Mon cher Fred,

Je me suis réveillé, ce matin, avec la pressante envie – non, pas de pisser, petit plaisantin - mais de te raconter une histoire. Pas un conte de fée, où il y a une fin heureuse mais stupide. Mais la mienne, où il y a un Avant et un Après. Et puis, j'y ai réfléchi une minute et je me suis rendu compte que ça aurait été déprimant, et je n'ai pas envie de te rendre triste où que tu sois.

Alors j'ai fait comme quand on était petits. Deux possibilités : un conte ou mon histoire. J'ai été dans le jardin et j'ai vu un gnome mais tu n'étais pas là alors je n'ai pas pu que gagner. J'ai alors abandonné l'idée en m'asseyant à la table du Terrier. Maman m'avait manqué mais papa n'est pas en forme. Tu seras heureux de savoir que Ginny est très heureuse avec Harry. Et très arrondie, et c'est le deuxième ! Ron ne s'attache plus à rien ni à personne, si ce n'est son épique de Quidditch, les Canons, Fred ! Bill et Fleur sont à l'étroit à la Chaumière aux coquillages et, honnêtement, je crois qu'ils ne sont plus très bien ensemble… Charlie est débordé et Percy est à nouveau un pion du gouvernement. Mais ce gouvernement, depuis la chute de Voldemort – de VOL-DE-MORT !-, a fait d'énorme progrès.

Néanmoins, tu ne devineras jamais avec qui est Hermione, à l'heure actuelle ! Etonnamment, certes, ce n'est pas Ron mais plus étonnamment encore, c'est Drago Malefoy ! Il n'a pas changé, il est hautain, égoïste et arrogant mais je dois lui accorder qu'il s'occupe bien d'Hermione, il l'aime vraiment et il est indéniablement qu'elle est heureuse avec lui.

Je suis fier de notre famille, et tu le serais aussi.

Tout le monde, ou presque, était présent, au petit-déjeuner. Le bruit des conversations, l'écho des rires, l'ambiance conviviale en général m'avaient énormément manqué. Tout comme la cuisine, la maison bancale, la précieuse horloge de maman.

Je sais que tu n'aurais pas apprécié, Fred, mais j'ai fui. Après la Guerre, juste quand tout revenait à la normale, j'ai fui. Je suis parti pour l'Australie, où je me suis fait passer pour un orphelin pendant de longues années. Mais c'est ainsi que je me sentais, Fred, complètement seul et perdu. Pour moi, j'étais dorénavant seul et je ne pouvais faire comme si de rien n'était. Une fois là-bas, je n'ai pas fait les choses à moitié. J'ai changé d'identité et techniquement, je suis toujours Joshua Allen maintenant. J'ai erré pendant de longs mois.

Puis j'ai rencontré cette fille. Un soir, comme à mon habitude, je me suis arrêté dans un bar miteux. Elle était assise au fond, à moitié couché sur la table et, contrairement à ce que je pensais, elle n'était pas bourrée. Elle avait l'air aussi paumé que moi alors j'ai engagé la conversation. Elle s'appelait Mary, elle était moldue et éditrice. Rien qui ne me ramène à ce que j'avais été dans une autre vie.

Je sais que je ne devais pas te raconter ce qui s'est passé après… la Bataille de Poudlard mais j'ai trop peur qu'on ne se connaisse plus quand on se retrouvera, j'ai peur d'avoir trop changé. Je rattrape donc le temps que je nous ai fait perdre.

Cette femme, Fred, elle est australienne pure souche, d'une famille bourgeoise. Tellement bourgeoise que personne ne me supporte dans leur grandiose villa aux airs de musée. Je n'ai jamais totalement compris pourquoi elle avait l'air tellement perdu ce soir-là, elle avait pourtant tout pour être heureuse. Elle avait une famille. Une famille, c'est tout ce dont on a besoin pour être heureux.

On s'est revu plusieurs fois, mais jamais rien d'officiel. On s'est mis ensemble. Tout a été très vite. Trop vite. J'allais toujours mal et j'étais toujours paumé, mais elle me faisait sentir comme si c'était passager, comme si tout le mal être du monde n'était que passager. Je l'ai demandé en mariage. Ça fait presque dix ans maintenant.

Il y a quelques semaines, elle est revenue à la maison avec un livre que j'aurais préféré voir brûler. Un récit sur la guerre contre Voldemort, du point de vue de ses héros. Elle était tellement enthousiaste à propos de ce livre qu'elle a voulu partir pour l'Angleterre afin d'y rencontrer Harry, Ron et Hermione. Elle avait profondément ancré cette idée dans sa tête, même quand je lui hurlais qu'on ne sortirait pas du territoire australien, elle prévoyait les moindres détails de notre voyage.

Tu imagines ce que ça aurait été si elle était parvenue à ses fins et que j'avais dû me retrouver face à un des trois ? A partir de là, mes souvenirs deviennent flous. Comme une sorte de longue absence ou d'un profond sommeil. Je me réveillais parfois, le reste m'a été raconté par Mary, pour ce qu'elle en sait. Je me vois très nettement lancer un vase dont les débris rejoignent d'autres objets brisés au sol. Mary m'a dit que ce n'était pas la première fois et que je ne m'en souvenais jamais.

Plus elle insistait, plus mon état général se dégradait. Au début, ce n'était rien. Une simple douleur dans la poitrine, de plus en plus longue, de plus en plus oppressante. Mary a tenu à me faire passer toute une batterie de tests. Après avoir écouté mes pseudos symptômes, le médecin a diagnostiqué un membre fantôme, comme un rein qui aurait été ôté et qui serait continuellement compressé. J'ai passé beaucoup de temps profondément soul, Fred, mais je te jure que j'ai mes deux reins. Il m'a prescris des calmants, que je n'ai jamais pris. Ma douleur me rappelait ma perte et ma culpabilité.

Mais ça a empiré. Elle avait beau remplacé tous les meubles, le lendemain, ils étaient à nouveau en pièce. J'avais mal. Je passais des heures dans le noir, le corps au bord du lit, à moitié engourdi, dont je ne me souviens plus. Si ce n'est cette nuit : il faisait froid, je n'étais pas sorti de notre chambre depuis trois jours. J'avais mal au cœur, et tu étais partout. Tu courrais, comme pour m'échapper, te soustraire à ma vue. J'avais beau t'appeler, tu ne t'arrêtais pas, tu ne faisais que rire de mon malheur. Jusqu'à ce que j'hurle : « IL N'Y A PLUS DE FORGE ! » Et tu as disparu. Et j'avais mal au cœur. Depuis, je ne supporte plus notre reflet. Soit parce que j'avais l'impression que c'était toi, soit parce que ça me rappelait qu'il n'y avait plus de toi. J'ai recouvert tous les miroirs, toutes les surfaces réfléchissantes à la maison et je suis sorti.

Je suis revenu la semaine suivante. J'avais passé les sept derniers jours à errer, sans but ni destination, j'ai transplané de lieux en lieux. Sûrement des bars miteux. Je me souviens que face à l'océan, j'avais froid. Le soleil était radieux et haut dans le ciel, c'était l'hiver en Angleterre. Je me suis tourné vers l'eau et je me suis demandé vers où j'étais tourné. Etait-ce l'Asie, droit devant moi ? L'Amérique ou l'Angleterre ? Je me suis senti perdu, ainsi assis sur un banc de sable, Merlin seul savait où. En somme, je n'étais plus qu'un pantin du temps qui passait. Et je me suis souvenu que Mary pouvait me faire sentir comme si mon mal-être était passager, comme s'il y avait un but à mon existence.

Je suis rentré à la maison quelques heures plus tard, puisqu'il faisait sombre, profondément décidé à présenter mes excuses à Mary. Ce que j'ai vu, en entrant m'a choqué et m'a définitivement tiré de mes rêveries éveillées. Elle était inquiète mais surtout, elle avait peur. Peur de moi, de mes réactions et elle ne savait clairement pas quoi faire.

Au bout de deux semaines, elle reprenait son laïus pour me persuader d'aller visiter l'Angleterre. Honnêtement, j'avais peur de la perdre. J'ai dû lui dire la vérité. J'ai dû lui avouer que j'étais un mensonge, que son mari Josh Allen était un mensonge. Que je n'étais pas orphelin, ni traumatisé de cet événement. J'ai dû lui dire que j'avais eu une vie avant elle, une vraie vie heureuse. Que j'avais été plus intimement lié à quelqu'un avant d'arriver en Australie, plus intimement qu'on ne le sera jamais. Je lui ai parlé de Maman, et de Papa. De nos frangins et de notre folle de Ginny. Je lui ai raconté Poudlard et Jordan Lee et Angelina Jones. Je lui ai parlé de toi, mon jumeau mort écrasé par notre seconde maison. Elle m'a paru comprendre, mais je sais qu'au fond elle se sentait trahie.

Elle a réussi à me convaincre de partir pour Angleterre. Mais elle n'avait plus pour argument de rencontrer mes anciens amis. Elle voulait que je renoue avec ma famille. Et honnêtement, ils me manquaient tous beaucoup trop, surtout depuis qu'elle connaissait la vérité, pour que je résiste longtemps.

Un jeudi après-midi, je suis revenu à la maison. Je savais que je me retrouverais seul face à Maman et je savais que je n'étais pas prêt à ce qu'elle me passe un savon sans que tu sois là pour me remonter le moral. Mais elle n'a pas crié. Quand elle m'a vu, tout s'est arrêté. Ses aiguilles à tricoter, la vaisselle, la gazinière. Et elle a fondu en larmes.

Je déteste faire pleurer notre mère, Fred.

On a longuement discuté, elle et moi. Elle était fatiguée et surmenée mais tellement heureuse de me voir à nouveau. Je lui ai parlé de Mary et elle m'a fait promettre de revenir quand tout le monde serait au Terrier et de leur présenter la nouvelle Weasley. J'ai promis et nous y sommes allés le dimanche suivant, c'est-à-dire hier. C'est difficile à décrire mais maintenant je sais que j'ai toujours eu une famille.

Ils honorent ta mémoire, Fred, chaque fois qu'ils sont ensemble. Ce n'est pas nécessairement évident mais ils ont des réflexions, des gestes que tu aurais pu avoir et… Ils ne t'ont pas oublié. Ils n'ont oublié personne à vrai dire, mais le fait que ton nom ne soit pas tabou m'a surpris et ému. Je regrette énormément d'être parti, mais je crois que c'était nécessaire pour moi.

Et ce matin, j'ai officiellement achevé mon deuil. Maman avait insisté pour que Mary et moi restions à la maison hier soir. Au petit-déjeuner, elle m'a donné ta baguette. J'ai eu pitié de ce maigre bout de bois qui, comme moi, avait été laissé derrière par son maitre. Je t'avoue que je l'ai utilisé et je pense qu'elle m'a reconnu. Mais ne t'inquiète pas, je n'ai utilisé que tes sorts préférés. Rien de banal, ni d'ennuyeux. Et j'ai été la caché quelque part où est son unique place, au magasin. Je suis certain que si tu étais un fantôme, tu serais planqué là-bas pour faire peur aux clients.

Et voilà, Fred. Je t'ai raconté ma déprimante histoire, mon triste Après. Et maintenant, j'ai envie de pisser.

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Tu me manques et tu me manqueras indéfiniment,

Jusqu'à ce qu'on se retrouve.

A bientôt,

George