Playlist
«J'ai menti je t'aime
J'ai trahi je blêm'
Je maudis je traîne
Je moisis ma haine
J'ai guéri ma peine
J'ai garé ma flemme
Égaré je t'aime
J'ai frémi; dégaine»
Têtes raides, j'ai menti

VIII – Cyrus De la loi des séries et du sens de la famille

Il ne faut pas croire que Maninder m'a oublié au lendemain de la création de l'antidote. D'abord, il a tenu à ce que nous rédigions ensemble un article sur cette histoire. Une fois encore, je n'étais pas sûr que la publicité soit des plus malignes mais je ne pouvais pas refuser d'écrire la partie sur la recherche bibliographique que j'avais de fait assurée. En lisant sa présentation flatteuse des apports de chacun à tous les stades de l'opération, je me suis dit qu'il n'était pas aussi peu fin politique qu'il aimait à le prétendre.

L'article est paru dès la semaine suivante dans la Gazette des potions, et la presse généraliste s'en est rapidement faite l'écho, surfant sur l'intérêt que le sauvetage d'Ackerley avait suscité dans l'opinion. Archi a même écrit un portrait de moi – un encadré pas signé, mais intimidant quand même. Severus et Grand-Père m'ont écrit un mot de félicitations ; le second indiquait en postscriptum que Fumseck se plaignait de la rareté de mes visites. Je n'ai pas montré le hibou à Ginny, elle aurait voulu qu'on aille immédiatement le voir. Je crois qu'il en était de Grand-père comme de Severus, je ne me sentais pas mentalement assez disponible pour leur rendre visite. J'avais l'impression que je devais d'abord en finir avec une longue liste de choses urgentes – sans parler de faire des excuses à Remus avant son imminent départ pour Venise pour éviter de perdre mon frère en plus de tout le reste. Franchement, je n'avais aucun temps libre pour des mondanités. Encore que, si Remus avait jugé bon de m'écrire... j'aurais accouru.

Mais je n'ai pas eu le temps de ressasser ça plus que le reste : Maninder était aussi sec reparti sur la nécessité d'écrire un article sur la potion d'initiation, surtout maintenant que Aesthelia – dont la venue était elle-aussi imminente maintenant – lui avait promis d'apporter les ingrédients. Je voyais venir la séance où j'allais me retrouver entre les deux à refaire la préparation et, alternativement, ça tournait au rêve puis au cauchemar. En attendant cette épreuve de vérité, je bossais comme un dingue à la bibliothèque pour réunir toute la documentation disponible sur des potions analogues et en établir une bibliographie critique. Ginny ne pouvait pas se plaindre que je l'empêchais de se coucher tôt.

« Et votre enquête sur les tatoués ? Vous avez laissé tomber ? », elle a quand même demandé un soir alors que je déchiffrais un obscur traité en portugais du XVIIIe siècle sur les premiers contacts entre sorciers européens et amérindiens et les observations des premiers sur les cérémonies d'initiation des seconds.

« Drago est le seul à pouvoir avancer, et ce n'est pas le genre à prendre trop de risques... ça avance lentement », j'ai expliqué, me rendant compte que mon cousin ne m'avait plus reparlé de rien, les rares fois où nous nous étions croisés. Ginny a eu l'air plutôt soulagée de l'information, je dirais.

Il y avait aussi, bien sûr, mes cours et autres tutorats à la Fondation, et c'était à se demander quand je pourrais enfin dormir. Je sortais du labo où j'étais passé assez tard préparer du matos pour le lendemain. La Fondation était déserte et le grand escalier du 12, Square Grimmaurd retrouvait ses ombres ancestrales, même si la décoration d'origine n'était plus là. Je trouvais que ça allait assez bien avec mon humeur quand deux flèches de six ans et demi me sont tombées dessus, manquant de me faire tomber.

« Cyrus ! »

« Eh, c'est vous les mômes ! Qu'est-ce que vous fichez là ? »

« On s'ennuie ! », a annoncé Kane d'emblée.

« Et Mãe devait nous rejoindre et puis elle travaille ! », a complété Iris.

«On a faim ! », a renchéri le premier.

«Papa avait dit que ça ne serait pas long, et puis ça n'en finit pas ! », a fini de pester la seule fille de la famille en désignant d'un geste assez rageur le bureau de Thaddeus.

La porte du bureau était ouverte mais comme aucun son n'en provenait, j'aurais parié avec peu de risques pour une bulle de silence.

«Aurait-on peur de vos grandes oreilles ? », j'ai souri.

«Peuh, ils croient qu'on n'a pas compris que le monsieur est loup-garou depuis pas longtemps et que ça ne va pas ? », a rétorqué ma sœurette en haussant les épaules d'un air totalement désabusé. Kane n'a pas osé en rajouter mais il pensait comme elle, ça se voyait sur son visage.

«Vous voulez venir à la maison ? », j'ai proposé.

«Oui ! », ont hurlé les deux autres.

Je me suis donc approché de la porte, l'air nonchalant, flanqué des jumeaux ravis, et le cœur battant quand même parce que ce serait la première fois que j'adresserai la parole à Remus depuis que j'avais claqué la porte du même bureau. Je n'ai pas eu besoin de frapper pour annoncer ma présence, une bulle de silence laisse passer l'essentiel des bruits extérieurs. Papa était déjà à mi-chemin avec un sourire tellement naturel que je me suis un instant demandé si tout cela n'était pas une mise en scène.

« Tu es là si tard », il a commencé.

« Je suis débordé », j'ai prudemment répondu. « Maninder... »

« J'ai failli t'écrire pour te féliciter », il m'a immédiatement interrompu, « mais je n'étais pas sûr d'être bien reçu... »

« On veut aller avec Cyrus, dîner », est intervenu Kane avec l'air de quelqu'un qui va exploser si la conversation prenait des chemins de Traverse. Comme ce n'est pas l'essentiel de son caractère d'habitude, on a souri, Papa et moi.

« J'ai une urgence », il a repris en désignant un homme assis dans le bureau, l'air littéralement effondré. Le diagnostic de ma petite sœur m'a paru très juste. «Mais si vous avez faim, les enfants, je peux vous renvoyer à Poudlard - surtout que vous avez école demain... »

« Cyrus nous a invités ! », s'est empressée d'indiquer Iris.

« J'ai vaguement l'impression que vous lui forcez la main ! », a ri Papa.

« Non, non », j'ai confirmé. « Je les ai invités de mon propre chef. Prends ton temps, ils peuvent dormir là si besoin... »

« Si tu es débordé... »

« Je m'en sortirai », j'ai assuré, sans oser dire que j'espérais qu'il nous rejoindrait.

« Eh bien, si ça ne te dérange pas... je passe après », il a conclu presque timidement.

« A n'importe quelle heure », j'ai pris la peine d'insister.

Malgré nos efforts, on avait sans doute l'air aussi empruntés l'un que l'autre, si j'en crois le regard étonné des jumeaux sur nous.

« Amusez-vous bien tous les trois, alors », il a fini par lâcher avant d'ajouter le rituel : « Et Kane et Iris, vous êtes sages ! »

« Évidemment », a répondu Kane en me tirant déjà vers la porte.

L'appel du ventre, sans doute.

oo

J'appelle Ginny sur le chemin et, quand on arrive, elle nous attend avec un super dîner disant combien elle en est venue à maîtriser la fameuse cuisinière moldue de l'appartement. Les deux monstres se ruent sur ses frites, tout en trouvant le temps de me raconter mille petites choses de Poudlard : de la naissance de nouveaux Scrouts-à-pétard, en passant par la dispute entre Vector et la nouvelle prof d'histoire sur la place du hasard dans l'évolution magique... On a du mal à comprendre ce bout-là, au début, parce qu'ils disent que la prof d'histoire n'aime pas « La Zar ».

«La quoi ?», demande Ginny

«La Zar», répète Iris l'air important.

«Le contraire des Terminations», renchérit Kane.

On échange un regard perdu avec Gin et puis on comprend en même temps :

«Le hasard contre la détermination ?», je propose.

«C'est ce qu'on dit«, soupire Iris.

Ensuite, ma petite sœur veut faire une bataille explosive et est à deux doigts de bouder quand je lui rappelle qu'on ne peut pas jouer à ça ici. Je réussis finalement à la convaincre de faire une Tour infernale avec Kane et moi et, comme elle se débrouille pas mal, ça lui a plaît bien. Je fait exprès de perdre et de faire tomber la tour avant que ça n'arrive à Kane.

«C'est moi qui ai mis le plus de pièces : j'ai gagné !», s'exclame ma sœur quand les pièces de la tour se sont écroulées.

«Tu as gagné le droit d'aller te coucher», je souris, amusé par sa féroce envie de dominer le monde. «Allez, filez, je viens lire une histoire, promis !»

«On sait lire, Cyrus», commente assez amèrement Kane avant d'obtempérer.

Iris le rejoint, lui a dit un truc que nul ne peut entendre et, ensuite, ça va plus vite que Ginny sur un Éclair de feu. Il lui met un coup de pied, elle lui retourne une claque. Ginny fait un geste, mais j'y suis avant elle :

«J'ai vu quoi là ?», je tonne - ça me surprend toujours quand je m'entends mais j'ai finalement la voix qu'il faut pour.

«Rien... on jouait», prétend Iris en ravalant précipitamment ses larmes.

Son mensonge finissant de m'exaspérer, je lui colle deux claques sur les fesses avant de la regarder droit dans les yeux :

«On ne ment pas plus qu'on ne tape sur son frère !»

«Mais... il m'a donné un coup de pied ! Pourquoi tu me punis, moi ?», elle proteste avec ses immenses yeux gris débordant de larmes comme pour témoigner de toute la misère du monde.

«Parce que je me demande ce que tu as pu lui dire à l'oreille pour qu'il le fasse», je lui réponds franchement. Ça les épate autant l'un que l'autre que je m'en sois rendu compte. L'innocence des enfants tient peut-être du complexe de supériorité, je me dis.

«Que tu as fait exprès de perdre pour qu'il ne soit pas dernier», elle avoue, montrant bien qu'elle est plus retorse qu'on le voudrait parfois.

«Pour qu'aucun de vous ne perde», je corrige, et ça amène le premier vrai sourire de Kane dans cette histoire. Iris se mordille la lèvre mais ne trouve pas de réponse. «Je crois que tu pourrais t'excuser de toujours vouloir faire ta maligne.»

«Pardon Cyrus !», elle lance immédiatement en se jetant dans mes bras et en mouillant ma chemise de larmes fraîches.

«Je pensais plutôt à Kane», je lui annonce et je la sens se raidir contre moi mais elle doit arriver à la conclusion que je ne lâcherai pas l'affaire parce qu'elle soupire :

«Pardon Kane.»

«Ok», marmonne l'autre en réponse - je crois qu'il est plus embarrassé que content de ses excuses.

«Alors, à toi», j'enchaîne en attirant mon petit frère dans mon bras libre. «Est-ce qu'on donne des coups de pied à sa sœur ? Même si elle te provoque ?»

«Non», reconnaît Kane avec aussi peu d'enthousiasme que précédemment. Comme je ne fais pas mine de le laisser partir, il soupire à son tour : «Désolé, Iris.»

«Alors vous allez vous mettre au lit, et si j'entends une seule dispute, il n'y a pas d'histoire» , je conclus en les poussant dans le couloir.

«Tu t'en sors super bien», commente Ginny derrière moi.

«Fiche-toi de moi», je réponds, en riant pour cacher que je rougis.

«Quand Ron et moi, on se disputait, Bill faisait semblant de ne rien voir tant qu'il n'y avait pas de sang ; Charlie riait, et Percy nous assommait de leçons de morale», elle explicite. «Ce n'est pas si facile d'être un grand frère avec beaucoup d'écart...»

Je ne sais pas si ce sont ses paroles ou l'expression de son visage qui me fiche un peu la frousse. Comme si elle tirait de tout cela je ne sais quel enseignement philosophique.

«Heu.. faut que j'aille leur lire une histoire», je m'enfuis en faisant semblant d'avoir l'air de faire un sacrifice.

La vérité est que l'adore leur lire des histoires, et Kane a intérêt à le supporter encore longtemps parce que je ne compte pas arrêter sous prétexte qu'ils savent le faire tout seuls. Ils m'extorquent donc facilement trois histoires plutôt qu'une seule. Il faut que l'église voisine sonne dix heures pour que je trouve la fermeté de refuser une quatrième. Ensuite, je n'ai plus d'excuse pour ne pas me mettre à bosser.

«T'inquiète, ton père va arriver, et tu vas avoir un nouveau prétexte pour arrêter », me lance Ginny quand elle me voit tourner sans trop de décision dans le salon.

« Et demain, je vais avoir l'air d'un plouc devant Maninder ! », je maugrée.

« Si on m'avait dit qu'un jour tu aurais craint l'opinion d'un prof... », elle se moque perfidement.

« Si j'avais eu le don de prescience et que j'avais vu où mes ASPICS me conduiraient, j'en aurais peut-être raté un ou deux ! », je rétorque, et elle a la bonne grâce d'en rire.

En soupirant de plus belle, je m'assois à côté d'elle sur le canapé avec mes gros volumes sur les magies traditionnelles, mes tables d'éléments de potions et un bloc pour faire semblant de bosser un peu. En fait, j'attends mon père avec un mélange de crainte et d'excitation qui rend toute lecture sérieuse carrément inutile. J'ai tellement peur qu'on se dispute ! Et encore plus peur qu'il prenne sur lui l'intégralité du problème comme si je n'étais toujours pas capable d'assumer seul quoi que ce soit. C'est dans cet état, et mes yeux vagabondant partout sauf sur le livre ouvert devant moi, que je me rends compte que Ginny lit un bouquin sur la grossesse. Je ne sais pas comment vous dire l'effet de coup de poing dans l'estomac que ça m'a fait. Je mets plusieurs minutes à articuler :

« Tu... tu es enceinte ? »

« Quoi ? », elle demande en s'extrayant de sa lecture comme si c'était elle qui préparait un article scientifique et moi qui étais un joueur de Quidditch.

« Tu... tu n'as pas trouvé de moyen plus... délicat de m'annoncer ça ? », je continue luttant contre la colère rouge qui monte en vagues sombres. Les livres en équilibre précaires sur mes genoux en sont tombés par terre.

« De t'annoncer quoi ? », elle questionne en fronçant les sourcils, et je dois reconnaître que si elle mentait, elle le faisait bien quand même.

« C'est pour quand ? Le bébé ? », je trouve la force d'insister. Je désigne la couverture absurdement bleu ciel du livre. Ses yeux ont suivi et une lueur de compréhension s'allume.

« Tu ! Oh, Cyrus, je ne te ferais pas père sans ton accord ! », elle s'écrie pas loin d'exploser de rire. Il n'aurait plus manqué que ça !

« Tu vas me dire qu'on y révèle des stratégies de Quidditch inédites ? », je questionne avec le peu de dignité qu'il me reste.

Elle soupire, ferme le livre et pose sa tête sur mon épaule.

« Si je te disais que... je me demande si je suis réellement faite pour le Quidditch ? »

« Tu es une joueuse fabuleuse », je protesté. « Tu as tout fait depuis trois ans pour ça ! Tu es la star de demain ! »

« Peut-être. Mais être une joueuse, ce n'est pas seulement pratiquer son sport favori », elle a soupiré. « C'est s'entraîner jusqu'à prendre son balai en grippe... c'est gérer son image et ses contrats – j'ai encore eu une séance hier avec un agent et franchement, je n'arrive pas à faire confiance à aucun de ceux que j'ai rencontrés ! J'ai même songé à demander aux jumeaux de s'en occuper – après tout je suis une blague comme une autre à commercialiser ! »

« Tu n'es pas une blague », je gronde – un peu. Je suis affolé de voir qu'elle doute autant,d'un de ses principaux choix d'adulte et que je ne m'en suis pas rendu compte. On aurait dû aller à Venise, je décide brusquement. Il n'est même pas trop tard pour le faire.

« Eh bien, c'est dommage », elle rétorque « Si j'étais une blague, je me ferais peut-être rire... Là, je me trouve bien frivole et bien vaine... Toute cette énergie pour si peu de résultats concrets ! »

« Mais le rêve que tu apportes aux spectateurs ! », je proteste.

« D'autres préparent des antidotes », elle contre, et je rougis. « D'autres luttent contre la magie noire, d'autres forment les enfants garous... d'autres préparent l'avenir ! »

« Je suis fier de toi », je réponds maladroitement – j'ai l'impression qu'elle est jalouse et c'est compliqué à gérer pour moi.

« Et puis, la célébrité... je ne suis pas sûre d'aimer ça tant que cela... Je déteste ne plus pouvoir faire un pas sur le Chemin de Traverse ! », elle continue sans sembler porter trop d'attention à ma déclaration.

Et, cette fois, je ne trouve rien à répondre à ça. J'avais hérité deux fois d'un nom et d'une notoriété et j'avais deux fois appris à m'en débrouiller. Mais Ginny, elle, avait un tout autre parcours. J'avais même pensé qu'elle s'était accrochée à cette carrière pour découvrir cela. Je m'étais donc trompé.

« Et donc tu voudrais... un enfant ? », je murmure, totalement terrifié par avance de la réponse qu'elle allait me faire.

« Je veux plusieurs enfants », elle affirme avec un sourire très doux – mon cœur s'emballe. «Mais pas maintenant, enfin je ne crois pas. Pas avant que toi tu en aies envie, au moins un peu... »

« Je... »

« Ton air se passe de commentaires », elle rit. Elle a l'air sincère.

Je laisse mon cœur se calmer, ma main se glisser dans la sienne avant d'oser reprendre la conversation.

« Mais alors, ce livre... »

« Tu ne te souviens pas ? », elle souffle comme intimidée à son tour. « Il y a quatre ans, Dora m'avait demandé ce que je comptais faire plus tard... J'avais dit peut-être sage-femme... et l'autre jour dans la rue, j'ai croisé une femme enceinte... et je ne sais pas pourquoi j'y ai repensé... J'ai acheté ce livre, ce soir... »

« J'espère que tu avais changé d'apparence ! Si ça se sait, on ne va pas en voir la fin ! », je pronostique.

« C'est un livre moldu, Cyrus ! Mais je compte en commander d'autres par hibou pour comparer... et me renseigner sur la formation à Sainte-Mangouste... », elle annonce avec un net défi dans la voix.

« Tu es sérieuse », je comprends.

« Je me pose sérieusement la question », elle corrige.

Je rumine sa réponse plusieurs secondes avant de lui assurer :

« Je soutiendrai à mort tous tes choix, Gin. »

J'ai failli dire mais j'ai pas ajouté 'même si c'est faire plusieurs enfants maintenant'. Je n'ai pas eu besoin, elle m'embrassait. Évidemment, Remus est arrivé pile à ce moment-là. On a bondi du canapé en entendant la clé tourner comme deux collégiens. On était donc debout au milieu de la pièce quand il est entré dans le salon - tellement rigides que ça appelait des questions – voire des moqueries. Sauf que Remus a fait comme s'il n'avait rien remarqué.

« J'arrive tard, désolé », il s'est contenté de dire.

« Vous avez dîné ? », s'est inquiétée Gin – fille de sa mère, diront certains.

« Oui merci, Ginny », a souri Papa, amusé de sa sollicitude. « Les jumeaux ont été sages ? »

« T'inquiète », j'ai répondu.

« Bien », il a commenté en se dirigeant vers le meuble bar et en sortant une bouteille de sherry. «Vous m'accompagnez ? »

« C'était si moche que ça ? », j'ai demandé en acquiesçant : un peu d'alcool peut peut-être m'aider à ravaler mon immense orgueil et à ne pas m'engueuler avec lui quand je voudrais me réconcilier.

« Ce gars vient d'être mordu », a commencé Papa en remplissant les verres. « Il avait rendu visite à sa tante de Gwydyr Uchaf au Pays de Galles et il a été attaqué alors qu'il lui rentrait du bois de chauffage. Cette femme avait été infirmière plus jeune et elle l'a soigné, le temps que sa morsure... que son nouvel état se stabilise », il a expliqué avec une bonne dose de fatalisme – et je me suis rendu compte que je savais peu de choses sur ce qui se passait au moment où la magie lycanthrope s'impose à un humain. Ni moi, ni Sirius. Rien. C'en était intimidant.

« Il a dit à sa femme que sa tante avait besoin de lui », a repris Papa en rebouchant le flacon de sherry. « Il se terre là-bas depuis... C'est sa tante qui a eu l'idée de nous l'envoyer – elle avait lu une interview de moi l'année dernière... Mais lui est dans le déni ; il refuse l'idée qu'il pourrait être autre chose qu'un danger pour sa femme et ses deux jeunes enfants... »

« Il lui faut du temps », a proposé Ginny en prenant le verre qu'il lui tendait en premier.

« S'il attend trop, il va perdre sa famille en plus de l'intégralité de son humanité », a soupiré Papa – et j'ai senti combien il partageait la douleur de ce type ; combien il le comprenait dans son erreur. Sirius me disait que Papa sans Harry, sans moi, sans Dora - sans nous, sa famille, aurait pu tout aussi facilement mettre sa vie en l'air... J'ai eu envie de le prendre dans mes bras. Je n'ai pas osé.

« Et le garou en pleine forme de Gwydyr Uchaf ? », j'ai plutôt questionné quand il s'est tourné vers moi pour me donner mon verre.

« Je vais en parler à Dora, mais le gars ne veut pas porter plainte... Il ne veut pas se déclarer – plutôt mourir, répète-t-il... ça ne va pas être facile », a soupiré Papa en s'asseyant sur son fauteuil habituel. Nous l'avons imité. « Mais allons, parlons d'autre chose ! »

À son invite muette, nous avons entrechoqué nos verres, mais personne n'a rien dit. Je voyais bien qu'il voulait oublier les heures passées à discuter avec ce type, être avec nous, avec moi, mais qu'il avait du mal.

« En plus, je vous empêche de travailler », il a murmuré avec une étincelle de moquerie dans les yeux en désignant le tas de livres sur la table basse.

« Hum, je ne travaillais pas vraiment », j'ai avoué, en me tortillant malgré moi sur mon canapé comme s'il me demandait un dimanche soir où en étaient mes devoirs pour lundi. « Disons que je vérifiais des notes que j'ai prises sur des ingrédients... Tu sais que Aesthelia vient bientôt ? »

« Quand nous serons à Venise », il a confirmé.

« Oui, on doit re-préparer cette fameuse potion d'initiation, Maninder, elle et moi », j'ai précisé, en espérant ne pas avoir l'air de le provoquer. « Ils tiennent à ce que je publie dessus avant que la commission ne l'interdise. »

« Je croyais qu'il était maintenant avéré que l'intoxication n'avait rien à voir avec ta potion », il s'est étonné.

« Elle reste inconnue de la pharmacopée britannique et sans doute trop psychotrope pour la Commission », j'ai cyniquement relevé avant de réfléchir que je venais de me promettre de ne pas le provoquer.

« Ça va te faire beaucoup de publications tout ça », il a souri simplement, comme lui seul sait le faire. Et moi, j'ai presque rougi.

« Une grande carrière universitaire », s'est moquée Ginny, les yeux brillants et l'air de me dire que je coupais un peu trop les cheveux en quatre.

« Pourquoi pas », a répondu Papa – et je me suis dit qu'il ne pourrait pas en faire plus comme main tendue.

« Tant que l'Université résiste à mes méthodes un peu hétérodoxes », j'ai pourtant marmonné pour la forme.

« T'as vu à qui tu dis ça ? », s'est exclamé Ginny avec sa franchise habituelle.

Papa a ri et j'ai décidé de l'imiter.

Ooo

Quand le réveil de Ginny sonne, je dois me faire violence pour me lever avec elle. Déjà, d'habitude, je me lève souvent après elle, mais là je me suis couché tard, après une longue soirée à parler de tout et de rien avec Remus et à me faire étriller aux échecs. Je me lève en partie pour soutenir Ginny – avec les doutes qu'elle a exprimé hier sur son métier actuel, je peux bien faire ça – mais aussi parce que je sais que Papa, qui a finalement décidé qu'il serait plus simple de rentrer avec les jumeaux de jour, sera debout. Cet homme a renoncé au sommeil, c'est un fait bien connu de tous. Il est de fait aux fourneaux quand nous entrons dans la cuisine – content de préparer un petit-déjeuner pour nous, ça se voit.

«Dora arrive », il prévient sobrement, pour justifier du nombre d'assiettes mises sans doute. «Elle a travaillé toute la nuit... »

Comme une confirmation, la clé tourne presque juste après dans la serrure, la porte se referme assez discrètement – pas du tout comme à sa dernière visite, et Mãe s'encadre dans la porte de la cuisine. Elle est vêtue d'un jean et d'un blouson de cuir noirs. Ce n'est pas une illusion jetée sur des vêtements sorciers pour voyager plus discrètement. Elle a l'air totalement épuisée et un peu inquiète aussi.

« Mauvaise nuit », se risque Papa en l'embrassant.

« Je ne sais pas si mauvaise est bien le terme », elle soupire en nous embrassant à notre tour. «Intense, inquiétante, inhabituelle me paraissent plus appropriés... »

«On peut en savoir plus ?», questionne Ginny avec une franche curiosité, alors que nous nous asseyons tous autour des œufs de Papa.

«Oh, oui... Disons d'abord qu'hier j'étais restée tard d'abord parce qu'on prépare le procès des cambrioleurs des McMillan...»

«Oh j'espère qu'ils vont finir par avouer où ils ont caché les bijoux», intervient Gin avec animation. «J'ai croisé Ernie sur le chemin de Traverse et il m'a dit que sa mère était effondrée !»

«Je l'espère aussi», répond cryptiquement Mãe - je dirais que les bijoux des McMillan arrivent assez bas dans ses préoccupations. «J'expliquais juste que j'étais restée pour ça, un peu par hasard donc, quand l'alerte nous est arrivée : une demande d'intervention de la police magique... »

A ce moment-là, je grogne – réflexe que Ginny commente en levant les yeux au ciel. Les parents m'ignorent.

«...relayant eux-même une demande de la police moldue », continue un peu obstinément Dora. Elle prend quelques secondes pour chercher ses mots, jouant distraitement avec sa fourchette et ses yeux pendant ce temps. «Une jeune fille est morte d'une overdose la semaine dernière – son autopsie a révélé qu'elle avait ingéré une substance inconnue par la police scientifique moldue. Le témoignage de ses amis et de son fournisseur habituel a permis de remonter jusqu'à de nouveaux acteurs sur le marché des drogues psychotropes londonien... Ils ont fini par repérer quelques revendeurs, saisir de nouveaux échantillons des substances proposées et même localiser un lieu de stockage – enfin, c'était leur hypothèse. La surveillance de ce lieu a noté d'étranges mouvements de personnes – les arrivées ne correspondant pas aux départs et d'autres phénomènes incompréhensibles pour les Moldus comme des brouillards soudains ou des moments où le lieu semblait tout simplement disparaître ou n'était retrouvable que par ceux qui le connaissaient déjà... L'information a conduit Scotland Yard a demandé l'aide de la police magique qui a, elle-même, estimé que l'affaire risquait de dépasser ses compétences... J'ai donc pris la tête de l'équipe qui est allée en renfort des Moldus », termine Mãe.

Quand elle se saisit de sa tasse de thé pour se réhydrater, on se rend compte – Papa, Ginny et moi, qu'on a totalement cessé de manger pour l'écouter.

« Et alors ? », je lâche avec une certaine nervosité parce que tout – de l'empoisonnement accidentel au mélange moldu/sorcier me rappelle trop une autre affaire.

Mãe avale un morceau de toast avant de répondre.

« Hum... On s'est mis en planque avec eux... on a confirmé l'emploi de techniques magiques de camouflage, de repousse-moldus, de sortilèges de confusion, de transplanage et transplanage d'escorte... De fait, l'équipe de trafiquants a l'air très mixte... Quand on a donné l'assaut – après avoir passé sans doute trop de temps à discuter de comment s'y prendre pour combiner nos forces, le nid était vide, mais on a retrouvé des chaudrons et d'autres échantillons de substances qui doivent être analysés des deux côtés... C'est une grosse affaire, et je me demande si je vais arriver à boucler ça avant Venise ! »

« Harry va être très déçu si nous ne venons pas », constate Papa.

«Si je dois rester, ça n'implique pas que toute la famille se prive de Carnaval », s'agace Mãe. «Et rien ne dit non plus que ma présence sera requise... »

«Bien sûr », commente sagement Papa qui sent bien que la fatigue de Mãe ne va pas les conduire à une discussion sereine.

«Ron va en être ? », veut savoir Ginny - qui va bientôt être en retard si elle ne décolle pas, mais moi aussi, comme mon père, je ne dis pas tout haut ce qui fâche.

«Oh... il n'était pas là hier soir, mais il est de service aujourd'hui... à voir », répond Mãe évasivement. « Tout dépend de son mentor – si Kahn veut en être, il en sera... Maintenant, cet homme évite de devoir travailler directement sous mes ordres », elle ajoute avec un sarcasme cynique que nous n'avons pas l'habitude de l'entendre manier.

On évite de se regarder avec Ginny mais je suis sûr qu'on pense la même chose : trop de coïncidences en trop peu de temps et de lieux pour que ça soit encore du hasard. Sauf que livrer le peu que je sais maintenant ne peut que provoquer une nouvelle crise sur la base de «Et c'est maintenant que tu me dis ça!», de «Te rends-tu compte des risques ?» voire de «Ne grandiras-tu donc jamais ?» Bref, si on veut aider à la capture du groupe des Xic, il va falloir la jouer finement, je dirais.

«Mais tu es de repos aujourd'hui ? », s'inquiète Papa, loin de mes propres alarmes.

« J'y retournerai en fin de journée pour voir où ils en sont », annonce Mãe sans le regarder en face, et je me dis que ces deux-là vont avoir une discussion un peu tendue à moins que Remus ne décide de laisser tomber.

«Alors, on va rentrer tout de suite », il annonce en réponse. «Tu as besoin de te reposer. »

«Vous pouvez rester ici », je glisse. « On s'en va toute la journée, tous les deux ! »

«Mais les jumeaux ont classe à Pré-au-Lard », me rappelle Papa « Et c'est mieux pour tout le monde qu'ils soient occupés ! » Ça fait sourire Ginny.

«Et je doute qu'un afflux de hiboux de la Division passe inaperçu dans le quartier», renchérit Dora - ce qui amène un nouveau regard un peu inquiet de Remus.

« On rentre tout de suite ? », veut savoir Iris qui vient de se glisser sur les genoux de Mãe.

« Mais moi, je dois finir mon dessin pour Cyrus ! », proteste Kane debout derrière moi.

« Tu lui enverras », essaie Papa.

«Et si tu le finissais maintenant, en déjeunant ?», propose Mãe qui tient moins à l'organisation protocolaire des repas que Remus. « Prends des céréales et va dessiner, mon cœur. »

Ginny se lève après en s'excusant de devoir partir, et Papa et moi avons une discussion de principes sur qui doit ranger la cuisine :

« Tu as gardé les jumeaux hier soir », il argumente.

« Moi, je ne suis pas pressé; et tu as déjà préparé tout le petit-déjeuner», je rétorque.

« C'est normal de ranger ce qu'on a dérangé », il m'oppose.

« Remus, laisse-le donc ranger sa cuisine, si ça lui fait plaisir», bâille Mãe qui a l'air sur le point de s'endormir sur place.

« Ce n'est pas ma cuisine », je balbutie un peu gêné qu'ils se considèrent en visiteurs alors que cet appartement est le leur.

« Elle est à toi autant qu'à nous», estime Papa en me prenant l'épaule. «Merci de ton accueil !»

« Je... je m'excuse d'avoir... si mal réagi », je souffle, parce que c'est le moment ou jamais.

« Les torts me paraissent plus que partagés », il répond sur le même ton.

« OK.»

« Remus, si on ne part pas tout de suite, je prends l'invitation de Cyrus et je me couche ici », lance alors Mãe, avec une expression qui me rappelle celle de Kane hier soir. Ils ont peut-être raison de juger que nos conversations sont un peu surchargées de sens, je me dis tout d'un coup. « Comme ça, tu pourras même ranger la cuisine si ça t'amuse... »

On rit de concert, Papa et moi, pas très loin d'avoir mis des semaines de silence derrière nous, et Mãe appelle les jumeaux. Iris arrive quasi-immédiatement, se projetant déjà dans sa journée à Pré-au-lard et les jeux qu'elle aura avec ses copines à la récréation, mais point de Kane à l'horizon.

« Kane, on part ! », rappelle Papa.

« J'ai presque fini... »

« On part maintenant », insiste Remus sur un ton qui n'augure pas d'une grande patience.

Comme rien ne vient dans la minute qui suit, je décide de prendre les choses en main avant que la fatigue des adultes ne s'abatte sur l'insouciance des enfants.

« Je vais le chercher », j'annonce, et Mãe retient Iris qui veut me suivre.

Je trouve mon petit frère dans ma chambre penché sur mon bureau.

« Tu lis quoi ? », je questionne parce que la curiosité de Kane pour l'écrit est quand même un sujet de blague récurrente depuis qu'il sait lire, voire avant.

« Rien de spécial... j'ai fini mon dessin », il explique en me tendant un assez bel essai de représentation du Poudlard Express.

« Super, mais Papa et Mãe attendent », je lui rappelle.

« Je sais... Mais je ne comprenais pas : 111, ça ne s'écrit pas comme ça en latin », il explique avec son air d'enfant sage. « Ou je me trompe ? »

« Où ça 111 ? »

Il me désigne alors un bloc sur lequel je note des trucs en vrac et, en l'occurrence, des notes prises après notre dernière conversation avec Ron et Drago. J'ai tracé XIC en haut de la page, entouré avec un point d'interrogation. Merlin merci, je n'en ai pas mis plus !

« 111 ça s'écrit CXI... C pour cent, X pour dix, I pour un », insiste mon petit frère, tout à sa logique.

«Tu as raison », je me force à répondre malgré l'immense sécheresse qui a saisi ma bouche. «Mais ce n'était pas ce que je voulais écrire. »

« Ah ? D'accord ! », il accepte avec insouciance.

Je l'amène aux parents en discutant plutôt du dessin et du nombre de wagons que la locomotive peut tirer et en ravalant toutes les questions et hypothèses qui me viennent. Je promets de faire tout pour passer avant leur départ à Venise, ils m'embrassent. Quand je referme la porte sur eux, je ne peux plus y échapper. Je pars à la recherche de mon miroir qui a glissé sous mon lit. Ni Ron ni Drago ne répondent à mon appel, et je leur laisse donc le même message angoissé :

« Et si le tatouage voulait dire 11C ? »

ooooooooo
Notes de l'auteur et autres bavardages
1) Avinesh Maninder est toujours le professeur d'ethnologie magique de Cyrus.
2) Stewart Ackerley est toujours l'ancien Poufsouffle, étudiant en potion, qui est tombé dans le coma après la fête de l'Université
3) Pour les super curieux qui voudraient savoir pourquoi Gwydyr Uchaf - sachez que j'ai cherché des grandes forêts sur le territoire britannique grâce au site de l'équivalent local de l'ONF. Cette forêt-là a gagné à cause de son nom... Franchement aucune idée de comment ça pourrait se prononcer, ça me fascine.

La suite racontée par Harry s'appelle De soi et des autres, elle est pleine de Sirénéens... mais alors pleine de Sirénéens...
Je serre sur mon cœur mon équipe de choc - Alixe, Dina, Fée et LaPaumée, parce que je ne serais rien sans elles quatre. Ni sans vos reviews super positives, régulières, intéressantes, intimidantes (y'a des gens qui font des recherches sur le web pour imaginer la suite !) : Vous êtes les meilleurs.