Playlist
"Laissant là sur les rochers, ses affaires et son passé
il écrase son mégot, enlève son manteau,
S'en va d'un pas rassuré dans l'eau si froide
Rejoindre la beauté salée, le bel éclair allumé"
Moussu T e lei Jovents, La Cabussada.
V. Des victoires quotidiennes et des choses tues
« Harry ! », m'accueille Hermione quand elle ouvre la porte en se jetant à mon cou. « Je suis si contente de te voir ! Entre ! »
« Vous m'avez tous manqués aussi », je reconnais volontiers en entrant dans l'appartement de mes meilleurs amis – encore un autre couple peu banal, il faut le reconnaître. Mais peut-être que les couples banals n'existent pas – si je prends Papa et Mãe, Arthur et Molly ou Severus et Susan, ça paraît même évident. « Je n'avais pas envie d'attendre le carnaval ! »
« On vient, Harry, on vient ! Nous avons déjà réservé le Portoloin », elle m'assure en me conduisant dans leur petit salon.
Toutes les surfaces horizontales sont couvertes de livres, certains ouverts et de blocs notes moldus et de parchemins. Au milieu traînent des exemplaires de la Gazette et de Quidditch magazine. Aucun de mes deux amis ne semblent plus intéressés par la décoration et le rangement qu'à mon dernier passage. Hermione doit enrouler plusieurs parchemins pour me dégager une place sur le canapé.
« Je relisais un truc en t'attendant », elle explique en scellant les parchemins avec des sorts qui n'ont rien de la petite magie usuelle.
« Tu peux sortir des documents aussi précieux du Département ? », je remarque.
« Oui, en m'engageant à y faire attention », précise Hermione un peu nerveusement, comme quand Ron et moi devions la supplier de venir avec nous faire une razzia en cuisine à Poudlard. «Normalement je n'aurais pas dû aller t'ouvrir sans les refermer. »
« Tu travailles toujours sur le temps ? », je demande en me souvenant de ses derniers courriers.
« Oui », elle répond d'une voix étranglée. « Ne pose pas plus de questions, je ne pourrais pas te répondre », elle précise en désignant sa gorge de la main.
« Le temps passe, et Hermione est toujours soumise aux secrets des autres », je commente avec un mélange de compassion et d'amertume.
« Ne me plains pas, Harry, hier comme aujourd'hui, j'ai choisi de savoir et d'en supporter les conséquences. »
Le poids de la vérité renvoyant au poids du secret qui souvent l'entoure, je me demande brièvement si c'est pour cela que le Secret de l'existence des sorciers me pèse tant. Puis je décide de ne pas immédiatement entraîner Hermione dans mes questionnements sans fin.
« Tu es toute seule ? », je remarque.
« Pff, Ron vient de se faire envoyer en mission à la dernière minute ! », elle soupire. « Le pauvre ! Justement ce soir, alors que tu nous rends visite ! Mais comme il vient de poser ses vacances pour Venise, il ne peut pas trop protester. »
« Il rentrera tard ? », je questionne un peu déçu quand même et surtout surpris que Mae n'ait pas été au courant. Mais peut-être n'est-elle pas prévenue de toutes les réaffectations de dernière minute, je réfléchis.
« Aucune idée », regrette Hermione. « Il a dit de sortir dîner sans lui. »
Parce que Hermione, pure esprit, reste totalement étrangère à la cuisine moldue ou magique et que Ron n'est pas particulièrement plus efficace malgré l'ampleur de ses besoins. Ils sont très bien considérés par les restaurateurs de leur quartier, je m'en souviens.
« Bon, c'est moi qui pourrais finir ton assiette à sa place, alors ! », je la taquine, et ça la fait rire.
Au restaurant moldu indien qu'elle a choisi, il y a des alcôves, et on y est tranquilles pour discuter même si nous restons prudents dans notre vocabulaire. Mais ça fait tant d'années maintenant que nous employons des euphémismes qu'ils nous viennent presque naturellement. Elle s'amuse bien sûr de l'accueil que m'a réservé Poudlard avant de me demander ce que je pense de Victoria Pasten, la professeure d'histoire qui a réussi l'exploit de décourager diplomatiquement Binns d'arrêter d'hanter ses cours.
«Honnêtement ? Elle m'a posé des questions intéressantes, mais je ne sais pas ce qu'elle vaut comme prof. J'espère quand même que Papa et Severus ont fait des progrès comme recruteurs», je termine sur une demi-blague. Franchement, il y a une série de personnes, de Quirrell à Ash, dont je me serais passée.
« Pas qu'ils aient eu tant que ça l'occasion de chercher de nouvelles personnes », remarque sagement mon amie. « L'équipe est même parmi les plus stables d'Europe, mais imagines-tu Poudlard sans Flitwick ou McGonagall ? »
« Il faudra peut-être bien, ils ne sont plus si jeunes tous les deux », j'insiste avant de penser à une chose. « Minerva m'a parlé d'un livre qu'elle aimerait écrire : un mélange de réflexions théoriques sur le développement des capacités de 'changement' et son enseignement », j'explique en appuyant sur le mot changement pour que Hermione comprenne Métamorphose.
« Ce serait super ! », estime cette dernière avec sincérité. « Je pourrais en parler à certains de mes collègues... ils lui trouveraient peut-être un financement sur un tel projet !»
« Je voudrais voir sa tête si ça fonctionnait », je m'amuse. « Toi, pistonner Minerva ! »
« Ce serait la moindre des choses. C'est une professeure et une personne exceptionnelle, elle mérite que je me souvienne d'elle ! »
« Bien sûr », je reconnais bien plus sobrement, goûtant en silence cette nouvelle preuve du fait que nous ayons -enfin !- grandi et que nous ayons gagné en reconnaissance.
"Et tes professeurs actuels, ils sont comment ?", elle questionne ensuite.
« A Venise, l'emphase est sur les traditions les plus anciennes», je résume rapidement. Je ne sais jamais trop si je fais bien de développer – après tout briseur de sorts était le premier choix d'Hermione et elle y a renoncé pour rester en Angleterre et construire son couple avec Ron. J'ai toujours un peu l'impression de retourner le couteau dans la plaie en lui rappelant ce à quoi elle a renoncé. « Je t'ai dit que j'allais faire un stage en avril à Genève dans une banque, d'ailleurs ?"
« Non, faudra que tu m'écrives très souvent ! ça va être passionnant ! », elle s'enthousiasme. Et une nouvelle fois, je me demande si elle est réellement contente de son orientation présente. « Tu voudrais y travailler après ? »
« Ah, on dirait Dora ! », je me plains.
« Ah j'oubliais, tu dois d'abord trouver un moyen d'améliorer la connaissance mutuelle entre les communautés ! », elle s'amuse.
« Si tu veux me parler d'Aurore », je badine donc à mon tour, « tu arrives une nouvelle fois après Dora, et il n'y a pas grand-chose à ajouter ! »
« Tu as de ses nouvelles ? Elle va bien ? », s'enquiert Hermione avec une réelle sollicitude. Elle a toujours apprécié Aurore, je m'en souviens, la trouvant particulièrement courageuse d'oser une relation avec moi.
« Elle continue ses études à Paris. Il est possible que je lui rende visite... en ami... »
« C'est bien », estime Hermione. « Tu sais, ton exemple m'a donné le courage de rappeler mes cousines que j'ai perdues de vue à l'adolescence, et on va maintenant régulièrement dîner toutes les trois ensembles. »
« Tu leur as dit ? », je questionne parce que je me rappelle combien les parents de Hermione ont caché la sorciéritude de leur fille à leur famille les premières années.
«Pas encore », elle soupire. « En fait, plusieurs fois j'ai été sur le point de le faire... et puis j'ai reculé... »
« Le dire n'est pas la méthode la plus simple », je reconnais.
« Leur montrer ? Elles seraient terrorisées ! »
« Comment leur expliques-tu ton travail ? »
« De la recherche en chimie moléculaire », elle annonce, et la serveuse se retourne pour vérifier qu'elle a bien entendu. « Gros labo, très secret... comme l'une est comptable et l'autre termine des études de droit, c'est suffisamment éloigné et obscur... elles s'en fichent ! »
On rumine nos pensées, chacun en silence, avant de revenir à la charge.
« Tu as peur de quoi ? », je finis par lui demander.
« Qu'elles me regardent différemment », elle me répond immédiatement, preuve qu'elle y a déjà longuement réfléchi. « Qu'elles aient peur de moi. »
« Pas qu'elles te demandent des choses impossibles ou dangereuses à satisfaire ? », j'insiste en repensant à ce que Tiziano m'avait dit en Afrique et qui était finalement l'explication que j'avais le plus entendue dans ma vie.
« Genre leur réparer des trucs, les rendre fertiles ou leur offrir l'amour éternel ?! », sourit Hermione. «C'est un peu un fantasme des vieilles familles, ça ! Dans la réalité, je ne crois pas que ça soit si courant. Prends mes parents par exemple. Quand je leur propose mon aide, ils s'étonnent toujours de ne pas y avoir pensé avant ! »
« Peut-être parce que ce sont tes parents », je remarque, en pensant in petto que les Béninois moldus avaient eu à peu près les attentes que Hermione dédaignait en secouant la tête.
« Je ne crois pas. De ce que je perçois, ils ont surtout beaucoup de mal à simplement imaginer ce que peut la... ce que je peux faire. »
Comme je réfléchis à ce qu'elle vient de dire, elle insiste :
« Aurore t'a déjà demandé quoi que ce soit ? »
« Non », je reconnais en jugeant cette fois que la question-là tenait plus de la fierté que du manque d'imagination. Au début, Aurore avait bien aimé la magie en particulier les possibilités de transports rapides qu'elle offrait. Elle avait fini par la rejeter parce qu'elle ne pouvait pas s'en servir. Par dépit, je pensais, les jours où j'étais moi-même le plus amer.
«Prends les parents de Seamus», reprend Hermione avec son habituel besoin de systématisation. «A-t-il jamais insinué que sa mère subvenait à l'ensemble des besoins de leur famille parce qu'elle disposait de solutions interdites à son père ? »
« Non », je répète patiemment mais mon esprit a déjà fait un bond en avant et je pose la question tout à trac : « Mais alors pourquoi ? »
« Parce qu'il est sans doute plus simple de chercher des compromis et des équilibres dans une famille qu'au sein de toute une société ; parce qu'il y a le politique, les intérêts, les habitudes, les préjugés, les traditions... », répond Hermione avec un petit geste vague de la main comme pour indiquer combien la liste est longue.
« Je crois surtout que ça nous rassure de nous sentir différents », je lâche – surpris moi même par l'idée qui s'est imposée avec la force d'une évidence.
« Par une sorte d'égoïsme ? », elle s'intéresse.
Je hoche la tête.
« Dora admet que le Secret renforce le pouvoir du Ministère. »
« Te voilà sur le point de trouver ta bataille politique », elle remarque avec un petit sourire.
« Je me suis promis il y a bien longtemps qu'on ne m'y prendrait pas », je lui rappelle sur la défensive.
« Alors je te conseille de tomber très vite amoureux d'une pure sorcière qui te fera changer d'agenda », elle se moque avant de se saisir avec résolution de la carte des desserts.
oo
Ron nous réveille en rentrant aux petites heures. L'appartement n'est pas assez grand pour qu'il puisse s'y glisser sans nous éveiller. Il sent l'alcool et la sueur, mais ses yeux hurlent plus sa fatigue que son intoxication.
« Merlin, Ron, tu vas bien ?! », s'écrie Hermione en le voyant.
« J'irais mieux après une douche et un litre de café », il répond dans un soupir et en se laissant tomber sur le canapé-lit déplié que j'occupe. « Ajoute peut-être quelques heures de sommeil et je pourrais tenir une conversation cohérente – Salut, Harry ! », il ajoute quand il se rend compte qu'il m'écrase.
« Tu as infiltré une cave de whisky pur feu ? », je questionne dans un bâillement et en le poussant un peu. Je note ainsi qu'il porte une drôle de tenue moldue. Pas qu'elle ne soit pas crédible : elle est beaucoup trop branchée et coûteuse pour être composée par de purs sorciers, je dirais.
« Plutôt un dancing moldu... notre infiltration nous a amenés dans une fête moldue mais très fréquentée en sorciers mal intentionnés », il rajoute.
« Raconte ! », exige Hermione assez excitée maintenant.
« Non », refuse Ron en secouant la tête. « Douche, café, lit, match de Ginny dans moins de quatre heures... et puis, enquête confidentielle pour l'instant !»
« Ron, c'est Harry et moi ! », proteste sa petite amie.
« Tout à l'heure, si vous êtes sages », promet Ron en se levant à grand peine et en se dirigeant vers la salle de bains avec l'air de ne pas être prêt au compromis.
« Il a pris de l'assurance », je commente à haute voix sans trop m'en rendre compte – je ne suis pas vraiment réveillé.
« Oui », confirme Hermione l'air appréciateur.
Mais malgré sa demi-promesse, le fait est que Ron a même sauté le café après la douche et s'est écroulé au travers de son lit jusqu'au moment où Hermione et moi, après avoir déjeuné en silence, décidons qu'il faut le réveiller sinon nous allons rater le match.
« Gin ne nous pardonnerait jamais d'avoir raté sa première sélection officielle », se justifie Hermione avant de secouer Ron, puis de lui verser magiquement de l'eau sur le visage jusqu'à ce qu'il manque de se noyer.
Malgré ces mesures drastiques, nous arrivons au dernier moment au stade mais, heureusement,
Cyrus nous a gardé de bonnes places. Il en a gardé plus que les trois dont nous avons besoin.
« Oh, je pensais que tu amènerais les mômes », il regrette quand je lui en fais la remarque. « J'aurais dû te le dire ! »
« Eh bien, j'ai passé la soirée chez Ron et Hermione », je lui rappelle avant d'oser l'attaque : « Tu pouvais aller les chercher toi même. »
Je me dis qu'il va me redire qu'il devait tenir la main de la frêle athlète qui tend à partager sa vie, qu'il va me jeter le premier sort qui va lui venir à l'esprit ou me coller un pain, quand il propose avec fatalisme :
« Allez vas-y, raconte tout le mal qu'on t'a dit de moi. »
« Tout le mal ? B'en, ça va pas faire lourd », je réponds plus gentiment.
« Ah, ah, ah », il commente comme s'il ne me croyait pas.
« Papa regrette de t'avoir engueulé et Mae d'être aussi massivement intervenue dans l'enquête... Ils ont peur que tu fuis au Brésil sans leur dire au revoir », je résume.
« Moi ? »
Le spectacle se termine sur le terrain, annonçant l'entrée imminente des joueurs, sans que nous n'y accordions beaucoup d'attention.
« Laisse-leur une chance », je propose, et ça lui tire un bref sourire.
« Ne te fais pas de bile, Harry », il souffle. « Je ne vais pas m'enfuir au Brésil mais je vais réparer quelques conséquences déplorables de cet incident : un article sur la potion avant que toute recherche soit devenue impossible ; rendre Baldric et Haydée tellement incollables en potions qu'ils vont devoir les inscrire en deuxième année... Et je vais faire ça tout seul. Pas pour Papa ou Mae ! Mais pour moi.»
Il y a un mélange de rage et de détermination dans ses paroles. Je le connais assez pour sentir qu'il s'est assigné là une croisade dont personne ne le détournera. Je cherche encore comment répondre quand la musique annonce l'entrée des équipes. Toute notre loge se lève en hurlant des encouragements et agitant des banderoles de soutien aux Harpies. Je suis le mouvement.
« Vas-y Gin ! », rugit Cyrus à m'en rendre sourd.
Et de fait, Ginny est tout de suite amenée à s'imposer face à l'équipe adverse qui semble avoir décidé de systématiquement l'empêcher d'approcher de ses buts, même lorsqu'elle n'a pas le souaffle. Peut-être parce qu'elle est la nouvelle, présentée par son entraîneur comme le pivot de la stratégie renouvelée tant attendue par les supporters dans le dernier numéro de Quidditch Magazine. Ai-je besoin de préciser qu'il est difficile d'établir qui de Cyrus ou des frères Weasley présents est le plus scandalisé par la tactique des adversaires des Harpies ?
« Mais enfin, c'est le jeu », essaie Hermione sans que personne ne l'écoute.
Il faut que Ginny marque deux buts et soit impliquée dans plusieurs actions réussies pour que son fan-club familial se calme un peu.
« On savait bien qu'elle ne se laisserait pas faire », juge Fred.
« C'est nous qui lui avons montré cette passe », affirme même George à Hermione qui, sagement, n'ose pas remettre la chose en doute.
Je profite qu'une pause technique imposée par l'équipe adverse qui change une joueuse pour entreprendre de nouveau mon frère - qui, Merlin merci, ignore les commentaires partisans des Weasley sur l'équipe adverse :
« Vous avez réfléchi pour Venise ? »
«Faut que je te dise que j'y crois pas trop », il répond avec un soupir qui me semble sincère. « Aesthélia risque fort de venir ici aux mêmes dates... et Gin a des entraînements intensifs avant le début de la coupe d'Europe... Tu vas nous pardonner ? », il questionne en me regardant droit dans les yeux, oublieux du match pour la première fois depuis que le coup d'envoi a été donné.
« Uniquement si tu trouves le temps de faire un billard avec Papa avant », je décide. J'entends bien que la venue d'Aesthélia est assez rare pour justifier qu'il reste, sans parler de la carrière sportive de Gin. Elle vient de marquer un nouveau but en plus.
« Que je fasse un billard ou que je le laisse gagner ? », il crâne en applaudissant à tout rompre sa belle qui a de nouveau intercepté le souaffle et l'envoie résolument vers les buts adverses. Elle rate son tir à cause d'un Cognard qui aurait pu l'envoyer à l'infirmerie. Cyrus se lève d'un commun ensemble avec tous les Weasley pour hurler des protestations véhémentes. Après avoir échangé un regard résigné avec Hermione, nous décidons de les imiter.
Oooo
C'est assez bizarre de rejoindre l'agence londonienne des Portoloins, calme et quasiment déserte au beau milieu de la nuit, après la fête qui a célébré la victoire des Harpies, - "et les11 buts de Ginny", comme l'a sans cesse répété un Ron tellement déchaîné que j'avais du mal à croire qu'il avait dû travailler toute la nuit précédente. Quand j'en ai fait la remarque à Cyrus, ce dernier a bizarrement rien trouvé à répondre - pas même une mauvaise blague. Et là, à côté de moi dans la salle d'attente pour les Portoloins internationaux jusqu'où il a tenu à m'accompagner, c'est lui qui a l'air physiquement vidé.
« Gin va avoir une presse à tout casser demain », je remarque, en jouant la provocation camarade. « Va falloir que tu te battes pour la garder !»
« T'inquiètes», il répond sobrement, et ça me paraît plus inquiétant que s'il m'avouait avoir mis au point des cartes chocogrenouilles falsifiées pour insulter les admirateurs de sa petite amie.
« Monsieur Potter-Lupin? La salle de départ est prête », pépie alors une elfe sur le seuil.
« J'arrive », je réponds en me levant. « Va falloir que je parte ; tu vas être sage ?»
« Dis plutôt que mes cocktails te manquent», me répond mon frère dans un style qui lui ressemble plus puis il me prend le bras pour m'assurer : « Je suis plus que désolé, Harry. On aura notre revanche très bientôt, je te le promets. Dès que j'aurais réglé mes comptes avec ma conscience... »
« Et battu Papa au billard », je lui rappelle.
« Promis. »
L'elfe me tire par la manche dans la salle sans me laisser le temps d'en dire plus. Dans la salle prévue pour accueillir des groupes jusqu'à dix personnes, trône une vielle boite de chewing-gum métallique que je prends fermement dans ma main.
La salle qui m'accueille sur la partie continentale de Venise est notoirement moins sobre que sa consoeur londonienne. Mais là non plus on ne me laisse qu'à peine le temps de me remettre de mes émotions - les portoloins internationaux restent assez déstabilisants malgré ces trois dernières années. Juste derrière moi, arrive un chargement de Whisky de feu irlandais, il faut dire.
Laissant la place au commerce international, je sors rapidement content de retrouver l'air marin de la lagune. Je n'ai que quelques pas à faire pour trouver une gondole pour me faire traverser - aucune envie de transplaner. Sans parler d'approcher la ville par les eaux : c'est comme la traversée du lac en première année, en plus long et en tout aussi magique.
Le gondolier est un cracmol - il tient à me le dire d'emblée sans que je sache trop quoi en faire.
"Et je respecte le Secret", il m'assure. "Sur ma vie !"
Je le remercie de cette assurance bizarre, en me demandant si je ne vais pas transplaner finalement, quand une silhouette encapuchonnée dans une longue cape arrive en courant.
"Attendez !", crie une voix de femme, essoufflée. Elle glisse sur le quai et manque de tomber.
"J'ai déjà un client, signorina !", répond le gondolier en levant sa perche pour nous dégager du quai.
"Allons, on ne va pas laisser une dame là, dans la nuit", je proteste vivement.
"Une dame, Signor ?", répète le gondolier, étonnamment sceptique. "Vous êtes sûr ?"
"Je paierai sa course", je tranche sans trop savoir d'où me vient cette soudaine galanterie, ni si la question est bien financière pour le gondolier. La fatigue sans doute, je décide. Je m'imagine mal retarder le retour de quelqu'un d'autre à son lit.
"Merci", commente la femme en s'engageant lestement sur la fragile embarcation et en venant s'asseoir en face de moi. Malgré le peu de lumière et sa large capuche, je la devine jeune et fine. "Je m'appelle Ada."
"Harry", je réponds en lui tendant une main qu'elle met un certain temps à serrer - comme si le geste n'avait pas eu de sens pour elle dans un premier temps. "Dites-lui où vous allez !"
"Au Ghetto", elle annonce évasivement, et le gondolier marmonne quelque chose que je n'arrive pas à saisir, puis son embarcation s'élance sur l'eau étale de la lagune. Il est deux heures du matin et les rares bateaux à moteur moldus ne s'aventurent pas entre les bancs de sable. La brume nous cache encore la silhouette de la ville même si nous percevons déjà les lumières des grands édifices de la place Saint-Marc. Je décide que je devrais emmener mes visiteurs le mois prochain faire une traversée de nuit.
"Vous n'êtes pas d'ici ?", remarque ma compagne de voyage.
Elle a une voix étonnamment grave quand on voit sa taille et la finesse de ses poignets. Elle sonne presque cassée, comme quelqu'un qui aurait trop crié ou fumé.
"Je suis étudiant, briseur de sorts", je réponds, certain qu'elle est sorcière. Je le sens plus que je ne saurais l'expliquer.
"Votre italien est très bon", elle complimente après un nouveau silence circonspect. "Mais vous venez d'où ?"
"Grande-Bretagne. Je rentre d'une visite à Londres"
"Je crois que j'aimerais Londres", elle commente plus facilement que précédemment. "On m'a dit que c'est aussi humide que Venise !"
"Vous êtes une sirène ?", je souris.
Elle a de nouveau un temps de surprise, comme si elle doutait d'avoir bien compris, avant de répondre à son tour, avec un sourire dans la voix :
"En quelque sorte."
Le gondolier maugrée de nouveau quelque chose dans mon dos, et Ada se penche vers moi d'un air conspirateur pour me glisser:
"Un vrai gondolier chanterait plutôt que de réciter de la poésie troll, non ?"
"De la poésie troll ?", je pouffe carrément - cette fille est incroyable. Je n'ai pas encore vu ses yeux ou son visage mais je viens de sentir son parfum - je crois que c'est du jasmin.
"Vous avez raison, ça doit être un manifeste politique", elle corrige avec un sérieux très bien imité.
On continue à deviser ainsi, assez simplement, sur les revendications que pourraient avoir les trolls :
"Des massues gratuites ? des massues incassables ?", elle propose
" Le droit à au moins une bonne bagarre par semaine", je concours.
"L'interdiction du dressage pour en faire des trolls de sécurité", elle renchérit.
"On dit pourtant qu'ils sont une bonne protection contre les créatures", intervient le gondolier. "Même un loup-garou transformé n'en vient pas à bout!"
Son exemple impose un drôle de silence gêné qui efface le rire et la complicité qui s'étaient installés. Sans la regarder, j'imagine que comme toute sorcière, elle a peur des garous. Même une Italienne qui vit dans le seul pays d'Europe qui a essayé de leur offrir un lieu pour vivre. Certains disent que Lo Paradiso est une réserve, un zoo, une prison et non une liberté. Papa, Thaddeus et Michael peuvent passer une soirée sur la question sans arriver à tomber d'accord. Il faudrait sans doute que je laisse tomber et que j'essaie d'en savoir plus que le prénom de la mystérieuse jeune fille qui est assise en face de moi. C'est vraiment ce que j'aurais envie de faire - mais j'ai répété tant de fois que je ne laisserais jamais insulter les garous...
"Il y a bien longtemps qu'on n'a vu en Europe une horde de lycanthropes attaquer qui que ce soit", je finis par rétorquer, le moins agressivement possible mais sans doute un peu hautain. Je voudrais que cet homme entende que ce n'est pas un sujet à évoquer devant moi, et que nous puissions passer à autre chose.
"Une horde ? Merlin, un seul suffit !", objecte le gondolier en poussant rageusement sur sa perche. Visiblement il n'a pas entendu ma demande.
"Il existe d'autres moyens que la violence pour vivre pacifiquement avec des lycanthropes", je réponds plus sèchement cette fois.
"Ah, vraiment, Signor ?"
"L'éducation, la formation, les soins, la potion tue-loup et d'autres, plus nouvelles...", je commence me forçant à ne pas lâcher de terrain, par fidélité pour Remus qui n'en saura jamais rien, et en dépit de ma crainte grandissante de décourager à jamais la jeune fille de rire de nouveau avec moi.
"Et puis, une communauté indépendante comme Lo Paradiso ?", s'agace le gondolier. "Je croyais que vous étiez plus malins vous autres, en Angleterre. Vous avez donc oublié qu'ils ont aidé votre Voldemort?", il crie presque.
Je me demande d'où il sait ça, et si sa haine des garous s'appuie sur une expérience personnelle malheureuse ou si elle se nourrit de son envie de se sentir meilleur que d'autres : un cracmol vaut-il mieux qu'un garou ?
"Vous ne le convaincrez pas", me glisse alors Ada. Sa voix me semble émue comme si elle partageait mes idées.
Je trouve ça instantanément merveilleux, mais le gondolier me ramène à la réalité. Il accoste assez brusquement au premier quai qu'il rencontre avec un geste qui indique clairement que la course pour lui est finie. Au nom des rues, on est bien dans le Ghetto, mais loin de la chambre que j'ai louée. Je ne tente même pas de protester et je tends les deux pièces d'argent de notre passage qu'il empoche sans même un signe de tête.
Ada est déjà sur le quai et quand je la rejoins, elle demande :
"Vous n'avez pas trop loin à aller ?"
"Eh bien, dix bonnes minutes à pied. Je crois que je vais transplaner - je suis épuisé. Et vous ?", je m'inquiète un peu désolé maintenant d'avoir provoqué le gondolier.
"Je suis arrivée ou presque. Bonne nuit", elle conclut un peu abruptement. Dans la lumière de la rue, je vois pour la première fois que ses yeux sont très clairs, sans doute bleus.
"Bonne nuit", je réponds. "Heureux d'avoir fait votre connaissance..."
"Moi aussi", elle répond en réajustant son capuchon, ses yeux disparaissent.
"On se reverra peut-être", j'insiste, le coeur stupidement battant.
"Qui sait", elle souffle en s'éloignant à grands pas.
Je n'ose pas la rattraper.
ooooo
Pas trop besoin de notes, hein, si ?
Un grand merci au gang - Alixe, Dina, Fée et LaPaumée, évidemment
Vous savez déjà que la suite est dédiée aux (més)aventures de Cyrus à Londres. Ça s'appelle Des antidotes et des compromis.
J'ai (presque) mis la playlist deezer à jour sur mon blog - est-ce que quelqu'un est allé l'écouter ?
Enfin, Bidibabidibou, je suis frustrée de ne pas pouvoir te répondre... Essaie de faire passer ton mail, ou inscris-toi, ça ne coûte rien !
Bonne semaine à tous !
