Playlist de la semaine
« Je suis sûre de ne pas me tromper quand il s'agit de la question de ma grande culpabilité »,
Lhasa, La Confession.
2. Cyrus. De l'innocence et des potions
Longtemps, Sirius a dit de moi que j'étais son innocence. Je n'ai pas encore l'âge qu'il avait quand il a décidé de me laisser sa place, mais je ne suis sans doute plus le petit garçon innocent qu'il avait envie que je sois. J'aurai vingt ans dans six mois et je ne dirais pas que je ne fais pas ma part de conneries - peut-être plus les mêmes qu'à onze ans, mais bon, voilà, faut pas s'attendre à ce que je respecte toutes les lois et toutes les convenances. Oui, même avec un père directeur d'école - je devrais dire de L'École magique - et une mère Auror. Quel rapport d'abord ?
Granny dit que les réputations précèdent les gens dans la vie et qu'on n'y échappe pas. On va dire que c'est pour ça, hein ? Vous comprenez rien ? Pff, disons que, ce matin, j'ai été réveillé en fanfare par les cris de Mãe dans l'appartement. Vous sentez venir la sale journée ? Vous avez raison.
En fait, non : ce qui m'a réveillé c'est le bruit de la porte d'entrée qui claquait et de pas rapides jusque dans le couloir. J'ai ouvert les yeux, inquiet malgré moi : je ne voyais pas pourquoi Ginny, qui se lève aux aurores pour ses entraînements de Quidditch, aurait fait autant de bruit.
« Nymphadora ?», s'est exclamée ma petite amie devant ma porte.
Depuis que je suis étudiant en Arithmancie, j'occupe l'appart' des parents à Londres. J'évite d'y faire des fêtes trop magiques, mais ils savent que Ginny y passe plusieurs nuits par semaine. Mãe n'est pas là pour ça, je le sais. Même les Weasley ont fermé les yeux sur l'affaire ! Le temps de penser ça, je me suis assis dans mon lit.
« Cyrus est là ?», a questionné ma mère adoptive sur un ton qui ne laissait pas beaucoup de doute sur la déclaration imminente d'hostilités. J'ai attrapé mon jean en boule sur la carpette.
« Oui, enfin, il dort, j'allais partir», a balbutié ma pauvre Gin, qui a bien senti que le vent n'était pas à la brise.
« Tu as le temps d'aller le réveiller avant ?», a demandé Mãe sur un ton qui m'aurait donné envie de m'enfuir par la fenêtre si j'avais pas eu plus de dix-sept ans.
« Oui, bien sûr», a obtempéré ma petite amie ayant correctement compris que ce n'était pas une question.
Quand Ginny ouvre la porte, l'air super inquiète, j'ai déjà enfilé le jean et j'en suis au t-shirt.
« Ta...mère», elle explique inutilement.
« J'ai entendu.»
« T'as fait quoi ?», elle chuchote maintenant. Oui, on ne prête qu'aux riches, Granny dirait ça aussi.
« Je ne sais pas encore», je réponds donc en l'embrassant rapidement. « Je vais aller voir.»
« Bonne chance», elle souffle.
Je ne réponds pas et je vais jusqu'au salon en évitant même de réfléchir ou de faire des suppositions. Sinon j'irais pas, je me connais. Ginny est cinq pas derrière moi. Elle va être en retard, je pense confusément, mais je ne me retourne pas.
« Mãe ?», je salue un peu gauchement, mais j'ose pas l'embrasser tellement elle irradie de colère contenue. Ça fait un paquet de temps que je ne l'ai pas mise dans cet état pour dire vrai.
« Cyrus», elle commence et elle doit s'arrêter tellement les mots l'étouffent. « Cyrus, les policiers sont venus ce matin à la Division me dire qu'ils avaient reçu une plainte contre toi... pour vente de potions illégales et empoisonnement», elle précise toute seule - Merlin merci. « Tu as quoi à dire ?»
« Que je n'ai jamais vendu de potions à quiconque, illégales ou non », je réponds lentement, le temps d'assimiler les termes de la question. « Quant à empoisonner quelqu'un, je suis vexé quand même !», j'essaie de détendre l'atmosphère, mais ça la braque plus qu'autre chose :
« Cyrus, le gars est à Sainte-Mangouste, dans le coma !»
«Quel gars ?»
« Celui à qui tu as vendu ou donné cette fichue potion !»
Je me contente de secouer la tête pour rappeler que ce n'est pas moi.
« Qui a porté plainte alors ?»
« Ses parents, sur les informations des amis du type», explique Mãe, débordante d'une exaspération qui me semble toujours sans rapport avec la situation.
« Il a un nom ce type ?», je veux savoir.
« Je ne devrais pas te le dire ! Je devrais rien te dire du tout d'ailleurs et te conduire aux policiers !», elle explose.
« J'ai toujours adoré notre système judiciaire», je commente sèchement. Comme elle a un moment de surprise ou de gêne, j'en profite : « Je vois que les prétendues réformes de Scrimgeour ne sont que du vent : tu m'arrêterais sans même m'expliquer ce qu'on me reproche ?»
« Seuls les avocats ont droit d'accès au dossier à ce stade de l'enquête !», elle me rappelle.
« Je comprends qu'ils se fassent du fric !»
On se mesure du regard. Elle est blême parce que le temps où elle professait ne rien vouloir avoir à faire avec le Ministère est bien révolu. Elle est revenue à la Division il y a trois ans, mais elle ne s'est pas contentée longtemps de faire l'Auror de base. Elle s'est vite retrouvée chef d'équipe puis lieutenant et force de proposition. Alors le système que je dénigre, maintenant c'est un peu le sien.
« Il s'appelle Stewart Ackerley», elle concède. « Deux ans de moins que toi, Serdaigle...»
Rien à faire, nos maisons de Poudlard pourraient être écrites sur nos passeports si on piquait la pratique aux Moldus.
« Je ne vois pas.»
« Le fait est qu'il est plus facile de se souvenir de toi que d'un élève dont tout le monde ne se rappelle que la timidité et la nervosité !», elle lâche, excédée maintenant.
« T'as déjà appelé Papa ?», je crois comprendre avec fatalisme. Comme tout bon cauchemar, y'a pas de raison que ça s'arrête en si bon chemin, je me dis.
« Figure-toi que non», elle rétorque assez calmement. « J'ai appelé Filius sous couvert d'avoir des infos sur ce jeune homme.»
J'essaie à mon tour de trouver en moi un peu de calme et de recul pour analyser la situation : Mãe n'a pas appelé Remus ; elle est venue en personne; elle a dû négocier du temps avec les policiers. Elle n'est pas convaincue de ma culpabilité, sinon elle n'aurait pas fait tout ça. Enfin, en tout cas, elle a tenu à me laisser une chance.
« Je lui aurais vendu ça quand ?», je questionne lentement.
« Samedi, à une fête», elle répond avec gravité.
« Mais on est mardi ! Si je l'avais empoisonné, il serait déjà mort ou guéri !», je remarque, parce que mes potions ne sont pas de la lavasse quand même !
« Tu lui as donné une potion ?», elle contre.
Me rappelant qu'elle a une longue pratique et des interrogatoires, et de mes demi-vérités, je m'assois pour gagner du temps. Ginny est toujours là, blanche comme la neige, véritablement en retard maintenant. Elle pense comme moi, je le lis sur son visage. Sauf que je ne vois pas ce que le mensonge m'apporterait dans l'instant.
«Samedi, j'ai amené à une fête de début d'année de l'université deux flasques de potion», je reconnais. «Des trucs d'initiation amazoniens ; j'avais ramené les ingrédients il y a longtemps maintenant, mais je les avais oubliés... C'était l'occaz'! », je développe. « Comme tu l'imagines, c'est un euphorisant et un psychotrope, mais de là à empoisonner les gens ! »
«Mais c'est interdit», elle rappelle.
«Probablement», je reconnais en ravalant que beaucoup de potions sont interdites, par exemple celle qui m'a donné la vie. J'ai appris à faire ça finalement : me taire. «Mais j'en ai pris ; et Ginny, et Archi, et Lorna, et un paquet d'autres aussi ! Ce fameux Ackerley, peut-être a pu en prendre parce que j'ai laissé le truc circuler... Mais personne que je connais n'a été malade, Mãe !»
«Tu ne l'as pas vendue ? Il n'y a pas eu échange d'or ?»
«Non.»
Elle est plus calme, je le vois. Elle doit se dire que si on ne peut prouver la vente, j'irais pas à Azkaban... Le frisson me prend tout le corps rien que d'y penser !
«Dora, je peux en témoigner», ose Ginny.
«On va essayer de te laisser en dehors de tout ça», lui oppose Mãe. «Cyrus, tu as dix minutes pour te raser, prendre une douche et choisir des vêtements corrects, nous allons à la Division.»
« Je suis en état d'arrestation ?», j'arrive à articuler.
« Pas pour l'instant», elle décide.
oo
Au Ministère, ça se passe exactement comme on aurait pu l'imaginer. Le ventre creux, je raconte à en perdre la voix et au profit de deux policiers beaucoup trop gradés pour la nature de l'incident, que je ne connais pas le type hospitalisé ; que j'ai bien amené une potion euphorisante à cette soirée mais que je ne l'ai pas vendue ; et que moi et mes amis en ont été les premiers consommateurs ; non, personne n'a été malade à ma connaissance.
Je ne pense pas que les policiers me croient, mais ils sont polis devant ma mère qui s'est imposée au fond de la salle d'interrogatoire.
« Lieutenant Tonks-Lupin », a bien essayé de protester le plus gradé quand elle s'est assise au fond de la pièce.
« Vous n'aimeriez pas que j'appelle l'avocat de notre famille à ce stade. Pour un malentendu », elle a répondu. Ça a semblé une bonne réponse.
Quand les deux policiers ont bien fait le tour de cette première ligne d'interrogatoire, et que mon estomac gargouille de faim de manière croissante, visiblement insensible à la gravité de la situation, ils passent à la vitesse supérieure : est-ce que je peux donner la composition de ma soi-disant potion euphorisante ?
« Je peux mieux que ça, j'ai amené la recette », je suis assez fier de répondre. L'idée est de Mãe, faut-il le dire ?
Ils se penchent sur mon journal de potions – je ne leur ai pas amené l'original dans mon cahier de terrain ; pas envie qu'ils lisent mes notes sur le Brésil. Un d'eux sort sans doute pour amener la recette au labo.
« Reste à prouver que vous avez suivi la recette », objecte le gradé en chef. « Où sont ces fameuses flasques ? »
« Aucune idée », je réponds avec sincérité – la fin de la soirée n'est pas des plus claires dans mes souvenirs. « Je pourrais demander à mes amis s'il quelqu'un en a gardé une, mais je n'y crois pas beaucoup... »
C'est sans doute ma première erreur : parler de mes amis alors que Mãe a bien signifié à Ginny qu'il valait mieux limiter le nombre de gens impliqués. Je le comprends quand le policier se penche en avant pour demander :
« Vos amis?»
« On pourrait aussi dire tous les gens qui sont venus à cette fête », j'essaie, les yeux rivés sur la plume-papote qui attend les noms que je pourrais lâcher. « Je ne sais vraiment pas qui a pu garder les flasques ! »
Il se recule sur son siège avec un soupir dramatique et hautement exagéré. D'un geste de la main, il repose la plume-papote sur la table avant de reprendre sur un ton paternaliste et embarrassant :
« Jeune homme, j'ai bien conscience de qui vous êtes et je veux bien, par amitié pour le lieutenant Tonks-Lupin, vous offrir le bénéfice du doute. Néanmoins, il faudrait que vous envisagiez de nous aider : je ne peux pas vous relâcher sur la foi d'une recette écrite sur un cahier. Il nous faut des preuves que votre potion ne peut être incriminée... des preuves que les parents Ackerley pourraient accepter comme suffisantes... Je ne vous cache pas que ce matin ils étaient prêts à aller faire part de leurs accusations à la Gazette... »
Une carotte, un bâton, le gars sait y faire... Ne jamais sous-estimer les autres. Combien de fois Remus l'aura répété devant moi ?
« Je n'ai pas ces flasques », je répète le plus respectueusement possible.
« Et le chaudron ? Lui aussi vous l'avez jeté ? Je n'ai pas retenu les détails ; mais il m'a semblé lire qu'il fallait laisser décanter plusieurs jours, opérer plusieurs filtrages... Vous avez fait ça où ? Chez vous ? », il questionne rapidement comme s'il voulait montrer par l'accumulation des questions les limites de ma position.
« J'évite de pratiquer la magie là où je vis : c'est un immeuble moldu », je réponds pour gagner du temps et parce qu'un nouveau piège vient de s'ouvrir.
« À l'université alors ? », essaie le policier avec un regard prédateur qui ne trompe pas : il a senti la faille, alors il creuse.
« Non », je souffle en baissant les yeux pour éviter son regard.
Le silence est total dans la salle capitonnée. J'entends presque mon cœur battre.
« Lieutenant Tonks-Lupin », finit par appeler le policier, « désirez-vous que je sorte un instant pour vous laisser convaincre votre fils qu'il est en train de se condamner tout seul ? »
Mãe a dû acquiescer parce que l'homme se lève et sort, et Dora vient s'asseoir à côté de moi. Une bulle de silence nous enveloppe la seconde suivante.
« Tu as confiance en eux, dis-moi ! », je lâche avec plus de venin que je ne devrais.
« Qu'est-ce que tu caches, Cyrus ? », elle souffle avec une telle inquiétude que ça m'assèche la bouche.
« Jamais je n'ai imaginé que ça allait en venir là, Mãe, je te jure ! », je gémis comme un môme que je reste envers et malgré tout. Est-ce que quiconque d'un peu adulte n'éviterait pas de se coller dans des trucs aussi graves sans même s'en rendre compte ?
« Que ça allait en venir où ? », elle questionne patiemment.
« À la Fondation », je murmure en fermant les yeux de honte.
« À la... ? Tu as préparé la potion à la Fondation ? »
J'opine incapable de parler. Ça fait même pas six mois que je suis moniteur de potions pour les jeunes garous et les sorciers rescapés de guerres accueillis par la Fondation. Mon premier travail, mon premier salaire... un truc dont je suis assez fier parce que les mômes m'aiment bien et qu'ils progressent grâce à moi... Sans parler de Papa... Ne pas penser à lui. Ne pas regarder Mãe.
« Et tu crois qu'ils trouveront des échantillons ? », elle finit par arriver à demander d'une voix tellement neutre qu'elle en est effrayante. Elle dit combien elle a ravalé ses émotions ; combien elle s'interdit de me dire ce qu'elle pense ; combien déjà elle m'en veut.
« Si les autres moniteurs n'y ont pas touché – mais généralement on touche pas au bordel des autres », je souffle.
Elle inspire et répond assez sèchement :
« Puisqu'il n'y a pas d'autre choix... »
Les deux policiers reviennent avec Mãe qui est allée les chercher. Ils posent devant moi un chocolat chaud qui est à la fois un geste sympathique et un sacré désaveu de ma soi-disant majorité.
«Donc cette potion», reprend le chef avec un air légèrement méprisant. «Vous vous êtes souvenu où vous l'aviez préparée, Monsieur Lupin ? »
« À la Fondation Sirius Black pour le progrès magique », je souffle amèrement. « J'y suis moniteur de potions et... j'ai accès au laboratoire, même en dehors des cours... J'imagine qu'on pourra y retrouver les échantillons pris à différentes étapes - si personne ne les a jetés... »
« La Fondation Sirius Black... », répète avec un étonnement sans doute non feint le plus jeune des policiers.
« Oui, la Fondation que dirige mon père », je clarifie pour lui et pour m'habituer à assumer la suite.
« Nous allons demander une autorisation de perquisition », décide le gradé avec un coup d'œil rapide vers ma mère debout à côté d'eux.
« Je vais prévenir mon mari et notre avocat », elle répond olympienne – Remus serait fier d'elle.
« Madame Lupin... », proteste le policier.
« A moins que Cyrus ne vous accompagne de son plein gré », elle propose.
« Vous restez convaincue de son innocence ? »
« Je comprends que vous en doutiez », elle concède. « Mais oui, je pense que la potion qu'il a préparée pour cette soirée n'est pas celle qui a empoisonné le jeune Ackerley et j'espère que la fouille du laboratoire permettra de le prouver. Maintenant, comme vous l'avez fait remarquer, la Fondation et notre famille ne souhaitent pas une publicité disproportionnée autour de cette affaire. Nous coopérons, vous maintenez la procédure à son minimum... »
« Vous voulez dire que j'oublie la procédure ! », s'exclame le policier comme si c'était la première fois que ça lui arrivait.
« Cyrus est venu de son plein gré, dès qu'il a su les accusations portées contre lui ; il a répondu à vos questions, sans se faire représenter légalement comme la nouvelle procédure lui en donne la possibilité ; il a reconnu des actions illégales devant des officiers assermentés et il est prêt à en assumer les conséquences... Combien de gestes de bonne volonté vous faut-il ? »
Dire que je me suis fait petit durant l'énumération est un euphémisme. J'ai entendu la pro, celle qui connaît à fond ces procédures et leurs failles, celle qui a appris à assumer le pouvoir politique que lui confèrent le nom de mon père et son poste à la Division. J'ai aussi entendu sa volonté de me défendre – au-delà de la Fondation et la famille. Elle essaie de me négocier une amende sans dossier au Magenmagot, je l'ai compris. Est-ce que je peux faire autre chose que me faire oublier ?
Le policier soupire, jette un regard interrogateur à son collègue qui murmure :
« Le labo dit qu'il ne connaît pas tous les éléments utilisés dans cette préparation et qu'il leur faut des échantillons pour vérifier... »
« Bien, j'imagine que vous souhaitez nous accompagner, Madame Lupin, de votre propre gré et par pure bonne volonté », décide le gradé dans un soupir.
«J'aurais juste besoin de faire un saut à la Division pour voir mon équipe avant», elle indique – et je me demande si c'est pour répondre au Madame Lupin qui à remplacer le Lieutenant.
« Nous vous attendons », concède encore le policier, « J'aimerais néanmoins que votre fils accepte de boire son chocolat dans une de nos cellules, en gage de bonne volonté encore une fois... »
Il s'attendait peut-être à une explosion de ma mère mais celle-ci sort très digne en lâchant :
« Ça ne peut pas lui faire de mal. »
ooo
J'attends une heure. Mais une heure à tourner en rond dans une cellule minuscule avec rien d'autre à faire que de ressasser à quel point je me suis de nouveau mis dans une situation impossible... C'est trop long ! En plus, le chocolat vite avalé me donne plutôt plus faim qu'autre chose. Finalement le moins gradé des deux policiers vient me chercher.
« Nous sommes prêts – un véhicule nous attend pour nous mener square Grimmaurd puisque la Fondation n'est pas reliée au réseau », il développe, assez aimablement en me guidant dans les méandres des couloirs.
Comme il ne m'apprend rien et que je ne crois pas que ce soit le moment de lui révéler que longtemps la maison a été incartable, je me contente d'opiner.
« Vous êtes moniteur de Potions ? », il reprend. « Je croyais que vous étudiez l'Arithmancie ? »
« Je me suis spécialisé en Ethnomagie », je me décide à lui répondre. « J'ai besoin de connaissances avancées en potions. »
Je m'attends à ce qu'il ricane sur l'intérêt de produire des potions interdites, mais c'est tout à fait autre chose qui se produit :
«J'ai fait des études de potions moi-même avant de postuler comme policier», il me confie, presque embarrassé.
« Vraiment ? », je réponds poliment, en n'insinuant même pas qu'avec de meilleures notes de potions, il aurait pu faire Auror. Et on me dit tête brûlée !
« Et vos élèves sont des...lycanthropes ? », il veut encore savoir. J'imagine qu'il s'est demandé quel mot serait le plus poli.
« Une partie : les autres sont des réfugiés de pays en guerre », je réponds. «Mais en fait, je m'occupe des débutants, des plus jeunes, ce sont généralement des garous. »
Il a la réaction surprise que j'attendais à mon appellation familière. C'est une maigre satisfaction.
« Vous êtes sans doute habitué », il reprend maladroitement.
« J'ai une certaine proximité avec les sales mômes dissipés », je lui propose, bon prince. Il a son premier vrai sourire.
« Vous avez un sacré culot », il murmure.
« Malheureusement pour moi », je soupire.
« J'espère pour vous que vous nous avez dit la vérité », il ajoute après un temps de réflexion alors que nous arrivons près d'une porte extérieure et que Mãe et le gradé se découpent devant la baie vitrée.
Oooo
Faut-il vraiment que je vous décrive la tête de Michael quand il a ouvert la porte et qu'il a compris qui nous accompagnaient Mãe et moi ? Thaddeus, venu lui prêter main forte, n'a pas été plus chaleureux quand il a appris que j'étais la cause de la descente de la police magique dans une enceinte qui voulait protéger des loups-garous et des réfugiés. Je ne lui en voulais pas. Je l'ai même admiré quand il a sèchement refusé la fouille malgré la présence de Mãe et est allé appeler Papa.
« Il ne fait que respecter les consignes », s'est interposée Mãe auprès des policiers, craignant visiblement d'éroder son pouvoir de négociation.
« Nous comprenons », a sobrement répliqué le gradé.
Moi, je me suis si prudemment tu, que ça a fait marrer l'autre policier.
« Le professeur Lupin arrive », a annoncé Thaddeus en revenant. « Il vous autorise néanmoins à commencer votre fouille, si Madame Lupin reste avec vous. »
«Je vais les conduire, Thaddeus», j'ai essayé de minimiser l'affaire. «Il s'agit juste de leur montrer des... des choses dans le laboratoire de potions... »
« Nous ne savons pas encore si cela suffira, mais c'est un début », a estimé le gradé.
« Il est hors de question que vous interrompiez les cours », a asséné Thaddeus avec un regard assassin pour moi.
« Si nous allions au laboratoire ? », est intervenue Mãe avec un regard suppliant au garou qui défendait son territoire. « Nous verrons ensuite ; Remus va arriver... »
« Je vous accompagne », l'a coupé Thaddeus avec l'air de copier Papa. J'en aurais bien ri.
On a traversé la Fondation. La plupart des mômes étaient effectivement en cours, et heureusement. Thaddeus a ouvert la porte du laboratoire et a dit :
« Drago, je vais vous demander de sortir... »
« Maintenant ? Ce serait dangereux ! », a protesté le Malefoy-Black avec sa voix inimitable.
« Il peut rester », a décidé Mãe, me poussant plus avant dans le laboratoire, avec un agacement perceptible dans les gestes et dans la voix. « Nous venons juste examiner le matériel utilisé par Cyrus pour trouver des traces de cette fichue potion ! »
«Le Lieutenant Tonks-Lupin voudrait-elle prendre la direction de cette enquête?», a grincé le gradé.
« J'essaie juste de mettre un peu de simplicité dans cette affaire », elle a répondu avec une nette volonté d'apaisement mais aussi une certaine fatigue.
Drago a continué à filtrer sa potion sans émotions apparentes durant l'échange. Quand il a levé des yeux blasés vers nous, nos regards se sont croisés. Je m'attendais à ce qu'il se moque mais il a eu plutôt l'air curieux. Mais de toute façon, j'avais d'autres hippogriffes à fouetter.
« J'ai employé ce matériel-là », j'ai annoncé en m'avançant vers une paillasse près de la fenêtre. «J'ai évidemment nettoyé mon chaudron après usage, mais il me reste normalement dans des flacons des échantillons tests prélevés aux différentes étapes.»
« Une publication prévue ? », a persiflé le gradé quand j'ai sorti la boite emplie de fioles soigneusement étiquetées.
« Dans une certaine mesure », j'ai répondu calmement. « Il s'agit d'une potion d'initiation utilisée dans la zone où j'effectue mes recherches de terrain. Mieux la connaître et la comprendre peut être utile... »
« J'ai toujours eu une confiance limitée en la recherche fondamentale », a péroré le galonné faute de réels arguments. Mais il ne pouvait pas savoir que l'éducation de Remus et de Severus m'avait appris à comprendre ça. «Crofton, c'est pour toi, ça ! »
Le gentil policier qui avait étudié les potions s'est donc avancé à côté de moi et a écouté avec attention mes explications sur les différents échantillons que j'avais gardés.
« Si je comprends bien, aucun d'entre eux ne contient la potion finale », il a remarqué.
« Officier Crofton », je réponds, en me disant que mes élèves de la Fondation sont plus rapides que lui, « comme je le disais précédemment, la potion finale est le résultat du mélange de l'échantillon 3 avec l'échantillon 12. »
« Ne faites pas le malin ! », s'agace le gradé, « Crofton fait partie de notre brigade scientifique, contentez vous de répondre à ses questions. »
Drago a alors eu un petit raclement de gorge, et tout le monde l'a regardé :
« Ne faites pas attention à moi. Je pensais seulement à cet article que j'ai lu récemment sur le renforcement de la police magique scientifique. Je comprends mieux l'auteur », il a lâché sans même les regarder.
Crofton est devenu écarlate, et c'était un peu dommage pour moi : c'était mon seul allié chez les méchants.
« Vous êtes ? », a demandé le gradé en se tournant, menaçant, vers Drago.
« Drago Black, étudiant en potions et moniteur ici. »
« Drago Malefoy-Black ? », a questionné le même petit chef après un instant de réflexion.
« Je ne suis pas intéressé par le nom légué par ma famille paternelle », a corrigé Drago avec une telle apparente décontraction que j'aurais bien applaudi.
« Vous êtes donc collègue avec Cyrus Lupin ? », a repris le galonné quand il a eu digérer cette rebuffade.
« Oui. »
« Et vous étiez aussi à la fête de rentrée de l'université ? »
« Oui. »
Mon cœur s'est mis à battre plus vite parce que je ne savais pas ce à quoi cette conversation pouvait nous mener. Si Drago n'était toujours pas un ami, c'était finalement ce que j'avais de plus proche comme cousin de mon âge. Quand il avait proposé ses services à la Fondation pour financer ses études sans trop entamer le pécule dont il avait hérité, je m'étais dit qu'il essayait de s'acheter une virginité à bas prix pour la famille. Mais les échos avaient été bons, et Papa m'avait étendu l'invitation. En un sens, j'étais presque redevable à Drago de cette occasion donnée de faire mes preuves. Et depuis six mois, on avait partagé le laboratoire sans trop d'animosité.
« Vous souvenez vous que Cyrus Lupin, ici présent, ait distribué le contenu de deux flasques ? »
« Il n'était pas le seul », a indiqué sobrement Drago, en égouttant ses racines de mandragores.
« Que voulez vous dire ? »
« Une bonne partie de la section de Potions a proposé ses créations à cette soirée, vous savez comment sont les étudiants ? »
« Certains les vendaient ? », est intervenu Crofton.
« Je ne sais pas... je ne voudrais pas établir de fausses accusations. »
« Monsieur Malefoy... »
« Black ! », a sèchement corrigé Drago.
«Monsieur Black, avez-vous vu Monsieur Lupin ici présent vendre des potions?», a reformulé le galonné.
« Lui ? Soyez sérieux, officier ! Parmi les gosses de riches, il y a ceux qui n'en ont jamais assez et les autres. Ceux qui ont une réelle éducation ne se commettent pas à jouer les marchands ! »
Je ne sais décrire avec quel mépris contenu il a dit ça. Il aurait fallu l'entendre.
« Vous êtes positif ? »
« Est-ce que je répéterais cela sous serment ? Oui. »
« Sous Veritaserum ? », a insisté le gradé – Mãe devra faire gaffe à lui dans les couloirs.
«Uniquement si je peux tester la sûreté de la préparation », a répondu Drago impérial.
J'ai ravalé mon rire de peur de détruire le témoignage de mon cousin par alliance inqualifiable. Je crois que Mãe m'aurait déshérité sinon.
Ooooo
Les échantillons sous le bras du gentil Crofton, les policiers redescendent après nous avoir longuement interrogés, Drago et moi, pour nous amener à nous contredire sur la soirée ou à donner des noms de vendeurs de potions.
« Nous allons élargir l'enquête », a conclu le gradé, en désespoir de cause.
« Et Cyrus ? », s'est sobrement enquis Mãe.
« A ce stade, il paraît difficile de l'inculper pour l'état du jeune Ackerley », a reconnu le même avec un soupir de regret – j'ai bien vu. « Nous allons voir ce que nous devons dire de cette potion d'initiation... »
« Nous allons vous reconduire », a indiqué Mãe, impériale – voire plus haut que impérial encore, si ça existe !
Drago a continué sa potion sans nous offrir un regard. Je serais bien resté le remercier mais j'ai pensé que j'étais censé raccompagner les gardiens de l'ordre public magique. Nous étions à la moitié de l'escalier quand Papa est sorti de son bureau, Michael sur les talons.
« Professeur Lupin », l'a salué le galonné. « Il ne fallait pas abandonner Poudlard pour nous, nous partions... »
« Satisfaits de votre perquisition ? », s'est enquis Papa.
« Allons, allons, votre fils nous a, par pure bonne volonté et de son propre chef, remis des échantillons de la potion qu'il a distribué à la fête de rentrée de l'Université », a ironisé le grand chef de l'expédition. « D'après votre femme, il souhaite même savoir si elle pourrait être dangereuse, voire interdite... Un tel respect de l'ordre public, nous ne pouvons que vous en remercier ! »
« Ils n'ont pas été ailleurs que dans le laboratoire », a précisé avec satisfaction Thaddeus - il a toujours été assez imperméable à l'ironie. Moi, je serrais les poings.
« Une autre fois, peut-être, qui sait », a lâché le gradé. L'homme avait des couilles fallait lui reconnaître ça. Pas beaucoup de sens politique par contre. Sans doute Gryffondor.
« Je vous inviterai pour la fête de fin d'année », a répliqué Papa sans même le regarder – il préférait me regarder, moi, figurez-vous, comme pour vérifier que je voyais le mal que j'avais fait. « Nous sommes toujours heureux de présenter les travaux de nos élèves à de nouveaux amis... »
Le galonné n'avait pas l'envergure de Papa pour ce type de jeu. Il n'a réussi qu'à balbutier des banalités sur la suite de l'affaire jusqu'à ce que la porte se referme derrière lui. Mãe a été la seule à lui répondre.
Dans le silence assourdissant qui a suivi on aurait entendu un Pitiponk nager.
« Bien », a finalement réagi Thaddeus. « J'avais demandé aux élèves de rester en cours, je vais les libérer. Michael, tu t'occupes du deuxième étage?»
Il aurait aussi pu dire : « On vous laisse », mais il est plus poli que ça, Thaddeus. Papa a soupiré quand ils ont été partis. Et moi, j'ai craqué :
« Je suis vraiment dés... »
« Cyrus, est-ce que c'est une réponse de quelqu'un de vingt ans ! », a craché Papa - ça ne lui arrive pas souvent.
« C'est toi qui m'as appris que s'excuser était une force ! », j'ai répliqué. « Et, je reconnais que je n'aurais jamais dû préparer ça ici !»
« Ni ailleurs », a jugé Mãe.
« Sauf si cet ailleurs ne regardait que moi », j'ai contré.
« On est censés prendre ça comment, Cyrus ? », a sombrement commenté Remus, « L'aurais-tu préparée dans une cave au fin fond de l'Irlande, Dora y aurait quand même perdu sa matinée ! »
Il avait tellement raison que la tête m'en a tourné.
« Et après, vous vous étonnez que Harry étudie si loin ? », j'ai lâché, furieux contre eux comme contre moi-même.
Comme ils ont eu l'air blessés, je me suis enfui.
ooooooooo
Note.
1) Rappel des personnages non canon cités dans ce chapitre
Thaddeus Miley
Sorcier britannique, éducateur en chef de la Fondation Sirius Black pour l'enfance magique en danger, fin psychologue, souriant.
Michael Truman
Loup-garou britannique, sans famille, vivant en permanence à la Fondation, dévoué à Remus, voire jaloux du fait qu'il ait une famille.
Je tiens d'ailleurs à souligner que Stewart Ackerley est canon jusque dans sa timidité.
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N'oubliez pas le blog qui en dit plus long sur les personnages et la fameuse playlist ! Et à la semaine prochaine pour le trois, narré par Harry, sous le titre De la répétition des choses
