Playlist de la semaine
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Herbe folle, maïs ou blé noir
Du champ voisin ou de nulle part"
Le pétrin, La tordue Album: Champ libre

VII – De l'improvisation et de vieux préjugés (Harry)

C'est très étrange de se réveiller dans ma chambre de Venise ce lundi-là. Je ne suis parti que trois jours, et pourtant ma vie anglaise semble avoir repris le dessus sur mon quotidien italien au point que je me serais presque attendu à m'éveiller à Poudlard ou à Londres. Peut-être à cause de ma famille, je me dis en me forçant à aller sous la douche. L'eau chaude dissout un peu ce sentiment de décalage qui me tombe dessus de temps en temps après tant de villes et de pays habités ces dernières années. En sortant de la minuscule salle de bain, je me force à réaliser que je connais cette chambre, ses meubles qui contiennent mes livres et mes vêtements comme la vue sur le ghetto qui s'offre de ma fenêtre.

Enroulé dans ma serviette, je m'arrête devant, saisi par le souvenir de ma rencontre d'hier soir sur la lagune. C'est stupide de parler de béguin pour cette fille, je décide. On a dû passer quoi ? Une demi-heure ensemble sur cette gondole ! Pourtant, je n'ai même pas à fermer les yeux pour entendre sa voix et me rappeler de son parfum. Et elle est là, à quelques pas de moi. Ada... le nom est à la fois dur et doux - comme elle, je décrète, avant de m'engueuler avec beaucoup de fermeté : je ne sais même pas son adresse et j'en suis à lui prêter un caractère particulier ? N'importe quoi.

Je finis de m'habiller avec agacement, en me forçant à me remémorer ce que j'ai à faire aujourd'hui pour mes cours. La liste est trop courte : je n'ai pas le temps de quitter ma chambre que mon esprit peut déjà vagabonder à sa guise et qu'il reprend le chemin de la gondole. J'essaie de chasser le souvenir en marchant vite. Ça m'amène en quelques minutes au palais des Cimballi.

Quand nous sommes arrivés à Venise, Tiziano avait insisté pour que je vienne habiter avec lui chez son grand-père, moins pour des raisons d'économie que par l'habitude prise d'habiter ensemble. Et j'ai décidé du contraire, un peu sur un coup de tête, un peu comme un défi à moi -même – me prouver que j'étais finalement capable de vivre seul. Comme Tizi l'avait pronostiqué, je ne regagnais ma chambre qu'assez tard le soir et pour quelques heures seulement. Même mon petit-déjeuner, je le prenais avec lui, profitant de la cuisine des elfes du vieux palais et de la conversation de son grand-père. Mais j'étais quand même content de cette chambre à moi tout seul sans pouvoir réellement expliquer pourquoi.

« Signor Harry ! », me salue l'elfe qui m'ouvre. « Signor Tiziano vous attend sur la terrasse »

Une fois débarrassé de ma cape, je connais assez la maison pour n'avoir besoin d'aucun guide.

« Harry, how are you this morning ! », me lance en anglais Tizi quand il me voit entrer sur la large terrasse qui occupe la moitié du dernier étage de la maison.

« Fine, thanks », je lui réponds en anglais moi aussi, touché de la profondeur de notre camaraderie. Il sait que je ne suis pas encore réellement revenu et me le dit en parlant ma langue maternelle.

Depuis qu'on se connaît, on a toujours parlé ensemble la langue du pays dans lequel nous étions : la français à Paris et au Bénin, l'anglais aux États-Unis, l'allemand à Heidelberg. Depuis que nous sommes à Venise, il a mis un point d'honneur à me parler en italien à toute heure et en tout lieu afin d'accélérer mon apprentissage. Le résultat est que, parti du même sortilège d'immersion linguistique que mes camarades, j'ai un des meilleurs accents de notre promotion et que je connais largement plus d'argot vénitien qu'eux tous réunis !

«On t'a préparé un vrai English breakfast», continue Tiz en m'invitant à la table. «J'avais envie de manger dehors ce matin, c'est le début du printemps... Ça ira?»

« Parfait, mais ton grand-père ? »

« Il est à Rome, pour un concert d'Umbretta, il rentrera demain. Toute ta famille va bien ? »

« Plutôt bien. »

« Même ton frère ? »

Je n'ai pas besoin de demander pour savoir qu'il parle de Cyrus dont les frasques, le caractère frondeur et la réussite académique ne cessent de le fasciner. Et je ne vous parle pas du niveau de joutes verbales et de blagues élaborées qu'ils imposent à eux deux à chaque fois qu'ils ont été réunis !

« Moins mal que je ne le craignais », je réponds donc avec sincérité. « Reste juste à ce qu'il se rabiboche avec Papa, mais ça va se faire. »

« Tu ne vas rien me raconter de plus ? », il proteste avec cette mine de petit garçon privé de gâteau au chocolat qui me fait toujours rire.

« OK. Une étudiante en potions amoureuse d'un autre a préparé un philtre mal fichu et le gars est à l'hôpital », je cède avec un soupir fataliste. Tizi explose de rire comme de juste en entendant ça - il n'a jamais eu beaucoup de compassion pour les mauvais. « Des amis du type ont accusé mon frère parce qu'il avait distribué à une fête une potion euphorisante », je continue et Tiziano ouvre des grands yeux. « ... mais la fille s'est dénoncée, et la potion de mon frère n'a rien à voir avec le poison », je conclus.

« Alors pourquoi cette dispute avec ton père ? », il questionne.

« Hum, cette potion euphorisante n'était pas réellement un produit autorisé, et Cyrus l'a préparée dans le labo de la Fondation », je précise. « Mãe s'en est mêlée quand Cyrus a été accusé, et Papa a dû supporter une fouille de la Fondation... Tu imagines bien qu'à un moment ou un autre, ils se sont dits des trucs que personne ne pensait !»

« J'adore comment tu racontes ça ! On dirait que ça arrive à n'importe qui ! », commente joyeusement Tiziano.

« Disons que je préfère ça que des dizaines de scénarios plus graves », je philosophe en attaquant des œufs bénédictes qui feraient pâlir Linky.

« Et t'as fait quoi sinon ? »

« Joué avec les jumeaux, discouru avec les profs de Poudlard sur la politique italienne, dîné avec Hermione, ah si, assisté à la première victoire de Ginny », je décide de raconter.

« Elle est dans l'équipe permanente ? »

« C'était un essai mais, vue sa prestation, ça m'étonnerait que les entraîneurs la remettent sur le banc de touche », j'estime avec sincérité.

« Aliénor va vouloir un autographe », pronostique Tiziano, qui n'a pas une passion dévorante pour le Quidditch.

« Je parierais plutôt pour Soren – c'est une belle fille, ma belle-sœur ! », je badine à mon tour.

« Il ne connaît pas ton frère », se marre Tizi.

« Je ne leur pas donne quatre minutes pour en venir aux mains », je conviens avant d'éloigner la conversation de ma famille : « Et toi, tu as fait quoi ? »

« J'ai accompagné Grand-père à Rome en voiture, il ne supporte plus de transplaner », commence Tizi, et je dois avoir l'air peiné parce qu'il enchaîne avec un clin d'œil complice : « J'ai ainsi pu revoir Chiara, la jolie violoniste... Un petit week-end sympa. »

« Ça fait quatre fois », je commente prudemment, parce que Tizi est un séducteur léger, bien qu'il prétende souvent chercher déjà la mère de ses enfants. Comme il pratique la fuite avec art et constance, quatre rencontres me paraissent de l'ordre du record inégalé.

« Mais le dernier Cimballi ne pourra donner son cœur qu'à une sorcière capable d'assurer la perpétuation du nom », il me répond faussement badin.

« N'est ce pas un peu réducteur ? », j'essaie.

« Harry, si ton exemple m'a appris une chose, c'est que la magie complique singulièrement les relations avec les filles moldues. Et mon grand-père attend des petits sorciers », il assène avec cette expression de conviction qu'il sait plaquer sur son visage quand il doute. J'ai mis le temps qu'il fallait pour le comprendre, et j'en suis même venu à supposer que des gens comme Drago ou Severus fonctionnaient un peu sur le même modèle. Mais je n'ai pas envie d'être gentil avec lui.

« La magie se transmet bien au-delà des sangs-purs, Tizi ! », je lui rappelle avec agacement. « On pourrait même dire que si on avait dû compter que sur eux, le monde ne compterait plus que des Moldus ! »

Je ravale le « regarde ta sœur » qui traîne sur ma langue. Il n'a pas besoin de moi pour y penser - le manque de magie de Umbretta est une tache sur la famille Cimballi, plus difficile à supporter que les fissures des murs et les ors ternis. Son aptitude à la musique est d'autant plus valorisée - avec raison sans doute, mais j'ai déjà pensé que quelque chose restait trouble dans cette histoire.

« Harry, quand la femme de ma vie croisera ma route, je crois que je la reconnaîtrai. Et autant je rends hommage à la beauté, l'intelligence et la virtuosité de Chiara, autant... », Tiziano ne termine pas sa phrase mais le sens est clair. Le silence s'étend comme une dernière bise hivernale sur la terrasse ensoleillée. «Mais, très cher Harry, si nous ne nous pressons pas nous allons arriver en retard », il reprend finalement.

« En effet », je reconnais en regardant ma montre et en retenant qu'il s'en sort bien

On redescend donc les grands escaliers du palais Cimballi, prenant des mains des elfes nos capes de laine fine avant de sortir à grands pas dans l'air printanier. C'est quand on laisse définitivement le Ghetto pour remonter vers le Rialto que la question me vient.

« Tiz, tu connais une fille du Ghetto prénommée Ada ? »

« Ada ? »

« Oui, j'ai rencontré une fille hier soir en rentrant », j'avoue sans ralentir. « Elle habite le Ghetto et elle est sorcière... »

« Tu voudrais la revoir ? », il veut évidemment savoir.

Je hausse les épaules en m'appliquant à regarder devant moi.

« Elle m'intrigue. »

Il faut que nous soyons entrés sur le Mercato dei Bizantini, l'équivalent vénitien du Chemin de Traverse, pour que Tiziano se décide à reprendre la parole :

« Hum, voyons : il y a Ada Zenatti, mais elle a l'âge de mon grand-père. Adalina, sa petite fille, vient d'avoir seize ans, et je la vois mal t'intriguer », il ajoute avec un air légèrement dégoûté qui laisse en suspens pourquoi cette pauvre jeune fille est jugée indigne d'éveiller ma curiosité. « Ada-Luisa Falcone est la femme du médecin de grand-père : elle a un certain charme, mais elle n'habite pas le ghetto et je te vois mal la désigner comme une 'fille'... Ada-Maria Demonstera... ma foi, elle est regardable si on aime les statues antiques, voire intrigante avec sa manie de collectionner les annulaires d'elfes de maison mais... »

« La jeune fille que j'ai rencontrée n'était pas du genre qui ampute les elfes de maison », je souris, amusé par sa faconde, sa connaissance du monde sorcier vénitien avec ses petites histoires.

« Non, non, bien sûr », il convient bien facilement. « Laisse moi réfléchir... Il y aurait bien Adamina Oresti, mais elle n'habite pas dans le ghetto non plus... Blonde, brune ? »

« Plutôt blonde, je crois. Mais elle portait une cape, je n'ai pas bien vu... Ses yeux m'ont paru bleus et elle est assez grande, plutôt mince, la voix cassée », j'ajoute histoire de montrer que je l'ai regardée. Je garde pour moi qu'elle sentait le jasmin.

« Adora Bianchi ? Non, la voix ne colle pas », réfléchit Tiziano plus sérieux maintenant. On dirait qu'il en fait un défi personnel. « Adabella ? Blonde, mais je ne me souviens plus de ses yeux pas trop du genre à se promener seule le soir comme ça... Ada-Chiara ? Je la crois partie étudier en Suisse, mais je peux demander à grand-père... Adhara te plairait, je crois, mais peut-on dire qu'elle a la voix cassée ? »

« Il y a tant de Ada que cela à Venise ? », je m'étonne sincèrement.

« Oh oui, surtout si on inclut toutes celles dont c'est le surnom, je connais une Adelaïda qui se fait appeler Ada par exemple ! »

« Oh », je murmure, légèrement découragé.

« Mais avoue que tu ne me donnes pas beaucoup de pistes ! », proteste Tiziano comme s'il le prenait pour une critique.

« Écoute, on a juste échangé quelques plaisanteries débiles sur la poésie troll sur une gondole, hier soir », j'essaie de minimiser l'affaire.

« De la poésie troll ? », il relève, et je lève les yeux au ciel – mais pourquoi n'ai-je pas le droit d'être autre chose que sérieux ?

« Bref, je pensais que tu la connaîtrais peut-être, elle a plus ou moins notre âge... »

« Je la trouverai », promet Tiziano alors que nous arrivons devant la Scuola Magica de Venezia – celle qu'on appelle La Scuola, comme si elle était unique alors qu'il existe plusieurs établissements d'enseignement magique dans la ville.

On serait en retard si Catarina Bianchetti, notre professeur de Magie Non Sorcière – l'euphémisme est joli, non ? Il désigne les magies employées par les créatures – ne l'était pas encore plus. Les autres discutent quand on entre et il nous faut quelques minutes pour comprendre qu'ils consolent Nilufer Sidikim.

« Bah, si tu as un stage au Trésor du Bahrein, c'est pas mal non plus, si ? », lui assure Magda.

«Mais vous ne comprenez pas ! Selon mon oncle, ce stage auprès des Briseurs officiels de Topkapi, c'était ma seule chance d'avoir du boulot en Turquie après!», s'agace Nilufer.

« Tu finiras bien par en trouver un avec un peu plus d'expérience », tente Soren.

« Mais je vais me marier en septembre, prochain, Soren ! Tu me proposes quoi de demander à mon mari, chef de services au Divan, de me suivre au Bahrein ? »

Personne n'a trop de réponses à ça. Personne d'autres que Nilufer n'est aussi sûrement engagé dans des projets de mariage et de vie d'adulte, je me dis. Et puis je réalise que je parle pour Tiz et moi avant tout parce que je ne sais pas grand-chose des projets des autres au-delà des prochaines fêtes.

« Tout n'est peut-être pas perdu », reprend Madga, qui peut être gentille quand elle veut. « Ton oncle peut peut-être encore arranger les choses, si ce n'est pas pour ce stage, pour un poste... »

« Peut-être », admet Nilufer.

« Tu vas faire quoi comme stage toi, Magda ? », demande Soren peut-être pour changer de sujet.

« Oh, une entreprise spécialisée en sortilèges maléfiques dans les Carpates... pas réellement ce que je voudrais faire plus tard, mais il fallait que ce soit lié à la magie des créatures... et je n'ai pas d'entrée chez les Gobelins ! »

Je me tends en entendant ça, incapable de décider si je dois dire maintenant où je vais faire mon prochain stage.

« Pas la peine d'avoir d'entrée pour ça ! », intervient Tiz avant que je ne me décide. « Harry a été pris lui ! »

« Vraiment ? », s'enquiert Soren avec un regard appréciateur pour moi.

Je me contente de hocher la tête, incertain qu'il faille développer, quand Magda attaque avec cette raideur germanique inflexible :

« Non, quand on appelle « Grand-père » Albus Dumbledore et qu'on a pour père le directeur de Poudlard, on n'a aucune connexion d'aucune sorte ! »

« Pas spécialement avec les Gobelins », remarque Nilufer.

« Tu crois ? Moi je les imagine très intéressés par le fils d'un loup-garou... entre créatures revanchardes ! », crache Magda qui n'a jamais eu aucune gentillesse pour Tiz ou moi, depuis le premier jour, et quelles que soient les circonstances.

Quand je réponds, je me rends compte que l'attaque m'a brièvement coupé le souffle.

« Tu connais en effet bien mal les Gobelins, si tu les croies amis des lycanthropes », je commence, la colère pulse dans mes veines. « Tu connais encore plus mal mon père et son obsession de ne devoir sa réussite qu'à son propre travail et... »

« Tu n'as sans doute pas osé postuler sur la base de tes préjugés, et c'est bien dommage car tu aurais été sans doute prise », intervient alors Aliénor qui n'avait rien dit depuis le début. Comme elle est connue pour sa diplomatie et sa retenue, Magda l'écoute généralement. « Ma cousine, Brunissande, qui est à Londres, a été prise aussi chez les Gobelins, et je ne pense pas que les résultats de Quidditch de mon frère aient pesé dans la balance ! », elle indique très légèrement sarcastique.

«Ils ont un module sur les magies des créatures à Londres ?», s'étonne Nilufer, pendant que Tiziano sourit : on n'a rencontrée cette fameuse cousine Brunissande qu'une fois mais il répète depuis que c'est la sorcière la plus élégante et la plus distinguée qu'il ait jamais rencontrée. J'imagine en effet que Tarquino l'approuverait comme mère de la future descendance Cimballi.

« Elle as été prise où ? », je questionne en priant que ça soit assez près pour que Tiziano puisse lui rendre visite.

« A Genève. »

« Comme moi », je précise, plus calme. Après tout, la réponse d'Aliénor est meilleure que la mienne à voir l'absence de nouvelle attaque de Magda.

«Elle a déjà commencé et elle vient pour le Carnaval , vous pourrez en parler si tu veux !», rajoute la Française.

«Parler ou autre chose», insinue Nilufer avec un rire de fille.

«A moins qu'il ne se fasse doubler par notre Prince Vénitien», tempère Soren qui a une certaine jalousie pour le palais Cimballi et la connaissance des lieux de mon ami.

Je préfère en rire comme Tiziano. Je vais demander à Aliénor où elle va faire son stage quand Bianchetti arrive. Elle entre sans nous saluer réellement, sans même fermer la porte derrière elle, sans sembler se soucier de l'atmosphère encore tendue entre nous. Mais Bianchetti donne toujours cette impression de flotter à côté du monde et des soucis des mortels, même si sa réputation dit exactement le contraire.

« Pardon pour ce retard, j'étais au Mercato dei Bizantini pour aider à régler un différend assez violent avec des Harpies », elle explique de sa toute petite voix de petite fille.

Bianchetti est connue dans toute l'Europe pour ses médiations avec les créatures de toutes sortes. Elle est la seule connue à parler cinq dialectes harpies différents, par exemple. Ses cheveux blancs, sa peau translucide ont fait dire à beaucoup qu'elle avait du sang de vampire – créatures sur lesquelles elle a aussi beaucoup travaillé, d'ailleurs. La vérité, selon Tarquino, est qu'elle est simplement albinos.

« Nous arrivons dans les derniers mois de votre formation de briseurs de sort », commence Bianchetti. « Et d'une certaine façon, je n'ai pas grand-chose de plus à vous apprendre sur la magie des créatures si ce n'est que, pour la connaître, vous devez la rencontrer, l'expérimenter, la comprendre... Dans quelques semaines, vous partirez en stage et ce sera une bonne expérience pour vous dans ce domaine... Mais d'ores et déjà, je considère que la meilleure formation qui puisse vous être donnée est hors de La Scuola, hors de cette classe. Donc, je vais vous demander par deux d'aller à la rencontre des peuples de la Lagune dont nous avons amplement parlé ici depuis plusieurs semaines et de me ramener une connaissance magique – une technique, un sort, une potion, un objet... - que vous devrez être capables d'utiliser et de maîtriser. Ceci va vous demander un peu d'humilité, un peu de patience, un peu de curiosité et beaucoup d'intelligence... Je dirais que normalement ce n'est pas au dessus de vos compétences... »

Tiziano me regarde déjà, les yeux brillants d'excitation, quand Bianchetti annonce :

« J'ai déjà décidé des groupes selon l'idée que je me fais de vos aptitudes respectives. Avant que vous ne protestiez, méditez que les gens les plus différents de vous sont sans doute les plus à même de vous révéler vos plus grandes qualités et vos plus grandes faiblesses... Mesurer la chance qui vous est ainsi donnée de mieux vous connaître vous-mêmes. »

Les yeux de tous courent dans la salle essayant de deviner avec qui une telle règle risque de les faire atterrir. Je n'arrive moi qu'à la conclusion que je ne serais pas avec Tiziano.

« Cette mission commence maintenant, et il est inutile de revenir me voir tant que vous ne l'avez pas menée à bien », précise encore Bianchetti, « Nous avons donc trois groupes : Cimballi et Sidikim, Erdman et Poussin-Desfées, Potter-Lupin et Jaegger... Qu'est-ce que vous faites encore là ? »

ooo

Malgré l'injonction de Bianchetti, si nous sommes sortis de la salle, seuls Tiz et Nilufer sont partis immédiatement de la Scuola. Les quatre autres nous sommes allés à la Bibliothèque de la Scuola lire ce qui était disponible sur les peuples de la Lagune. Il y en a d'ailleurs suffisamment pour que nous ne sachions pas par où commencer.

« Tomber avec Cimballi qui connaît la ville mieux que nous tous », maugrée Erdman, en feuilletant une assez superbe Tentative d'atlas de la localisation des peuples de la lagune. « C'est bien la chance de cette petite arriviste de Sidikim ! »

« Si on en croit Bianchetti, c'est qu'elle ne doit pas penser que Nilufer s'en sortirait autrement», estime alors Aliénor, qui s'est emparée de Savoirs traditionnels vénitiens : l'apport de la lagune. « Pourtant c'est sans doute la plus diplomate d'entre nous ! »

« Ou qu'elle sait que les connaissances de Tiz ne vont pas suffire », je réfléchis à haute voix, poursuivant le raisonnement de la Française.

J'ai entre les mains un Dictionnaire de Sirénéen Sérénissime qui aurait rebuté Hermione, je crois. Sans compter que de tous les peuples de la lagune, les Sirénéens sont considérés comme les plus hautains et les plus retors envers les humains. Leur passion pour l'or et les pierreries ne cède qu'à celle des Gobelins eux-mêmes et les moyens qu'ils utilisent pour les acquérir ne sont pas toujours recommandables. Il doit bien y avoir des créatures plus humbles et plus accessibles dans la lagune sérénissime.

« Comme je pense que tu es aussi une bonne diplomate, Aliénor », avance Erdman avec un sourire protecteur pour la Française, « j'imagine que Bianchetti table sur mes capacités en sortilèges et en déchiffrage de runes... »

Les développements des deux autres n'ont rien inspiré à Magda qu'une flamme mauvaise dans ses yeux bruns à chaque fois qu'elle me regarde. Ils semblent bien me défier de me lancer dans de telles comparaisons, et je décide que je gagnerai ce point de diplomatie par le silence. Mais en tournant les pages du dictionnaire, je ne peux m'empêcher de me demander ce que, selon Bianchetti, Magda peut m'apporter : je suis meilleur qu'elle dans toutes les disciplines pratiques et théoriques qui nous sont enseignées ; je ne sais pas si j'aie les compétences de Nilufer en diplomatie, mais je n'ai certainement pas les préventions de Magda envers les créatures... Alors, quoi ?

C'est à ce moment de mes pensées que Magda referme le lourd volume de Sirénéens, êtres de l'eau et créatures similaires : Peuples lacustres et lagunaires comparés, qu'elle avait ouvert sans conviction, se lève et annonce : « Jamais Bianchetti n'a parlé de faire des recherches bibliographiques. Elle a même dit qu'il serait inutile de revenir à la Scuola tant qu'on n'aurait pas réussi... Nous perdons notre temps ! »

« Partir à l'aveuglette est quand même une autre façon de perdre du temps », rétorque Erdman piqué au vif. « Ces peuples ont des histoires, des coutumes, des...»

« Ce que Bianchetti demande n'est dans aucun livre », répète Magda avec entêtement et, sans même me regarder, elle sort.

Les autres me lancent un regard plein de commisération, mais je ne leur laisse pas le temps de développer : je ne sais pas si Bianchetti est au courant mais j'ai aussi une longue pratique des têtes brûlées. Je rattrape Jaegger en haut des escaliers.

« Tu oublies qu'on est censés bosser ensemble », je lui rappelle.

« On se partage le travail : tu prends les livres, je prends le terrain », elle assène.

« Et tu comptes t'y prendre comment ? Prendre la ligne 20 du Vaporetto et scruter la lagune en pleine journée ? »

« Qui parle de moyens moldus ? »

« Tu veux transplaner au milieu de la lagune ? », je questionne maintenant, pas loin de la juger totalement folle et de décider d'aller annoncer à Bianchetti que l'épreuve de bosser avec Jaegger était au dessus de mes forces.

« Sur un îlot... un où ne vont jamais les Moldus... comme... ach, ich errinere mich nicht ! », elle s'agace passant à l'allemand.

« Poveglia ? », je propose me rappelant des légendes racontées par Tarquino, et notamment le fait que Poveglia, particulièrement riche en faune magique, était considéré comme hanté et maudit par les Moldus, lesquels à travers les âges y avaient isolés leurs malades.

« Ja, je crois que c'est ça ! », elle confirme.

« Ça se tient », je souffle, étonné moi-même de me sentir aussi à l'aise avec son plan.

Sans trop oser faire de nouveaux commentaires, nous nous rendons ensemble jusqu'au Mercato dei Bizantini pour utiliser une aire de transplanage autorisée. Je la retiens en prenant son bras juste avant qu'elle ne disparaisse.

« Tu vas où exactement ? »

Il ne manquerait plus qu'on se perde ! Dans ses yeux, je lis qu'elle a compris ma question – c'est déjà ça.

« Un bosquet ? Il doit bien y avoir un bosquet dans cette île, non ? », elle finit par proposer. J'acquiesce.

ooo

Il y a bien un bosquet sur Poveglia, même plusieurs. Nous avons la chance de nous transplaner quasiment au même endroit, Magda et moi : tout près de l'ancien asile psychiatrique abandonné qui fait si peur aux Moldus. L'endroit n'est pas engageant mais surtout il n'est pas entièrement naturel. Je ressens différents sortilèges visant à renforcer l'effet d'abandon et de menace diffuse. Un regard à Jaegger me prouve que je ne suis pas le seul. Elle lève sa baguette pour les dissiper - et il lui faut plusieurs essais, mais nous voyons apparaître sur la grève un palais, un peu comme on découvre Poudlard depuis le Poudlard Express. Ses coupoles dorées très vénitiennes brillent doucement dans le soleil du matin.

« Bingo ! », je commente.

« Reste à nouer contact », fait justement remarquer Jaegger.

Mais ma réserve à moi est ailleurs.

« Tu crois qu'on a affaire à qui ? »

« Des palais pareils...», elle commence avec un mélange d'agacement et de crainte.

« Des Sirénéens», je complète un peu sombrement. Qu'on les appelle, les pirates de la lagune ou les voleurs d'or, on ne s'attaquait pas aux plus faciles.

« On peut chercher autre chose », elle propose timidement.

« Pour l'instant, t'as eu raison sur toute la ligne », je reconnais, « Les Sirénéens ou autre chose, je te suis ! »

Elle a un drôle de regard pour moi, se retourne vers le palais, hausse les épaules et commente sèchement :

« Ce n'est pas très gentil de te moquer de moi, Harry ! »

« Je suis au contraire admiratif », je lui assure avec sincérité.

La manière dont elle vient de réagir me rappelle celle dont beaucoup de nos condisciples à Poudlard considéraient mon frère. Si ce dernier n'avais jamais paru s'en inquiéter, ce n'est pas une sensation bien agréable pour moi, même si je n'avais jamais eu beaucoup d'amitié pour elle.

« Je ne suis pas diplomate », elle finit par lâcher – un peu sur le ton de la récitation d'une leçon apprise à contrecœur. « On va dire que c'est ta partie. »

« Dis plutôt que les Sirénéens te dégoûtent », j'insinue, agacé par sa réaction de défiance hautaine.

« Ça te plairait, hein ? Tu m'en veux parce que je considère les lycanthropes comme des créatures dangereuses et que je ne le cache pas – je le sais depuis longtemps. Mais je n'ai pas peur des Sirénéens. »

« Tu as peur des garous ? », j'insiste.

« Je me demande comment tu peux poser une telle question, Harry ! Bien sûr que j'ai peur ! J'imagine même que ton père, s'il est une minute l'homme sensible et intelligent qu'on nous présente, a peur de ce qu'il pourrait faire si les potions dont il se gave – encore une fois si les articles contiennent une once de vérité – cessaient de faire effet ! »

L'idée qu'une fille comme Magda, que je connais depuis trois ans mais avec qui j'ai peu de points communs, lise et retienne des détails sur mon père est assez déstabilisante en soi. Sans compter avec les éléments de vérité...

« Il a effectivement peur », je finis par reconnaître tout en contemplant à mon tour le palais biscornu, essentiellement doré, qui miroite au soleil. « Mais il a confiance dans les potions ; il croit en celui qui les prépare... Il croit aussi en la préparation des proches des garous aux transformations », je décide d'ajouter. « C'est un fervent militant de l'apprentissage des animagi – jamais il n'y en a eu autant d'enregistrés en Grande-Bretagne d'ailleurs ! »

« Des animagi ? »

« Les garous n'attaquent pas les animaux, jamais. Ils peuvent même communiquer », j'explique.

« Toi aussi ? »

« Moi aussi », je confirme sobrement, peu désireux de lui avouer que la forme est un loup. Je me rappelle encore de son regard à Providence quand elle avait vu que mon patronus en était un. « Maintenant, je veux bien tenter une ambassade mais je ne sais pas si nous serons des sorciers suffisamment importants pour être reçu par un Sirénéen qui peut s'offrir un palais pareil ! »

« Surtout que nous ne voyons sans doute que la partie émergée ! », elle admet.

Le silence nous lie plus sûrement qu'une quelconque conversation.

« Mais il doit bien y avoir des Sirénéens moins riches dans le coin », je décide. « Des serviteurs du premier, par exemple ! »

« On doit ramener un savoir maîtrisable », rappelle Magda sans que je sache si c'est un reproche.

« Je doute que nous maîtrisions rapidement la construction de tels palais », je lui fais remarquer. « Cherchons des Sirénéens... et improvisons ! »

Magda commence par hausser un sourcil interrogateur, puis mesurant que je suis sérieux, acquiesce en commentant :

« Je ne te pensais pas... Je te croyais plus réfléchi, Potter-Lupin ! »

« Je t'estimais plus rigide », je rétorque.

Avec le début de quelque chose approchant de l'estime réciproque, nous sortons du bosquet.

oooooo

Notes de l'auteur

1) Rappel sur les membres du module : Tiziano Cimballi (Italien), Aliénor Poussin-Desfées (Française), Soren Erdman (Suédois), Magda Jaegger (Allemande), Harry Potter-Lupin (Anglais), Nilufer Sidikim (Turque)

2) Sur mon blog, j'ai déjà mis plusieurs de mes sources pour Venise et, plus largement, pour la magie italienne. Mais sachez que l'îlot de Poveglia, son hôpital psychiatrique abandonné et sa mauvaise réputation existent vraiment.

3) Les Sirénéens ne doivent pas être confondus avec les Êtres de l'eau que l'on trouve sans le lac de Poudlard, sorte de sirènes laides dans les eaux froides et magnifiques dans les eaux chaudes. Je promets qu'on saura bientôt pleins d'autres choses sur eux.

La suite revoit Cyrus, le contre-poison, une enquête frustrante, etc dans un chapitre baptisé "De la loi des séries et du sens de la famille".

L'italien a été corrigé en juillet 2015 par Maola - merci Maola !