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«Il y a des rêves à ne pas faire, ici»
Les Têtes Raides, Ici
IX. Harry. De soi et des autres
Vers midi, après avoir fait environ cinq fois le tour du palais, en se cachant de moins en moins, il nous apparaît clairement qu'on ne va pas si facilement entrer en contact avec les Sirénéens. Pour toute activité, on a vu deux créatures arriver en volant pour se poser sur une terrasse puis disparaître dans le palais.
«Ils migrent en hiver ?», maugrée Magda en s'asseyant avec découragement sur une caisse abandonnée dans un des champs moldus qui parsèment l'île.
«Ou ils dorment le jour ! On est partis un peu vite de la bibliothèque pour que je puisse te répondre», je rétorque, avant de grimacer en constatant que je m'adresse parfois aux gens plus comme Severus que comme Remus.
«On peut y retourner», elle souffle, l'air peu émue par ma rebuffade. «On a une piste qui mérite qu'on la creuse pas n'importe comment... Et puis, on pourrait déjeuner...»
Une nouvelle fois, je dévisage Magda avec l'impression de découvrir quelqu'un de totalement nouveau. Sa capacité à se remettre en cause et à admettre ses erreurs ou ses faiblesses, par exemple, est totalement inattendue.
«Ça paraît un bon plan», j'abonde donc, avec un sourire sincère - en partie dû à l'idée, plaisante à mon estomac, d'acquérir un de ces énormes et succulents paninis vendus au Mercato. «On retourne dans le bosquet ?»
«Pas qu'il y ait tant de monde de qui se cacher», elle rage d'abord avant de convenir : «Mais j'imagine que c'est plus sage !»
«C'est sûr qu'avec les sortilèges qui traînent par ici, ça ne court pas non plus le Moldu», je reconnais. «Mais on en est plus à quelques mètres près !»
«Non», elle admet, et on tourne le dos au palais doré pour repartir vers l'hôpital abandonné, ses ruines et sa végétation un peu anarchique. Le sentier est étroit, et on est vite l'un derrière l'autre.
«Si... si on tombe sur les autres», elle commence soudain, les joues rosées et en se retournant vers moi.
«Magda, je t'ai suivie et je ne regrette rien. On a une bonne piste maintenant et on va bosser ensemble à la concrétiser», je lui assure avec sincérité.
Elle se fait visiblement violence pour ne pas m'extorquer une promesse plus formelle. Ça se lit sur son visage, mais je ne sais pas trop quoi ajouter pour la rassurer. J'ai trop souvent été des rieurs contre elle, je crois, pour qu'elle m'accorde sa confiance. C'est sans doute parce qu'on se regarde sans trop savoir quoi se dire mais sans faire attention au reste qu'on ne voit pas le filet qui nous tombe sur la tête, accompagné de cris stridents. Par réflexe, ma main plonge vers ma baguette, s'emmêlant dans le filet puis dans mes vêtements. Un sort m'assomme avant que je ne l'ai dégagée de ma poche.
Je me réveille avec deux certitudes : j'ai faim et j'ai mal au crâne. Je me redresse très lentement, presque étonné de ne pas être entravé ou de nouveau assommé par un garde zélé. Je m'assois pour observer la pièce sombre et vide mais à la température agréable. Je perçois la respiration calme de Magda, prostrée à côté de moi. J'essaie de lui toucher le bras : elle ne réagit pas et je décide de la laisser dormir. Une deuxième observation me fait distinguer une trappe au milieu du plafond arrondi. Si c'est la seule entrée, on comprend mieux l'absence de liens.
Une troisième observation m'amène à discerner, sans doute mes yeux se sont habitués, une masse plus sombre au milieu d'un des murs que je n'arrive pas à interpréter. Je finis par avoir le courage de me lever, la tête toujours un peu brumeuse, et de traverser la pièce. En chemin, je palpe mes poches et constate avec surprise et contre toute attente que j'ai ma baguette. Une décharge d'adrénaline traverse mon corps à l'idée de tout ce que je pourrais faire avec !
Pour commencer, je lance un lumos pour mieux connaître mon environnement. Et rien ne se passe. La deuxième décharge d'adrénaline provoquée par ce constat est moins agréable que la première. Les mains un peu tremblantes, je décide de recommencer – un lumos, mon premier sort ! –, allant même jusqu'à articuler l'incantation. Rien ne se passe. La sueur froide envahit mon dos. J'essaie, au hasard, une dizaine de sorts – windgardium leviosa, avis, aguamenti, incendio – sans plus de succès. La tête me tourne, et je vais m'appuyer contre le mur qui me faisait face.
Accroupi contre sa surface lisse, je regarde ma baguette, inutile dans ma main. L'absence de magie pourrait s'expliquer si j'étais malade et épuisé. Mais je sais que mon mal de crâne tient plus au coup reçu qu'à une maladie grave. Et puis quand je la tiens, je sens ce picotement indescriptible qui m'unit à ma baguette depuis cette matinée d'été dans le magasin d'Ollivander. Ce n'est plus aussi violent que cette première rencontre, mais elle est présente, comme une extension naturelle de mon corps. Mieux encore qu'un bon balai.
Hermione m'a demandé une fois pourquoi je n'avais pas changé de baguette, pour rompre complètement avec les éléments de la prophétie qui m'avait lié tant d'années à Voldemort. «Justement pour ne pas oublier», j'avais répondu. Bloqué dans cet endroit inconnu, loin de toute aide et privé de mes pouvoirs, je trouve cette réponse très orgueilleuse. N'était-ce pas plutôt pour me rassurer, pour affirmer encore et encore je ne sais quelles capacités supérieures à la moyenne ?
L'angoisse monte en vagues sourdes et puissantes. Je ne supporte plus mes pensées et mon inaction. Je retourne auprès de Magda, je la secoue. Elle est d'abord comme une poupée de son entre mes mains, puis elle se raidit et tend les mains. Elle tâte mes bras, qui la tiennent, puis le sol autour d'elle, cligne des yeux, les referme.
«Wo bin ich ?», elle marmonne à mi-voix avant de lancer un plus solide : «Harry ?»
«Ich bin da», je la rassure dans sa langue, mais il y a du fatalisme et du découragement dans ma voix.
«Harry ?», elle répète en se penchant en avant en direction du son.
«Da», j'affirme de nouveau, plus fort.
«Où sommes nous ?», elle questionne en italien, sans doute la force de la discipline linguistique imposée depuis trois ans, mais son accent est encore germanique.
«Bonne question», je lui réponds dans la même langue.
Ses yeux courent dans la pénombre comme les miens tout à l'heure puis se reposent sur moi.
«Tu as ta baguette ? Tu peux faire un sort de localisation !», elle s'exclame.
«Tu as la tienne ?», je contre parce que la douloureuse hypothèse que seule ma magie soit touchée doit être vérifiée.
Magda produit immédiatement une fine baguette de bois très sombre – de l'ébène, je juge – avec une expression de joie enfantine que je préfère ne pas regarder.
«Essaie de t'en servir», je la presse.
«Comment ?»
«Ce que tu veux. N'importe quoi...»
Elle fronce un instant les sourcils, un instant traversée par la vérité, puis elle la repousse. Avec assurance, elle lance un sort non verbal. Je sens l'impulsion dans l'air et rien de plus. Elle est stupéfaite, mais je lui épargne de recommencer :
«Comme moi.»
«Qu'est-ce que ça veut dire !?», elle gronde quand elle a admis que je dis la vérité, c'est-à-dire après une bonne dizaine de sorts infructueux.
«Deuxième bonne question», je lui accorde.
Mes yeux retombent sur l'espace plus sombre au centre du mur contre lequel je me suis un moment appuyé. Je l'avais oublié. Faute de meilleure idée, je vais voir, cette fois, de quoi il en retourne. C'est une fenêtre, je comprends quand je la touche. Le matériau m'est inconnu mais indubitablement translucide, sauf que l'extérieur est plus sombre que l'endroit où nous sommes. Tant d'heures auraient elles pu passer qu'il soit déjà la nuit ? L'idée fait protester mon estomac, et je me rends compte que nul ne sait où nous sommes si impulsivement partis. Est-ce qu'on peut faire plus stupidement brave et inconséquent ? Je ne suis pas loin d'en vouloir très fortement à Jaegger quand celle-ci s'exclame juste à côté de mon oreille :
«Nein ! Das Meer ! C'est la mer, Harry, nous sommes sous la mer !»
«Sous la lagune paraît plus probable», je corrige un peu mécaniquement en réajustant mes lunettes.
Je distingue des formes qui glissent dans l'eau. Des formes de diverses tailles. Des poissons, évidemment, des sortes d'algues aussi. Mais d'autres formes sont beaucoup plus grosses, longues, comme des enfants de dix ans, je dirais. Elles se déplacent avec agilité, mues par des ondulations vives et efficaces qui traversent l'espace avec des éclats argentés. Derrières elles, traînent ce que je finis par identifier comme des ailes.
«Les Sirénéens», je comprends.
«Ils nous ont capturés», complète Magda d'une voix assez blanche.
Instinctivement, mes yeux vont vers la trappe qui ferme notre étrange prison. Donne-t-elle directement dans l'eau ? Ma gorge s'assèche rien que de penser qu'ils pourraient si facilement nous noyer. Nous observent-ils de là-haut, riants de nos faibles magies et de notre déconfiture ?
«Qu'est-ce que tu sais des Sirénéens ?», je murmure comme s'ils pouvaient aussi nous entendre.
On a peut-être pas de bibliothèque sous la main mais je veux croire qu'on a lu, l'un ou l'autre, quelque chose qui pourrait nous servir ! C'est après tout comme cela que nous avons surmonté toutes les épreuves imposées par nos professeurs depuis trois ans.
«Un vieux peuple... ils ont été très puissants dans le passé», elle commence. «Ils finançaient les sorciers jusqu'en Allemagne à la Renaissance...»
«... ils ont contrôlé une grande partie du commerce», je complète. «Ils prélevaient une dîme sur tous les bateaux et ceux qui refusaient coulaient...»
«...aucune protection magique ne fonctionnait contre leurs illusions», ajoute Madga avec un sursaut apeuré.
Je me contente d'opiner, oppressé par les idées sombres qui se bousculent dans ma tête. Les sorciers étaient aussi démunis devant les illusions sirénéennes que les Moldus devant la magie, nous avait dit Bianchetti, je m'en souvenais maintenant.
«Mais ils ont perdu progressivement leur influence», je me force à reprendre, comme si leur défaite historique pouvait me servir. «Le développement des balais, des tapis volants et du transplanage de masse leur a fait perdre le contrôle du commerce et leurs revenus...»
«Les Gobelins se sont imposés au Nord de l'Europe comme les banquiers du monde magique», ajoute Magda.
«Et les Sirénéens sont devenus pirates, incapables de se départir de l'or qu'ils aiment plus que tout... au point de construire avec», je continue, lissant les murs et réalisant pour la première fois qu'ils sont sans doute métalliques.
«Leur réputation est terrible», gémit alors Magda. «Ils pratiquent l'esclavage – même des leurs ! Et on a dit qu'ils auraient dévoré des sorciers qui n'auraient pas pu échanger leur liberté contre de l'or !»
«Ils n'ont pas de gouvernement ou d'organisations autres que de petites communautés dominées par un chef qui peut très bien être renversé du jour au lendemain», je tempère. «Ils ne sont plus que quelques communautés dont la plus importante est à Venise.»
Un silence relativement lourd suit mes paroles, sans doute parce que rien dans tout ça ne nous donne une idée de comment nous sortir du piège où nous sommes tombés.
oo
Les heures qui suivent ne sont pas beaucoup plus joyeuses. Nous frappons méthodiquement la surface des murs sans déceler le moindre passage ou fragilité. La hauteur du plafond interdit de penser atteindre la trappe sans magie. La soif et la faim finissent par nous rendre totalement silencieux et immobiles. Magda a même pris le parti de s'allonger et de fermer les yeux. Moi, je me suis laissé hypnotiser par le ballet des silhouettes devant la fenêtre de notre prison. J'ai perdu toute notion du temps quand la trappe s'ouvre finalement avec des grincements sinistres. Magda se redresse comme piquée par un frelon, et nous sortons nos baguettes avant de nous rappeler leur peu d'utilité. Les deux Sirénéens qui ont pénétré dans la pièce en volant ne semblent pas s'en émouvoir.
«Vois Oan-Ni : humains aiment bâtons et oublient force d'or», commente le premier dans un italien - je devrais dire un vénitien - assez étrange grammaticalement mais compréhensible.
«Oublient force des Sir-Oannesi», approuve le second, avec une note de soumission dans la voix.
Il est plus jeune que le premier, je dirais, mais c'est difficile à établir. Du haut de leur 1,30m, tous deux sont à peine plus grands que des Gobelins. Ils nous présentent des visages pâles imberbes et lisses, mais relativement humanoïdes. Seuls leurs yeux, sans iris et translucides, sont réellement étonnants : leurs pupilles semblent flotter dans l'air... La quasi-intégralité de leur corps, disons dix centimètres sous leurs bras, est recouverte d'écailles argentées et finit en une queue de poisson extrêmement mobile, même lorsqu'ils volent à ce que je peux voir. Des ailes beiges s'agitent mollement dans leur dos pour les maintenir face à nous. Je décide de rempocher ma baguette.
«Garçon plus intelligent», commente une nouvelle fois le second. Magda m'imite en rougissant.
«Je m'appelle Harry», j'essaie.
«Ha - Ri ?», répète le premier avec un long temps entre les deux syllabes de mon nom.
«Et voici Magda», je continue.
«Qu'est-ce que vous nous voulez ?», ajoute ladite Magda. Voilà pour la diplomatie.
«Sir-Oannesi veulent toujours même chose. Veulent Or», rit franchement le premier - c'est le chef, je décide.
«Tu t'appelles Sir-Oannesi ?»
«Père nomme Ur-Oan», il répond avec une certaine fierté. «Oan-Ni, cousin, né de soeur de Mère», il ajoute en désignant son compagnon de ses longs doigts palmés.
«Bonjour Ur-Oan, bonjour Oan-Ni», je décide de répondre. Ils ont l'air contents que j'aie compris, je dirais.
«Sir-Oannesi, peuple de Ur-Oan et de Oan-Ni», continue de m'éduquer Ur-Oan. «Signifie enfant de Oannes»
Je me ficherais bien des claques, tant la filiation entre Sir-Oannesi et Sirénéen est évidente, la déformation sorcière ne m'étonnant pas plus que sa condescendance habituelle envers les autres formes de magie que la leur. Je me demande furtivement qui est Oannes, mais n'ose pas réellement étaler plus avant ma méconnaissance de leur peuple alors qu'il va nous falloir négocier notre liberté.
«Oannes est votre chef ?», juge bon de questionner Magda de son côté.
«Dieu des Sir-Oannesi !», s'exclame le jeune Oan-Ni. Et je grimace parce que si tous leurs prénoms contiennent le nom de leur Dieu, il y a peu de chance que notre manque de respect soit bien pris. «Oannes a créé le monde !»
«Même nous ?», veut savoir Magda, et ça fait rire les deux Sirénéens.
«Oannes a créé le monde», répète Ur-Oan avec bonhomie.
Je juge néanmoins sage de lancer la conversation vers d'autres rivages moins hasardeux que la théologie : «Nous sommes chez vous ?»
La question semble étonnamment doucher nos deux visiteurs.
«Maison de Mel-Oan», répond le jeune Oan-Ni. «Du grand Ka-Bi-T-Oan Mel-Oan», il précise même, et je sens la déférence dans sa voix.
Nous voilà donc face à des sous-fifres, et ça agace Magda :
«Nous voulons lui parler !», elle exige, impérieuse.
«Mel-Oan est allé marier douce Oan-Ty avec fils du Ka-Bi-T-Oan d'Alexandrie. Grande fête. Mel-Oan reviendra dans plusieurs lunes», explique Ur-Oan.
«Nous voilà bien», souffle Magda.
«Ur-Oan et Oan-Ni s'occupent de vous», continue le plus âgé.
Sur son geste, Oan-Ni claque des doigts plusieurs fois. Apparaissent alors, suivant ses ordres : une table basse, un pot d'argile rempli d'une substance dorée et une pile de crêpes vertes. Malgré la couleur, mon estomac tressaute de joie.
«Pain d'algue et miel, mer et ciel, bonne nourriture», commente Ur-Oan avec satisfaction.
Le jeune claque deux nouvelles fois des doigts et deux couches viennent encadrer la table basse. Un troisième ouvre une porte à notre droite.
«Toilettes», il indique avec un petit rire gras.
«Merci», je commente sobrement. Magda ne juge pas nécessaire de dire un mot - Merlin, merci.
Les deux Sirénéens ont un infime geste de la tête et commencent à s'élever vers la trappe.
«Attendez !», s'écrie Magda, éperdue. «Revenez, on peut discuter !»
«Ka-Bi-T-Oan Mel-Oan décidera», assène Ur-Oan avant de disparaître par la trappe.
ooo
Magda a pleuré une bonne partie de ce que j'ai décidé d'appeler la nuit. Le fait est que personne n'est venu et qu'on ne distinguait quasiment plus de formes dehors. Je n'ai pas réellement trouvé comment la réconforter, à part lui répéter que je ne la tenais pas responsable de notre capture. Ce n'était qu'à moitié vrai et elle le savait.
«Et puis toi, tu as de l'or ; ta famille en a ! Moi, la mienne s'est endettée pour payer mes études ! Où iraient-ils trouver plus d'or ?», elle ré-embraye dès son réveil.
«Magda, la Scuola saurait peut-être négocier, si elle nous savait prisonniers», je raisonne tout en pensant que notre exploit de nous faire enlever par notre objet d'étude ne nous vaudra sans doute pas des palmes académiques. «L'or me parait moins un problème que le fait que ces deux-là attendent le retour de leur Capitaine !»
«Que veux-tu y faire ?»
J'hésite d'abord à lui répondre, refusant de nourrir de faux espoirs et reculant encore la décision de chercher à manipuler les Sirénéens. Mais attendre plusieurs mois sans rien tenter ne me paraît pas plus sage ou plus noble ou plus malin, je me répète en avalant une énième crêpe d'algue au miel - c'est un peu écœurant à force, mais ça calme l'estomac et ça aide à garder la tête claire.
«Tu crois qu'ils ne mangent que ça ?», elle demande.
«Autant pour les anthropophages !», je lance, en espérant la faire sourire.
«Tu veux négocier ?», elle questionne plutôt.
«Est-ce que tu promets que tu me laisseras faire ?», je contre.
«J'avoue que j'aimerais bien connaître tes termes avant de répondre», elle indique, les bras croisés sur la poitrine - un geste de défiance s'il en est.
«Je voudrais essayer de m'appuyer sur leurs principales qualités», je réponds avec un soupir un peu fataliste. Il serait peut-être bien que j'arrive à le dire. J'arrêterais de me croire trop noble pour le faire. «L'union et le désintéressement.»
ooo
Ça ne prend que deux jours - deux jours immensément longs à avaler des crêpes d'algues, à tourner en rond dans la pièce et à supporter les doutes de Magda - comme si les miens ne suffisaient pas. Mais Ur-Oan avait parlé de mois.
«Oan-Ni a réfléchi», annonce notre jeune geôlier en venant nous apporter une nouvelle cargaison de crêpes d'algues et de miel. Il est possible que je mette des mois à réingérer du miel. «Oan-Ni a capturé jeunes sorciers, il mérite beaucoup d'or...»
J'acquiesce sobrement - sans rendre le regard mi-surpris mi-victorieux que Magda me lance. Ce n'est pas le moment de se croire sauvés et de faire tout rater. La première fois qu'il est venu seul, j'ai demandé à Oan-Ni de raconter notre capture. Comme je l'avais imaginé, il a volontairement indiqué qu'il était celui qui nous avait repérés. Conformément au règlement, il était allé chercher son cousin et protecteur, Ur-Oan, pour qu'il organise notre capture avec l'efficacité que l'on sait. Quand je l'en avais félicité, il m'avait avoué avec une claire amertume qu'il n'aurait pas de part de notre rançon.
«Oan-Ni appartient à Ur-Oan», il avait indiqué. «Oan-Ni n'a pas besoin d'Or».
«Tu lui appartiens pour toujours ?», j'avais prudemment questionné.
«Si Oan-Ni est bon pirate, Ur-Oan donnera femme et Or», il avait expliqué avec un espoir relativement modéré.
Je n'en espérais pas tant, autant le dire. A chaque visite, je l'avais donc questionné sur la hiérarchie sirénéenne, semblant trouver incompréhensible qu'il n'ait pas de part du butin parce qu'il est trop jeune et trop bas placé dans l'échelle sociale du palais.
«Pas autres solutions», il avait fini par annoncer hier.
«Pourquoi ne pas réclamer la rançon pour toi même ?», j'avais alors osé suggérer. «Mel-Oan ne reviendra pas avant des mois ! Tu pourrais être loin ! Et riche !»
«Oan-Ni ne peut pas faire ça», il avait répondu l'air désolé lui-même de cette conclusion avant de sortir sans autre commentaire. Magda m'avait demandé si je croyais encore à mon plan.
«Je n'en ai pas d'autres», j'avais d'abord simplement répondu. «Ensuite, nous avons tout notre temps. Enfin, oui, je crois qu'il est tenté...»
«En fait, tu bases tout sur sa faiblesse», elle avait souligné.
«Oui», j'avais avoué - embarrassé moi même de me découvrir si capable de duplicité.
«Tu dois être terrible aux échecs», elle avait conclu avant de s'abîmer dans la contemplation des activités nautiques des Sirénéens.
«Tu as changé d'avis ?», je demande donc à Oan-Ni qui se tortille dans les airs, visiblement embarrassé.
«Oan-Ni a entendu Ur-Oan parler à épouse Oan-Za : Ur-Oan veut garder tout l'or des prisonniers... Pour que Mel-Oan ne sache pas, Ur-Oan tuera Harry et Magda !», il finit par lâcher. Et je me demande quelle trahison l'énerve le plus.
Magda a lâché un petit cri apeuré en entendant le plan du cousin de Oan-Ni, mais ni lui ni moi ne la regardons. Les curieux yeux du Sirénéen flottent dans leurs orbites gélatineux en face de moi et ne me lâchent pas.
«Oan-Ni a pensé : Oan-Ni prend Or et rachète liberté», il conclut assez sombrement.
«Tu vois ça comment ?», je le presse.
«Harry et Magda doivent sortir », il explique. »Harry et Magda aident Oan-Ni sinon sorciers mourront!»
«On a bien compris», je promets et je coupe d'un geste Magda qui va sans doute protester.
«Passage existe derrière mur», il continue. «Pluie des terrasses passent.»
«Ça doit être très étroit», je réfléchis.
«Harry et Magda ne sont pas gros», il estime. »Oan-Ni arrive à passer !»
«Essayons», je décide.
Prenant visiblement le silence de Magda pour acceptation, Oan-Ni pose alors sa main sur le mur et le revêtement doré fond lentement, coulant sur le sol, une autre surface blanche et poudreuse apparaît.
«Du plâtre !», s'exclame Magda.
«Palais modelé dans plâtre puis couvert d'Or», explique Oan-Ni avec une voix traînante - je remarque que des gouttes de sueur perlent sur son front lisse. «Très fatiguant pour Oan-Ni, Harry et Madga doivent aider.»
«Mais notre magie est entravée», je lui rappelle.
«Harry essaie maintenant. Oan-Ni a rompu Cercle d'Or», il avance.
«Tu veux dire que notre magie est contenue parce que nous sommes entièrement entourés d'or ?», je m'intéresse sincèrement.
«Secret donné par Oannes, secret secret !,» il chuchote avec un air légitimement inquiet. «Harry ne doit pas dire !»
Magda a un petit rire cynique et satisfait, complètement déplacé selon moi, et Oan-ni la regarde affolé. Il faut dire aussi qu'elle a sorti sa baguette et produit un lumos conséquent dès le premier essai.
«Elle ne dira rien, parce qu'elle ne veut pas dire qu'elle est tombée dans un piège aussi grossier», je lance en mettant un maximum de sévérité dans mon regard pour ma condisciple.
«Et Oan-Ni aurait tort de douter de la parole de Harry», elle commente se moquant ouvertement du petit Sirénénen comme de moi. Mais Oan-Ni, malheureusement pour lui sans doute, m'a plutôt à la bonne.
«Harry et Magda aident Oan-Ni à agrandir trou... conduit passe derrière», il reprend, jugeant sans doute que nous n'avons pas assez de temps pour des conversations plus profondes.
Il ne nous faut qu'un sortilège pour produire le passage qu'il voulait, et ça l'impressionne carrément.
«Le conduit existe en plâtre, enduit contre humidité mais fragile aux coups... Harry et Magda doivent être prudents, ne pas casser conduit», il commente avec une pointe de supplication dans la voix.
«OK. Mais il est très lisse quand même ?», je remarque en passant ma tête dans le conduit.
«Tous les deux hommes, une marche... Harry et Magda ne peuvent pas voler, vraiment ?»
«On peut se léviter mutuellement», je propose en regardant Magda. C'est toujours plus sûr que de se léviter soi même. Elle acquiesce un peu nerveusement et j'insiste : «Tu sais faire?»
«Évidemment», elle répond sèchement, et Oan-Ni la regarde de nouveau nerveux :
«Harry et Magda doivent faire vite ! Ur-Oan peut décider de venir !»
«Et si on bloquait la trappe ?», je propose. «Ça le ralentirait, non ?»
Sans réellement attendre que le Sirénéen donne son accord, j'envoie avec précision - avec l'exaltation d'avoir repris le contrôle de ma magie - un sortilège de fusion qui scelle la trappe sans même laisser une goutte d'or tomber au sol.
«Je ne savais pas que tu connaissais des sorts de sidérurgie ?», s'étonne Magda avec une pointe de condescendance, je dirais : la sidérurgie, c'est bon pour les manuels, voire pour les Gobelins.
«J'ai réparé des scooters dans ma jeunesse», je réponds, tombant, je le reconnais, dans sa provocation.
«Oan-Ni ne connaît pas scooter !», s'intéresse le Sirénéen.
«C'est un engin moldu qui permet de se déplacer», j'explique. Comme je vois que Oan-Ni n'est pas plus avancé, je précise : «On les transformait avec mon frère pour pouvoir voler avec...»
«Mais c'est interdit !», s'exclame Magda.
«Effectivement», je reconnais en levant les yeux au ciel, et Oan-Ni a un petit rire de connivence avant de se rappeler qu'il nous faut aller de l'avant.
«Passage traverse maison Mel-Oan. Harry et Magda ne doivent pas parler»
Je me retiens de leur raconter qu'il en était de même avec certains passages de Poudlard, ne serait-ce que pour m'éviter les commentaires oiseux de Jaegger. Il se glisse le premier dans le conduit - pour nous guider. Je fais signe à Magda de le suivre mais elle hésite.
«Je te monte à cette fameuse marche puis tu prends le relais», je lui indique.
«Et si on tombe..»
«... on est sans doute morts», je reconnais un poil sèchement, mais le moment n'est pas au mélo selon moi.
«Tu as l'air si calme !», elle s'exclame, et je me rends compte assez abruptement qu'elle a sans doute raison, qu'elle n'a jamais - selon toutes statistiques - auparavant mis sa vie autant en danger. Ce qui explique d'ailleurs son manque premier de circonspection .
«On aura peur plus tard, Ok ? Je crois qu'on n'a pas ce luxe-là maintenant», je souffle le plus gentiment que je peux, en la poussant légèrement vers l'ouverture. Merlin merci, elle obtempère sans plus discuter.
L'affaire est aussi inconfortable qu'on peut l'imaginer. La fameuse marche est tellement étroite que l'atteindre n'est pas un soulagement, mais un stress différent du fait de s'abandonner aux pouvoirs de lévitation de l'autre. C'est de plus assez lent - on peut aussi dire que le palais est grand - et Oan-Ni n'en peut visiblement plus d'impatience.
«Trop long !», il souffle, voletant sans effort à notre suite.
«On ne peut pas aller plus vite», je lui promets.
La vérité est que nos magies sont mises à rudes épreuves, qu'on se hisse l'un l'autre de justesse et que dire le contraire serait mentir. Finalement, la luminosité augmente dans le conduit et en levant la tête, j'aperçois un cercle de ciel bleu que traversent quelques nuages.
«La sortie ?», je chuchote à l'intention de Oan-Ni.
Il se contente d'opiner et je le sens nerveux. Sans doute que nous allons au-devant des plus grosses difficultés.
«Oan-Ni passe devant», il décide au moment où je vais lui demander s'il y a des gardes.
Nous le regardons s'envoler, perchés dans un équilibre précaire sur la dernière marche du long conduit. Magda est blanche de trouille et, moi, j'ai quand même les mains bien moites. La tête d'Oan-Ni réapparait dans l'ouverture, et il nous fait silencieusement signe de monter le rejoindre. J'acquiesce et lève ma baguette pour amener une Magda qui ravale ses protestations jusqu'à lui. Il faut mettre à son crédit qu'elle n'attend pas longtemps pour me faire léviter jusqu'à eux quand elle est arrivée.
Je vais sortir du conduit quand des glapissements suraigus emplissent l'air. Magda hurle à son tour, et je manque de retomber jusqu'en bas. Je me retiens au dernier moment à ses chevilles, ce qui manque de la faire basculer, mais finalement elle résiste en s'asseyant brutalement. Je réussis à me hisser à plat ventre sur la terrasse alors que Ur-Oan et Oan-Ni s'affrontent toujours verbalement dans un échange de sons suraigus. Pas besoin de sous-titres pour comprendre que ça chauffe.
Puis Ur-Oan lève le bras ce qui fait taire et reculer Oan-Ni et, quand il l'abaisse, ce dernier roule à terre avec de nouveaux glapissements qui ressemblent cette fois à des cris de douleurs plutôt qu'à une quelconque invective. Sans réellement se consulter, Magda et moi pointons nos baguettes vers le plus âgé des Sirénéens. Sans résultat. Je ne dis pas que je prends ça bien, mais disons que mon expérience récente aide à accepter immédiatement le résultat : notre magie est de nouveau entravée. Je regarde autour de moi à la recherche d'une explication, et Magda me montre le rail d'or qui cercle la terrasse - sans doute en protection du palais. Des statuettes et des sphères du même métal sont disposées sur des piédestal à intervalle régulier. Sans doute avons-nous là un exemple de Cercle d'Or, comme Oan-Ni l'a appelé.
Reste que ce dernier gémit de plus en plus faiblement au sol et que, bientôt, Ur-Oan va se tourner vers nous. Faute de percevoir de réelles issues à la situation, je recule vers le bord de la terrasse. Dans un geste de défiance, je me saisis d'une statuette et me rends compte qu'elle n'est pas aussi lourde que je l'aurais pensé.
«Magda ? Lance-moi une boule d'or», je souffle en allemand pour plus de sûreté.
«Quoi ?»
«Comme un Souaffle», je précise.
Elle a une seconde de stupeur brisée par un nouveau cri de Oan-Ni sur le sol. Je m'avance pour me placer mieux, ma statuette à la main. Magda recule pour se saisir d'une boule, la soupèse puis la lance de toutes ses forces devant moi. Je vise de mon mieux avec ma statuette pour batte. Nous regardons la boule d'or fendre l'air en direction du crâne de Ur-Oan, qui ne nous accorde toujours pas réellement son attention - occupé qu'il est à frapper son cousin au sol de sa queue ichthyoïde. Il s'écroule avant même d'avoir remarqué ce qu'il l'attaque - avec un craquement sinistre de son crâne d'ailleurs.
«Und jetzt ?», demande Magda tellement angoissée qu'elle en revient à sa langue maternelle.
«Vire-moi les statuettes, brise le cercle», je commande en m'agenouillant auprès de Oan-Ni. Mais mon enervatum n'est d'aucun secours. Je décide donc d'aider Magda, et nous jetons toute la quincaillerie dorée qui nous entoure dans le conduit. Ça fait sans doute trop de bruit mais nous n'avons pas le choix. Je sens la magie qui revient petit à petit.
«Tu crois que l'on peut transplaner ?», s'inquiète Magda.«
Je ne vois que ça», je réponds en prenant Oan-Ni dans les bras. Puis sur une intuition totalement foudroyante, j'ajoute : «Prends l'autre»
«Quoi ? Pourquoi ?», s'exclame ma condisciple avec une pointe de dégoût.
«Parce qu'on les enlève», je coupe.
Elle va protester - et fort - quand un chant suraigu s'élève autour de nous. On se regarde et décidons sans avoir besoin de le dire que ça ne peut pas être un bon signe. Magda s'empare assez maladroitement de Ur-Oan.
«Devant l'hôpital», j'ai le temps de lui glisser avant qu'elle ne se dématérialise.
Nous ne restons pas devant l'hôpital évidemment. Nous entrons dans les ruines, nos deux Sirénéens dans les bras. On s'arrête essoufflés dans ce qui a dû être une grande cuisine capable de nourrir toutes les personnes travaillant ou étant soignées ici. On se laisse glisser contre un mur, les yeux rivés sur la porte. Je dépose Oan-Ni à côté de moi et entreprends de le réveiller en le secouant parce que je ne sais pas si la magie n'attirerait pas nos poursuivants. Magda pose Ur-Oan à terre, sur un morceau de sol après avoir dégagé quelques gravas du bout du pied, mais ne tente rien pour le réveiller.
«Harry ?», marmonne Oan-Ni. «Oannes a pris corps et âmes pour toujours ?»
«Il croit qu'on est morts», sourit Magda.
«Non ?»
«Non, Oan-Ni. Mais on est poursuivis et on vous a enlevés, Ur-Oan et toi... tu crois qu'ils nous laisseront partir contre vos vies ?»
«Ur-Oan racontera», il constate après quelques minutes de réflexion.
«Je peux modifier sa mémoire», je propose en rougissant un peu quand même, mais même Magda n'a pas protesté.
«Magie des bâtons est forte», commente Oan-Ni avec une certaine révérence.
«Celle de l'or aussi», je lui assure.
On aurait presque souri tous les trois je crois, si le chant suraigu ne s'était pas alors fait plus distinct.
«Sir-Oannesi sentent Oan-Ni et Ur-Oan», souffle le jeune Sirénéen entre mes bras. «Harry et Magda doivent partir.»
«OK, je vais modifier la mémoire de Ur-Oan et...
«Harry ! Il est mort !,» s'exclame alors Magda, la main sur la bouche et une expression d'effroi sur le visage. «Il ne respire plus !»
Malgré le chant qui continue de se rapprocher j'ai l'impression que le temps s'est arrêté.
«Je suis désolé», je balbutie complètement sidéré. «Je ne voulais pas le tuer, juste l'assommer!»
«Ur-Oan aurait tué Harry», me rappelle le Sirénéen qui s'est penché avec curiosité sur le cadavre de son cousin. «Harry n'a plus besoin de changer mémoire... Oan-Ni changera l'histoire...»
«Oan-Ni...», je commence, submergé par le remord et la reconnaissance.
«Harry et Magda doivent partir», dit gravement le Sirénéen. «Oan-Ni n'oubliera pas et Oannes fera que amis se verront encore !»
Je lui prends la main - elle est froide, terriblement ému, et il secoue la tête :
«Magda doit emmener Harry avant qu'il soit trop tard !»
Elle lui obéit.
ooo
Notes
1) les Sirénéens
Oannes Dieu des Sirénéens. (Dieu babylonien)
Sir-Oannesi Nom que se donnent les Sirénéens
Ur-Oan Sirénéen chargé de la sécurité du Palais
Oan-Na Femme de Ur-Oan.
Oan-Ni Jeune Sirénéen, cousin de Ur-Oan
Mel-Oan Kabi-T-Oan des Sirénéens de Venise. Le mot a été déformé par les sorciers en Capitaine... Il marie sa fille Oan-Ty au fils du Kabi-T-Oan d'Alexandrie.
Outre ce que raconte le chapitre, je mets une fiche sur mon blog sur la fabrique des Sirénéens - je me suis bien amusée !
