Salut les enfants !
Bon, j'ai eu une semaine super difficile, mais tellement, tellement cool ! Bon, maintenant, ça me saoule de reprendre les cours après ce stage de ouf, mais vous commencez à être habitués, je me plains tout le temps.
Bon, par contre, j'ai toujours pas avancé sur la fiction que je vous proposerai ensuite, étant donné que je suis encore partie sur une autre idée (je dois avoir trois fictions en cours que j'arrive pas à poursuivre). Bon, mais faut pas désespérer, je vais trouver un truc à raconter !
Résolution : Arrêter de dire "bon" à tout bout de champ.
Il s'agit donc de l'avant dernier chapitre de cette fiction, qui commence à s'éterniser un peu. Il est un peu différent des autres, parce que j'ai voulu mélanger un peu les points de vue, je sais pas si ça rend super bien, mais bon, j'avais quand même bien envie de tenter l'expérience. Donc, n'hésitez pas à me dire si c'est un peu brouillon, ou pas super clair !
Digression : Voilà, y avait longtemps ! Rivette est mort ! C'est très agaçant ! Non pas que j'étais franchement fan de ses films, mais bon, ça reste un cinéaste de la Nouvelle Vague, alors ça m'emmerde. Et maintenant, on n'a plus que Varda pour représenter l'expression novatrice cinématographique française.
Sur ce, bonne lecture !
Putain, mais c'est quoi ce bordel ?
Il est une heure du matin, qui a la bonne idée de faire autant de bruit ? Ça s'agite, ça gesticule et ça parle fort dans les couloirs. C'est quoi ce cirque ?
Jude sent bien contre lui le réveil de son amant. Il se frotte contre sa peau, se serre un peu plus contre son corps. Toujours cette même attitude, à la fois sensuelle et enfantine en émergeant du sommeil. Comme si, à la sortie du rêve, c'était l'inconscient qui prenait le dessus, juste quelques secondes. Dans ces moments-là, Jude en profite pour l'embrasser, parce qu'il ne sait plus se débattre et s'abandonne complètement, sans se soucier du reste, de ce qu'il y a autour d'eux. Jude imagine des matins comme ça, au sortir de la guerre. Il les espère.
On ouvre brutalement la porte, et la violente lumière du couloir vient frapper Jude qui ferme brusquement les yeux. Son amant se sert d'autant plus contre lui. Il met sa main en visière et se redresse légèrement en s'aidant de son bras.
- Quoi ?
- Qu'est-ce que vous foutez encore couchés ? demande une voix agacée qui ressemble à celle de Claude. On y va !
- Hein ? Mais on avait dit pas avant trois heures !
- Changement de plan. Bougez-vous, on se retrouve dans une heure !
La porte se referme, le mouvement ne s'interrompt par pour autant. Jude se laisse retomber en arrière et passe une main lasse sur ses yeux. Son compagnon vient enfouir son visage dans son cou.
- Désolé Caleb, va falloir se lever.
- Fais chier… J'faisais un rêve sympa.
- On a encore deux minutes, si tu veux.
- Hmmm.
Avec une force considérable, Caleb parvient à lever la tête, et sourit devant l'air bienveillant de Jude. Il s'extrait un peu des draps et dépose un baiser matinal et brouillon sur les lèvres de son compagnon. Comme tous les jours depuis deux semaines. Il se rallonge à ses côtés.
- J'arrive pas à croire que ça y est, on va vraiment le faire, ce putsch… On va vraiment renverser le gouvernement.
- C'est vrai que ça parait irréel… Tu te rends compte que, si tout se passe comme prévu, on aura bientôt le retour d'une République, dirigée par une femme, et on sera au gouvernement. J'arrive pas à me dire que c'est vrai, qu'on va faire flamber la dictature.
- A condition que Mark réussisse à mettre à genoux Hillman et les autres.
- Les chefs sont rien sans Mark et ses idées. Et puis, tu as vu combien on est à soutenir Mark ? Il va réussir, je m'inquiète pas.
- Dark sera là…
- T'as peur de le revoir ?
- Pas vraiment. Au contraire, je crois que je veux qu'il voit que je vais bien, que je me suis relevé, et que je suis prêt à me battre. Je veux l'affronter.
Caleb sourit et embrasse Jude, encore. Il plonge ses yeux dans une contemplation fascinée et merveilleuse du rouge qui alimente ce regard. Ses doigts caressent ses cheveux désordonnés par la nuit et les rêves. Il y a des jours, comme ça, où il aimerait prolonger ces matinées qu'ils partagent, que l'Orgueil tolère depuis que Caleb ne dépend plus de ce secteur. Mais là, la révolution les attend, et ce serait franchement dommage d'avoir établi autant de plans stratégiques pour ne pas y participer !
Pourtant, les prochaines heures vont être sanglantes. Il va y avoir de nombreux sacrifices, des morts dispersés sur les champs de bataille. Ils le savent, ils vont avoir du mal à redescendre, à constater les dégâts. Du mal à atterrir.
- Jude, murmure-t-il. Je préfère te prévenir. Malgré mon tempérament romantique, je ne trouve rien de beau dans la mort. Si tu meurs, je n'écrirai pas de jolis poèmes sur ta disparition. Je cesserai juste… d'être.
- Moi non plus, rien ne me plait dans la mort. Tu vas me trouver égoïste, mais si l'un de nous meurt, je voudrais que l'autre le rejoigne aussitôt.
- Vendu !
- T'en penses quoi ?
- Que tu vises pas assez haut. Laisse-moi faire !
Sue porte la main à son chignon et tire sur le crayon de papier qui le maintenait. Ses cheveux extravagamment bleus tombent sur ses épaules et dans son dos avec un mouvement déstructuré. Sans aucune retenue, elle tire de nombreux traits grisés sur la feuille que Célia utilisait et en prend une nouvelle pour y griffonner des lettres nouvelles.
- Ah… c'est radical !
- Bah ouais ! Faut trouver des trucs plus forts.
- Je trouve tes idées un peu rudes. On n'est pas là pour faire de la pub mensongère non plus !
- Non, admet la jeune artiste, on est là pour se battre. Et nos armes à nous, c'est l'art, c'est l'écriture ! On est là pour parler au peuple, le rassurer ! Si tu veux faire du politiquement correct, fallait pas te porter volontaire pour m'aider. On doit grossir un peu les traits.
- D'accord, mais tu le fais trop violemment. Je suis aussi ici pour te tempérer. On est censées bosser ensemble, tu peux pas recaler toutes mes idées !
- C'est vrai, dit Sue avec un large sourire. Ok, on recommence. Je me calme, et tu te débrides !
Les deux jeunes femmes prennent une feuille vierge. Célia replace ses lunettes sur le bout de son nez et plisse les yeux pour se concentrer. Elle recommence à griffonner dans son coin, tandis que Sue esquisse des courbes. Même si leurs méthodes ne sont pas semblables, et même si comparer une journaliste et une artiste touche-à-tout relève de l'absurde, les deux jeunes femmes ont au moins le mérite de se lancer de la même façon : sans réfléchir, à l'instinct, quitte à gommer et retravailler par la suite. Leur réflexion s'accompagne, par moments, de notes de musique un peu rouillée, un peu maladroites.
- S'ils continuent comme ça, murmure Sue en jetant un œil au mur de droite, je les étrangle ! Pourquoi c'est à nous de garder les gosses ? C'est quoi ce machisme à la con ?
- Je préfère les savoir ici qu'aux côtés de ceux qui vont mettre la main à leurs armes de tire… Quitte à ce que ça ressemble à du machisme. Et puis, Riccardo s'en sort bien. C'est le seul à avoir du talent en musique, mais c'est un bon début ! Je suis sûr qu'ils vont assurer pour le « concert de la Résistance » !
- J'espère, sinon on va se ridiculiser ! Franchement, on confie pas la fête de l'abolissement d'une dictature à des gosses ! Au fait, je change de sujet mais… je te présente mes condoléances pour Joseph King. C'était un militaire, mais c'était aussi ton ami, alors…
- Merci. Nelly m'a promis qu'il recevrait des honneurs dignes d'un résistant, pour ce qu'il a fait pour Jude et Caleb.
- Tu sais, ça m'a étonnée que tu restes pas avec ton frangin, au QG. Pourquoi t'as tant tenu à venir te planquer au milieu de nulle part avec une fille comme moi, qui parle un peu trop et ne maîtrise pas ses émotions ?
Célia sourit tout en restant concentrée sur ce qu'elle écrit.
- J'ai pensé à la Résistance avant de penser à mon frère. Je suis journaliste. Je tire assez mal au pistolet, j'ai aussi un peu de mal au corps à corps. Le domaine dans lequel je me sens utile, c'est ça ! Mon arme, c'est un crayon, ce sont mes mots, mes idées. Je continue à croire qu'un stylo peut faire à la fois plus de dégâts et plus de bien que des millions de balles. C'est bien pour ça, toutes ces listes noires… Parce que les artistes doivent toujours se battre, parce que la retraite et le repos, ça n'existe pas quand on sait imaginer.
Elle s'arrête et repose son crayon. Ses lunettes mal réglées commencent à glisser le long de son nez. Elle lève les yeux et regarde Sue qui la dévisage, avec une lueur qu'elle connait bien au fond des pupilles. Une lueur qui s'enflamme furieusement…
- J'aime bien cette phrase…
- Oui, moi aussi, murmure Célia.
- La retraite et le repos, ça n'existe pas quand on sait imaginer… Oui, ça sonne bien. Et c'est un message plutôt positif. Ça montre qu'on est comme le peuple, et qu'on n'a jamais cessé de bosser pour libérer le pays. Qu'on a mené une guerre d'idées… J'adore, vraiment ! On peut la caser sur une affiche pour montrer qu'on s'est battus, et on la tire à dix millions d'exemplaires. Pour la Capitale et ses environs, ça suffira.
- Par contre, va falloir accélérer si on veut placarder ça avant l'aube !
- Je vais déjà envoyer Victor et Arion s'occuper de celles qui sont prêtes.
Sue se lève et prend un paquet d'affiches à fond rouge sang. Elle vérifie une dernière fois. Vaut mieux qu'il n'y ait pas de problèmes, l'affiche a été tirée à plus de vingt millions d'exemplaires dans tout le pays !
- Tu sais, dit Célia, quand tu m'as dit que tu voulais qu'on prépare une affiche pour avertir qu'un putsch allait avoir lieu, je t'ai prise pour une folle ! Y avait que toi pour avoir une telle idée !
- Ah oui ? Je trouvais ça drôle de me dire qu'on allait placarder des affiches Votre pays est en cours de libération, veuillez patienter quelques instants, les résistants répondront bientôt à vos questions. Que les passants qui tombent là-dessus au petit jour sachent ce qu'il se passe, qu'ils n'aient pas l'impression qu'on les laisse de côté et qu'on construit notre histoire seuls. Qu'ils sachent qu'il n'y a pas de problème, que la victoire est assurée ! Et puis, j'imagine la tête du premier militaire qui tombera sur ça collé au mur de l'enceinte de la Caserne, lors de son tour de garde ou de sa ronde ! Avoue que c'est irrésistible ! Bon… Arion, Victor, ramenez-vous, vous êtes de corvée de collage !
Célia observe la jeune femme, toujours en forme malgré une quasi-nuit blanche. Elle sourit, et se dit qu'elle a de la chance d'avoir rencontré cette femme qui, malgré ses souffrances, malgré ses déboires avec la guerre, malgré le mal causé par les militaires, malgré tout, reste forte, dynamique, et ne perd pas de vue ce qui compte pour elle.
Les deux garçons se font mettre à la porte par Sue qui se moque bien de savoir qu'il est trois heures du matin et que les rues sont gelées.
- Sue ?
- Hmmm ?
- Ton idée… Elle était géniale. Je suis heureuse d'être ici avec toi. Je vais pouvoir montrer à tout le monde ce que je sais faire.
- Merci à toi. J'aurais pas eu la force de tout faire seule. Tu vas devenir une putain de journaliste, Célia ! Mais fais attention, s'il te plait. La guerre, elle nous crache tous un jour son venin en pleine figure, quoi qu'il arrive. Ni toi, ni moi, ni personne… on ne ressortira pas indemne de cette saloperie qu'on a engendrée. Quoi qu'il se passe dans les jours à venir, garde ça en toi, garde cette flamme de justice, ce besoin vital d'expression. Accroche-toi à ce que tu as, même si ce ne sont que des cendres. Parce que ça…
Elle s'approche de Célia, prend le crayon en bois qu'elle tient au bout de ses doigts et le coince derrière l'oreille de la petite journaliste.
- … c'est une arme surpuissante si tu sais t'en servir. Même lorsqu'on te prive de tout.
- Parfait. Il est temps d'envoyer la première ligne !
- Pas si vite, M. Hillman…
Le chef de l'Orgueil sent soudain au creux de ses omoplates ce qui ressemble au canon d'une arme, et le déclic métallique le lui confirme. Il n'ose pas se retourner et lève les mains, un peu paniqué.
- Mark… Qu'est-ce que tu fous ?
- Je prends les rênes… Vous n'enverrez personne en première ligne, surtout pas les enfants, je les ai envoyés ailleurs. Et vous ne donnerez plus d'ordre, vous êtes officiellement réformé.
- Sans rire ! Et qui va approuver ça ?
- Oh, pas de panique, je prépare ça depuis des années. Des sympathisants qui commencent à en avoir marre de vos manigances et de vos droits de véto, j'en ai pas mal. Suffisamment pour renverser le gouvernement sans votre aide.
- L'homme que tu es aujourd'hui, Mark, c'est moi qui l'ai construit, ne l'oublie pas !
- C'est exact, mais on a tous besoin de s'émanciper un jour ! Donc, pour que ce soit bien clair, la plupart des résistants ont accepté de m'obéir, vous n'avez plus aucun contrôle. Chaque chef des 7 Péchés a été neutralisé s'il refusait de nous suivre. Rassurez-vous, Travis et Schiller vont bien, vous allez les rejoindre dans quelques minutes, dans les prisons du QG. Sauf si vous souhaitez malgré tout vous battre… Vous y retrouverez aussi quelques réfractaires, ainsi que Camélia. Vous ne l'aviez pas remarqué, mais la fille de Travis donnait des informations à Dark sur le QG. J'ai préféré la tenir éloignée. Vous pensiez mener la danse, mais le chef d'orchestre, c'était moi depuis le début, Seymour !
- Tu n'aurais rien été sans moi, Mark.
- Et aujourd'hui, vous n'êtes rien sans moi ! Votre temps est révolu, place à la jeunesse. Mais rassurez-vous, nous reconstruirons le pays. Un pays équitable, beau, homogène, qui ne fuit pas et qui assume ses actes. Hors de question de laisser l'Alzheimer gagner ma patrie encore une fois !
- Vous n'êtes que des gosses…
- C'est vrai, mais ce n'est pas une raison. On nous a privés du droit de vote, du droit de parole pendant trop longtemps. Oui, on en a fait des bêtises, c'est vrai ! La jeunesse s'est laissé faire, s'est laissé embrigadée trop souvent pas le passé ! La guerre a renversé la situation. Avouez que depuis ces derniers temps, on en fait moins, des caprices de gamins !
L'Eden morne et matinal respire peu à peu, retrouve son rythme ambigu. Bientôt, le jardin sacré va rencontrer le soleil de l'âge nouveau. Main dans la main, ils vont ouvrir les yeux sur un jour d'horreur, se gorger du sang des enfants des barricades, lécher les plaies écrasantes et le poids incandescent de la révolte.
- Eden, contiens les souffles et souffle la pureté. Que mes lèvres découvrent le goût nouveau de Liberté et qu'il embrase un corps. La nuit, pleureras pour moi, souriras pour moi. Que douleur devienne émerveillement à l'Aube, qu'émerveillement devienne souffrance. Ô Eden, recueille-moi chaque nuit !
- C'est quoi, ça ? demande David. Un poème sur la résistance ?
- Une prière, répond la jeune femme.
Elle garde ses yeux bleus braqués sur les murs lointains de la Caserne. Avec son pantalon large et noir, son pull lâche unicolore et ses yeux concentrés, elle ressemble presque à un militaire en embuscade, c'est ce que se dit David. Parfois, elle lui fait peur. Après tout, elle a été l'une des protégées de Lina Schiller ! Et puis, David ignore pourquoi, mais il a toujours trouvé qu'il y avait quelque chose d'intimidant dans l'idée de devoir obéir à une femme. Alors, lorsqu'elle est si jeune…
La jeune femme s'appelle Victoria Vangard, elle est la fille d'un ancien ministre du gouvernement, renvoyé pour ses idées légèrement progressistes, entre autres sur l'accès des filles à des études supérieures. Le gouvernement ayant un arrière goût conservateur dans la bouche, on ne pouvait entendre de tels propos réactionnaires dans la chambre des ministres ! La dernière décision que le ministre Vangard prit fût l'exécution de trois militaires qui avaient pris plaisir à défier les lois et à rendre justice par eux-mêmes en violant la petite amie de sa fille, Suzette Hartland.
- Une prière de qui ? demande David.
- D'un grand théologien. C'est de lui que vient le surnom de la forêt : Eden.
- Je croyais que c'était parce qu'elle ne gardait jamais…
- … un Homme en son sein plus de vingt-quatre heures ? C'est plus ou moins vrai. En fait, il y a quelques siècles, cette forêt était le repère des prostituées. Toute la nuit, les hommes venaient et payaient les filles de joie pour repartir avant l'aube. Le théologien en question était un homme de science très pieu. Alors l'amour monnayable, c'était pas son truc. Il s'est perdu près de la forêt, et une jeune prostituée l'a trouvé. Je te passe les détails, mais il parait qu'elle lui a fait découvrir un Ciel nouveau. Il s'est réveillé au matin, seul. Des hommes d'Eglise l'ont trouvé et l'ont jugé corrompu, alors ils l'ont brûlé vif. Juste avant de mourir, la rumeur veut qu'il ait adressé une prière à la jeune femme qui se nommait Eden.
- Comment on peut encore connaître cette prière s'est contenté de la dire ?
- Ecoute, j'en sais rien ! C'est qu'une histoire, je te demande pas d'y croire !
Elle regarde sa montre. Bientôt cinq heures du matin. Sept groupes encerclent à présent la Caserne de 1ère Division. L'ordre a été donné d'attaquer ensemble, dans le pays entier. On distingue, très loin, des affiches rouges au mur. Victoria ressert sa prise sur son arme. Elle regarde David et lui sourit, sincèrement. C'est la première fois que David décèle chez elle une telle envie de rire, un tel élan d'expression. Il en rougit presque. Elle hoche la tête. Le temps est venu, révoltons-nous. Entrons pas la grande porte, montrons-leur ce qu'il en coûte de proscrire une liberté !
La jeune femme se lève. Ses Hommes la suivent. Les enfants terribles vont se jeter dans une gueule entrouverte !
- Ok, c'est à toi dans deux minutes… Ça va aller ?
- Mais, oui, pourquoi ça n'irait pas ?
- Bah, tu vas pas tarder à parler au pays entier. Ça fait quoi ? plus de soixante millions de personnes, à peu près ? Si tu te plantes…
- Merci Willy ! Je savais que j'aurais dû demander à Silvia de m'accompagner…
- Silvia est un peu occupée à aider Xavier, pour l'instant ! Sans eux, on n'arriverait pas à pirater la radio nationale, et ton discours ne serait pas entendu par toute la nation !
- Je sais, je sais… Qu'est-ce qui m'a pris d'accepter ?!
- Tu vas bientôt devenir Présidente, Nelly. Montre à tes citoyens que tu mérites cette place et qu'ils peuvent te faire confiance ! Allez courage. C'est à toi dans trente secondes. Dès que le bouton rouge s'allume, tu passes à la radio !
Le jeune homme sort de la salle d'enregistrement afin de laisser à Nelly le loisir de se concentrer. Elle inspire profondément, et répète une dernière fois le début de son discours dans sa tête. Xavier ne pourra la maintenir à l'antenne plus de dix minutes, il va falloir être efficace. Elle décroise les jambes. Dos droit, pieds bien à plat sur le sol, les yeux fixés sur le mur gris d'en face. Le tout, c'est d'imaginer qu'elle s'adresse à ses amis, ses complices.
La lumière s'allume.
- Mesdames, mesdemoiselles, messieurs. J'interromps votre programme musical, je m'en excuse. Ici Nelly Raimon, fille du ministre Sonny Raimon, en direct de RadioNat. Il est sept heures du matin, et je vous annonce que ce discours n'est pas contrôlé par le gouvernement. Il s'agit donc d'un message de la résistance au pays qu'elle défend depuis près de quinze ans. Chers concitoyens, à l'instant-même où je vous parle, des batailles éclatent aux quatre coins du pays. La guerre froide est terminée, il est temps que le gouvernement capitule et que les résistants rendent à notre patrie ce que militaires et hauts-gradés lui ont volé sans notre accord : liberté, équité, expression, entraide. Depuis cinq heures du matin, le réseau des Sept Péchés Capitaux lutte avec force pour débarrasser le pays des Hommes qui ont choisi de le détraquer et de l'asservir. La bataille ne prendra fin que lors de notre victoire complète. En attendant, nous vous demandons de rester chez vous. Je reviendrai vers vous dès que les combats auront pris fin. La grande majorité d'entre vous a déjà entendu parler du réseau des Sept Péchés. Nous existons depuis…
Willy entre silencieusement dans la pièce et lui fait signe de couper. Elle reprend donc.
- … On m'annonce que je vais être coupée. Je terminerai donc en vous rappelant que notre pays n'est pas fait pour la dictature. Alors, vive la République !
La lumière s'éteint immédiatement et Willy s'approche d'elle.
- Qu'est-ce qu'y s'est passé ?
- Xavier a pas pu maintenir la liaison, mais rien d'alarmant, rassure-toi.
- J'étais comment ?
- Ça va. Faute de grives, on mange des merles !
- Merci, vraiment ! Mon chargé de communication, ce ne sera pas toi, sois-en sûr !
- Haut les cœurs, Nelly ! T'as dit le principal ! Vive la République !
- C'est ça, vive la République !
Pas le temps de crier, la balle fuse. La scène se joue au ralenti, un peu comme dans un vieux film en noir et blanc, avec une surdose de lumière. Lentement, la balle pénètre l'air, déchire l'atmosphère et vient s'implanter droit dans le cœur du jeune homme. Il tombe. Le militaire sourit et s'approche du corps pour vérifier que le jeune résistant est bien mort. Il a l'air de suffoquer, ses beaux yeux bleus entrouverts. Il tente de prendre son revolver, mais ses forces le quittent lentement. Le militaire s'agenouille à ses côtés.
- Pas la peine, petit, tu y arriveras pas. C'était du suicide de venir ici tout seul, tu pouvais pas t'en tirer. C'est vrai que de l'autre côté de la Caserne, tes petits copains ont l'air de bien s'en sortir, ils vont peut-être renverser le gouvernement. Mais tu ne seras plus là pour vérifier.
Le jeune homme sourit à son tour. Derrière le militaire se dessine une ombre rageuse. L'ombre braque son arme sur la tête du militaire à genoux, sans révéler sa présence. Il contient ses larmes, puis dit d'une voix caverneuse :
- Toi non plus.
Il appuie sur la gâchette, comme dans une parodie d'exécution. Le corps tombe au sol.
Le jeune homme aussi tombe au sol et s'approche de son partenaire pour le prendre dans ses bras.
- Je suis tellement désolé… J'aurais dû rester avec toi…
Le jeune homme au sol a juste la force de serrer la main de son amoureux dans la sienne. Puis il ferme les yeux. Définitivement. Le jeune homme toujours vivant s'effondre contre lui, le serre et le serre jusqu'à comprimer sa poitrine, peut-être même jusqu'à lui briser les os.
- Pardonne-moi Bryce… Pardonne- moi !
Claude n'ose pas lâcher ce corps, l'abandonner. Quitter Bryce, ça voudrait dire admettre sa mort, admettre que cette guerre se finira sans lui. Admettre que Claude va pouvoir vivre sans Bryce, aller de l'avant, construire une vie dans ce pays renaissant.
Il refuse.
Les ombres des militaires flottent, lentement, l'encerclent. Il agrippe son revolver, bien décidé à vider son chargeur, à tuer autant de militaires que possible, dans un de rage et de vengeance. Conscient que ce geste ne le sauvera pas. Heureux de constater qu'il n'aura pas à découvrir seul un nouveau régime.
Les trois résistants enfoncent les portes. Sept visages inquiets les dévisagent, sept corps courbés derrière leur bureau se tendent. Les résistants sourient et braquent immédiatement leur revolver sur ces Hommes, un peu au hasard. Byron tient en joue deux hommes à gauche, Silvia deux hommes à droite, et Axel s'occupe des trois du milieu.
- Faudrait dire à votre cher Commandant de renforcer la sécurité autour du bâtiment du gouvernement…
Les sept visages s'inquiètent. Quoi de plus jouissif ?
- Bien, dit Axel, messieurs du gouvernement, mettons les choses au clair. Vous êtes actuellement en train de subir le plus grand putsch de l'Histoire du siècle ! La résistance s'occupe de neutraliser vos sympathisants depuis près de cinq heures, comme vous le savez sûrement déjà. Les militaires tombent un à un devant l'ampleur de notre révolte, devant notre fureur. Il est temps que vous preniez congé.
- Vous allez vous rendre, continue Silvia, et accepter votre échec. Après quoi vous serez condamnés pour vos actes de barbarie, vos crimes envers la République et ses citoyens. N'espérez pas échapper à la mort.
- Nous allons attendre ici patiemment, tous les dix, reprend Byron. Lorsque les combats seront finis, il n'y aura que deux possibilités. Soit ce sont les militaires qui gagnent, et vous serez saufs. Soit ce sont les résistants qui passent cette porte, et vous serez jugés et condamnés dès demain.
- La mauvaise nouvelle, dit Axel, c'est qu'on n'a pas de vin pour fêter ça !
- La bonne, dit Silvia, c'est qu'on a de quoi manger ! On s'est servis dans vos cuisines.
- Et puis, termine Byron, on en a, des choses à vous raconter. Sur ce que le pays sera, sur ce que vous ne verrez pas.
Jude ouvre brutalement la porte du bureau. Il est essoufflé, en nage. Ses dernières forces, il va les jeter dans cette ultime bataille, celle qui compte un peu plus, une lutte personnelle, un affrontement.
Dark est là, à demi assis sur son grand bureau, les mains dans les poches de son costume sombre, les yeux éternellement cachés par ses lunettes teintées. Jude lève son bras au bout duquel se trouve son revolver. Il a effectué ce geste des dizaines de fois depuis ce matin, des centaines, peut-être. Mais là, en cette fin d'après-midi, le goût est différent. Ce n'est plus de la peur, de la rage, de l'habitude, de l'indifférence. Ça a l'amertume de la vengeance, l'acidité de la rédemption. Son mentor sourit. Il est rare de le voir sans cet air satisfait collé au visage, sans cette ironie malsaine et intelligente au creux des rides. Le jeune homme tousse un peu pour recracher toute la poussière qu'il a aspirée. Il passe brutalement sa main sur sa bouche pour en retirer la cendre accumulée dans sa gorge.
- Ce n'est pas facile, une guerre, n'est-ce pas ?
- Fermez-la ! Commandant, vous êtes en état d'arrestation !
- Ah… Tu tenais à le faire toi-même, je suppose.
- Retirez les mains de vos poches et levez-les !
- Je ne suis pas armé. Et je ne vais pas me rendre.
- Vous n'avez pas le choix. Les militaires se rendent, la résistance a envahi les principaux bâtiments politiques. Ce n'est plus qu'une question de temps, Commandant. Le système s'effondre, je veillerai à ce que vous vous effondriez avec lui.
- Jude, je te connais. Ce que tu es devenu, tu me le dois, entièrement. Oh, bien sûr, tu vas me dire que tes petits copains t'ont appris à être libre, à revendiquer tes droits. Mais au fond, tu sais bien que toute la création de ton être, c'est moi qui l'ai modelée. Maintenant, Jude, tu me connais aussi. Crois-tu réellement que je vais me laisser faire ?
Un peu paniqué, Jude baisse sa garde et se retourne, persuadé que des soldats armés vont débarquer dans son dos. Mais non. La porte reste close. Caleb est dehors, il fouille les salles voisines en compagnie de Jordan, rien ne devrait leur échapper.
- Votre garde, nous l'avons neutralisée…
- Toute ma garde ?
- Oui… y compris votre nouvelle protégée. Nous avons enfermé tous les gamins, votre neveu aussi.
- Et elle s'est laissé faire, Glacia ?
- Non. J'ai été forcé de l'abattre…
Il aurait aimé que sa voix ne vibre pas, mais il ne parvient pas à l'en empêcher. C'est un geste qu'il ne pourra pas oublier. Tirer sur une enfant à bout portant…
- Eh bien !
- Vous n'avez aucun sentiment ! Cette fille est morte pour vous protéger !
- Je ne m'attache pas aux enfants que j'éduque. Et Glacia était instable, je m'attendais à ce genre de choses. Le seul enfant que j'aurais pu pleurer, c'était toi. Mais ça n'arrivera pas.
Jude fronce les sourcils. Dark retire lentement l'une de ses mains de sa poche. Dans ses longs doigts fins, le jeune homme distingue une petite boîte en fer blanc. Il l'ouvre et déverse le contenu dans sa main. Une pilule unique. Jude prend peur.
- C'est quoi ? demande-t-il tout en le sachant pertinemment.
- Je ne me laisserai pas prendre vivant, Jude. Je sais ce qui m'attend dans le monde que toi et tes copains souhaitez construire. C'est beau la jeunesse, c'est rempli d'illusions. Moi, je suis vieux. Ton monde n'est pas fait pour un type comme moi.
- Dark… arrêtez…
- Sache cependant que tout n'est pas terminé. Glacia n'était pas ma seule disciple en ce moment. Il y avait un autre garçon, de ton âge, il s'appelle Julio Acuto, un étranger du Sud. Je l'ai envoyé tout à l'Ouest du globe, et il a emporté avec lui tous les secrets que j'avais, tous mes plans de bataille. Je l'ai chargé de tout reprendre à zéro, de tout recommencer ailleurs. Qui sait, peut-être parviendra-t-il à mettre en forme mes rêves d'un état parfait, totalement fermé et surmilitarisé ? Je lui ai demandé de soulever une armée nouvelle, plus puissante. Et de revenir ici pour imposer un nouvel état.
- Vous êtes malade.
- Sans doute. Nous verrons bien. En attendant, sache, Jude, que je suis fier de ce que tu es devenu. Va aussi loin que possible. Tu seras un ministre parfait, et tu pourras bientôt accéder au grade de Président. Je t'ai formé pour ça.
- Dark, arrêtez !
Il voudrait tirer pour l'en empêcher, mais il n'y arrive pas. Même le blesser à l'épaule, il n'en est pas capable. Il regarde, impuissant, son mentor porter la pilule d'arsenic à sa bouche, la coincer entre deux dents et la croquer d'un seul coup. Après quelques secondes qui semblent une éternité au jeune homme, le corps de Dark tombe au sol dans un bruit terriblement sec. Jude ferme les yeux et les larmes se bousculent lentement. Il baisse son arme et passe une main sur ses paupières. Il ne s'approche pas. Il entend la porte dans son dos s'ouvrir, les pas familiers de Caleb s'approcher.
- Le Commandant est mort, murmure Jude.
- Il va pas se retrouver seul en Enfer. Tout le gouvernement est en train de mourir à petit feu.
- Il pense que je vais devenir un bon politicien, voire un bon président… Je crois que j'ai envie de le décevoir, pour une fois.
- Ok, sourit Caleb, déçoit-le ! En attendant camarade, on a un pays à sauver et des amis à aider !
Il essuie rapidement les larmes rares de Jude et embrasse ses paupières. Puis il sourit, franchement.
- A la bataille !
- Ouais, à la bataille, répond Jude en écho et en prenant la main tendue.
Demain, dès l'aube : Célèbre poème des Contemplations de Victor Hugo, il s'agit d'un texte écrit après la mort de sa fille, un peu comme un rendez-vous qui se termine sur une tombe. Ravagé par la mort de sa fille aînée, Hugo (alors en exil) s'est promis que la mort de sa fille ne serait pas veine, car ce terrible deuil lui permettrait d'écrire des poèmes et des écrits bouleversants (on associe parfois le personnage de Cosette à Léopoldine). Cette idée romantique de la mort qui inspire, je la détourne avec Caleb qui refuse de sublimer la mort possible de son compagnon.
Concert de la Résistance : Je sais pas vraiment si ça a existé, j'ai pris cette idée dans Un Village français où le représentant gaulliste décide d'organiser un bal pour fêter la future République. Et je trouvais ça tellement déplacé de faire ça alors que le pays était à feu et à sang... que j'ai repris l'idée !
L'Affiche : Bon, c'est un peu lointain pour moi, mais il me semble que Napoléon avait bien décidé de placarder des affiches annonçant son putsch, alors que celui-ci n'était prévu que le lendemain. Quel comique !
L'Alzheimer : Toute la petite envolée lyrique (ou pas) de Mark m'a été inspirée par la chanson Alzheimer de Matmatah. La chanson est un peu complexe, donc je suis pas certaine de pouvoir en restituer parfaitement le sens. Mais de ce que je comprends, c'est une jolie critique envers l'Europe atteinte d'Alzheimer puisqu'elle oublie les horreurs de la guerre et laisse tout se reproduire, une critique envers l'Amérique qui se prend pour la reine du monde sans en avoir le pouvoir et en débitant des conneries à longueur de journée. Donc, à la fin, le chanteur demande à ce que l'on laisse l'Europe récupérer ses droits. Je cite : "Accordez donc le droit de vote à nos vieux continents/des caprices de gamins, on en fait moins ces derniers temps." Bref, écoutez-là, ce sera plus clair !
Les Enfants terribles : Film et livre de Cocteau, chanson de Ferrat, je le note, mais ça n'a pas grand'chose à voir avec l'histoire, c'est juste une expression que j'aime.
Alors, oui, je sais, vous m'en voulez, j'ai tué des gens. Et c'est pas fini. En même temps, je vous avais prévenus ! Et encore, je me tempère vachement par rapport à ce que je voulais faire au début (en fait, je me tempère pas, c'est juste de la lâcheté).
J'ai un peu déconné sur les références... En fait, je crois qu'en sentant la fin approcher, je me rends compte qu'il y a plein d'éléments historiques dont j'aurais aimé parler, de même que j'aurais aimé développer pas mal de points de vue autres que celui de Jude ou de Caleb. De fait, comme j'aime vraiment beaucoup cet univers, c'est pas impossible que je publie des OS's supplémentaires là-dessus, un peu à l'improviste.
Le prochain, et dernier chapitre, vous donnera une liste de morts un peu plus... fournie. Evidemment, vous verrez l'instauration de la République (oui, je me suis pas pris la tête à écrire 19 chapitres pour qu'au 20ème, ils échouent), et vous verrez aussi un peu ce qu'il se passe autour. J'espère donc que la fin vous plaira, parce que je l'ai complètement remaniée !
A la semaine prochaine !
