Salut tout le petit monde !

Bon, bah la semaine a pas été facile, je suis contente qu'elle soit terminée. Et quand je vois la semaine qui m'attend, j'ai envie de hurler ! Bref, je vais avoir un mois de Janvier de dingue. Je suis bien contente d'avoir terminé mes chapitres à temps ! Ceci dit, je préfère prévenir, je ne serai pas là le week-end prochain, alors je suis pas sûre de pouvoir publier Dimanche. Si c'est le cas, je publierai le lundi suivant, promis !

Bon, elle commence bien, l'année 2016 ! Je me suis remise de la mort de Delpech, Galabru ça a été moins drôle, Bowie ça m'a bien fait chier, Alan Rickman... là, j'ai eu envie de hurler. Après, y a eu René, et je me suis dit que les morts d'artistes étaient peut-être terminées ! ^^ Bon, mes proches pensent que j'ai des pouvoirs de prédiction, parce que j'avais dit que René allait bientôt passer l'arme à gauche, et que j'ai offert un T-shirt avec la tête de Bowie à ma sœur Dimanche... J'ai vérifié, mon auteur préféré a 68 ans... Si on pouvait éviter de me le tuer, ça serait sympa !

Bon, je sais que deux trois personnes ont un peu envie de me tuer depuis la semaine dernière, alors je vais peut-être vous laisser m'en vouloir un peu plus, avec la suite des joyeuses aventures de la Résistance !

Bonne lecture !


- Alors, cette taupe ?

- Des soupçons, rien d'autre. J'ai cru pendant quelques jours que ça pouvait être le petit Scott Banyan, puisque c'est lui qui a transmis le message de Dark à Jude, mais Scott est trop imprudent pour ça. Et puis, il est trop impulsif, il fait trop d'écarts, ses chefs à la Colère ne lui font pas franchement confiance et il n'est pas au courant des hauts secrets.

- Ça me rappelle quelqu'un…

Mark sourit doucement, et Xavier l'imite. Oui, lui aussi, ça lui rappelle quelqu'un. La hiérarchie résistante aime les initiatives, certes, mais à condition qu'elles restent maîtrisées. Si l'initiative se couple avec une impulsivité et une légère tendance je-m'en-foutiste, la hiérarchie n'apprécie pas du tout. Et c'est à ce cocktail détonnant que carburent les gens comme Scott Banyan, ou Caleb Stonewall.

- En parlant de Caleb, reprend Mark, il parait qu'il s'en sort pas mal avec ses cours… Disons, mieux que ce à quoi on s'attendait.

- Hmm… je suis pas sûre qu'on puisse dire ça. Il a une culture phénoménale, une logique incroyable, et à peu près autant de pédagogie qu'un ours mal léché. Ses cours sont bons sur le papier, mais il ne fait aucun effort pour les rendre abordables, et il se braque dès qu'un gosse a l'audace de ne pas comprendre. C'est l'enfer de préparer des cours avec lui !

- On t'en demande beaucoup, Xavier. Mais je n'arrête pas de faire des allers-retours entre les différents secteurs. Et comme ton partenaire passe plus de temps à l'hôpital que dans sa chambre ces derniers temps…

- … J'étais la victime idéale !

- Oui, c'est un peu ça.

Les deux garçons continuent à errer dans les couloirs, sans réellement chercher à atteindre un but précis. Bien sûr, ils vont finir par se séparer. Xavier repartira à la salle info tandis que Mark passera à l'hôpital pour rester quelques minutes au chevet de son ami toujours inconscient. Mais pour l'instant, rien ne presse. Cela fait des lustres que Xavier et Mark n'ont pas pu avoir de discussion tous les deux ! Autant en profiter !

Mark inspire profondément tandis que Xavier observe les enfants par la baie vitrée d'une salle de classe. Comme ils ont l'air de s'ennuyer, de vouloir sortir un peu pour découvrir un autre monde que celui-ci, celui dans lequel on les force à entrer ! C'est bien normal ! On ne devrait pas leur parler de musées, de littérature et de pays alors qu'ils n'ont droit qu'à une sortie hebdomadaire de deux heures à l'air libre. Deux heures de liberté par semaine, c'est drôlement peu ! Mark aussi se met à les observer. Il ne sourit pas.

- Avant, dit Mark, quand je pensais à Caleb, je voyais sa rage de vivre, son amour de la liberté, son besoin d'expression. Son regard métallique et fier, son allure droite, son sourire en coin, ses cheveux ébouriffés. Mais maintenant, quand je pense à lui, je ne vois plus que ce regard infiniment froid, désespéré et qui crie à l'injustice. Je n'arrive plus à m'enlever de la tête l'expression qu'il avait lorsqu'il regardait Jude. Tu sais, j'ai rarement vu une expression si douloureuse et amoureuse en même temps. J'ai l'impression d'avoir mal agi avec eux, de m'être mêlé de ce qui ne me regardait pas, de les avoir conduits à ça.

- Pourquoi tu aurais fait ça ?

- Je ne suis pas sûr de le savoir… Par envie, peut-être. Je n'ai jamais pu les imaginer dans deux plans séparés, tous les deux, comme s'ils étaient destinés à rester ensemble dans ma tête. Je ne les ai jamais vus face à face. Beaucoup de nos amis les ont vu rivaux, incapables de se comprendre. Mais moi, Jude et Caleb, je les ai toujours vus regarder dans la même direction, côte à côte.

- Je suis pas sûr de tout comprendre, Mark.

- Ça fait rien, c'est pas clair pour moi non plus. Je voulais juste essayer de le formuler… Quand j'y pense, ça fait trois semaines que Jude est dans le coma… Trois semaines que Caleb a interdiction de l'approcher… Comment fait-il pour ne pas péter un câble, pour ne pas mettre le feu au QG ? Comment supporte-t-il de rester si loin de lui ?

- Quel autre choix a-t-il ? Il ne fait pas ça par devoir, il fait ça par désespoir. C'est difficile, ça vrille les tympans, ça forme une boule dans la gorge et ça noue l'estomac. Tu ne sais pas ce que ça fait de ne plus avoir le droit de toucher l'homme que tu aimes, de ne plus entendre sa voix en pleine nuit, de ne plus sentir son souffle au creux du cou pendant que tu lui fais l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est que de se forcer à se souvenir de ses yeux, de la façon dont il riait, du goût de sa peau. On ne t'a jamais interdit d'aimer, Mark. On ne s'habitue jamais à l'absence, on essaie juste de ne pas se laisser engloutir par celle-ci.

- Je suis désolé, Xavier. Je ne voulais pas dire ça… Et je ne voulais pas te rappeler l'absence de Jordan.

Le jeune homme aux cheveux rouges sourit mélancoliquement. Mark ne blesse pas par méchanceté, mais par maladresse. Ça lui arrive tellement rarement que Xavier choisit de l'excuser, même si ça fait mal. Trois semaines, trois ans, peu importe. La douleur est toujours là. Même si Xavier n'a pas le tempérament passionné de Caleb, ça ne change rien. La plaie cicatrise avec le temps et beaucoup de pleurs, mais elle ne disparaît pas, c'est comme ça. Elle est incrustée dans le cœur et dans l'âme.

Mal à l'aise, Mark décide de changer de sujet et de briser le silence.

- Tu l'as vu, le petit nouveau ?

- Byron Love ? Tu parles que je l'ai vu !

- Il est à la hauteur de sa réputation. Et il plait beaucoup à Axel !

- Oh, il plait à tout le monde ! Tiens, en parlant du loup…

- Mark, enfin ! s'exclame Byron.

Les élèves de la classe le regardent avancer dans le couloir, forçant Silvia à s'interrompre. Les gosses ont seize ans, c'est normal ! Byron ressemble à un ange tout droit débarqué de la Renaissance, auréolé d'un halo lumineux, avec des yeux qui allument le désir dans tous les esprits, y compris les plus jeunes. Et il n'a même pas l'air de le faire exprès !

- Camélia te cherche partout. Y a du nouveau à l'hôpital…


- … et Zola dénonce ici le manque d'accès à la culture de l'époque pour les classes moyennes.

- Caleb ! je comprends pas.

- Ça m'aurait étonné. Qu'est-ce que tu ne comprends pas, Gaby ?

- Pourquoi tu dis que Zola est un auteur naturaliste alors que Mlle Woods nous a toujours dit qu'il était réaliste ?

- Parce que Mlle Woods dit n'importe quoi. Le réalisme est déprécié par les auteurs de l'époque, et il est inventé par un peintre, Courbet. C'est bien après sa mort que des critiques et des historiens ont décidé que Zola était un auteur réaliste.

- Pourquoi ?

- Parce que Zola a inventé le naturalisme pour défier le romantisme, mais qu'il était plus ou moins le seul auteur à en faire partie. Donc, on a décidé de rassembler tous les auteurs qui écrivaient des trucs plus ou moins vraisemblables sous le titre de réalisme.

- Alors, pourquoi on nous l'apprend si c'est faux ?

- J'en sais rien, tu demanderas à ta prof.

- T'es mon prof…

- Non, on me force à faire du baby-sitting intellectuel, rien d'autre. Si je pouvais, je serais ailleurs. Maintenant, tu retiens ce que tu veux, ça m'est bien égal. Donc, on continue avec l'extrait. Le tableau dont parle l'auteur est le Radeau de la Méduse de Géricault, qui a pas mal choqué à l'époque. Pourquoi tu lèves la main, Arion ?

- Parce que je sais pourquoi il a choqué !

- Tant mieux pour toi, mais je ne t'ai pas demandé ton avis. Donc, le Radeau

La porte de la salle s'ouvre brusquement sur Mark.

- T'as jamais appris à frapper ? demande Caleb. Ceci dit, si tu veux leur parler de Zola, je passe mon tour, parce que je risque de tuer quelqu'un si ça continue…

- Jude s'est réveillé.

L'œuvre de Zola s'écrase lourdement au sol. Le jeune homme quitte la pièce en courant et en bousculant Mark, sans prendre la peine de donner de devoirs à ses élèves. Il entend vaguement Mark présenter ses excuses à la classe puis le talonner. Caleb ne ralentit pas, il court à s'en alourdir le cœur, à l'entendre tambouriner contre sa poitrine avec la ferme intention d'imploser au moindre coup. Il se retrouve à l'hôpital en moins de dix minutes. Là seulement, il reprend son souffle. Il n'est pas le seul à savoir que Jude s'est réveillé. Le chef Travis est là. Soudain, Caleb remet tout en place. C'est vrai, il va devoir lui dire au revoir… Il a soudain peur, peur de ces adieux précipités dont il ne veut pas. Mark le rattrape.

- Célia et David sont à l'intérieur avec Axel.

- Je vais attendre un peu. Célia a le droit de profiter un peu de son frère avant que je n'envahisse son espace…

- Caleb… on a raconté pas mal de choses à Jude. On lui a dit qu'il était dans le coma depuis trois semaines, que Dark l'avait piégé, qu'on l'avait sorti de la Caserne… Mais personne n'a eu le courage de lui annoncer ton départ.

- C'est à moi de me taper la partie la plus sympa ? Cools les mecs ! Je vais peut-être passer mon tour, finalement…

- Il vient de passer trois semaines dans le coma. Tu as besoin de lui parler et de lui faire tes adieux.

- Je déteste ça ! Devoir lui balancer ça en pleine face, devant tout le monde pour ensuite le quitter… Je crois que je préfère me barrer tout de suite, finalement !

- Arrête ! Il a besoin de toi. Vas-y, profite de chaque seconde passée avec lui. Travis te prendra pas la tête. Je vais ralentir au maximum Schiller et Hillman. Va le voir, et dis-lui tout ce que tu ressens.

Un large sourire aux lèvres, Mark s'éloigne. Tout ce que je ressens, rien que ça ? J'aurais même pas assez avec toute une vie ! Le jeune homme approche une main tremblante de la poignée de la porte, et se décide à l'ouvrir pour la première fois. Il rencontre immédiatement les yeux d'Axel. Caleb n'y prête pas attention. Il ne s'attarde pas non plus sur la blancheur immaculée de la chambre, ni sur les multiples appareils qui y règnent. Il entre. Là, dans le seul lit de la pièce, à demi redressé, il y a Jude. Il n'est pas seul, sa petite sœur est à moitié couchée sur lui, elle doit lui parler depuis la seconde où il s'est réveillé. Et il y a David avec un sourire léger qui se tient à distance.

A présent, tout le monde regarde Caleb.

- Pardon de vous interrompre, marmonne-t-il. Je peux attendre dans le couloir…

- C'est rien Caleb, dit David. Je crois que Jude a besoin d'un peu de repos. On va vous laisser tous les deux.

Il prend Célia par la main et la traîne presque à l'extérieur. Caleb baisse les yeux, presque gêné. Axel décide aussi de partir.

- S'il y a le moindre problème, je suis dans le couloir.

Caleb hoche fébrilement la tête. La porte se referme lentement. Il n'ose toujours pas regarder Jude dans les yeux. Il a presque peur de revoir ce visage. Il respire fort, attend que Jude prenne la parole.

- Tu as perdu ta langue ?

- Non. J'ai pas vraiment eu le temps de préparer un discours élaboré, et puis je me suis dit qu'après ta sœur, t'aurais besoin d'un peu de silence…

- C'est vrai qu'elle est bavarde.

- C'est un euphémisme !

- On m'a raconté que tu avais défié Dark pour me sauver…

- C'est pas impossible. T'as décidé de jouer les gosses paumés et impulsifs, fallait bien que j'intervienne.

- On a échangé nos rôles, c'est ça ? Avant, c'était moi qui volait à ton secours au moindre pépin…

- J'ai grandi.

- C'est pour ça que tu refuses de me regarder dans les yeux et que tu refuses de t'approcher de moi ? Tu as grandi, et tout ce qu'il y a eu entre nous, c'était des caprices de gosses ?

La voix de Jude est douce, comme si elle ne se remettait pas encore tout à fait de son réveil brusque. Mais les mots qu'il emploie réveillent Caleb et il lève brutalement les yeux pour dévisager Jude. Sa peur s'envole un peu, elle devient plus légère et il trouve le courage. Il s'approche du lit et s'assoit sur le bord. Il ne touche pas Jude. Les bleus ont disparu, mais il se doute bien que ce n'est pas le cas des cicatrices. Il plonge son regard dans celui de Jude. Ça ressemble un peu à un feu qui tente de se rallumer doucement, et qui va bientôt retrouver toute sa chaleur et sa sensualité. Jude décide d'aider son ami, et il attrape la main de Caleb pour la faire remonter lentement jusqu'à sa joue, sa bouche, ses yeux. Jude promène cette main sur tout son visage, y dépose des baisers très légers. Ce souffle chaud, Caleb aimerait l'emprisonner dans sa main.

- Tu m'as tellement manqué pendant ces semaines, Jude. J'ai jamais eu aussi peur de ma vie, je crois. Je t'interdis de croire que j'ai balayé tout ce qu'il y a eu entre nous…

Le jeune homme ne tient plus. Il retire sa main des lèvres de Jude et part l'enfouir dans ses cheveux châtains et défaits. Il s'aventure un peu plus sur le lit jusqu'à surplomber le corps du jeune homme. Il le prend dans ses bras, le serre contre lui, une main accrochée à ses cheveux, une autre solidement plaquée dans son dos. Il dépose son visage dans le cou de Jude.

- Caleb… pourquoi tu trembles autant ?

- J'ai cru que je t'avais perdu, à la Caserne, avoue-t-il en retenant ses larmes. Et aujourd'hui, j'ai encore l'impression de te perdre…

- Qu'est-ce que tu racontes ?

- Jude, quand je suis rentré il y a trois semaines… Les chefs ont pas supporté que je désobéisse et que je risque ma vie pour toi… Je suis désolé. Je peux plus rester à l'Orgueil. Je pars aujourd'hui.

- Quoi ?

- Je me suis dit que ce n'était pas juste, que je n'avais pas mérité ça. Et puis, j'ai commencé à réfléchir à ma vie. A tout juste vingt-deux ans, j'ai les mains rougies par le sang de dizaines de personnes. J'ai l'impression de connaître mieux le sens du mot « guerre » que celui qui l'a inventé. Mon âme est complètement tâchée par tout ça, j'ai l'impression d'avoir vendu une partie de celle-ci à l'Enfer… Malgré tout ça, je reste chanceux, parce que quelqu'un a décidé de t'inventer. Jude, t'aimer, c'est la meilleure chose que j'ai faite de ma vie entière…

Il resserre encore un peu ses bras autour du corps de Jude en priant pour ne pas craquer complètement. Manquerait plus que ça ! Jude n'a pas besoin de ça, pas maintenant, pas comme ça…

- T'es vraiment un enfoiré, Caleb…

Jude murmure ces mots contre la peau dénudée de l'épaule de son amant.

- … Me balancer ça alors que tu vas partir… T'es vraiment un enfoiré, tu m'entends ? T'as pas le droit de me dire ça alors que je ne pourrai même pas en profiter…

- Je suis désolé, tellement désolé, Jude.

- T'avais promis de ne pas te laisser faire si on cherchait à nous séparer… Qu'est-ce que t'as foutu, bordel ?

- Faut croire que je suis du genre à rompre les promesses…

- Ferme-la. J'ai pas envie de rire… Tu pars quand ?

- Je sais pas trop. On m'a juste dit de te faire mes adieux. Mark fait ce qu'il peut pour retenir les chefs dans leur bureau.

- Caleb, embrasse-moi !

Le jeune homme obéit et goûte un peu précipitamment les lèvres dont il n'a pu que se rappeler la saveur durant trois semaines. Il se laisse totalement emporter, transporter vers l'horizon de ce bonheur de courte durée et teinté d'amertume. Sur les joues de Jude, il sent des larmes rouler et humidifier ses yeux, comme pour leur rappeler la vérité. Caleb les recueille patiemment du bout de la langue et redessine les sillons jusqu'à leur source. Il prolonge ce dessin jusqu'au coin des yeux en amande, redescend le perdre près de l'oreille, dans le cou. Après la langue, ce sont les dents qui ont besoin de se libérer. Caleb les laisse couvrir la peau de Jude, se balader contre le cou comme pour marquer une empreinte, comme pour croquer la pomme d'Adam. Il sent lentement le corps de Jude qui se tend, comme dans la dépendance du Sommet.

- Caleb, va pas trop loin, murmure Jude. On est revenus au QG. Si on se fait choper…

- Qu'est-ce qu'on risque de plus ? Je vais devoir partir. Je veux juste… juste une dernière fois, je veux juste te faire l'amour encore une fois.

- Caleb, je suis pas sûr de tenir. Regarde-moi ! Je viens de me réveiller d'un coma de trois semaines, je peux à peine bouger le bassin. Je sais pas si mon corps va supporter ça. Je sais même pas s'il va être capable de réagir !

- Pardon, je suis désolé.

- Tu y es pour rien, c'est moi. Je me suis mal conduit envers toi, envers tout le monde. J'ai pas été suffisamment prudent. Et tout ça, toute cette inconscience de ma part, c'est toi qui en paye le prix. Je m'en veux tellement Caleb, tellement…

Les larmes continuent de dévaler ses joues, et Caleb n'a pas la force de les effacer. Lui aussi, il aimerait pleurer, mais il refuse. Au milieu des pleurs de Jude, il entend des bruits de pas. Il inspire profondément et regarde son amant. Voilà, ça se termine… Le regard profond de Jude vire à la panique. La porte s'ouvre. Les trois chefs, ainsi que Mark et Axel entrent dans la pièce.

- On t'accompagne à l'extérieur, Caleb. Tu as deux minutes pour dire adieu à ton partenaire.

Ils ressortent tous les trois, demeurent Axel et Mark. Pour une fois, Caleb se fiche bien des témoins, de la diplomatie, de l'intimité et de la décence. S'il avait le temps, si Jude en avait la force, le jeune homme ferait l'amour à son amant sans se soucier du reste, sans se soucier de la résonance et des enfants qui jouent dans les pièces voisines… Au lieu de ça, il prend de nouveau le corps affaibli de Jude dans ses bras, jusqu'à l'étouffer, jusqu'à suffoquer, jusqu'à s'en faire imploser le cœur. Les larmes de Jude viennent colorer son T-shirt, ses ongles s'enfoncent dans sa peau à lui faire mal. C'est terminé, bel et bien terminé. Si on lui avait dit ça quelques mois plus tôt, il n'aurait jamais cherché à sauver Jude, il se serait tenu éloigné de lui, se serait interdit une telle dépendance. Mais c'est arrivé, il s'est laissé prendre au piège, il est tombé dans un ravin brûlant, il s'est laissé noyer dans un grenat pur.

- Caleb, murmure Mark un peu gêné, il faut y aller…

Caleb embrasse le front et les yeux de Jude, puis ses lèvres. La bouche enfouie dans ses cheveux, le jeune homme chuchote.

- Je refuse de me dire que je n'y aurai plus jamais droit… Ecoute-moi, Jude, cette guerre va se finir. Ce jour-là, nous serons de nouveau côte à côte, et tout ce dont on cherche à nous priver, nous le récupéreront. Ne m'abandonne pas, attends-moi. Arrêter de t'aimer, je saurais pas faire…

- Pars pas, je t'en prie !

- Caleb ! s'exclame Travis. Nous partons.

Les yeux humides et un sourire mélancolique et tragique aux lèvres, Caleb force Jude à lâcher prise et s'éloigne, jusqu'à disparaître derrière la porte de la chambre. Il ne se retourne pas une fois.

Célia entre dans la chambre et serre son frère contre elle, sans chercher à sécher ses larmes.

- Je te jure que je vais faire mon possible pour savoir où ils l'envoient… David l'accompagne jusqu'à la sortie pour qu'il ne soit pas seul. On va trouver un truc, Jude, je te demande juste un peu de patience.

- Combien de temps ?

- Je sais pas. Occupe-toi de reprendre des forces, c'est tout. Imagine qu'il revienne alors que tu es encore dans un lit d'hôpital !

Le jeune homme tente de ravaler ses larmes et regarde sa sœur. Elle lui sourit.

- Ok, je vais faire un effort.


Trois coups secs contre la porte, mais il ne répond pas, il ne veut voir personne aujourd'hui.

- Jude, c'est moi, j'entre.

Il lève les yeux au ciel et ne regarde même pas le jeune homme qui pénètre sa chambre. Il reste concentré sur son livre. Le jeune homme s'approche du lit et s'assoit à ses côtés.

- Tu lis quoi ?

- Le Ravissement de Lol V. Stein.

- C'est bien ?

- J'y comprends pas grand-chose.

- Pourquoi tu le lis alors ?

- … Byron, je peux t'aider ?

- Hmm oui. Au cas où tu l'aurais oublié, je suis ton nouveau partenaire, alors j'aimerais assez ne pas avoir à me taper le boulot tout seul.

- Ecoute, je suis désolé pour toi, mais j'ai été catégorique : je ne veux pas d'un nouveau partenaire, l'ancien me convenait très bien.

- Je sais, mais il est parti il y a plus d'un mois. Tu ne vas pas passer ta vie à attendre qu'il revienne.

- Byron, tu ne connaissais pas Caleb, et tu n'as jamais su ce que l'on pouvait accomplir tous les deux. Alors, désolé de te le dire, tu n'es pas à la hauteur. Mais tu peux aller voir Xavier, Willy, Silvia, ils seront tous ravis de bosser avec toi.

- Je sais. Mais c'est toi que je veux…

Avec toute la sensualité qu'un si jeune corps peut contenir, Byron tend une main vers Jude et prend le petit livre entre ses doigts pour le poser par terre. Son regard est tellement beau, tellement foudroyant que Jude ne parvient pas à s'en détacher. Byron s'approche, Jude ne recule pas. Le jeune homme aux cheveux blonds embrasse son partenaire à plusieurs reprises sur les lèvres. Jude se laisse faire. Lorsque Byron s'éloigne de son visage, Jude prend conscience de ce qu'il vient de faire, de laisser faire.

- Byron, qu'est-ce que tu fous ?

- Je te l'ai dit, j'ai envie de toi.

- Je suis très flatté, mais je peux pas…

- Je te plais pas ?

- Si, évidemment, mais je peux pas.

- Ça fait un mois, Jude. Me dis pas que t'en n'as pas envie.

C'est vrai, Jude en a très envie. Caleb lui manque terriblement, il aimerait qu'il soit là. Byron est très attirant, évidemment, mais il a peur de trahir Caleb. Cependant, il se sait sur le point de craquer. Byron passe ses journées avec lui, et il se montre très proche, très passionné. Jude a besoin de réconfort, d'un peu de chaleur humaine contre ce corps que Caleb a laissé froid. Il mord sa lèvre inférieure.

Byron s'approche de nouveau et recommence à l'embrasser. Cette fois-ci, Jude accepte et se laisse prendre au jeu. Il déshabille le jeune homme, le caresse, l'embrasse. Il couche Byron sur son lit et, en essayant d'oublier toute la culpabilité qui l'assaille, il répond à ses besoins primaires, et fait l'amour à cet ange échoué dans sa chambre. Un peu brutalement, en refusant de dire son nom, en s'efforçant de ne pas penser à Caleb, en se souciant uniquement de son propre plaisir… Ce n'est qu'un assouvissement, pas une satisfaction.

A peine l'orgasme passé, Jude abandonne le corps tremblant de Byron et se rhabille. Et puis, en regardant Byron, il se dit que ça, tout c'est très injuste. Il n'a pas le droit de faire croire quoi que ce soit à Byron, il doit recadrer les événements.

- Te fais pas trop d'illusions, je l'aime toujours.

- Je me fais pas d'illusions. Tu me plais beaucoup, Jude, mais ça s'arrête là. J'ai pas de sentiments pour toi. Mais puisque ni toi ni moi, on ne peut être avec celui qu'on aime, on peut au moins se tenir compagnie. Tu sais ce qu'on dit ? Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. J'veux pas que tu renonces à lui, mais on a tous les deux certains besoins… Alors, pourquoi pas s'aider ?

- Mark m'a dit que tu étais fou amoureux d'un type il y a quelques années. Mais tu m'as jamais parlé de lui.

- C'est pas facile pour moi. Mais j'imagine que je peux faire un effort… Je l'ai rencontré quand j'avais seize ans, il s'appelait Chang Su. Il est arrivé dans mon camp de réfugiés avec ses parents. On a fait connaissance quand j'ai appris qu'il était du même pays que moi. C'était un gars solitaire, très en retrait et terriblement intelligent. Il m'a pas fallu trois heures pour être dingue de lui, complètement accro. On est vite devenus inséparables. J'y connaissais pas grand-chose en politique, c'est lui qui m'a tout appris. Quand il a eu dix-neuf ans et moi dix-sept, on s'est engagé dans le réseau résistant du Quartier de la Luxure. Même si j'étais mineur, ils nous ont acceptés parce qu'ils manquaient de monde. Tout le monde a peur de s'y engager, la Luxure c'est pas le pécher qui donne le plus envie, on croit toujours qu'il y a des orgies à tous les étages, que nos missions demandent un investissement physique… Bon, moi, c'est ce qu'on me demandait. On m'envoyait sur le terrain pour séduire les soldats, coucher avec eux et recueillie des infos sur leurs attaques…

Jude regarde le jeune homme et s'approche de lui. Byron couche sa tête contre sa poitrine et reprend son récit.

- J'ai jamais reçu autant de déclarations d'amour, et j'ai jamais autant détesté ça ! Mais c'était la condition sinéquanone pour que je reste avec lui. Ça a duré un an. Ensuite, j'ai changé de boulot et je suis devenu le bras droit de Chang Su. On planchait ensemble sur les sabotages, les plans d'évasion… Et puis, une nuit, y a eu un problème…

Jude sent le corps du jeune homme se tendre, comme en prévision d'une histoire macabre.

- Il était plus de minuit, j'étais couché contre lui dans son lit. On venait de faire l'amour, alors j'étais encore un peu dans les vapes. Je l'écoutais me dire ce qu'on dit dans ces moments-là, je faisais attention à rien d'autre. Un type a défoncé la porte et j'ai tourné la tête. C'était un des militaires avec qui j'avais passé la nuit. Je l'ai vu pointer son arme sur moi. Chang Su ne voyait sûrement pas bien ce qu'y se passait, mais il a compris que j'avais peur, que j'étais en danger. Il m'a pris contre lui et m'a fait basculer à ses côtés. La balle est partie, mais elle n'a pas atteint ma tête… Elle est allée se loger dans le dos de Chang Su. Le type s'est approché et m'a fait lâcher son corps. J'avais pas la force de résister… Quelques minutes plus tard, des types de la Luxure ont débarqué et ont abattu le militaire. Chang Su a été enterré tout de suite, et je suis parti du QG.

- Je suis désolé, murmure Jude.

- Tu y es pour rien. Tu lui ressembles un peu, parfois… C'est peut-être ça qui m'attire chez toi.

- Tu l'aimes encore ?

- J'pourrais jamais arrêter de l'aimer. C'est pour ça que je continue à me battre. J'aurais voulu que cette balle, il y a quatre ans, nous atteigne tous les deux… Mais je suis toujours vivant, c'est comme ça ! Ce que je veux dire, Jude, c'est qu'on peut te prendre l'homme que tu aimes, te l'arracher, le rendre inaccessible, ça ne change rien. Tu ne peux pas faire taire tes sentiments pour Caleb juste parce qu'on te l'a enlevé. Alors, bats-toi pour lui tant que tu le peux ! Tant que vous êtes encore en vie. On ne peut pas arrêter d'aimer seulement parce qu'on nous le demande. Ça demande plus qu'un claquement de doigts… Plus que quelques années…


Gn 2.18 : C'est le passage de la Bible dans lequel on retrouve la phrase "Il n'est pas bon pour l'Homme d'être seul " (c'est la traduction de la TOB). Et donc, cette phrase est dite par Dieu, à propos d'Adam.

Le réalisme : Alors, je fais partie de ces personnes qui ne supportent pas de découvrir qu'on leur a menti, et qui ne comprend pas pourquoi on s'obstine à nous faire croire que Charlemagne a inventé l'école pour nous dire en arrivant au collège que c'est faux. Quel intérêt ? Bref, je vais en décevoir certains, mais Zola ne s'est jamais prétendu réalisme, mais bel et bien naturaliste. Il cherchait à créer son propre mouvement et devenir chef de fil, pour concurrencer le romantisme qui commençait à s'étioler. Parce que le Zola, il avait pas très envie de devenir le sujet du grand Hugo. Le truc, c'est que personne n'a voulu le suivre. Du coup, on a regroupé bien plus tard tous les écrivains qui donnaient des effets de réel à leurs textes dans cette catégorie artificielle (Maupassant, Zola, Balzac...). Mais ce mot est complètement vide en littérature, puisqu'il concerne essentiellement la peinture, notamment celle de Courbet.

Le Radeau de la Méduse : Tableau romantique de 1818 peint par Géricault. Il a fait beaucoup parlé, parce qu'il faisait référence à un fait divers concernant un équipage perdu en pleine mer et qui a eu recours au cannibalisme pur survivre. J'aimerais bien vous dire dans quel oeuvre de Zola on retrouve cette référence, mais je n'arrive pas à m'en souvenir. J'aurais quand même tendance à dire L'Assommoir. Si quelqu'un s'y connait mieux en Zola (et c'est pas dur) que moi, j'écoute ! En tout cas, le passage raconte la suite d'un mariage qui se déroule au musée, et l'on découvre que le peuple, puisqu'il n'a pas été instruit, n'arrive à s'intéresser qu'aux terribles histoires derrière le tableau, mais pas à l'art en lui-même. Zola cherchait à dénoncer cette impossibilité pour le peuple d'avoir accès aux musées et lieux de culture.

Le Ravissement de Lol : Ecrit par Duras en 1964. Le résumé est un peu difficile à faire. L'histoire tourne autour d'une jeune femme, Lol , qui semble avoir perdu la tête après un bal traumatisant. C'est un récit très perturbant, et assez complexe. On dit qu'on peut considérer qu'un livre est un bon livre à partir du moment où il chamboule notre notre vision du monde. Eh bien Lol m'a complètement retournée, et j'en suis tombée amoureuse. Quand on accepte de ne pas tout comprendre, de laisser le mystère ne pas s'éclaircir, qu'on apprécie les trouvailles langagières, ce livre est une pépite !


Voilà voilà...

Ouais, je sais, vous avez envie de me tuer, et tout le tralala... Ceci dit, ça fait un bail que je voulais enfin mettre cette fichue explication du passé de Byron ! Bon, ne sortez pas les cordes pour pendre Jude ou Byron, je vous jure ils y sont pour rien ! Jude est complètement paumé, c'est un peu la face sombre du romantisme, il a besoin de se rassurer. Et puis, qui pourrait résister à Byron ? Quant à notre ange favori, sachez que je le vois vraiment comme un héros, au moins autant que Caleb. Je veux dire, il aurait pu chercher à juste coucher avec Jude, et c'est pas le cas. Non, vraiment, Byron est quelqu'un de bien, promis !

Pour en rester à Byron, je publierai donc un three-shots pour raconter en détail cette petite histoire avec Chang Su. Ouais, je sais pas pourquoi, je les aime bien touts les deux ensemble. On aura le même univers, mais on changera de couple, ça me fera respirer un peu, parce que la relation Jude/Caleb est tellement intense que ça en devient suffoquant !

Il reste donc encore 3 chapitres à cette histoire, ça commence à se conclure, même si ce chapitre n'annonce pas de fin. En y repensant, mon dernier chapitre ressemble presque à un épilogue, ou une conclusion, je sais pas trop.

Bref, hormis votre haine envers mes personnages, j'espère que le chapitre vous a plu (je crois que j'ai rarement fait plus romantique et plus lyrique !).

Bonne semaine à tous !