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Je pense à la terre qui commence là
Au-delà des mers immenses là-bas
Je pense à la terre, la terre de feu
Quand je bois de l'eau, de l'eau de feu
La Tordue, Nouveau monde
XII. Cyrus. Des Transmissions et des Coïncidences
À partir de dimanche, je me transforme en organisateur du séjour de Aesthélia. Nous allons poser ses sacs au Chaudron Baveur qu'elle trouve tout à fait exotique. Puis nous faisons un tour dans Londres, sorcier puis moldu, pendant lequel elle ne cesse de dire que c'est magnifique toutes ces pierres accumulées au cours des siècles mais qu'il fait trop froid malgré le charme de chaleur que j'ai jeté à son manteau. On finit donc par rentrer, accueillis par Ginny qui a mis les petits plats dans les grands.
Malgré le décalage horaire, Aesthélia tient relativement bien le coup, participant activement à la conversation. Elle félicite Gin sur le repas et sa carrière de Quidditch. Elle regrette qu'il n'y ait aucun match prévu pendant son séjour – « ce sont les entraînements pour la coupe d'Europe », s'excuse Ginny, décidément toute intimidée. Je m'en veux presque d'avoir dit la vérité sur les liens entre Sirius et Aesthélia, mais il est trop tard pour faire machine arrière. Pourtant Aesthélia me traite bien comme son filleul. Je ne vois pas d'ambiguïté dans ses propos ou dans son ton. Elle se moque parfois, s'intéresse à mes propos toujours, mais n'hésite pas non plus à donner des conseils voire à critiquer "ma timidité universitaire". On n'est pas dans un rapport totalement horizontal. Même si je suis moins mal à l'aise avec elle qu'avec Maninder, par exemple, je crains son jugement sur mon travail. Comment dire cela à Ginny ?
« Bon, mes enfants, je vais rentrer à ma chambre au Chaudron baveur », annonce Aesthelia en bâillant. « Je pense que Avinesh nous attend tôt demain matin – on a plein de potions à faire si on veut produire cette fameuse publication avant les congrès d'été, n'est-ce pas Cyrus ?
« Je suis désolé », je répète en rougissant pour bonne mesure. « Je n'aurais jamais dû utiliser une potion d'initiation, sur laquelle je comptais publier en plus, pour m'amuser... »
« Arrête donc tes excuses, Cyrus », elle me coupe. « Quiconque fabrique ou s'intéresse aux potions commet un jour une imprudence de ce type. Et si cette fois suffit à te rendre prudent, rendons grâce à Caá Porá ! »
« J'ai du mal à t'imaginer organiser des fêtes où circulent des potions euphorisantes ! », je souris avec sincérité - et aussi parce que j'aime beaucoup sa référence à l'esprit de la jungle, je la trouve très adaptée en fait.
« Vraiment ? », elle s'étonne en plissant les yeux.
Aesthelia est une très belle femme, brune, fine et élancée, avec des manières aristocratiques, même si je la sais capable de capturer sans frémir les mygales d'Amazonie. Mais je ne l'imagine pas jeune, insouciante, cherchant l'ivresse. Une image vient pourtant ; immédiatement bloquée par Sirius.
« Oui, après tout, ça doit être comme Papa : nul ne l'imagine en Maraudeur aujourd'hui ! », j'essaie de me rattraper.
« Tu sais que mes parents sont morts quand j'avais dix ans », elle commence alors, sans lien avec ma remarque d'apaisement.
« Non », je lâche trop vite une nouvelle fois.
« Un mage noir à nous les a tués parce qu'ils s'opposaient trop à ses intrigues », elle résume à grands traits.
Je sens sa douleur. Je pense à cette répétition de drames d'un bout à l'autre de la terre : un mage noir, un parmi d'autres; des gens qui s'opposent à lui, ici comme là-bas. Des morts et des orphelins à chaque fois. Je pense à Sirius qui n'a trouvé d'issue à cette découverte que de s'engager comme Auror, à ma propre décision de suivre une toute une autre voie. La même que cette femme en face de moi – c'est la première pensée réconfortante qui me vient.
Aesthelia reprend le verre de vin sur la table et le finit d'un seul trait avant de reprendre son récit :« Ma grand-mère m'a élevée... moi et ma cousine Belinda - sa mère est morte en couches, et son père avait sans doute autre chose à faire que de s'occuper d'elle... »
Je ne sais qu'acquiescer, sans oser la quitter des yeux pour regarder Ginny.
« Bref, nous sommes devenues des jeunes filles de bonne famille. Moi, l'intellectuelle, la politique, la sombre, et Belinda, le pinson, l'empathique, la lumineuse... Sauf que parfois, les jeunes filles intelligentes et sombres sont maladroites avec les pinsons lumineux... »
J'imagine tellement le pire après une telle introduction que ma langue est collée à mon palais.
« J'étais très forte en potions... même en potions euphorisantes...ou en philtre d'amour pour des amies... Que des choses interdites, dois-je le souligner ? », elle continue sans nous regarder. « Comme Belinda tournait toujours autour de moi, je lui disais que je préparais des potions comme la Pimentine...des trucs inintéressants, histoire qu'elle ne me dénonce pas auprès de Grand-mère. Belinda tournait les têtes... il y avait ce garçon, Eusébio, un peu simplet, il aurait mangé la poussière sur son passage ! Une fois, Belinda avait attrapé un coup de froid. Elle est entré dans mon laboratoire et a vidé d'un trait un flacon de ce qu'elle pensait être de la Pimentine – elle se serait peut-être demandé pourquoi les effets secondaires n'apparaissaient pas quand on a sonné à la porte... et... »
« C'était Eusébio », comprend Gin avec un grand sourire aux lèvres et, moi, je suis infiniment soulagé.
« Ils se sont mariés », soupire Aesthelia en secouant la tête. « Impossibles de les séparer. Ils ont eu douze enfants ! Tout ça à cause de moi et de mon imprudence ! »
On rit longtemps de cette histoire. Ginny demande si la potion a duré si longtemps ou si ils ont fini par s'aimer d'eux même, et Aesthélia dit qu'elle a un moment perdu le sommeil sur cette question mais a décidé d'abandonner vers le sixième petit cousin. Puis elle bâille de nouveau et me demande de lui appeler un taxi parce qu'elle ne se sent pas de transplaner. Je m'exécute et descends l'attendre avec elle.
« Tout à l'heure, tu as dit que tu ne savais pas pour mes parents ? », elle murmure quand nous arrivons dans le hall d'entrée.
« Non, je ne savais pas. »
« Mais Sirius connaissait toute ma famille », elle objecte logiquement. La manière dont elle prononce son nom me fait toujours frissonner.
«Sans doute, des images sont venues quand tu en as parlé », j'avoue. Je vois que ça ne suffira pas et j'explique : «Disons que tu fais partie des souvenirs qu'il garde pour lui. »
Elle cherche longuement le moyen de me relancer.
« Il garde beaucoup de choses ? »
« Je ne sais pas », je soupire, inquiet d'où pourrait nous mener une telle conversation. « Si là maintenant, je méditais, je pourrais forcer ce barrage. Mais je respecte ses choix », je décide d'expliquer.
« Il te cache des choses ? »
« Les choses, dont il a honte – sans doute a-t-il envie que je sois fier de lui », je réponds maladroitement. J'en ai les mains moites. « Et puis, des choses qu'il estime intimes... Tu en fais partie. »
Elle hoche la tête.
« Tu ne sais rien de... nous ? », elle insiste néanmoins.
« Je sais qu'il t'aimait. Je le sais parce que je le ressens – tu comprends ? Je connais ses émotions quand il te voyait, son attirance, son amour... Je sais qu'il était sincère quand il t'a dit qu'il reviendrait quand... »
« Il serait Auror diplômé et que la guerre serait finie... », elle complète les joues ruisselantes de larmes.
« Il l'aurait fait, je le jure », je crois bon d'ajouter.
« Dommage que la vie en ait décidée autrement », elle conclut en essuyant maladroitement ses larmes.
Le taxi vient alors se garer devant l'immeuble, et elle ouvre résolument la porte pour rejoindre le véhicule sans rien ajouter à ses dernières paroles. J'attends les quelques minutes nécessaires à son départ et puis je me retourne, sur la dernière marche de l'escalier, je vois Ginny.
« Gin ? »
« Je suis désolée, Cyrus, je vous ai suivis et espionnés », elle m'apprend rapidement. Je sens les larmes retenues dans sa voix. « J'avais les mêmes questions qu'elle... je crois... »
«Ginny », je souffle en la prenant dans mes bras. « Ginny, tu n'as pas à avoir peur, Gin, je...»
« J'ai compris, Cyrus, j'ai compris comme elle, que Sirius comme toi étaient plus sages qu'elle ou moi ! Vous connaissez la limite infranchissable, vous... »
Les larmes sont là cette fois.
«Dans la vie de Sirius comme dans la mienne, il y a eu une femme de caractère, une seule», j'affirme en embrassant son visage.
« J'ai honte de t'avoir espionnée », elle souffle.
« Si ça t'a permis de cesser de douter de toi ou de moi, ça ne me dérange pas, Gin. Je n'ai rien à te cacher... même SES souvenirs sont à toi ! »
« Je vais essayer de ne plus l'oublier », elle promet.
Comme remonter l'escalier ou prendre l'ascenseur me paraît insupportablement trop long, je la conduis en transplane d'escorte jusqu'à l'appartement.
Oo
La première journée de travail avec Maninder et Aesthelia est tellement riche d'enseignements que je ne saurais comment résumer ça. Il y a leur connaissance intime des éléments qui, observée de près, ne peut qu'intimider. Il y a leur curiosité toujours intacte après tant d'années passées à disséquer des phénomènes proches qui ne peut qu'inspirer une certaine confiance en l'avenir et en mes choix. Il y a leur inventivité, leur maîtrise des techniques, leurs manies et leurs tics, qui donneraient de quoi écrire plusieurs articles. Mais surtout leur humilité et respect mutuel, là où on aurait pu attendre de la compétition.
Et cette bonne conduite s'applique aussi à moi. Alors que je m'attendais un peu à être sans cesse envoyé à la bibliothèque et à nettoyer des chaudrons, ils sont étonnamment respectueux de mes notes de terrain, de mes propos collectés auprès de chamans et de ma seule et unique expérience de préparation de cette fichue potion.
Le midi, ils ne proposent même pas de sortir – ils se font néanmoins livrer des repas très convenables, et je profite du service. En guise de break, on mange dans le bureau de Maninder – mais la porte du laboratoire reste ouverte pendant ce temps pour surveiller les opérations en cours.
« Aesthélia, je voudrais te demander quelque chose », j'ose après avoir retourné l'idée plusieurs fois dans ma bouche.
Maninder s'est habitué à ce que je sois peu cérémonieux avec sa collègue brésilienne, mais il est quand même goguenard en m'entendant.
« Je ne sais pas si tu te souviens d'Archibald », je commence. « Je pense que tu as déjà déjeuné avec lui, même quand on était encore étudiant à Poudlard ? »
« Le garçon qui te suivait comme ton ombre ? », elle résume, et je grimace.
« Il a grandi et il suit sa propre voie. Il est journaliste maintenant », j'essaie de renverser l'image, mais ça fait intervenir Maninder :
« C'est le jeune homme qui a fait mon portrait ? Mc Leish ? »
« Oui, c'est lui », je reconnais en ayant une soudaine envie de fuir me cacher – mais ce n'est pas une option, ça va, je sais.
« Il était acceptable, son portrait », estime Maninder.
« Je ne vois pas en quoi mon portrait intéresserait le public anglais », juge alors Aesthelia.
« Aesthélia, ton portrait est l'occasion de parler de ton travail : des causes que tu défends, des droits des populations magiques traditionnelles, de les incarner pour le public anglais qui a d'autres potions sur le feu... ! », je m'enflamme avant de me rendre compte que les deux compères me regardent avec du rire dans les yeux.
« Tu me sembles tout à fait prêt pour offrir ton portrait au public britannique », insinue ma marraine.
« Je crois que de nombreuses jeunes sorcières s'intéresseraient d'un seul coup à la question des magies traditionnelles menacées », rajoute Maninder avec un grand sourire.
« Mais enfin... », je balbutie.
« Tu crois que ton ami nous inviterait à dîner ce soir ? », vient charitablement à mon secours Aesthélia.
« Je n'ai pas besoin d'être là », j'essaie.
« Cyrus, j'accepte en grande partie pour encourager mon filleul dans sa croisade pour faire connaître les enjeux des magies traditionnelles d'un plus grand public... Je veux que tu sois là. »
« OK », j'abdique en me demandant comment Ginny va prendre ça.
« Et j'imagine bien que ça ne va pas durer des heures, pourquoi ne pas étendre l'invitation à Ginny : elle a fait de gros efforts pour moi l'autre soir, ce serait normal qu'elle profite un peu des invitations qui me sont faites », reprend Aesthélia.
« Ma chère », intervient alors Maninder, « si vous pensez sincèrement dîner avec le plus sulfureux des héritiers Lupin et la plus jolie Poursuiveuse du championnat britannique, je suggère que vous réserviez un salon privé pour votre dîner... »
Je sors confirmer le rendez-vous à Archibald, les laissant rire tout leur saoul de ma tête déconfite.
Ooo
Archi n'a pas eu besoin des insinuations de Maninder pour retenir un salon privé dans le restaurant où il nous a invités. Il a aussi bossé ses questions – le contexte brésilien, la différence avec l'Asie ou avec les magies des créatures, la question des brevets, celle du partage des bénéfices... Et je suis bluffé. Aesthélia répond, avec cette diction lente et précise qui est la sienne, avec l'empathie et la simplicité qui la caractérisent, avec sa connaissance des dossiers scientifiques, politiques et juridiques. Elle donne également chair à tout ça, à coup d'histoires concrètes où se mêlent des sorciers peu scrupuleux qui brisent les protections traditionnelles de certains territoires contre de l'argent moldu, des peuples traditionnels pas toujours très combatifs contre les agressions extérieures, une nature relativement sauvage bien que fragile et des ressources convoitées par les Moldus comme par les sorciers. À l'écouter, on est dans la jungle amazonienne, on discute avec ce chaman Guarani qui pense que ce monde est trop imparfait et qu'il va disparaître au profit d'un troisième monde habité d'êtres meilleurs que les deux précédents. On sent l'humidité chaude, l'odeur de la terre, on entend les bruits de la jungle. On croise les orpailleurs moldus et les énormes machines qui ouvrent des routes rouge sang dans la forêt émeraude. On est là-bas. C'est clair pour moi comme pour Ginny, on se serre la main sous la table. Mais je crois qu'Archi prend un grand vent de dépaysement dans la gueule, et ça lui fait du bien.
« Et vous allez nous transformer notre Cyrus national en redresseur de torts tout là-bas ? », s'amuse finalement mon vieux copain.
« Je ne connais pas beaucoup de jeunes gens qui peuvent prétendre autant que Cyrus s'être fait lui-même », répond Aesthelia en me regardant.
« Archi revient de loin et n'a pas à avoir honte de là où il est arrivé », j'interviens alors, soucieux de ne pas prendre trop de place dans cette conversation, finalement.
« Alors à la jeunesse, à ses combats et à sa force », déclare Aesthélia en levant son verre et nous ne pouvons que l'accompagner.
La conversation devient plus générale pendant le repas, oscillant entre la politique brésilienne et anglaise, la carrière de jeune journaliste, le fameux championnat d'Europe avec le premier match éliminatoire en Belgique pour Ginny vendredi, le bon accueil de l'Université de Londres, et le bon temps qu'on avait à Poudlard sans s'en rendre compte.
« Ah Poudlard », s'amuse Aesthelia. « Remus et Sirius m'en ont parlé des heures ! Mon école de filles ne tenait pas cinq minutes de conversation à côté. »
Elle nous apprend ainsi que toutes les écoles de magie brésiliennes sont des écoles privées, parfois cachées par des écoles catholiques – les Jésuites ayant été pour beaucoup dans l'organisation de la formation des sorciers brésiliens.
« Je parle bien sûr des sorciers européanisés », elle ajoute en se resservant un grand verre de vin rouge. « Les autres ne vont pas dans ces écoles... »
« Est-ce que ça ne serait pas la solution ? », intervient Archi. « Est-ce que bien formés, ils ne deviendraient pas en mesure de se défendre eux-même ? »
« Dans un monde idéal, oui », elle répond avec lassitude. « Maintenant j'attends le premier gamin qui fera des études ailleurs que dans une école moldue supérieure... j'ai peur d'attendre plus longtemps que ma vie ! »
« Et puis en face, ce ne sont pas des enfants de chœur », j'interviens pour la première fois. « Il faut autre chose que des têtes bien faites ! »
« Des Cyrus Lupin ? »
« Pourquoi pas », je marmonne. Et Ginny me serre fort la main.
Quand nous sortons du restaurant, il pleut et nous nous regroupons sous deux parapluies. Archi avec moi, Ginny et Aesthélia sous l'autre.
« Tu l'aimes comme il est », j'entends Aesthelia souffler à l'intention de Ginny. Je ne me retourne pas, mais je suis écarlate. « C'est bien comme tu l'aimes », elle ajoute.
« Il m'aime aussi », répond timidement mais courageusement Ginny.
« Je sais », admet ma marraine tranquillement. « Je n'ai pas de conseils à te donner sauf d'en profiter. Ou peut-être, et je sais que ce sont mes regrets qui parlent, n'attends pas trop pour le faire père... On ne sait jamais... »
Il y a une spirale dans ma tête, un instant entravée mais trop forte pour le contrôle de Sirius. Et je vois Aesthelia, jeune, plus fine encore, les yeux si confiants en l'avenir. Sirius lui dit qu'il va retourner en Angleterre, qu'il ne peut pas laisser son pays dans une telle guerre sans y prendre part, qu'il a toujours voulu être un Auror – « rien que pour le plaisir d'arrêter un jour mon paternel, mes cousines ou mon frère », il mentait avec ce rire profond et douloureux. Elle lui demande si il reviendra, et il jure, grave, ses yeux gris droits dans les siens, si sincère et si présomptueux à la fois. Elle lui demande de lui faire un enfant qui attendra avec elle, et il dit qu'il ne compte pas être absent si longtemps. C'est la dernière nuit avant son retour en Angleterre. Elle n'insiste pas.
Dans un nouveau vertige, j'imagine vaguement ce que j'aurais dû surmonter si Aesthelia avait obtenu cet enfant de Sirius. Si j'avais dû rencontrer un enfant qui aurait eu mon âge et aurait été génétiquement mon descendant. Égoïstement, je me dis que j'ai eu chaud. Et puis je pense à toute la solitude d'Aesthelia et je me dis que peut-être elle n'aurait pas autant d'attentes envers moi. Puis je réalise que j'aime au fond ces attentes et je décide qu'on devrait laisser les femmes décider de tout parce que mon esprit masculin est dépassé par la complexité des choses.
« Bien sûr, les garçons ne comprennent pas ces choses-là », explique alors Aesthélia dans mon dos à Ginny qui éclate de rire comme une confirmation.
Oooo
Le lendemain matin, j'entre dans l'université quand mon miroir vibre et quand je regarde la glace, j'y vois le visage de Severus. Je réponds avec toute la nervosité de quelqu'un qui a manqué à ses devoirs quasi familiaux depuis des mois. Parce que si Ginny me posait la question, de qui est quasiment comme mon parrain, je crois que je citerais sans hésiter Severus Rogue. Et je crois que Sirius se tairait.
« Professeur », je souffle dans le miroir, faussement révérencieux.
« Tu fréquentes trop d'huiles internationales », il s'amuse à son tour. « Je ne prétends publier rien de révolutionnaire et provoquant dans le prochain numéro de la Gazette des potions... »
« Au train où ça va je dirais dans deux ou trois numéros », je minore nos avancées.
« Ah, je ne vais pas oser vous déranger alors », il lance me laissant sans réplique devant l'incongruité d'une telle affirmation venant de sa part. « Enfin, maintenant que je t'ai appelé... Madame Rogue et moi-même serions très heureux de dîner avec Madame Aesthelia Sylva da Marin...»
« Oh », je comprends. « Je crois qu'elle peut ce soir, faut que je vérifie ! »
« Quel secrétariat ! », il fait mine de s'ébaudir.
« Je te rappelle Severus, mais je pense qu'elle viendra. »
« Tu es aussi le bienvenu », il rajoute. « Je sais que tu essaies de ne pas me voir jusqu'à ton anniversaire, mais Susan et moi aimerions que tu viennes. Susan aimerait aussi que mademoiselle Weasley ose se joindre à nous... »
« Ginny ? », je répète, intimidé par l'invitation de Susan en fait.
« Il me semble que c'est son prénom », il continue sur le même ton plaisantin.
« Je vais lui en parler », je réponds gravement – je ne vois pas autre chose à faire.
« Ah, et pendant que nous parlons d'équilibre du plan de table, je serais personnellement très honoré si Avinesh Maninder acceptait d'accompagner Aesthelia », rajoute Severus me prenant totalement par surprise.
« Maninder et Aesthelia ? », je répète – il y a une protestation profonde en moi.
« Je n'ai pas parlé de les marier, mais un nombre impair de convives chagrine Susan et... ce serait sans doute plus correct que je les invite moi-même », il termine.
« Ce ne sont pas des gens aussi formels », je me force à répondre rationnellement. « Je te rappelle si ça semble nécessaire. »
« Parfait », termine Severus.
Tous les invités cités arrivent ensemble à la maison des Rogue. C'est une ancienne ferme décorée selon un style plus moldu que sorcier : briques à nu ou enduit de terre, plans de travail en acier, meubles contemporains, baies vitrées, plutôt que des tapisseries surchargées ou des fauteuils pelucheux. J'y retrouve la rigueur de Severus mais sans doute aussi le goût de Susan.
« Nous avons voulu être à la campagne, ce sera bien pour l'enfant ! J'ai convaincu Severus de vendre la maison qu'il avait à Spinner End – une horreur ! Et j'ai revendu mon appartement londonien », explique Susan à Aesthelia devant nous. Ginny et moi suivons – Avinesh est resté sans surprise avec Severus étudier les différents whiskies en stock.
Une fois la visite des lieux expédiée, le dîner est une affaire relativement détendue où l'on parle de sujets généraux n'excluant personne. Après le dîner, Ginny aide Susan à préparer du thé alors que les quatre « maîtres des potions », comme nous appelle abusivement Susan, se retrouvent livrés à eux-mêmes dans le salon. Severus entreprend Aesthelia sur son programme en Europe, ce qui nous amène très vite à nos travaux communs et au futur article signé Sylva da Marin, Maninder et Lupin. Je laisse aux deux adultes le soin de défendre la thèse, et je fouille sans vergogne dans la bibliothèque de Severus – combien de fois l'aurais-je vu faire la même chose dans celle de mon père après tout ? Je ne cherche rien de particulier quand je tombe sur La Onzième Coupe – Enquête sur un mythe. Le cœur un peu battant, je tire de l'étagère un fin volume, assez défraîchi mais en bon état comme s'il n'avait pas été ouvert souvent.
« Tu as trouvé ton bonheur ? », s'intéresse Severus.
« Juste curieux, je peux te l'emprunter ? », je demande le plus légèrement possible.
C'est après tout la stricte vérité. Cette histoire m'intrigue à double titre. D'abord par elle même, onze potions si puissantes, cachées par nos ancêtres dans un sursaut de lucidité sur les capacités des hommes à résister à la tentation... C'est une belle parabole que j'aimerais bien lire au moins une fois. Il y a aussi que je m'étonne que Sirius n'en ait jamais rien su. Le vieil Orion était bien du genre qui laissait de telles histoires à la portée de ses fils, allant jusqu'à leur raconter lui-même s'il le fallait. Rien à envier à Lucius, normalement. Le silence de ma mémoire ne cesse donc de m'étonner et je veux voir si en lisant des choses précises, le souvenir reviendrait.
« La Onzième Coupe ? », commente Maninder, avec une pointe de critique. « Je ne savais pas que vous versiez dans l'ésotérisme, Cyrus ! »
« Quelqu'un m'a parlé de cette histoire récemment », j'essaie de rester évasif, mais face aux yeux d'obsidienne de Severus – et avant que ça ne prenne la dimension d'une affaire d'état –, je craque : « Drago m'en a parlé. »
La précision fait lever les yeux au ciel à Severus. Il reste extrêmement méfiant envers Drago et s'étonne que nous ayons des relations cordiales.
« En Inde, nous avons une histoire proche, à peine moins prétentieuse : sept potions suffisent à contrôler le monde », reprend Maninder.
« Comme si des potions suffisaient à contrôler le monde », s'agace Aesthelia. « C'est une vision bien mécanique du fonctionnement des forces magiques ! Les potions ne servent qu'à canaliser les forces de la nature ! »
«Sept, onze ou une, ce sont toujours des chiffres premiers, indivisibles, le symbole est le même», remarque calmement Severus, ses yeux toujours sur moi, « Et le symbole est important au moment de canaliser les forces de la nature... »
« Bien sûr », reconnaît Aesthelia.
« S'il y a une conclusion à tirer de cette histoire selon moi, c'est qu'il faut se méfier de ceux qui invoquent une histoire aussi symbolique... La réalité ne se réduit pas à quelques nombres premiers », conclut Severus – ai-je besoin de préciser que ses yeux ne m'ont pas lâché.
Je sais qu'il parle de ses propres élans, de ses erreurs, de son envie de pouvoir absolu qui l'ont conduit dans les bras de Voldemort. Je sais qu'il juge qu'il est de son rôle de me protéger – moi, ou Harry – d'une telle tentation. Je lui souris :
« C'est bien pour nourrir ma méfiance que je t'emprunte ça ! »
Ma réponse les fait rire tous les trois.
Le lendemain matin, je me lève pour Ginny mais je suis un peu fatigué de toutes nos sorties mondaines. Je me demande comment Gin envisage d'aller courir autour d'un terrain ou voler dans toutes les positions.
« Tu sais, hier soir, j'ai parlé avec Susan de mon envie de d'entreprendre des études de sage-femme », elle m'annonce alors que j'essaie encore de me concentrer sur le nombre de morceaux de sucre nécessaires à mon café.
« Tu ne devrais pas en parler d'abord à ton entraîneur ?», j'objecte.
« A deux jours du match contre les Brusselse Bijen ? Il ferait une apoplexie», elle rit - mais je sens sa nervosité. C'est plus efficace qu'une potion pour dissiper les brumes de mon cerveau. « Susan a dit qu'elle me ferait rencontrer des gens... pour que je comprenne à quel genre de vie je me rangerais.»
« Ça me parait sage », je décide de répondre alors que j'ai bien l'impression qu'un complot féminin se trame derrière mon dos - d'abord Aesthélia et maintenant Susan !
« Venant de toi, me voilà rassurée ! », conclut Gin avant de s'enfuir à son entraînement matinal.
Laissé à moi-même, je prends un deuxième bol de café avant de me convaincre que je n'ai d'autre choix que d'aller rejoindre Maninder et Aesthélia à l'Université. La quasi-totalité des tests est terminée et on doit se distribuer l'écriture de l'article. Je me force à penser que je devrais être content, que j'ai suffisamment bossé sur ce truc pour qu'une chose positive en sorte enfin. Je sors à peine étonné du brouillard ambiant qui me semble bien répondre à celui qui règne encore dans mon cerveau. Je prends ce petit passage entre deux immeubles qui est un raccourci pour la station de métro la plus proche. J'entends juste un craquement – comme une branche sèche qui se briserait sous le poids de quelqu'un – et puis une grande douleur vient supprimer toute lumière.
Ooooo
Vous ne l'attendiez pas, hein ?
Notes
1) Personnages non canon :
Archibald McLeish
sorcier britannique de l'âge de Cyrus. Ami de ce dernier. Journaliste.
Aesthélia Sylva da Marin.
Sorcière brésilienne. Ethnomagicienne. Ancien amour de Sirius. Modèle de Laelia, mère fictive de Cyrus. On la rencontre pour la première fois dans le chapitre 6 de In Stellis Memoriam mais je crois bien en faire mention avant... Elle a une cousine Bélinda, mariée à un Eusébio un peu benet...
Avinesh Maninder
Sorcier indien. Ethnomagicien, spécialisé en potion. Directeur d'études de Cyrus.
Susan Smiley-Rogue
Sorcière britannique. Médecin à Sainte-Mangouste, enceinte de Severus Rogue.
2) Caá Porá, invoquée par Aesthelia, est un fantasme féminin étrange et changeant de la jungle – un mythe Guarani...
3) Les Brusselse Bijen (les abeilles bruxelloises) est une équipe de Quidditch belge, amicalement conseillée par Aria Lupin comme capable de participer au championnat européen.
