on offre un cadeau, j'ai posé aucune question…
- Qu'est-ce qu'il t'a offert de si incroyable pour t'empêcher de réfléchir ? demande Nelly.
- Ça ne te regarde pas, répond-il immédiatement.
Pas ici, pas devant la jolie descendante d'un des membres du gouvernement, pas devant le petit protégé de l'un de ses chefs. Nelly n'a jamais été suffisamment proche de Caleb ou de Jude pour tenter d'interpréter quoi que ce soit. Et puis, au fond, elle s'en fiche aussi un peu. Par contre, pas besoin de se retourner pour sentir le regard froid et accusateur d'Axel dans son dos, Caleb l'imagine très bien. Mark, lui, semble déjà penser à autre chose. Tout le problème réside dans le verbe sembler.
La jeune femme replonge immédiatement dans sa pile de document ultra-organisée. Caleb arque un sourcil. Qu'est-ce qu'elle fait, là ? Il regarde Mark qui hausse les épaules en le gratifiant d'un air désolé. Sérieusement ?
- Euh… Nelly ?
- Quoi encore ?
- Ben, on fait quoi pour Jude ?
- Rien.
- Comment ça, rien ? demande Caleb au bord de la rupture. Jude est probablement retourné entre les griffes de Dark, à la Caserne !
- Je sais, mais que veux-tu que j'y fasse ? Je te l'ai dit, on n'autorise aucune mission en plus de la Réunion au Sommet, à moins que notre vie ne soit en danger. Jude n'est pas en danger à la Caserne.
- Tu déconnes ? Tu crois que c'est quoi, Dark, à part un putain de danger ?
- Je veux dire que sa vie n'est pas en jeu. Jude a décidé lui-même de partir, il n'a pas été enlevé. Et puis, à l'heure qu'il est, il est sûrement déjà à la Caserne, je ne vais pas envoyer des résistants pour le sauver, ils se feraient tuer. Le plus sage, c'est d'attendre.
- Tu penses pas ce que tu dis, murmure Caleb en tremblant.
- Ecoute, je sais bien ce que Jude représente pour toi, mais on ne risquera pas la vie d'un troupeau pour retrouver une seule et unique brebis qui a volontairement choisi de s'égarer…
- Mais c'est quoi ce discours à la con ? crie Claude.
- Nelly, explique calmement Axel, sans tes ordres, on ne peut pas agir.
- Je le sais parfaitement. Mais je pense que ce serait une très mauvaise de vous laisser partir.
- C'est toi qui pense, là, ou bien ton père ? demande Bryce.
- Je suis parfaitement capable de penser par moi-même !
Le rouge lui monte lentement aux joues, et sa voix porte un peu plus. Voilà, le masque de la jeune fille guindée et impassible se fissure, et l'adolescente refait surface. C'est cette fille-là que Caleb a fréquentée lorsqu'elle avait quinze ans. C'est celle-là qu'il aurait aimé retrouver aujourd'hui, celle qui n'a pas peur d'en faire trop lorsqu'elle défend une cause qui lui tient à cœur, celle qui ne ressemble pas à une poupée froide et lointaine. Celle qui ne permettrait à personne de lui dicter un tel discours.
Caleb s'approche du bureau. Il pose ses deux mains bien à plat sur le bois et plonge son regard acier dans les yeux bruns de la jeune femme. Nelly n'est pas du genre qu'on impressionne facilement, mais le regard dur et froid de Caleb a quelque chose de franchement inquiétant. Pourtant, elle soutient le regard au maximum.
- Nelly, si tu crois que je vais rester ici les bras croisés en attendant que Dark se pavane avec le fils Sharp dans son ombre, c'est que tu ignores tout à fait ce que Jude représente pour moi. Et tu es bien naïve si tu espères que je vais gentiment t'obéir.
Sa voix est presque aussi froide que ses yeux, pourtant Nelly ne bouge pas. Elle résiste à l'envie de dévier le regard, à l'envie de détourner la conversation, de la balayer comme elle ferait d'une mèche rebelle. En imitant le ton de Caleb, elle répond.
- Tu as raison, j'ai certainement sous-estimé la nature de tes sentiments pour Jude, et cela vaut mieux pour toi et pour lui. Mais ne te trompe pas. Tu n'as aucun pouvoir ici, Caleb. Si j'ordonne, tu exécutes. Et crois-moi, tu vas rester sagement ici. Mark et Axel vont s'en assurer. Et ils te surveilleront nuit et jour s'il le faut.
- Colle-moi la baby-sitter que tu veux, ma belle, j'ai toujours été très doué pour leur échapper.
Le visage de Caleb se rapproche de celui de Nelly. Au point qu'il pourrait la mordre s'il le souhaitait. Nelly ne bouge pas, elle refuse de lui montrer à quel point il peut sembler dangereux. Si elle doit rester statique pendant trois heures, elle le fera. Pas question de courber l'échine, surtout pas devant une forte tête du genre de Caleb. Elle en a mâté des plus coriaces que ça !
- Caleb, si tu tiens à jouer les enfants, ça te regarde. En attendant, tu vas me faire le plaisir de quitter mon bureau et de faire ce pour quoi tu es venu.
- Tu sais très bien ce que j'en pense, des bourgeoises dans ton genre qui se prennent pour des reines. Tu crois que tu fais le poids, face à moi ? Sans papa, tu vaux quoi ma jolie ?
Là, les beaux yeux en amande de Nelly glissent doucement vers la panique. Elle a vu une sorte d'ombre d'enfance danser au fond des pupilles de Caleb. Une ombre qu'elle a fréquenté, bien plus tôt. A l'époque, Caleb était un garçon plus que turbulent, il était violent, il se permettait pas mal d'égards. Il maîtrisait parfaitement la bagarre de rue dandyste. Caleb a toujours su repérer les victimes, les séduire ou les provoquer. Son éveil politique lui a permis de contrôler ce travers.
Aujourd'hui, Nelly a l'impression de revoir le jeune Caleb, celui qui ne lui plaisait guère. Celui qui parvenait même à l'effrayer parfois.
Le jeune homme sourit, comme pour provoquer la jeune femme. Il approche lentement l'une de ses mains de son visage, avec la ferme volonté de l'immobiliser, de lui montrer qui domine ce duel. Mais il n'en a pas le temps.
- Caleb, tu arrêtes ça tout de suite, dit Mark calmement. Tu as passé l'âge.
- Je m'amuse, réplique le jeune homme.
- Tu t'amuseras autrement, explique Axel. A la seconde où tu la touches, je te mets pas terre.
- Quelle chance tu as, princesse ! Tes chevaliers servants volent à ton secours !
Alors que les quatre jeunes hommes présents dans la salle se préparent à intervenir, Nelly décide qu'elle peut très bien s'en sortir seule. Ravalant l'once d'angoisse qui aurait pu venir se faufiler jusqu'à elle, elle abat violemment sa main sur la joue de Caleb.
- C'est pour te remettre les idées en place. Que tu me considères comme la fille du Ministre Raimon, comme une camarade de lutte ou comme une ancienne amie, je t'interdis formellement de me parler de nouveau sur ce ton. Si tu crois sincèrement que je suis sans défense, tu te trompes lourdement. Quoi que tu fasses, je ne changerai pas d'avis, il n'y aura pas d'opération pour sauver Jude. Maintenant, sors de mon bureau !
Que ce soit à cause de la gifle ou des paroles de la jeune femme, Caleb décide de se calmer, sans pour autant se défaire de sa colère. Intimider Nelly n'était pas une bonne idée, parce que, de fait, elle n'est pas sans ressource, au contraire. Et puis, au-delà de ça, replonger dans ses travers adolescents n'était pas du tout une bonne chose. C'est Jude qui est parvenu à le tirer de cette mauvaise passe. Laisser cette violence le submerger, ce serait comme le trahir. Il décide alors d'obéir, de sortir d'ici. Axel refuse de le quitter des yeux, au cas où.
Juste avant de passer la porte, Caleb se retourne vers Nelly qui n'a pas encore regagner son fauteuil.
- Tu vas réussir à vivre avec ça sur la conscience ? Te dire que tu as sacrifié un ami pour la lutte ?
- Oui, parfaitement. J'ai toujours fait passer le destin de mon pays avant mes propres sentiments. Jude est un ami, mais il n'est pas plus essentiel au groupe qu'un autre. Aucun de nous ne l'est.
- Eh oui, tu raconteras ça à tes gosses plus tard. Qu'importe qu'un ami tombe, il y en a toujours un autre pour surgir de l'ombre et le remplacer, n'est-ce pas Nelly ?
Il n'attend pas d'entendre la réponse ni de voir la réaction de la jeune femme. Il tourne les talons, quitte le bâtiment aussi vite qu'il le peut, afin de rejoindre sa dépendance. Ses quatre amis le suivent, évidemment. Qu'ils le fassent si cela les amuse. Rien ne pourra l'empêcher de partir à la Caserne pour sauver Jude, surtout pas Mark, surtout pas Axel. Il ouvre brutalement la porte rouge et la claque avec tout autant de délicatesse. Dans la chambre, il prend un pull, son arme et une carte du pays, ainsi que les plans de la Caserne qu'il a emportés avec lui sur demande des Coléreux.
- Ben dis donc, vous vous êtes battus dans cette chambre ou quoi ?
Caleb se retourne avec la ferme intention de proposer poliment à Mark d'aller se faire foutre. Mais les mots ne sortent pas, le large sourire du jeune homme les en empêche.
- Tu sais, dit Mark, je réfléchissais, et je pense qu'il y a un problème numéro 5. Pour que Jude se rende en ville en tout début de matinée, c'est que quelqu'un le lui a demandé. Dark, certainement, sinon il ne se serait pas déplacé. Dark n'a évidemment pas pu le dire directement à Jude. Quelqu'un l'a fait à sa place, quelqu'un qu'on ne pouvait soupçonner.
- Y a une taupe chez les orgueilleux ?
- Sûrement. J'ai fait en sorte que Jude ne soit jamais seul, pas une seconde. Même dans le train, je l'ai fait suivre par Silvia. Ça veut dire que je ne me suis pas méfié de la personne qui lui a délivré le message, que je ne pouvais pas m'en méfier… Je vais enquêter là-dessus, mais ça veut peut-être dire qu'on risque tous notre peau. Enfin, je voulais juste que tu saches !
- Mark, je sais pourquoi tu es là, et je sais ce que tu vas dire.
- Ça m'étonnerait.
- Si. Tu vas m'interdire d'y aller, mais je ne laisserai pas Jude seul face à cet enfoiré. Je pars immédiatement.
- C'est hors de question, soupire Mark.
- Ecoute, je me fous des règles. Je vais sauver Jude.
- D'accord.
- Quoi ?
- J'ai dit d'accord. Allons sauver Jude.
- Tu viens de me dire que…
- Que tu ne partirais pas immédiatement. Il y a trop de surveillance en pleine journée. Cette nuit, ta surveillance ne reposera que sur Axel et moi. Et nous partirons avec toi à la Caserne.
- Je comprends pas.
- Jude est mon ami, et je refuse de le voir redevenir militaire, surtout pas à la solde de cet homme. Jude a assez souffert. Et puis, je crois que je serais bien incapable de te retenir ici. Contrairement à Nelly, je n'ai jamais sous-estimé tes sentiments pour Jude. Ni l'ampleur de votre relation. Tu crois vraiment que j'ignore ce qu'il se passe dans cette chambre depuis deux nuits ? Que j'ignore que vous vous êtes réconciliés en bonne et due forme ? Quel pouvoir j'ai face à une telle passion ?
Alors que Mark sourit, Caleb baisse les yeux. Par gêne ou par honte, il ne sait plus vraiment. Il a honte d'avoir sincèrement pensé être le seul à vouloir sauver Jude. Il est gêné par le mot passion dans la bouche de son ami. Et aussi un peu agacé de découvrir que ce secret, il n'a pas réussi à le garder pour lui. Pendant près d'une demi-seconde, Caleb se demande s'il ne peut pas tenter de tout nier en bloc. Finalement, il se résigne, ce serait bien inutile. Pourtant, il n'ose toujours pas regarder Mark dans les yeux.
- Mark. A quoi tu joues ?
- Comment ça ?
- Avec moi, avec Jude… A quoi tu joues ? Un jour tu m'interdis de le toucher, l'autre tu me donnes presque ta bénédiction… Je suis largué.
- Je me doute. C'est rien. C'est parce que t'as pas le mode d'emploi. Un jour, je t'expliquerai.
- Quand ?
- Quand je serai sûr de ce que je fais. En attendant, tiens-toi à carreau jusqu'à ce soir, et fais ton sac. La mission « Il faut sauver le soldat Jude » débutera officiellement à une heure du matin !
Comme pour illustrer ses propos, Mark adresse à son ami un clin d'œil avant de se retourner et de partir. Caleb soupire lourdement devant la plaisanterie de son ami, mais passe vite au-delà. Une fois seul, il se met à penser à la veille, encore. Bon sang ce qu'il s'en veut, et bon sang ce qu'il peut en vouloir à Jude ! S'il y avait un problème avec sa sœur, ils auraient dû en discuter ensemble. Et il n'aurait jamais dû se laisser endormir par son désir. De nouveau, il soupire, puis sourit, parce qu'il se rend compte que, soudain, il se met à parler de lui et de Jude comme s'ils formaient un couple. Ça a quelque chose de comique, de séduisant aussi. Pourtant, cette idée le fait sourire. Parce qu'il la sait surréaliste, impossible, saugrenue, irréalisable.
D'habitude, Jude, c'est plutôt moi qui trouve le moyen de m'attirer les pires ennuis. Et c'est toi qui viens me secourir. Et puis, venir te libérer deux fois dans la même année, tu exagères un peu ! Je suis pas sûr d'être à la hauteur du rôle du héros. Je t'ai toujours observé l'exercer, sans jamais me dire qu'un jour, je devrais te remplacer. Jude, je t'en prie, reprends-le, ce costume, il ne me va pas, il est trop grand pour moi, il ne me plait pas, il ressemble à un déguisement ! Tu es né pour incarner le héros romanesque. Oh bien sûr, tu n'es pas parfait, tu as tes faiblesses, et elles sont nombreuses ! Je les connais par cœur, tes faiblesses, elles me donnent envie de t'aimer encore plus ! Je veux juste que tu reviennes… Je croyais que tu avais eu ta dose d'abandon ?! Dis-moi Jude, où es-tu ? Surtout, arrête-toi de courir, attends-moi, je viens te chercher ! Et c'est bien la dernière fois ! Après ça, plus d'adieux, plus de fuite… Ne bouge plus, Jude, attends-moi…
Le Chant des partisans : il s'agit d'un chant écrit par Anna Marly en 1941, ou par Joseph Kessel en 1943. Il s'agit de l'un des hymnes résistants par excellence, largement communiste. Les nazis y sont comparés à des corbeaux, tandis que les résistants sont appelés "amis" ou "camarades". La phrase de Caleb :"Qu'importe qu'un ami tombe, il y en a toujours un autre pour surgir de l'ombre et le remplacer" est une reprise de la phrase "Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place" que je trouve assez affreuse.
Les Corbeaux : si le symbole du corbeau dans le chant d'Anna Marly est entièrement négatif, ce n'est pas toujours le cas dans la culture. Dans la Bible, il peut jouer un rôle salvateur. Mais il représente également le traître, la mauvais présage, y compris dans la religion musulmane. En littérature, il représente le poète maudit, généralement Rimbaud et Poe. Et au cinéma, on se souvient tous des Oiseaux de Hitchcock. Enfin, il est devenu l'un des emblèmes du chanteur H. éphaine.
Tout d'abord, pardon pour l'élan lyrique du dernier paragraphe ! Moi qui pensais doucement glisser vers le petit frère du Romantisme, à savoir le Surréalisme, je crois que j'ai encore un peu de mal à me défaire de l'influence hugolienne... J'espère que ce n'est pas trop étrange, étant donné que nous sommes dans une veine littéraire plutôt réaliste en ce moment.
Vous l'aurez remarqué, cette fiction, ainsi que la précédente sont assez masculines. C'est un gros travers chez moi, je n'aime pas les héroïnes, elles me fatiguent. Comme dirait Philippe Forrest, j'ai "le goût des garçons". Ceci dit, je suis aussi très féministe, alors il était temps que quelqu'un se décide à prendre la défense des femmes ici ! Et étrangement, c'est Nelly qui s'y colle. J'ai essayé de faire ressortir le caractère qu'elle avait dans la saison 1 d'IE, à l'époque où je l'appréciais encore. Même si je ne suis pas d'accord avec cette politique du "je sauve le plus grand nombre de gens, quitte à sacrifier les copains", je suis une grande admiratrice de De Gaulle, et j'ai voulu donner un Nelly un caractère de leader de ce genre-ci. Certes, je n'aime pas ses idées, mais je crois que pour ce genre de problème, elles ont le mérite d'exister. Bref, j'ai bien aimé écrire cette Nelly-ci. Maintenant, il va falloir que je fasse un peu bouger Célia !
Bon, je vous ai bien eu, n'est-ce pas ?! Je n'avais jamais prévu que Célia se fasse enlever, mais j'aime quand Jude perd les pédales, et il les perd souvent dans l'anime lorsqu'il est question de Dark ou de Célia. I'mjustagirl, je t'en veux toujours de m'avoir percée à jour !
J'espère aussi avoir accentué l'ambiguïté autour de Mark qui se montre soudain sympathique. Et ça y est ! je sais ce que je vais faire de toutes ses manigances ! J'espère également avoir (légèrement) semé le doute sur Caleb. Bon, "doute", c'est un peu fort, il reste le héros de l'histoire, quoi qu'il en pense, mais je voulais quand même souligner que personne n'est parfait, surtout pas un héros.
Allez, promis, si je ne m'égare pas trop, ça va bouger un peu plus à partir de la semaine prochaine !
Bonne semaine à tous !
